Les élèves ont du talent… Partez pour un Voyage en Poésie…

Faites un Voyage

en Poésie !

avec les Seconde 12, les Première S5 et ES4 et la Section BTS PME-PMI deuxième année…

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Exclusivité internet : 100 poèmes créés par les étudiants à l’affiche… Découvrez la plus grande exposition d’art poétique sur la toile !

Exposés accroche_poesie_virt.1238930793.jpgau Salon du Livre du Montargois et à la journée Portes Ouvertes du Lycée en Forêt, les poèmes de la classe de Seconde 12, des Première S5 et ES4, sans oublier la section BTS PME-PMI deuxième année sont des textes forts, très représentatifs du talent et de la créativité des élèves et des étudiants. Près de 100 poèmes vont être exposés en ligne dans les jours qui viennent : de par son envergure, il s’agira de la plus grande exposition de poésie lycéenne sur le net ! Tous les poèmes créés dans mes classes en atelier d’écriture pendant l’année scolaire 2008-2009 seront exposés.

Suivez le guide !

Pour y accéder, rien de plus simple : cherchez dans la colonne latérale le portfolio correspondant à la classe de votre choix. Les portfolios étant mis à jour très régulièrement, vous pourrez découvrir chaque jour de nouveaux textes. Ces poèmes d’adolescence, tous inédits, sont un peu comme des récits de voyage. Dans ce vaste territoire qu’est la poésie, écrire c’est avant tout s’embarquer pour un voyage au pays des mots : voyage rêvé, voyage immobile, voyage métaphorique… Au fil des textes, se révèle en filigrane une certaine conception de la poésie entre « Fonction du poète » et « Fiction du poète »… « Écrire, c’est partir un peu… »

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crédit photographique : Bruno Rigolt

Les élèves ont du talent… Le concours de nouvelles 2009 par la classe de Seconde 12…

Retrouvez chaque semaine un nouveau texte !
La classe de Seconde 12 s’est particulièrement investie dans le concours de nouvelles proposé par le Salon du livre du Montargois. Le sujet était libre mais l’écriture comportait deux contraintes : commencer obligatoirement par l’UNE de ces deux phrases : “Il était près de midi, et elle n’avait toujours pas donné signe de vie.” OU “Il avait la passion des vieilles pierres.”… et se terminer obligatoirement par l’UNE de ces deux phrases : “Il y eut affluence comme aux fêtes de fin d’année.” OU “Mais un père est un père et je suis sincèrement désolé.”
Challenge réussi pour la Seconde 12 ! Découvrez chaque semaine un texte particulièrement marquant. Aujourd’hui, laissez-vous emporter par la nouvelle de Kristina, élève allemande de la Seconde 12 qui vient de Greven, la ville jumelée avec Montargis… Comme vous allez le voir, non seulement Kristina maîtrise très bien notre langue, mais elle a su dans cette histoire bouleversante et pathétique évoquer magnifiquement les retrouvailles d’un fils et d’un père. L’action se situe à Tralee, en Irlande…
  

Un été

au bord des larmes

par Kristina S…

Il avait la passion des vieilles pierres. Lui, il était comme les vieilles pierres : ses yeux ne montraient rien que le vide : bleus et clairs (et dangereux). Je me trouvais juste à côté de lui et son souffle salin, qui étourdissait mes sens, venait vers moi comme un flot d’air de la mer. Ses vapeurs lourdes et tièdes m’entouraient, et chaque fois qu’il expirait, elles pénétraient encore plus mes poumons. tralee.1237923542.jpgC’était comme si cet homme regardait à travers moi, comme s’il me déchiffrait à travers le brouillard qui s’accumulait dans mon âme. J’ai eu même à un moment l’impression d’être composé d’air salin, bercé par l’invisible mer de ses yeux, sans contrôle aucun.

