EAF Classes de Première : « Candide » ou le combat des Lumières

Support de cours

Candide ou le combat des Lumières

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Introduction

Publié anonymement à Genève en janvier 1759, Candide ou l’optimisme de Voltaire a emblématisé depuis sa parution le genre du conte philosophique. S’il prend la forme d’un violent réquisitoire contre la théorie leibnizienne de l’harmonie préétablie, force est d’admettre cependant que la critique voltairienne de la pensée de Leibniz se place davantage au niveau de la caricature que sur le plan du débat de concepts ou d’idées. C’est à juste titre qu’André Julliot faisait remarquer combien « nulle part dans ce roman il n’est question d’une pensée philosophique digne de ce nom […]. Les inepties proférées par Pangloss et les doutes non moins ridicules de Candide ne sauraient, en effet, concerner les thèses de Leibniz et encore moins leur ressembler »¹. Ces propos d’un philosophe illustrent à eux seuls la difficulté d’appréhender le texte voltairien selon l’acception conventionnelle du mot « philosophie » : savoir totalisant et questionnement abstrait visant à une interprétation globale du monde et de l’existence humaine.

C’est donc davantage sur le terrain politique et idéologique que celui de l’idéalisme philosophique qu’il faut envisager l’œuvre. En ce sens, Voltaire serait davantage un philosophe au sens moderne que le terme va prendre à partir des Lumières : dans cette perspective, le philosophe est celui qui par le développement du savoir et de la rationalité scientifique doit permettre une amélioration des conditions sociales et politiques. Il est essentiel de bien comprendre ce renouveau épistémologique à partir du dix-huitième siècle pour saisir à sa juste valeur la révolution sans précédent qu’a amenée le système de pensée de Voltaire. Aussi je vous propose dans ce support de cours de réfléchir à Candide selon une double perspective : la destruction d’un système métaphysique, et la justification d’une morale critique de la société.

Le système philosophique de Leibniz et son discrédit par Voltaire

Exposée en 1710 dans ses Essais de Théodicée sur la bonté de Dieu, la liberté de l’homme et l’origine du mal, la théorie de Leibniz se fonde sur le concept d’optimisme ( « doctrine du meilleur »). Au dix-huitième siècle, il s’agit d’un néologisme dérivé du terme « optimum », superlatif de « bonum ». Philosophiquement parlant, l’optimisme se fonde sur une conception de la vie et de l’univers d’après laquelle tout est bien, ou le mieux possible grâce à une « harmonie préétablie » par Dieu : dans sa sagesse, « l’auteur des choses […] ne fait rien sans harmonie et sans raison » |source|. La question que pose Leibniz est donc la suivante : Pourquoi Dieu, par définition parfait, a-t-il créé un monde imparfait ? |source| La réponse proposée dans la Théodicée valorise le libre-arbitre des hommes : c’est en effet parce que Dieu les a voulu libres qu’ils peuvent faire le mal.

Mais ces « mauvaises » actions vont pourtant contribuer au perfectionnement du monde. Comme le dit Leibniz, « la limitation ou l’imperfection originale des créatures fait que même le meilleur plan de l’univers ne saurait être exempté de certains maux, mais qui y doivent tourner à un plus grand bien. Ce sont quelques désordres dans les parties, qui relèvent merveilleusement la beauté du tout; comme certaines dissonances, employées comme il faut, rendent l’harmonie plus belle » |source|. Le Mal est donc un moindre mal en vue d’un mieux : telle est la définition de l’optimisme. Chez Leibniz, la Théodicée constitue ainsi une réponse au débat philosophique sur l’origine du mal, le libre-arbitre de l’homme et l’idée d’harmonie universelle voulue par Dieu.

En délaissant intentionnellement cette grande question, éminemment philosophique, Voltaire a inscrit Candide dans un contexte beaucoup plus contingent et fantaisiste qui ne pouvait que discréditer, de par la simplification excessive et l’anticléricalisme implicite du texte, le concept d’optimisme². Faire de Pangloss le double de Leibniz, ce serait en effet se méprendre sur les intentions de Voltaire, ou tout au moins sur la portée de sa « philosophie ». Quelques mots ou expressions pris au hasard (« bien », « mieux », « meilleur des mondes possibles », « cause », « effet », « raison suffisante », etc.)  et répétés à l’envi particulièrement dans les premiers chapitres, sont autant d’effets de rhétorique qui inscrivent la démonstration métaphysique de Leibniz dans la parodie. Plus fondamentalement, sa réflexion sur la causalité porte Voltaire à vouloir changer le monde par une pensée de l’engagement et de l’action, qui discrédite les systèmes de pensée a priori, les postulats idéalistes, et plus généralement ce qu’on pourrait appeler « l’intellectualisme ».

