info.1244395034.jpg  Lire impérativement le support de cours intitulé « Antithéâtre et absurde »

Textes

Eugène Ionesco, La Cantatrice chauve, acte I, scène 1

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M. Smith, toujours dans son journal. Tiens, c’est écrit que Bobby Watson est mort.
Mme Smith Mon Dieu, le pauvre, quand est ce qu’il est mort ?
M. Smith Pourquoi prends-tu cet air étonné ? Tu le savais bien. Il est mort il y a deux ans. Tu te rappelles, on a été à son enterrement, il y a un an et demi.
Mme Smith Bien sûr que je me rappelle. Je me suis rappelé tout de suite, mais je ne comprends pas pourquoi toi-même tu as été si étonné de voir ça sur le journal.
M. Smith Ça n’y était pas sur le journal. Il y a déjà trois ans qu’on a parlé de son décès. Je m’en suis souvenu par association d’idées !
Mme Smith Dommage ! Il était si bien conservé.
M. Smith C’était le plus joli cadavre de Grande Bretagne ! Il ne paraissait pas son âge. Pauvre Bobby, il y avait quatre ans qu’il était mort et il était encore chaud. Un véritable cadavre vivant. Et comme il était gai !
Mme Smith La pauvre Bobby
M. Smith Tu veux dire « le » pauvre Bobby.
Mme Smith Non, c’est à sa femme que je pense. Elle s’appelle Bobby Watson comme lui, Bobby, Bobby Watson. Comme ils avaient le même nom, on ne pouvait pas les distinguer l’un de l’autre quand on les voyait ensemble. Ce n’est qu’après sa mort à lui, qu’on a pu vraiment savoir qui était l’un et qui était l’autre. Pourtant, aujourd’hui encore, il y a des gens qui la confondent avec le mort et lui présentent des condoléances. Tu la connais ?
M. Smith Je ne l’ai vue qu’une fois, par hasard, à l’enterrement de Bobby.
Mme Smith Je ne l’ai jamais vue. Est-ce qu’elle est belle ?
M. Smith Elle a des traits réguliers et pourtant on ne peut pas dire qu’elle est belle. Elle est trop grande et trop forte. Ses traits ne sont pas réguliers et pourtant on peut dire qu’elle est très belle. Elle est un peu trop petite et trop maigre. Elle est professeur de chant.
La pendule sonne cinq fois. Un long temps.
Mme Smith
Et quand pensent-ils se marier, tous les deux ?
M. Smith Le printemps prochain, au plus tard.
Mme Smith Il faudra sans doute aller à leur mariage.
M. Smith Il faudra leur faire un cadeau de noces. Je me demande lequel ?
Mme Smith Pourquoi ne leur offririons-nous pas un des sept plateaux d’argent dont on nous a fait don à notre mariage à nous et qui ne nous ont jamais servi à rien ?
Court Silence. La pendule sonne deux fois.
Mme Smith
C’est triste pour elle d’être demeurée veuve si jeune.
M. Smith Heureusement qu’ils n’ont pas eu d’enfants.
Mme Smith Il ne leur manquait plus que cela ! Des enfants ! Pauvre femme, qu’est ce qu’elle en aurait fait !
M. Smith Elle est encore jeune. Elle peut très bien se remarier. Le deuil lui va si bien.
Mme Smith Mais qui prendra soin des enfants ? Tu sais bien qu’ils ont un garçon et une fille. Comment s’appellent-ils ?
M. Smith Bobby et Bobby comme leurs parents. L’oncle de Bobby Watson, le vieux Bobby Watson, est riche et il aime le garçon. Il pourrait très bien se charger de l’éducation de Bobby.
Mme Smith Ce serait naturel. Et la tante de Bobby Watson, la vieille Bobby Watson, pourrait très bien, à son tour, se charger de l’éducation de Bobby Watson, la fille de Bobby Watson. Comme ça, la maman de Bobby Watson, Bobby, pourrait se remarier. Elle a quelqu’un en vue ?
M. Smith Oui, un cousin de Bobby Watson.
Mme Smith Qui ? Bobby Watson ?
M. Smith De quel Bobby Watson parles-tu ?

info.1244395034.jpg Pistes d’étude : les élèves écouteront avec profit cette lecture faite par Ionesco lui-même de la Cantatrice chauve (sons au format MP3 ; ressources trouvées sur http://www.ubu.com/) :

  • Première partie de la pièce
  • Deuxième partie de la pièce.
  • Pour aller plus loin…
    • Je vous conseille d’écouter aussi cet enregistrement de La Leçon, un « drame comique » d’Eugène Ionesco qu’il est intéressant de comparer avec la Cantatrice chauve, dans une perpective intertextuelle
    • Vous pourrez également écouter avec profit ce cours de l’Université de Bordeaux 3 sur Ionesco (utile pour resituer l’œuvre dans le contexte social et littéraire de l’époque).
    • Questions possibles pour l’EAF :
– Dans quelle mesure peut-on affirmer que la scène étudiée est caractéristique d’une « anti-pièce » ?
– La notion de schéma actantiel vous paraît-elle s’appliquer à une pièce comme La cantatrice chauve ?
– En quoi cette scène est-elle une caricature de la petite bourgeoisie ?
– Selon vous, M. et Mme. Smith auraient-ils aimé la téléréalité ? Pour vous aider, lisez cet article sur le site : « Téléréalité, mise en scène et simulacre« 

  

Samuel Beckett

En attendant Godot, scène d’exposition 

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Route à la campagne, avec arbre. Soir.
Estragon, assis sur une pierre, essaie d’enlever sa chaussure. Il s’y acharne des deux mains, en ahanant. Il s’arrête, à bout de forces, se repose en haletant, recommence. Même jeu. Entre Vladimir.