Tout à coup mon père se secoue et se précipite dehors… La porte se ferme brusquement. Tout ce qui restait, c’était moi avec beaucoup de peur et en même temps une incroyable admiration, ou du dépit, je ne sais pas. Je compris qu’il ne viendrait pas avec nous. Dans le couloir, j’ai vu deux valises : une pour moi, l’autre pour ma mère. Je savais bien aussi qu’il ne voudrait pas parler de ça, pas avec moi en tout cas ! N’importe : il suffisait de regarder le visage de ma mère pour savoir à quoi elle pensait, pourquoi elle souffrait. Pourtant ma mère est quelqu’un de vivant, quelqu’un de passionnant. Mais dans cette maison elle dépérissait, comme une fleur sans lumière… De quoi un homme a-t-il besoin ? Dans tous les cas, ma mère n’aurait pu le lui apporter… Oui, je comprenais qu’elle souffrait. Je comprenais de toute façon beaucoup en ce temps-là. Une chose restait pourtant mystérieuse : si ce dont ma mère avait tant besoin n’existait pas ici, qu’est-ce que mon père désirait ?

Le jour où nous sommes partis était un dimanche  orageux. Maman a appelé un taxi… Nous nous sommes assis au salon jusqu’à son arrivée. Elle m’a dit qu’elle avait trouvé du travail à Tralee, la grande ville la plus proche, et que tout deviendrait meilleur maintenant. Je n’ai pas eu l’impression qu’il y aurait quelque chose de cette existence qui me manquerait, mais j’étais quand même curieux de connaître cette « nouvelle vie ». Le taxi est arrivé, nous y sommes montés. Fin. Le dernier souvenir de ma vie dans la petite maison au bord de la mer, ce sont quelques larmes : mon père était assis sur une pierre avec vue sur le mugissant lointain. Il n’est pas venu pour nous dire « au revoir ». Il ne nous a même pas suivis des yeux. Mais je crois qu’il pensait à nous…

Je m’appelle Peter et j’ai vingt-six ans. Depuis mes dix ans, ma vie s’écoule à Tralee, au sud-ouest de l’Irlande. Le temps d’avant s’estompe dans ma mémoire : un morceau de temps déchiré de ma vie, un morceau de dix années… Pas plus que ça. Ma vie quotidienne ne se détache pas beaucoup de celle des autres : le travail et un peu de temps libre pour sortir avec les copains, histoire de boire une bière ou deux… tralee2.1237923588.jpgEst-ce que c’est ça la vie ? Les dimanches sont tristes comme des rendez-vous manqués. Ils s’en vont à la campagne pour rendre visite à leur famille…

Un souvenir me revient en mémoire… Le bar était vide, à part quelques ombres qui avaient échoué leurs malheurs dans leurs yeux de hasard ou à cause de l’alcool… Je me suis senti mal à l’aise : je ne suis pas une personne triste, et je n’ai pas non plus l’intention de le devenir ! En buvant ma bière qui devait m’aider à chasser ce petit chagrin passager, j’ai regardé autour de moi : d’abord John, dans le coin gauche ; sa femme l’a un jour flanqué à la porte après la troisième fois qu’il était revenu totalement saoul, à six heures du matin. Puis Henry, le barman, un type monstrueux, mais pas méchant pour deux sous. Mais mon regard se posa finalement sur un homme assis trois chaises plus loin, avec la tête baissée.

Le vertige se propageait en moi : ce n’était quand même pas cette bière insignifiante… Je me suis repris un peu, j’ai levé mes yeux, j’ai compté les chaises jusqu’à cet homme, mon regard a suivi la courbe de son dos, le mouvement de sa nuque, ses cheveux, et ce visage qui se tourne lentement,  le visage de mon père : ses yeux semblaient me regarder pour la première fois, et des rides supplémentaires avaient creusé son front… je n’ai même pas eu le temps d’achever mes pensées… J’ai remarqué que lui aussi me fixait, qu’il s’était levé pour me parler…

Il s’est avancé vers moi, calmement. Mais dans ma tête, les questions se sont empilées : pourquoi ? Et comme s’il répondait à mes pensées, j’ai entendu très distinctement le son de sa voix : « Je suis ici pour toi ». « Bonsoir Papa » fut ma réponse. Il ne disait rien. « Ecoute Papa, tu n’as pas à t’excuser »… Tout le monde n’a pas besoin des mêmes choses pour être heureux, mais nous tous désirons un peu d’amour…  Je n’ai plus jamais revu mon père, après ce soir-là, mais je sais qu’il pense à moi. Moi aussi je songerai à lui : ses derniers mots furent comme un exil : « Mais un père est un père et je suis sincèrement désolé ».