S’il dénonce aussi sévèrement la philosophie optimiste, c’est que derrière son apparence rationnelle, elle serait responsable selon Voltaire d’une illusion métaphysique qui légitime le mal et l’injustice. Ce que l’auteur réfute dans les absolus spéculatifs, c’est bien leur prétention à imposer au monde un dogmatisme d’autant plus arbitraire qu’il est énoncé sans preuves et sans rationalité. Comme vous l’avez vu à de nombreuses reprises, Pangloss est à ce titre le type même de l’intellectuel qui a réponse à tout candide.1236196052.jpg(d’où son nom) et qui philosophe dans le vide. Son systématisme le porte à croire que « tout est au mieux » :

« Pangloss enseignait la métaphysico-théologo-cosmolonigologie. Il prouvait admirablement qu’il n’y a point d’effet sans cause, et que, dans ce meilleur des mondes possibles, le château de monseigneur le baron était le plus beau des châteaux et madame la meilleure des baronnes possibles. »

« Il est démontré, disait-il, que les choses ne peuvent être autrement : car, tout étant fait pour une fin, tout est nécessairement pour la meilleure fin. Remarquez bien que les nez ont été faits pour porter des lunettes, aussi avons-nous des lunettes. Les jambes sont visiblement instituées pour être chaussées, et nous avons des chausses. Les pierres ont été formées pour être taillées, et pour en faire des châteaux, aussi monseigneur a un très beau château ; le plus grand baron de la province doit être le mieux logé ; et, les cochons étant faits pour être mangés, nous mangeons du porc toute l’année : par conséquent, ceux qui ont avancé que tout est bien ont dit une sottise ; il fallait dire que tout est au mieux. »

Comme on le remarque ici (mais l’on aurait pu évoquer tant d’autres passages sur la légitimation de la guerre, de l’Inquisition, des fanatismes religieux, de l’esclavage, etc.), la faute morale de Pangloss tient à une erreur de départ : l’inspiration métaphysique de sa doctrine accrédite en effet des présupposés qui ne découlent d’aucune expérience. En fait, même si Voltaire ne l’a jamais vraiment avoué et a préféré se faire le porte-parole d’un certain déisme, il y a chez lui un rejet implicite de Dieu qui explique en partie l’antipathie répétée pour l’auteur de la Théodicée, le manichéisme de l’œuvre, et plus fondamentalement le rejet de toutes les doctrines métaphysiques, à commencer par la preuve cosmo-théologique de l’existence de Dieu chère à Leibniz. Mais en fait, comme nous allons le voir, c’est moins le philosophe allemand qui est visé que l’Occident judéo-chrétien dans son ensemble.

La spécificité du conte voltairien : de l’idéalisme métaphysique à l’idéalisme rationaliste

Qu’il s’agisse du paradis ethnocentriste et chimérique de Thunder-ten-Tronckh ou de l’optimisme aveugle de Pangloss, l’erreur de l’idéalisme métaphysique pour Voltaire est de réduire la réalité à une dimension illusoire et close sur elle-même qui subvertit le sens de l’histoire. Cette thèse nourrit dans le livre une vaste réflexion sociale à travers laquelle Voltaire ébranle les fondements idéologiques de l’Occident chrétien en le soumettant à une lecture politique. Les mots bien connus de Candide au chapitre dix-neuf expriment à cet égard le cri de révolte de Voltaire lui-même face au système de l’optimisme : « Ô Pangloss ! s’écria Candide, tu n’avais pas deviné cette abomination ; c’en est fait, il faudra qu’à la fin je renonce à ton optimisme. -Qu’est-ce qu’optimisme ? disait Cacambo. -Hélas ! dit Candide, c’est la rage de soutenir que tout est bien quand on est mal. »

En contrepoint de l’idéalisme métaphysique, c’est donc l’idéalisme rationaliste qui apporte le plus grand démenti à l’optimisme de Candide, et traduit le mieux le point de vue de Voltaire. Même le bonheur de l’Eldorado, trop utopique, ou l’apologue du derviche, trop spéculatif sans doute, ne sauraient pour l’auteur constituer une fin en soi de par leur présupposé idéaliste ou transcendantal. Comme le chapitre trente le suggère très bien, le véritable bonheur est à la fois « prise de conscience » et « crise de conscience » d’un système idéologique marqué par l’ancien régime. La fameuse phrase qui conclut l’odyssée de Candide (« Il faut cultiver notre jardin ») ébauche à la fois un principe de sagesse et de modération, et un principe d’économie politique très proche de « l’ordre naturel » des Physiocrates, basé sur le travail, l’échange et les lois de la nature. « Cultiver son jardin », c’est pour Voltaire refuser tout ce qui détourne l’homme de ses finalités concrètes. C’est en ce sens que ce conte philosophique redéfinit la place des hommes dans le monde selon une nouvelle vision politique qui fait de l’action la source du bonheur humain.

Une telle prise de conscience, nourrie de la pensée des Lumières, ne peut dès lors se comprendre qu’en replaçant Candide dans sa spécificité historique et idéologique : l’ouvrage reprend sur le plan narratif l’une des principales revendications de la bourgeoisie : accorder aux mérites personnels de l’individu plus d’importance qu’à la noblesse de naissance et aux spéculations métaphysiques, sources de dérives en tout genre. Cet aspect est essentiel pour appréhender la visée didactique de l’oeuvre comme roman d’apprentissage. Si les malheurs de la vie font l’éducation de Candide, le héros en ressort sans doute meurtri mais plus sage, au terme d’un parcours initiatique qui le révèle à lui-même, suivant la pédagogie habituelle des contes philosophiques voltairiens. C’est donc en fonction de cette acception qu’il convient de situer la « philosophie » de Voltaire du fait qu’elle marque l’émergence d’une nouvelle conception de l’homme et du monde.

