Paroles menottées : Écriture et engagement

Charlotte B. présente… Vie et mort à Shanghai de Nien Cheng

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« La petite araignée devint ma compagne, rompant le désespoir de l’isolement… »

Du fond de ma sinistre cellule, je passais des heures à étudier les livres de Mao, lisant jusqu’à ce que ma vue se brouille à cause du manque de lumière.

Un jour où mes yeux refusaient de lire une ligne de plus, je les tournai vers la fenêtre et je vis une petite araignée très occupée à tisser sa toile. Elle semblait savoir exactement ce qu’elle devait faire et menait sa tâche à bien sans hésitation, sans erreur, sans hâte […].

Ma cellule était orientée au sud-ouest. Pendant quelques instants, les rayons du soleil couchant transformèrent la nouvelle toile de l’araignée en un disque scintillant aux couleurs d’arc-en-ciel. Je n’osais m’approcher de peur d’effrayer l’araignée et de la faire fuir. Je l’observais de loin, au centre de son œuvre. […]. Je m’attachai à cette petite créature maintenant que je l’avais observée et que je connaissais ses activités et ses habitudes. Dès le réveil, tout au long de la journée et le soir au coucher, je vérifiais qu’elle était toujours là, et j’en étais rassurée. La petite araignée devint ma compagne, rompant le désespoir de l’isolement, même si nous ne pouvions communiquer.

Novembre arriva avec son vent du nord-ouest. Chaque jour de pluie faisait baisser un peu la température. Je regardais l’araignée avec anxiété, hésitant à fermer la vitre entre elle et moi. Mais un matin la toile était déchirée et l’araignée partie. J’en fus triste et je laissai la fenêtre ouverte dans l’espoir de la voir revenir. Mais je la vis bientôt au centre d’une nouvelle toile dans un coin du plafond. Je fermai la fenêtre sur nous-deux, heureuse que ma petite amie ne m’ait pas abandonnée.

Nien Cheng, Vie et mort à Shanghai, 1987. Traduit de l’anglais par Dominique Dill. Texte cité dans Écrivains en prison, Labor & Fides, 1997.

Nien Cheng (1915-2009) est une figure emblématique de la résistance à la « Révolution culturelle ». Fille de grands propriétaires terriens, elle est arrêtée en 1966 sur ordre de Mao et emprisonnée près de sept ans dans la maison d’arrêt numéro 1 de Shanghai, d’où elle ne sortira que le 27 mars 1973. Sept ans d’un véritable calvaire : souvent menottée, privée de nourriture, elle doit survivre dans une cellule glaciale l’hiver, suffocante l’été. Alors que résonnent en Occident les sirènes du Communisme, elle n’en entendra que le glas : condamnée à être « rééduquée », elle doit lire le Petit livre rouge, et avouer ses « fautes », confesser ses « crimes » dans des séances publiques d’autocritique. Son tort ? Aimer « l’ancienne culture », être bourgeoise et vivre à l’occidentale. Mais elle refusera toujours de se prêter à ce jeu sordide. nien-cheng2.1268459930.jpg« En prison, écrira-t-elle, je me suis senti humiliée par le fait que l’on puisse m’accuser, moi qui aimais mon pays, d’être une espionne. Je ne pouvais pas l’accepter, je devais me battre » (entretien accordé au Los Angeles Times, 1987).
Véritable icône de la Chine contemporaine, Nien Cheng est surtout connue de nos jours pour son best-seller Vie et mort à Shanghai (Albin Michel, 1987), récit poignant —à la fois témoignage autobiographique et mémoires— dans lequel elle dépeint l’horreur de la prison, la solitude, les tortures et les harcèlements répétés des geôliers. C’est aussi une sorte d’appel à témoins contre le silence, l’indifférence et la lâcheté. Maniant une écriture simple mais efficace, elle permet d’appréhender les difficiles conditions de vie des prisonniers politiques : « Du fond de ma sinistre cellule, je passais des heures à étudier l’œuvre de Mao, lisant jusqu’à ce que ma vue se brouille à cause du manque de lumière ».
Dans cet extrait, l’attachement de Nien Cheng à une araignée, animal que la plupart des gens considèrent comme « nuisible », est un signe de la plus profonde solitude : alors que cette femme aura passé plus de six années à subir des tortures, des interrogatoires, transparaît dans ce passage une peine plus grande encore que les douleurs physiques : l’isolement. Scène terrible donc, mais décrite avec des mots banals, qui résonnent comme des hurlements ordinaires : c’est lors d’un jour comme tous les autres, dans une cellule comme tant d’autres, c’est dans cette banalité humiliante, que Nien découvre par hasard cette petite araignée, animal qu’elle va observer et dont la compagnie va apaiser quelque peu sa solitude : malgré elle, l’araignée devient un « compagnon de cellule »… 
Charlotte B. Classe de Seconde 7, Lycée en Forêt (Montargis, France, mars 2010)
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Texte extrait de l’anthologie Écrivains en prison (Labor & Fides, 1997). Pour lire l’intégralité du texte, cliquez ici. Pour accéder aux parties librement consultables de l’ouvrage sur Google-livres, cliquez ici.