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Les élèves ont du talent… Le concours de nouvelles 2009 par la classe de Seconde 12…

Retrouvez chaque semaine un nouveau texte !
La classe de Seconde 12 s’est particulièrement investie dans le concours de nouvelles proposé par le Salon du livre du Montargois. Le sujet était libre mais l’écriture comportait deux contraintes : commencer obligatoirement par l’UNE de ces deux phrases : “Il était près de midi, et elle n’avait toujours pas donné signe de vie.” OU “Il avait la passion des vieilles pierres.”… et se terminer obligatoirement par l’UNE de ces deux phrases : “Il y eut affluence comme aux fêtes de fin d’année.” OU “Mais un père est un père et je suis sincèrement désolé.”
prix.1236783460.jpgChallenge réussi pour la Seconde 12 ! Découvrez chaque semaine un texte particulièrement marquant. Aujourd’hui, laissez-vous emporter par la nouvelle de Flora, élève et déléguée de la Seconde 12… Une très belle histoire empreinte d’émotion et de lyrisme, entre autobiographie et fiction (qui valut à son auteure le cinquième prix au salon du livre du Montargois).
L’action se situe à Madagascar…
 

    Ce jour-là, à Tana…

par Flora P…

Il était prés de midi et elle n’avait toujours pas donné de signe de vie. Je m’étais installée près d’une petite colline au sud de la ville, à l’attendre, en vain. Je m’inquiétais car il n’y a qu’un bus qui passe dans la journée. Il ne vient que le mercredi et le jeudi matin, jours de marché. La majorité des gens viennent d’Ihosy et du Grand Sud, et le prochain ne passerait que demain matin. D’ici là…

flora1.1289846345.jpg« Manahoana… »

En l’attendant sous le baobab, j’entendais le vent souffler entre les feuilles ; le soleil s’en allait vers l’ouest… Je m’imaginais notre rencontre, les paroles, les simples « Bonjour, comment vas-tu » que nous allions échanger en Malgache :
– Manahoana, Manahoana y sahasalaurauao ?
– Salaura tsara aho miasoaka…

Venir à Madagascar était mon plus grand rêve. Séraphine ne m’avait jamais vue, seulement en photo. On dialoguait par lettre depuis maintenant un an et demi, depuis que mon grand-père l’avait retrouvée après avoirs passé une annonce dans le journal local. Mes grands-parents et ma mère avaient vécu huit ans à Madagascar et Séraphine avait été la nourrice de ma mère.

J’étais si contente de la rencontrer. J’avais si peur de ne pas la voir. Adossée au tronc de l’arbre géant, je regardais la route blanchie sous le soleil, quelques enfants qui couraient là-bas, à demi nus, une femme qui traversait la route avec ses calebasses d’eau. Le temps s’écoulait, impalpable. Comme je m’assoupissais à cause de la chaleur, je vis au loin le bus qui arrivait, très poussiéreux, couvert de sable et de voyage car il roulait sur des routes de terre et de vent depuis tant d’années…

« j’aimais la lumière blanche de la route, j’aimais le vent et le manioc salé »

Beaucoup de Malgaches en descendirent. Toutes les femmes étaient habillées avec des jupes de couleurs vives et elles portaient des lambas blancs ou écrus sur les épaules. Les hommes avaient des pantalons noirs, des chemises ouvertes et un chapeau de paille. Je regardais les gens descendre un par un, j’étais tellement impatiente de la voir! Les gens venaient dans la ville de Tana car c’était le plus grands marché de la semaine ; les vendeurs s’installaient par terre et disposaient leurs étalages de légumes ou de poissons séchés sur des nattes.flora2.1236711503.jpg