Conclusion

Plutôt que de sacrifier le bonheur aux chimères d’un avenir utopique ou d’une quelconque Providence théologique, l’auteur de L’Ingénu invite davantage à une réflexion sur le rôle de l’intellectuel dans l’Histoire ; et s’il n’a pas vraiment renouvelé le contenu conceptuel de la philosophie, Voltaire en a cependant redéfini les enjeux politiques par une littérature du vécu et de l’engagement qui trouve son inspiration dans le changement social, la pression sur les opinions publiques et le refus des ethnocentrismes, chemin privilégié pour la quête de soi.

Copyright © mars 2009, Bruno Rigolt
Lycée en Forêt / Espace Pédagogique Contributif

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1. André Julliot, « Candide, un roman philosophique ? » in Analyses et réflexions sur Candide, Collectif, Ellipses, Paris 1995

2. Qu’il me soit permis de renvoyer le lecteur à ce magnifique texte de Leibniz :
[…] il faut reconnaître d’abord, du fait qu’il existe quelque chose plutôt que rien, qu’il y a, dans les choses possibles ou dans la possibilité même, c’est-à-dire dans l’essence, une certaine exigence d’existence, ou bien, pour ainsi dire, une prétention à l’existence, en un mot, que l’essence tend par elle-même à l’existence. D’où il suit encore que tous les possibles, c’est-à-dire tout ce qui exprime une essence ou réalité possibles, tendent d’un droit égal à l’existence, en proportion de la quantité d’essence ou de réalité, c’est-à-dire du degré de perfection qu’ils impliquent. Car la perfection n’est autre chose que la quantité d’essence.

Par là, on comprend de la manière la plus évidente que, parmi l’infinité des combinaisons et des séries possibles, celle qui existe est celle par laquelle le maximum d’essence ou de possibilité est amené à exister. Il y a toujours, dans les choses, un principe de détermination, qu’il faut tirer de la considération d’un maximum et d’un minimum, à savoir que le maximum d’effet soit fourni avec un minimum de dépense. […]

Par là, on comprend avec admiration comment, dans la formation originelle des choses, Dieu applique une sorte de mathématique divine ou de mécanisme métaphysique, et comment la détermination du maximum y intervient. Ainsi, en géométrie l’angle déterminé parmi tous les angles est l’angle droit. Ainsi un liquide placé dans un autre, hétérogène, prend la forme qui a le maximum de capacité, à savoir la forme sphérique. Ainsi encore et surtout en mécanique ordinaire, de l’action de plusieurs graves concourant entre eux résulte le mouvement par lequel en fin de compte se réalise la plus grande descente. Et de même que tous les possibles tendent d’un droit égal à exister, en proportion de leur réalité, ainsi tous les poids tendent aussi d’un droit égal à descendre, en proportion de leur gravité ; de même qu’ici se produit le mouvement dans lequel se remarque le maximum de descente des graves, de même le monde qui se réalise est celui qui réalise le maximum de possibles.

G. W. Leibniz, De la production originelle des choses prises à sa racine, textes réunis et traduits par P. Schrecker, Librairie philosophique J. Vrin, 2001, pp. 84 et s.

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La citation de la semaine… Marcel Proust…

« L’édifice immense du souvenir… »

« Un jour d’hiver, comme je rentrais à la maison, ma mère, voyant que j’avais froid, me proposa de me faire prendre, contre mon habitude, un peu de thé. Je refusai d’abord et, je ne sais pourquoi, me ravisai. Elle envoya chercher un de ces gâteaux courts et dodus appelés Petites Madeleines qui semblent avoir été moulés dans la valve rainurée d’une coquille de Saint-Jacques. Et bientôt, machinalement, accablé par la morne journée et la perspective d’un triste lendemain, je portai à mes lèvres une cuillerée du thé où j’avais laissé s’amollir un morceau de madeleine. Mais à l’instant même où la gorgée mêlée des miettes du gâteau toucha mon palais, je tressaillis, attentif à ce qui se passait d’extraordinaire en moi. […]

Et tout d’un coup le souvenir m’est apparu. Ce goût c’était celui du petit morceau de madeleine que le dimanche matin à Combray […] ma tante Léonie m’offrait après l’avoir trempé dans son infusion de thé ou de tilleul. La vue de la petite madeleine proust.1236146581.jpgne m’avait rien rappelé avant que je n’y eusse goûté […]. Mais, quand d’un passé ancien rien ne subsiste, après la mort des êtres, après la destruction des choses, seules, plus frêles mais plus vivaces, plus immatérielles, plus persistantes, plus fidèles, l’odeur et la saveur restent encore longtemps, comme des âmes, à se rappeler, à attendre, à espérer, sur la ruine de tout le reste, à porter sans fléchir, sur leur gouttelette presque impalpable, l’édifice immense du souvenir.