ESTRAGON (renonçant à nouveau) – Rien à faire.
VLADIMIR (s’approchant à petits pas raides, les jambes écartées) – Je commence à le croire. (il s’immobilise.) J’ai longtemps résisté à cette pensée, en me disant. Vladimir, sois raisonnable, tu n’as pas encore tout essayé. Et je reprenais le combat. (il se recueille, songeant au combat. A Estragon.) – Alors, te revoilà, toi.
ESTRAGON – Tu crois ?
VLADIMIR – Je suis content de te revoir. Je te croyais parti pour toujours.
ESTRAGON – Moi aussi.
VLADIMIR – Que faire pour fêter cette réunion ? (Il réfléchit.) Lève-toi que je t’embrasse. (il tend la main à Estragon.)
ESTRAGON (avec irritation) – Tout à l’heure, tout à l’heure.
Silence.
VLADIMIR (froissé, froidement) – Peut-on savoir où Monsieur a passé la nuit ?
ESTRAGON – Dans un fossé.
VLADIMIR (épaté) – Un fossé Où ça ?
ESTRAGON (sans geste) – Par là.
VLADIMIR – Et on ne t’a pas battu ?
ESTRAGON – Si… Pas trop.
VLADIMIR – Toujours les mêmes.
ESTRAGON – Les mêmes ? Je ne sais pas.
Silence
VLADIMIR – Quand j’y pense… depuis le temps… je me demande ce que tu serais devenu… sans moi… (Avec décision.) Tu ne serais plus qu’un petit tas d’ossements à l’heure qu’il est, pas d’erreur.
ESTRAGON (piqué au vif) – Et après ?
VLADIMIR (accablé) – C’est trop pour un seul homme. (Un temps. Avec vivacité.) D’un autre côté, à quoi bon se décourager à présent, voilà ce que je me dis. Il fallait y penser il y a une éternité, vers 1900.
ESTRAGON. – Assez. Aide-moi à enlever cette saloperie.
VLADIMIR. – La main dans la main on se serait jeté en bas de la tour Eiffel, parmi les premiers. On portait beau alors. Maintenant Il est trop tard. On ne nous laisserait même pas monter. (Estragon s’acharne sur sa chaussure.) Qu‘est-ce que tu fais ?
ESTRAGON. – Je me déchausse. Ça ne t’est jamais arrivé, à toi ?
VLADIMIR. – Depuis le temps que je te dis qu’il faut les enlever tous les jours. Tu ferais mieux de m’écouter.
ESTRAGON (faiblement) – Aide-moi !
VLADIMIR. – Tu as mal ?
ESTRAGON. – Mal ! Il me demande si j’ai mal !
VLADIMIR (avec emportement) – Il n’y a jamais que toi qui souffres ! Moi, je ne compte pas. Je voudrais pourtant te voir à ma place. Tu m’en dirais des nouvelles.
ESTRAGON. – Tu as eu mal ?
VLADIMIR. – Mal ! Il me demande si j’ai eu mal !
ESTRAGON (pointant l’index) – Ce n’est pas une raison pour ne pas te boutonner.
VLADIMIR (se penchant) – C’est vrai. (il se boutonne.) Pas de laisser-aller dans les petites choses.
ESTRAGON. – Qu’est-ce que tu veux que je te dise, tu attends toujours le dernier moment.
VLADIMIR (rêveusement) – Le dernier moment.. (il médite.) C’est long, mais ce sera bon. Qui disait ça ?
ESTRAGON. – Tu ne veux pas m’aider ?
VLADIMIR. – Des fois je me dis que ça vient quand même. Alors je me sens tout drôle. (Il ôte son chapeau, regarde dedans, y promène sa main, le secoue, le remet.) Comment dire ? Soulagé et en même temps… (Il cherche) épouvanté. (Avec emphase) É-POU-VAN-TÉ. (Il ôte à nouveau son chapeau, regarde dedans.) Ça alors ! (Il tape dessus comme pour en faire tomber quelque chose, regarde à nouveau dedans, le remet.) Enfin… (Estragon, au prix d’un suprême effort, parvient à enlever sa chaussure. Il regarde dedans, y promène sa main, la retourne, la secoue, cherche par terre s’il n’en est pas tombé quelque chose, ne trouve rien, passe sa main à nouveau dans sa chaussure, les yeux vagues.). Alors ?
ESTRAGON – Rien.
VLADIMIR – Fais voir.
ESTRAGON – Il n’y a rien à voir.