Certains avaient amené leur machine à coudre et confectionnaient des rideaux, des jupes à la demande. Les habitants se préparaient pour le marché. Je commençais à sentir les parfums d’épices et l’odeur nauséabonde du poisson datant de quelques jours me faisait tourner la tête. Mais j’aimais tout cela, j’aimais la lumière blanche de la route, j’aimais le vent et le manioc salé, j’aimais les bruits du marché où l’on mange des fleurs de cactus, j’aimais le bruit des zébus et les vendeurs de lait caillé ou de bijoux d’argent…

Le marché commençait à se remplir de couleurs, de fruits, de tissus lorsqu’elle descendit du bus. Il y avait beaucoup de monde, je me mis debout  pour ne pas la perdre de vue mais aussitôt la foule l’encercla. Mon cœur se serrait mais je gardais espoir pendant trois secondes en la cherchant des yeux partout. Ne la revoyant plus, les larmes me montèrent aux yeux. Vous qui me lisez, comment vous dire l’écho du temps qui résonne dans ces lignes ? Comment vous dire le bruit du vent dans les arbres ? Cette attente devant les cases au toit de paille ?

« Le voyage de la vie commençait… »

Peut être n’était-ce qu’une illusion… Tout à coup, je sentis une main venue du bout du monde, venue du grand sud malgache se poser sur mon épaule, je tournais la tête et je la vis. Elle me prit dans ses bras et nous nous sommes mises à tourner, à rire, à pleurer, un peu comme dans une aventure vers le bleu du ciel : le voyage de la vie commençait. Petit à petit, les gens nous encerclèrent. Toute la poussière de la route s’était envolée, le ciel craquait sous le soleil : même des nuages mauves et roses vinrent à notre rencontre pour voir ce qui se passait.

Je me rappellerai toujours du vent, si proche de nos visages, de nos mains serrées l’une contre l’autre, je me rappellerai des charrettes remplies de marchandises, de ces visages d’hommes qui vendent des éclats de saphir et de béryl en espérant devenir riche… Tous ces gens qui nous regardaient en souriant, ce jour-là, à Tana… Il y eut affluence comme aux fêtes de fin d’année.

© Flora P… Mars 2009 (Lycée en Forêt, Montargis, France)

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Les représentations de la femme dans « Candide » de Voltaire

Support de Cours

La femme et ses représentations

dans Candide

Stéréotypes et Sexisme

Introduction

Traduit dans le monde entier, Candide est unanimement reconnu comme le « chef-d’œuvre » voltairien, et plus largement comme un monument emblématique de la critique de la société entreprise par le siècle des Lumières. Impertinent, subversif, généreux, ce conte philosophique est donc l’un de ces classiques de la littérature universelle dont nul n’oserait récuser le décisif ascendant qu’il a pris depuis sa parution en 1759 pour imposer la grande idée des droits de l’homme. Nous avons vu dans une étude précédente combien, s’il fallait relativiser la portée purement « philosophique » de ce roman d’apprentissage, il convenait néanmoins de saluer l’intention idéologique de Voltaire d’avoir opposé aux absolus spéculatifs un nouvel ordre de vie et de valeurs par l’action et le travail : c’est en effet le sens qu’il convient de donner à la fameuse métaphore du jardin au chapitre trente.

Cela étant dit, faut-il pour autant se priver d’une relecture critique du texte voltairien ? Certains auteurs, et non des moindres ont par exemple montré combien Voltaire n’avait pas échappé à de nombreux stéréotypes liés à son combat contre la morale judéo-chrétienne. J’en veux pour preuve l’ouvrage de Léon Poliakov qui dans son Histoire de l’antisémitisme n’hésite pas à ranger Voltaire parmi d’autres écrivains judéophobes. Il semblerait donc que l’auteur de Candide, tout en rejetant explicitement les ethnocentrismes, n’ait pas moins été victime des idées reçues et parfois des graves dérives d’une pensée qui se voulait pourtant  progressiste et n’avait d’autre but que de combattre les préjugés. Plus particulièrement dans le cadre de la Journée Internationale de la Femme, je vous invite à une réinterprétation plus sociologique de certains passages de Candide, au regard de la condition féminine.