Et dès que j’eus reconnu le goût du morceau de madeleine trempé dans le tilleul que me donnait ma tante […] aussitôt la vieille maison grise sur la rue, où était sa chambre, vint comme un décor de théâtre […] et avec la maison, la ville, la Place où on m’envoyait avant déjeuner, les rues où j’allais faire des courses depuis le matin jusqu’au soir et par tous les temps, les chemins qu’on prenait si le temps était beau […] et les nymphéas de la Vivonne, et les bonnes gens du village et leurs petits logis et l’église et tout Combray et ses environs, tout cela qui prend forme et solidité, est sorti, ville et jardins, de ma tasse de thé. »

Marcel Proust, « Combray », Du coté de chez Swann, À la Recherche du temps perdu, 1913

Cet épisode est en partie autobiographique : c’est lors d’une expérience en janvier 1909 que Proust, en trempant une biscotte de pain grillé dans du thé, songea à l’importance de la mémoire involontaire. Quelques années plus tard il amplifia considérablement ce souvenir au point d’en faire l’un des éléments déclencheurs de la Recherche du temps perdu. Dans ce passage en effet, le narrateur tente de reconstruire le « temps perdu » de l’enfance. Un épisode a priori banal et fortuit (la dégustation d’une « madeleine » trempée dans le thé) fait ressurgir en lui « l’édifice immense du souvenir ». C’est par la réminiscence involontaire que le narrateur retrouve des sensations et des sentiments qu’il croyait avoir à jamais oubliés. De dévoilement en dévoilement, c’est le « temps retrouvé » qui ressurgit… Ce passage à la fois psychologique et métaphysique a suscité un véritable « mythe », entre légende, littérature et psychanalyse. Dans un essai à juste titre célèbre (La Place de la Madeleine, Écriture et fantasme chez Proust) Serge Doubrovsky a d’ailleurs suggéré que le narrateur jouait ici avec les initiales : la Petite Madeleine serait-elle une signature inconsciente de l’auteur lui-même : Proust Marcel ?

Publication des supports de cours en ligne. Calendrier prévisionnel [4-11 mars 2009]

Classe de Seconde 12

  • Support de cours Séquence 6. Introduction à La Mort à Venise (Thomas Mann). Mise en ligne : jeudi 5 mars mis en ligne

Classes de Première

  • Support de cours Séquence 3 Candide ou le combat des Lumières : mise en ligne reportée au mercredi 4 mars mis en ligne
  • Support de cours Séquence 3 Le style de Voltaire dans Candide : mise en ligne vendredi 6 mars, 21:00
  • Support de cours Séquence 3 Voltaire et les représentations de la femme dans Candide. Stéréotypes et sexisme : mise en ligne dimanche 8 mars mis en ligne

BTS 2

  • Sociologie du détour : crise des modèles et ruptures sociétales : mise en ligne reportée au samedi 7 mars.
  • Entraînement BTS n°3 (« Faire voir ») : mise en ligne mercredi 11 mars mis en ligne
  • (« Faire voir ») L’image de soi à la télévision ; du corps biologique au corps médiatique : mise en ligne reportée après les vacances d’hiver.
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Culture générale-BTS Langage figuré et Sémiotique du détour

bts2009.1232872062.jpgThème BTS (2009 et 2010) : le détour

Nous avons déjà vu (voir les autres études sur le thème du détour) que c’est par rapport à la société, à ses modèles, à ses schémas de représentation et de symbolisation que doit être envisagé le concept de détour. Je voudrais dans ce support de cours approfondir ce point de vue en invitant les étudiant(e)s à réfléchir au détour selon une approche sémiotique.

Langage figuré et Sémiotique du détour

On entend par Sémiotique l’étude des conditions de production du sens par rapport à un contexte donné. À ce titre, on se reportera utilement pour commencer cette étude à la problématique proposée par les Instructions Officielles : « À l’heure du mythe d’une communication immédiate et transparente, la société contraint toujours à des détours de langage […]. Tout discours est médiation. » Cette précision invite à une réflexion sur ce que j’appellerai ici la « sémiotique du détour », c’est-à-dire l’étude des mots et des langages dans leur rapport aux codes et aux modèles sociétaux.

Le langage figuré…

Le langage figuré par exemple, en brouillant les repères, et en orientant le texte vers son aspect connotatif, détermine l’une des plus fortes caractéristiques du détour. Loin de se limiter à une fonction purement ornementale ou décorative, il devient ambivalent car chargé de valeurs symboliques, qui sont à la base même du métaphorique, de l’implicite et du non-dit. C’est en ce sens qu’il est presque impossible de définir intrinsèquement le détour. Par sa polysémie même, le mot de détour fait passer d’une vision du discours homogène à un sens de plus en plus hétérogène qu’il s’agit de déchiffrer. J’en veux pour exemple les fameux Exercices de style de Raymond Queneau (1947). Le  narrateur y raconte le même fait divers, mais de quatre-vingt-dix-neuf manières différentes! Par les choix énonciatifs qu’il manifeste, l’ouvrage de Queneau fournit un outil précieux pour étudier le détour d’un point de vue sémiotique. Comme vous allez le voir, l’énoncé de base est volontairement référentiel :

« Notations : Dans l’S (1), à une heure d’affluence. Un type dans les vingt-six ans, chapeau mou avec cordon remplaçant le ruban, cou trop long comme si on lui avait tiré dessus. Les gens descendent. Le type en question s’énerve contre un voisin. Il lui reproche de le bousculer chaque fois qu’il passe quelqu’un. Ton pleurnichard qui se veut méchant. Comme il voit une place libre, se précipite dessus.  Deux heures plus tard, je le rencontre Cour de Rome, devant la gare Saint-Lazare. Il est avec un camarade qui lui dit : « Tu devrais faire mettre un bouton supplémentaire à ton pardessus. » Il lui montre où (à l’échancrure) et pourquoi. »

Considérons maintenant quelques variations de cet énoncé de base :

« Litotes : Nous étions quelques-uns à nous déplacer de conserve. Un jeune homme, qui n’avait pas l’air très intelligent, parla quelques instants avec un monsieur qui se trouvait à côté de lui, puis il alla s’asseoir.
Deux heures plus tard, je le rencontrai de nouveau; il était en compagnie d’un camarade et parlait chiffons ».