      

Jean-Paul Sartre,

Huis Clos, Acte I, scène 1

GARCIN, redevenant sérieux tout à coup.
Où sont les pals ?

LE GARÇON
Quoi ?

GARCIN
Les pals, les grils, les entonnoirs de cuir.

LE GARÇON
Vous voulez rire ?

GARCIN, le regardant.
Ah ? Ah bon. Non, je ne voulais pas rire. (Un silence. Il se promène.) Pas de glaces, pas de fenêtres, naturellement. Rien de fragile. (Avec une violence subite) Et pourquoi m’a-t-on ôté ma brosse à dents ?

LE GARÇON
Et voilà. Voilà la dignité humaine qui vous revient. C’est formidable.

GARCIN, frappant sur le bras du fauteuil avec colère.
Je vous prie de m’épargner vos familiarités. Je n’ignore rien de ma position, mais je ne supporterai pas que vous…

LE GARÇON
Là ! là ! Excusez-moi. Qu’est-ce que vous voulez, tous les clients posent la même question. Ils s’amènent : – « Où sont les pals ? » A ce moment-là, je vous jure qu’ils ne songent pas à faire leur toilette. Et puis, dès qu’on les a rassurés, voilà la brosse à dents. Mais, pour l’amour de Dieu, est-ce que vous ne pouvez pas réfléchir ? Car enfin, je vous le demande, pourquoi vous brosseriez-vous les dents ?

GARCIN, calmé.
Oui, en effet, pourquoi ? (Il regarde autour de lui.) Et pourquoi se regarderait-on dans les glaces ? Tandis que le bronze, à la bonne heure… J’imagine qu’il y a de certains moments où je regarderai de tous mes yeux. De tous mes yeux, hein ? Allons, allons, il n’y a rien à cacher; je vous dis que je n’ignore rien de ma position. Voulez-vous que je vous raconte comment cela se passe ? Le type suffoque, il s’enfonce, il se noie, seul son regard est hors de l’eau et qu’est-ce qu’il voit ? Un bronze de Barbédienne. Quel cauchemar ! Allons, on vous a sans doute défendu de me répondre, je n’insiste pas. Mais rappelez-vous qu’on ne me prend pas au dépourvu, ne venez pas vous vanter de m’avoir surpris ; je regarde la situation en face. (Il reprend sa marche.) Donc, pas de brosse à dents. Pas de lit non plus. Car on ne dort jamais, bien entendu ?

LE GARÇON
Dame !

info.1244395034.jpg Pour aller plus loin…

– Qu’est-ce qui fait l’originalité de cette première scène ?
– Expliquez le sens du titre de la pièce.
– Quelle image du héros apparaît dans cette scène ?
– En quoi cette scène d’exposition est-elle originale sur le plan de l’écriture ?

         

Lecture complémentaire

         

Albert Camus, Caligula, Acte I, scène 8

Caligula s’assied près de Caesonia.

CALIGULA
Écoute bien. Premier temps : tous les patriciens, toutes les personnes de l’Empire qui disposent de quelque fortune —petite ou grande, c’est exactement la même chose—doivent obligatoirement déshériter leurs enfants et tester sur l’heure en faveur de l’État.

L’INTENDANT
Mais, César…

CALIGULA
Je ne t’ai pas encore donné la parole. À raison de nos besoins, nous ferons mourir ces personnages dans l’ordre d’une liste établie arbitrairement. À l’occasion, nous pourrons modifier cet ordre, toujours arbitrairement. Et nous hériterons.

CÆSONIA, se dégageant.
Qu’est-ce qui te prend?

CALIGULA, imperturbable.
L’ordre des exécutions n’a, en effet, aucune importance. Ou plutôt ces exécutions ont une importance égale, ce qui entraîne qu’elles n’en ont point. D’ailleurs, ils sont aussi coupables les uns que les autres. Notez d’ailleurs qu’il n’est pas plus immoral de voler directement les citoyens que de glisser des taxes indirectes dans le prix de denrées dont ils ne peuvent se passer. Gouverner, c’est voler, tout le monde sait ça. Mais il y a la manière. Pour moi, je volerai franchement. Ça vous changera des gagne-petit. (Rudement, à l’intendant.) Tu exécuteras ces ordres sans délai. Les testaments seront signés dans la soirée par tous les habitants de Rome, dans un mois au plus tard par tous les provinciaux. Envoie des courriers.

L’INTENDANT
César, tu ne te rends pas compte…

CALIGULA
Ecoute-moi bien, imbécile. Si le Trésor a de l’importance, alors la vie humaine n’en a pas. Cela est clair. Tous ceux qui pensent comme toi doivent admettre ce raisonnement et compter leur vie pour rien puisqu’ils tiennent l’argent pour tout. Au demeurant, moi, j’ai décidé d’être logique et puisque j’ai le pouvoir, vous allez voir ce que la logique va vous coûter. J’exterminerai les contradicteurs et les contradictions. S’il le faut, je commencerai par toi.