La difficulté quand on lit ce conte philosophique, c’est de se défaire d’une certaine lecture d’impulsion, caractéristique du registre burlesque : reconnaissons-le, les femmes dans Candide font l’objet de toutes les railleries. L’auteur impose avant tout une certaine image identificatrice qui, constituant tout à la fois le paradoxe et la réussite de ce livre, n’en conforte pas moins les lecteurs dans des rôles assez stéréotypés : on a envie de rire plus que de réfléchir quand on lit par exemple ce passage bien connu du chapitre un :

« Madame la baronne, qui pesait environ trois cent cinquante livres, s’attirait par là une très grande considération, et faisait les honneurs de la maison avec une dignité qui la rendait encore plus respectable. Sa fille Cunégonde, âgée de dix-sept ans, était haute en couleur, fraîche, grasse, appétissante. »

L’ironie, arme favorite de Voltaire, joue ici à plein régime : la présentation très tendancieuse de Cunégonde (qui n’a que dix-sept ans), ridicule plutôt que noble, en fait d’emblée une sorte d’objet de consommation, à la limite de la « denrée » humaine, de la pâtisserie « copieuse », lourde à digérer de surcroît ! Toute cette mise en scène est également, si j’ose dire, une « mise en bouche » pour le lecteur : ici, la déformation fictionnelle du corps de la femme, sa plasticité physique exagérée provoque un effet de sens très ambigu : l’aspect « alimentaire » de Cunégonde annonce son appétence « sensuelle » évoquée très explicitement quelques lignes plus loin à l’occasion de la fameuse « leçon de physique expérimentale » de Pangloss :

Un jour, Cunégonde, en se promenant auprès du château, dans le petit bois qu’on appelait parc, vit entre des broussailles le docteur Pangloss qui donnait une leçon de physique expérimentale à la femme de chambre de sa mère, petite brune très jolie et très docile. Comme Mlle Cunégonde avait beaucoup de dispositions pour les sciences, elle observa, sans souffler, les expériences réitérées dont elle fut témoin ; elle vit clairement la raison suffisante du docteur, les effets et les causes, et s’en retourna tout agitée, toute pensive, toute remplie du désir d’être savante, songeant qu’elle pourrait bien être la raison suffisante du jeune Candide, qui pouvait aussi être la sienne.

Le problème ici tient à ce que j’appellerai l’instrumentalisation du corps de la femme à des fins « philosophiques » : certes, on dira que le but de Voltaire est de s’attaquer au monde aristocratique, mais la difficulté vient des moyens employés : l’auteur ne tend-il pas à imposer ou à reproduire une image déviée et dégradante de la femme, utilisée surtout comme faire-valoir ? Certains commentateurs ont souligné à propos de ce passage l’importance accordée par Voltaire à la « complexité » de la sensualité féminine  (¹). Mais Cunégonde ne serait-elle pas davantage le type même de « l’objet consommable » ? Son attitude posturale très ridiculisée induit également une posture psychique infériorisante, dénuée précisément de « complexité » : sensualité, hypocrisie, sottise et passivité, autant de traits présumés de la femme qui en dessinent un portrait imaginaire, largement conditionné par les stéréotypes. Le chapitre huit de Candide est sur ce point très représentatif :

« J’étais dans mon lit et je dormais profondément, quand il plut au ciel d’envoyer les Bulgares dans notre beau château de Thunder-ten-tronckh ; ils égorgèrent mon père et mon frère, et coupèrent ma mère par morceaux. Un grand Bulgare, haut de six pieds, voyant qu’à ce spectacle j’avais perdu connaissance, se mit à me violer ; cela me fit revenir, je repris mes sens, je criai, je me débattis, je mordis, j’égratignai, je voulais arracher les yeux à ce grand Bulgare, ne sachant pas que tout ce qui arrivait dans le château de mon père était une chose d’usage : le brutal me donna un coup de couteau dans le flanc gauche dont je porte encore la marque. » – Hélas ! j’espère bien la voir, dit le naïf Candide. – Vous la verrez, dit Cunégonde ; mais continuons. – Continuez, dit Candide.