Par rapport à l’euphémisme (qui est une figure d’atténuation), la litote consiste à dire moins, mais pour suggérer davantage. C’est une figure du détour puisqu’elle amène à un écart entre l’information véhiculée et le système expressif utilisé. Si nous percevons comme une litote l’expression « qui n’avait pas l’air très intelligent », c’est parce que nous avons de bonnes raisons de penser en regard du contexte, qu’il serait plus juste d’affirmer : « qui avait l’air bête ». L’arrangement lexico-syntaxique du texte manipule ici l’information première au point d’obliger le lecteur à adapter ses codes de lecture. Mais la reconstruction du sens dénoté ne peut se faire qu’en pointillés : en fait, le langage figuré, une fois déchiffré, ne renvoie pas vraiment au sens littéral mais à un sens dérivé qui accentue plus encore l’ordre du détournement. Trois exemples empruntés toujours aux Exercices de style sont encore plus caractéristiques de ce détournement :

« Métaphoriquement : Au centre du jour, jeté dans le tas des sardines voyageuses d’un coléoptère à l’abdomen blanchâtre, un poulet au grand cou déplumé harangua soudain l’une, paisible, d’entre elles […]. 
Dans un morne désert urbain, je le revis le jour même […]. »

Dans cet exemple, le détour n’existe que dans la distance qui sépare le sens dérivé du sens littéral : l’énoncé en effet n’est identifiable qu’à condition de savoir que les sardines désignent non pas un animal mais la foule. Même remarque pour le « morne désert urbain » de la cour de Rome. Le message, prenant place dans un fonctionnement polysémique du langage, est ici détourné de sa fonction référentielle première en créant un sens figuré, des effets de décalage, d’incongruité, d’écart sémantique par référence aux normes et aux systèmes de valeur du langage commun. Tout le discours métaphorique renvoie donc à un sens détourné de sa valeur initiale, qu’il s’agit d’exprimer par détours. La métaphore est ainsi capable de transporter (méta-phora) le sens littéral vers un ailleurs plus implicite et virtuel, constitutif du dualisme entre le « sens tout tracé » et le détour.

Regardez maintenant ces deux passages :

« Ampoulé : À l’heure où commencent à se gercer les doigts roses de l’aurore, je montai tel un dard rapide dans un autobus à la puissante stature et aux yeux de vache de la ligne S au trajet sinueux. Je remarquai, avec la précision et l’acuité de l’Indien sur le sentier de la guerre, la présence d’un jeune homme dont le col était plus long que celui de la girafe au pied rapide, et dont le chapeau de feutre mou fendu s’ornait d’une tresse, tel le héros d’un exercice de style. La funeste Discorde aux seins de suie vint de sa bouche empestée par un néant de dentifrice, la Discorde, dis-je, vint souffler son virus malin entre ce jeune homme au col de girafe et à la tresse autour du chapeau, et un voyageur à la mine indécise et farineuse. Celui-là s’adressa en ces termes à celui-ci: «Dites moi, méchant homme, on dirait que vous faites exprès de me marcher sur les pieds!» Ayant dit ces mots, le jeune homme au col de girafe et à la tresse autour du chapeau s’alla vite asseoir.
Plus tard, dans la Cour de Rome aux majestueuses proportions, j’aperçus de nouveau le jeune homme au cou de girafe et à la tresse autour du chapeau, accompagné d’un camarade arbitre des élégances qui proférait cette critique que je pus entendre de mon oreille agile, critique adressée au vêtement le plus extérieur du jeune homme au col de girafe et à la tresse autour du chapeau: «Tu devrais en diminuer l’échancrure par l’addition ou l’exhaussement d’un bouton à la périphérie circulaire. »

« Vulgaire : L’était un peu plus dmidi quand j’ai pu monter dans l’esse. Jmonte donc, jpaye ma place comme de bien entendu et voilàtipas qu’alors jremarque un zozo l’air pied, avec un cou qu’on aurait dit un télescope et une sorte de ficelle autour du galurin. […]
Jrepasse plus tard Cour de Rome et jl’aperçois qui discute le bout de gras avec autre zozo de son espèce. Dis donc, qu’i lui faisait l’autre, tu d’vrais, qu’i lui disait, mettre un ottbouton, qu’il ajoutait, à ton pardingue, qu’i concluait. »

Le détour… Mais par rapport à quoi?