Elle reprit ainsi le fil de son histoire : « Un capitaine bulgare entra, il me vit toute sanglante, et le soldat ne se dérangeait pas. Le capitaine se mit en colère du peu de respect que lui témoignait ce brutal, et le tua sur mon corps. Ensuite il me fit panser, et m’emmena prisonnière de guerre dans son quartier. Je blanchissais le peu de chemises qu’il avait, je faisais sa cuisine ; il me trouvait fort jolie, il faut l’avouer ; et je ne nierai pas qu’il ne fût très bien fait, et qu’il n’eût la peau blanche et douce ; d’ailleurs peu d’esprit, peu de philosophie : on voyait bien qu’il n’avait pas été élevé par le docteur Pangloss. Au bout de trois mois, ayant perdu tout son argent et s’étant dégoûté de moi, il me vendit à un Juif nommé don Issacar, qui trafiquait en Hollande et en Portugal, et qui aimait passionnément les femmes. Ce Juif s’attacha beaucoup à ma personne, mais il ne pouvait en triompher ; je lui ai mieux résisté qu’au soldat bulgare. Une personne d’honneur peut être violée une fois, mais sa vertu s’en affermit. »

Comme vous le voyez, un certain nombre de lieux communs traversent ce passage. La femme ici est non seulement animalisée mais elle est aussi « objetisée » : victime complaisante, elle semble accepter sa condition de femme passive. Voltaire n’hésite pas à en rajouter, raillant même l’attention que Cunégonde porte à son ravisseur durant le viol par un comportement où la sensualité rivalise avec l’honneur. L’arrière-plan nécrophile et sado-masochiste de cet extrait valorise par ailleurs une scénographie agressive d’autant plus tendancieuse qu’elle légitime un certain nombre d’images résiduelles du viol dans l’imaginaire masculin, et qui sont encore largement répandues dans la société contemporaine (²).

Derrière la dévalorisation de l’idéal amoureux, c’est surtout l’image de la femme qui semble ici discréditée : le tempérament outrancièrement « sensuel » et « insatiable » de Cunégonde présentée comme une « femme-potiche », joint à une existence avilissante de « femme boniche » amènent à questionner cette violence symbolique voulue par Voltaire : les mots d' »honneur » ou de « vertu » employés ici par antiphrase font de Cunégonde l’archétype de la femme « sans tête » : elle n’est qu’un corps dénué d’esprit, un bien échangeable selon une logique consumériste :

Le grand inquisiteur m’aperçut un jour à la messe, il me lorgna beaucoup, et me fit dire qu’il avait à me parler pour des affaires secrètes. Je fus conduite à son palais ; je lui appris ma naissance ; il me représenta combien il était au-dessous de mon rang d’appartenir à un Israélite. On proposa de sa part à don Issacar de me céder à monseigneur. Don Issacar, qui est le banquier de la cour et homme de crédit, n’en voulut rien faire. L’inquisiteur le menaça d’un auto-da-fé. Enfin mon Juif, intimidé, conclut un marché, par lequel la maison et moi leur appartiendraient à tous deux en commun : que le Juif aurait pour lui les lundis, mercredis et le jour du sabbat, et que l’inquisiteur aurait les autres jours de la semaine.

Il est évident que l’image de Cunégonde dans ce chapitre se rattache aux rôles archétypiques que la société reconnaît à la femme soumise : elle n’est présentée qu’à travers l’espace domestique : salle de bain, salle à manger, cuisine, chambre à coucher (« Je blanchissais le peu de chemises qu’il avait, je faisais sa cuisine ; il me trouvait fort jolie, il faut l’avouer ; et je ne nierai pas qu’il ne fût très bien fait, et qu’il n’eût la peau blanche et douce »). Séductrice, disponible, Cunégonde est aussi dispensatrice de fantasmes, au premier rang desquels figure sa condition de « présentoir » et d’objet consommable.

La question que l’on pourrait poser est donc la suivante : par quel mécanisme convenu nul n’oserait sourire au chapitre dix-neuf qui dénonce le caractère ignoble de l’esclavage, et pourquoi nous prend-il ici l’envie de rire alors qu’il est question de viol et d’asservissement ? Car la réalité décrite est bien celle de la femme violée, battue, menacée, enfermée et marchandisée par ceux-là même qui l’ont achetée ! Certains diront sans doute que Voltaire use du registre réaliste ou burlesque pour mieux dénoncer le mal et l’absurdité de la vie. Certes, on peut admettre en effet que dans les chapitres sur la guerre ou l’Inquisition, l’antiphrase et l’ironie servent clairement ce but.

Mais ici, la dégradation de Cunégonde n’aboutit pas à une réflexion sur la femme dans son statut et sa condition. Bien au contraire, loin d’inviter à une lecture réflexive, ce passage cantonne le lecteur de Candide dans une lecture impulsive (encourageant au passage les poncifs sur la figure du banquier juif ou la corruption des hommes d’Église) : les nombreuses critiques que Voltaire dirigera une grande partie de sa vie contre le sexe féminin ont d’ailleurs maintenu ses héroïnes dans un imaginaire social largement façonné par les stéréotypes masculins et les conventions sociales de son époque. Il est quand même navrant de constater que l’émancipation de Cunégonde, à la différence de celle de Candide ne peut s’exprimer uniquement que sur le terrain sentimental ou domestique. Il n’est dès lors pas étonnant que la fin du texte la présente comme vieillie et peu désirable :

Le tendre amant Candide, en voyant sa belle Cunégonde rembrunie, les yeux éraillés, la gorge sèche, les joues ridées, les bras rouges et écaillés, recula trois pas saisi d’horreur, et avança ensuite par bon procédé. Elle embrassa Candide et son frère ; on embrassa la vieille : Candide les racheta toutes deux. Il y avait une petite métairie dans le voisinage : la vieille proposa à Candide de s’en accommoder, en attendant que toute la troupe eût une meilleure destinée. Cunégonde ne savait pas qu’elle était enlaidie, personne ne l’en avait avertie : elle fit souvenir Candide de ses promesses avec un ton si absolu que le bon Candide n’osa pas la refuser.

Alors que Candide, parvenu au terme de son apprentissage intellectuel, arrive à s’affranchir des enseignements factices de Pangloss, Cunégonde n’est même plus dans le « Sois belle et tais-toi » du chapitre huit. Elle perd ici son statut de femme pour se cantonner dans la fausseté de l’idéal sentimental. Dans le passage peut d’ailleurs se lire une peur anthropologique latente liée à la question de la reproduction : en faisant de Cunégonde une femme vieille, on comprend que lui sera parallèlement dénié son statut de mère : une récurrence remarquable est la présence du champ lexical de la laideur et de la vieillesse : « rembrunie, éraillés, sèche, écaillés » etc.

Autant de termes qui la condamnent : d’objet consommable, Cunégonde devient objet jetable. Sur le plan symbolique et moral, on pourrait voir dans cet enlaidissement la conséquence de son égoïsme et de sa lâcheté. À la fin du conte, Cunégonde n’a plus rien à espérer de la vie : elle n’est sauvée que par le comportement « vertueux » d’un Candide militant et « citoyen » qui semble presque la « racheter » de ses fautes passées, et lui éviter ainsi de finir dans le malheur et la solitude.

Nous apprendrons un peu plus loin dans le texte qu’elle devient « une excellente pâtissière », remarque pleine d’humour s’il en est, et qui n’est pas sans évoquer le premier chapitre. Certains commentateurs ont cru déceler ici une certaine tendresse de l’auteur pour son héroïne. Je serai personnellement plus réservé : en fait, même à la fin du conte, Cunégonde est maintenue dans la sphère privée, dans une posture de dominée et de dépendance, et sans doute ne serait-il pas faux de parler d’attitude discriminatoire.