Comme on le pressent à travers ces deux citations, c’est par rapport à une norme de langage, à un « bon usage » du discours qu’il faut envisager les écarts stylistiques : le texte de Queneau joue à la fois sur l’usage que nous faisons des mots, et sur la relation arbitraire entre leur signifiant et leurs signifiés. Les composantes langagières du lyrisme ampoulé ou de l’argot dans les textes ci-dessus déconstruisent le langage courant et obligent en effet le lecteur à tester plusieurs grilles d’interprétation entre ce qu’il perçoit et ce qu’il interprète, selon une logique de cryptage et de déchiffrement qui fait passer le message du dénoté au connoté, du référentiel au symbolique. Cette vision esthétisante détourne le champ sémantique des mots : quand Queneau écrit « À l’heure où commencent à se gercer les doigts roses de l’aurore » ou bien « L’était un peu plus dmidi », on comprend que l’énoncé perd intentionnellement son caractère référentiel pour permettre un usage parodique du discours qui en valorise la fonction poétique au sens jakobsonien. L’auteur va jusqu’à provoquer ludiquement le lecteur en comparant le jeune homme au « héros d’un exercice de style ».

On peut alors parler de « détournement » du sens selon une logique digressive. Randa Sabry faisait justement remarquer que « toutes les définitions de la digression se ramènent à un constat d’écart. Qui digresse s’éloigne du sujet, s’écarte de son propos, s’égare en quittant la grand-route. Invariablement revient la référence à un plan discursif plus ou moins lointain duquel ou sur lequel se détache la digression » (2).

Le détour est un évitement référentiel…

Nous l’avons compris : les difficultés d’approche du détour tiennent à ce que le mot fait à la fois figure d’euphémisme et qu’il désigne une « clandestinité » (« se détourner de ») souvent transgressive. On peut alors affirmer que le détour est un « évitement référentiel », une ruse de langage, un stratagème. Deux exemples peuvent nous intéresser ici. Tout d’abord l’écriture automatique, inventée par André Breton en 1924. Caractéristique du Surréalisme, l’écriture automatique est selon l’auteur une « dictée de la pensée, en l’absence de tout contrôle exercé par la raison, en dehors de toute préoccupation esthétique ou morale » (3). L’exemple ci-dessous en est une parfaite illustration :

« Il y avait une fois un dindon sur une digue. Ce dindon n’avait plus que quelques jours à s’allumer au grand soleil et il se regardait avec mystère dans une glace de Venise disposée à cet effet sur la digue. »

Michael Riffaterre (4) faisait justement remarquer que « l’écriture automatique propose une phrase qui, à première vue, ne semble pas être un cas de non-sens. […]. Ce n’est que rétroactivement que l’absurdité saute aux yeux. » Comme on le comprend en effet, le texte est construit de manière à mystifier, à berner le lecteur, afin de rendre toute lecture référentielle impossible. Le détour, au niveau du langage, introduit donc une incompatibilité sémantique : le réel est certes décrit minutieusement, mais en fait tout semble se dérober : le sens véritable, c’est bien le sens dérivé !

Sous-entendu et implicite

On pourrait à cet égard s’interroger : le détour n’est-il pas précisément le mode du « non vouloir dire » pour mieux dire? Le marivaudage, si caractéristique des échanges amoureux dans les pièces de Marivaux (1688-1763) est sans aucun doute un bon exemple de détour. Synonyme de badinage galant, de préciosité, de discours alambiqué, le marivaudage est précisément un détour de langage fondé sur le jeu, la séduction et le quiproquo. Ce dialogue amoureux du Jeu de l’amour et du hasard (Acte I, scène 6) en est une bonne illustration.

« DORANTE. Ma foi, l’amour a plus de tort qu’elle, j’aimerais mieux qu’il me fût permis de te demander ton cœur, que d’avoir tous les biens du monde.
SILVIA, à part. Nous voilà grâce au ciel en conversation réglée. Haut. Bouguignon, je ne saurai me fâcher des discours que tu me tiens ; mais je t’en prie, changeons d’entretien, venons à ton maître ; tu peux te passer de me parler d’amour, je pense ?
DORANTE. Tu pourrais bien te passer de m’en faire sentir, toi.
SILVIA. Ahi ! je me fâcherai, tu m’impatientes, encore une fois laisse là ton amour.
DORANTE. Quitte donc ta figure. 
SILVIA, à part. À la fin, je crois qu’il m’amuse … Haut. Eh bien, Bourguignon, tu ne veux donc pas finir, faudra-t-il que je te quitte ? À part. Je devrais déjà l’avoir fait.
DORANTE. Attends, Lisette, je voulais moi-même te parler d’autre chose ; mais je ne sais plus ce que c’est.
SILVIA. J’avais de mon côté quelque chose à te dire ; mais tu m’as fait perdre mes idées aussi, à moi.
DORANTE. Je me rappelle de t’avoir demandé si ta maîtresse te valait.
SILVIA. Tu reviens à ton chemin par un détour, adieu. 
DORANTE. Eh non, te dis-je, Lisette, il ne s’agit ici que de mon maître.
SILVIA. Eh bien, soit, je voulais te parler de lui aussi, et j’espère que tu voudras bien me dire confidemment ce qu’il est ; ton attachement pour lui m’en donne bonne opinion, il faut qu’il ait du mérite puisque tu le sers.
DORANTE. Tu me permettras peut-être bien de te remercier de ce que tu me dis là, par exemple ?
SILVIA. Veux-tu bien ne prendre pas garde à l’imprudence que j’ai eue de le dire ?
DORANTE. Voilà encore de ces réponses qui m’emportent ; fais comme tu voudras, je n’y résiste point, et je suis bien malheureux de me trouver arrêté par tout ce qu’il y a de plus aimable au monde. 
SILVIA. Et moi je voudrais bien savoir comment il se fait que j’ai la bonté de t’écouter, car assurément, cela est singulier ! »

Ces jeux verbaux faits de sous-entendus et d’implicites traduisent ludiquement une sorte de « fictionnalisation » du réel propre à évoquer les troubles du cœur. Comme le fait remarquer justement Amalia Rodriguez Somolinos, « les pièces de Marivaux traduisent le jeu de la vie, un jeu qui est fait de masques, de personnages qui se cachent derrière des mots, qui ignorent leurs propres sentiments et qui ne les découvrent qu’à travers le langage. Le langage reflète donc ce jeu qu’est la vie et il sert à la fois à lever le masque ; il constitue un instrument de démasquage » (5). Ainsi, ce qu’il y a de stimulant intellectuellement dans l’idée de détour, c’est qu’elle introduit une altérité dans le fonctionnement du discours en lui niant précisément son caractère déterministe par l’introduction de l’écart et de la digression.

« Faire catleya »

Avant de terminer cette étude, je voudrais évoquer un passage très connu d’À la Recherche du temps perdu de Marcel Proust. Plus précisément dans Un amour de Swann, le narrateur use d’une métaphore non moins célèbre « faire catleya »… (Le cattleya, écrit avec un seul « t » par Proust, est une orchidée originaire d’Amérique du sud). Je vous laisse lire le texte avant de le commenter :

« Mais il était si timide avec elle, qu’ayant fini par la posséder ce soir-là,  en commençant par arranger ses catleyas, soit crainte de la froisser, soit peur de paraître rétrospectivement avoir menti, soit manque d’audace pour formuler une exigence plus grande que celle-là (qu’il pouvait renouveler puisqu’elle n’avait pas fâché Odette la première fois), les jours suivants il usa du même prétexte. Si elle avait des catleyas à son corsage, il disait : « C’est   malheureux, ce soir, les catleyas n’ont pas besoin d’être arrangés, ils n’ont pas été déplacés comme l’autre soir ; il me semble pourtant que celui-ci n’est pas très droit. Je peux voir s’ils ne sentent pas plus que les autres ? » Ou bien, si elle n’en avait pas : « Oh ! pas de catleyas ce soir, pas moyen de me livrer à mes petits arrangements.» De sorte que, pendant quelque temps, ne fut pas changé l’ordre qu’il avait suivi le premier soir, en débutant par des attouchements de doigts et de lèvres sur la gorge d’Odette et que ce fut par eux encore que commençaient chaque fois ses caresses ; et, bien plus tard quand l’arrangement (ou le simulacre d’arrangement) des catleyas, fut depuis longtemps tombé en désuétude, la métaphore «faire catleya», devenue un simple vocable qu’ils employaient sans y penser quand ils voulaient signifier l’acte de la possession physique —où d’ailleurs l’on ne possède rien— survécut dans leur langage, où elle le commémorait, à cet usage oublié. Et peut-être cette manière particulière de dire « faire l’amour » ne signifiait-elle pas exactement la même chose que ses synonymes. »

Comme vous le voyez, l’expression « faire catleya » euphémise la réalité physique selon une logique de détournement qui transforme le sens littéral (« faire l’amour ») en « caresse verbale », et qui amène à penser que le sens littéral pourrait être un leurre. Le sous-entendu constitue donc le véritable objet du message. Le détour amène ainsi à l’incertitude et au code secret entre Swann et Odette. La rhétorique amoureuse du cattleya semble détourner le signifié amoureux de son contexte référentiel pour le situer davantage dans l’ordre du pur signifiant, de l’émotionnel et de l’esthétiqueOn pourrait d’ailleurs affirmer de la Recherche du temps perdu que c’est un roman du détour : la réalité semblant échapper perpétuellement au narrateur. Pour Swann, se représenter le réel, c’est s’en détourner. Aussi le narrateur n’arrête-t-il d’explorer le réel tout en s’en distançant. Le thème de l’amour impossible ne cesse d’habiter ce roman du retour en arrière : entre le réel et l’irréel, entre la présence et l’absence, la femme désirée apparaît dans toute son opacité, son étrangeté, comme une fleur inaccessible. La « recherche du temps perdu » est donc bien celle d’un impossible détour…

Conclusion :  le détour a-t-il un « sens » ?

Comment conclure cette étude? En premier lieu, j’insisterai sur les rapports entre détour et digression. Dans tous les textes que nous avons parcourus, c’est bien la distance, la séparation, la digression qui font naître le détour. Maurice Laugaa faisait remarquer à propos de la digression qu’elle « représente bien dans un texte quelconque la fiction d’un ailleurs substitutive et intercalaire, elle s’insère à la place du rien » (6). Parce qu’il est digressif, le détour appartient donc à l’ordre de la transgression : nous avons vu avec Queneau ou Breton par exemple qu’il mettait en jeu délibérément une capacité à la dérision, à la provocation. Peut-être est-ce là son sens véritable ? Le détour serait ainsi une invitation à franchir la limite du « comme il faut », du non-sens pour retrouver le sens véritable. Je vous laisse méditer en conclusion ce passage de l’Exégèse des lieux communs de Léon Bloy :

« Être comme il faut. Règle sans exception. Les hommes dont il ne faut pas ne peuvent jamais être comme il faut. Par conséquent, exclusion, élimination immédiate et sans passe-droit de tous les gens supérieurs. Un homme comme il faut doit être, avant tout, un homme comme tout le monde. Plus on est semblable à tout le monde, plus on est comme il faut. C’est le sacre de la Multitude. »

Face à ce « sacre de la multitude », le détour ne serait-il pas finalement un retour à soi-même ?

© Bruno Rigolt, Lycée en Forêt (Montargis, France)

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(1) Nom d’une ligne de tramway (Contrescarpe-Champerret) dans le Paris contemporain de l’auteur ; (2) Randa Sabry, Stratégies discursives… Digression, transition, suspens. EHESS Paris 1992 ; (3) André breton, Manifeste du Surréalisme, 1924 ; (4) Michael Riffaterre, Sémiotique de la poésie, éditions du Seuil, Paris 1983 ; (5) Amalia Rodriguez Somolinos, Énonciation et pragmatique : le marivaudage. Pour lire l’étude en ligne, cliquez ici ; (6) Maurice Laugaa, « Le Théâtre de la digression dans le discours classique », Semiotica IV, La Haye, 1971 
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Entraînement au BTS… Thème 1 : « faire voir… entre charité et voyeurisme »

bts2009.1232872062.jpgLes entraînements BTS

Entraînement n°2 : Thème 1 : « faire voir… la misère » : humanité ou voyeurisme ?

Je vous propose dans cet entraînement de réfléchir à la place actuelle de l’image dans le spectacle et l’information, et plus particulièrement à la relation entre la représentation de la misère et le miss_sdf.1235595819.jpgvoyeurisme. Deux événements actuels qui font polémique me paraissent mériter un traitement particulier dans l’optique du thème « Faire voir », précisément parce qu’ils sont caractéristiques de notre « société du spectacle » : d’abord en Belgique l’élection de Miss SDF ; par ailleurs le film de Danny Boyle « Slumdog millionnaire ».

Pas de consigne spécifique pour cette activité qui sera plutôt l’occasion de prendre en considération (sans a priori négatif) d’une part le fonctionnement de la télé-réalité et son impact sur l’opinion publique (« racolage » médiatique ou questionnement documentaire?), et d’autre part slumdog.1235594347.jpgnotre relation à l’altérité (comment voit-on l’autre?), et la façon dont l’image est source d’information et de spectacularisation. C’est bien entendu la question de la déontologie des médias qui se trouve posée ici.  

Plus globalement, dans un monde qui subit actuellement une crise sans précédent de la citoyenneté, cette problématique (qui est tout à fait dans l’axe des questionnements possibles pour le BTS 2009) doit être méditée dans une double perspective : l‘influence des médias sur la société ainsi que les enjeux contemporains des technologies de communication pour la démocratie. Tous les documents sont disponibles en ligne : soyez attentifs aux différentes prises de position avant de proposer votre propre point de vue.

Élection de miss SDF :

Slumdog millionnaire :

Certaines ou certains m’ont fait part de leur souhait que leurs analyses soient publiées en ligne. Je veux bien autoriser les commentaires ou questionnements pour les entraînements BTS, sous réserve qu’ils respectent l’esprit et la tenue de ce Cahier de texte.

La citation de la semaine… Léon Bloy…

« L’affamé représente une souffrance quelconque, une souffrance de tous les siècles… »

 

« L’appétit vient en mangeant. »

Bonne réponse à un homme qui meurt de faim :
« Malheureux, vous ne savez pas ce que vous demandez. Si vous mangiez, vous voudriez manger encore et vous seriez, de plus en plus, à la charge des honnêtes gens qui se ruineraient sans parvenir à vous rassasier. Quand on ne se sent pas capable de rester sur son appétit, on reste sur sa faim et on ne demande pas l’aumône à dix heures du soir. Je me regarderais comme un criminel, si je vous donnais un centime. »

Décor de neige. Celui qui parle est un gros homme congestionné par un délicieux dîner. Il vient de sortir du restaurant et attend sa voiture qui décrit une courbe financière pour venir à lui. L’affamé représente une souffrance quelconque, une souffrance de tous les siècles. L’affameur ne représente rien que le Désespoir, le désespoir rouge tuméfié et crépitant. 

Léon Bloy, Exégèse des lieux communs (CLXII), 1902

 

Léon Bloy est un écrivain « à part », engagé, révolté contre les injustices de toute sorte, volontiers « anti-social », refusant pêle-mêle les protocoles littéraires, les matérialismes ou les dogmes. Par sa violence pamplhlétaire, l’Exégèse des lieux communs est plus qu’un brillant ouvrage satirique. C’est un monument de rébellion contre l’hypocrisie du monde adulte. Par sa verve satirique et sa véhémence lyrique, l’ouvrage mérite absolument qu’on s’y attarde au-delà d’une simple citation. L’auteur y décortique un à un tous les lieux communs, stéréotypes ou clichés d’une époque qui n’est au fond pas si éloignée de la nôtre. Pour lire en ligne le texte complet, cliquez ici : vous verrez combien le style « bloyen » tire sa singularité d’un humour corrosif, d’une soif d’absolu, et d’une exigence à la fois morale, spirituelle et poétique qui font de ce pélerin de l’absolu un maître incontesté de l’art oratoire.