De fait, alors que Candide s’est libéré, les autres personnages du livre semblent condamnés par un déterminisme héréditaire, social ou sexuel qui n’est pas sans évoquer la question de l’ambiguïté de l’écrivain à l’égard de ses créatures : tantôt Voltaire semble s’identifier à ses protagonistes comme pour la dernière réplique de Candide (c’est bien Voltaire qui parle), tantôt il les abandonne à la trivialité de leur condition…

Conclusion

La question est donc de savoir si la fin justifie toujours les moyens ? De fait, si Voltaire a été le grand écrivain de la raison et du refus des préjugés, il n’a pas pour autant renoncé à exploiter inconsciemment ou à dessein certains clichés ou stéréotypes, et Jacqueline Feldman a bien raison d’affirmer à propos des Lumières que « la rationalité est avant tout le privilège de ceux qui détiennent le pouvoir » (³). C’est précisément le sens du cri de révolte lancé par Olympe de Gouges en 1791 dans sa célèbre « Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne« . Deux ans plus tard, elle sera guillotinée…

© Bruno Rigolt
Lycée en Forêt (Montargis, France) / Espace Pédagogique Contributif

NOTES

(1) D. J. Adams La Femme dans les contes et les romans de Voltaire, Nizet Paris 1974.
(2) On a presque envie de dire de Cunégonde « qu’elle l’a bien cherché ». J’ose à peine ici faire référence à ces sketchs bien connus intitulés « Le viol de Monique » (Coluche) ou « Le lâcher de s… » (Bigard) et qui semblent s’inscrire dans le droit fil de ce registre burlesque. En fait, il faut noter que dans cette insistance des stéréotypes les plus éculés réside une profonde discrimination qui paraît aller à l’encontre de tout humanisme et de toute modernité sociale.
(3) Jacqueline Feldman « Le savant et la sage-femme », Impact, Unesco (volume 25, n°1, 1975).

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Classe de Seconde 12… « La Mort à Venise » (Thomas Mann)

 

Introduction à la nouvelle de Thomas Mann

La Mort à Venise (1912)

venise2.1236328738.jpgLa séquence 6 qui va débuter mi-mars va être l’occasion de lire une nouvelle de l’écrivain allemand Thomas Mann : La Mort à Venise (Der Tod in Venedig) et de la rapprocher du film de Luchino Visconti Morte a Venezia (1971). La nouvelle est considérée comme lue à partir de la rentrée de mars 2009.

Si l’on s’en tient à l’histoire, la nouvelle de Thomas Mann ne réserve que peu d’action. Le schéma narratif est lui-même assez prévisible. Voici comment l’encyclopédie en ligne Wikipedia la résume : « Le personnage principal est Gustav von Aschenbach, un écrivain munichois reconnu (et anobli) dans la cinquantaine. Troublé par une mystérieuse rencontre lors d’une promenade, il part en voyage sur la côte adriatique et finit par aboutir à Venise, une ville dans laquelle il ne s’est jamais senti à l’aise. Dans son hôtel du Lido, Aschenbach découvre Tadzio, un jeune adolescent polonais qui le fascine par sa beauté. Il n’ose l’aborder et le suit dans la ville de Venise. Aschenbach, en proie à une sombre mélancolie et une sorte de fièvre dionysiaque, succombe à l’épidémie de choléra asiatique qui fait alors rage dans la ville. Il meurt sur la plage en contemplant une dernière fois l’objet de sa fascination. » Comme vous le voyez, point de suspens et encore moins d’action. C’est donc davantage dans une optique symbolique et intertextuelle qu’il nous faudra lire La Mort à Venise.

Publiée dès 1912 en tirage limité et un an plus tard pour le grand public, venise1.1236335549.jpgla nouvelle de Thomas Mann préfigure le processus de décadence qui affecte la société bourgeoise, et plus largement la crise de valeurs qui va précipiter l’Europe dans la première guerre mondiale. Ce n’est pas un hasard si Aschenbach est l’archétype (le modèle) même de l’artiste : apolitique, au sommet de la gloire littéraire, anobli, il mène dans un quartier chic de Munich une existence de bourgeois, sans se préoccuper le moins du monde des tensions croissantes qui vont déclencher le retournement majeur de l’économie et de la société juste avant la guerre. Il y a d’ailleurs une part autobiographique dans la nouvelle : en premier lieu Thomas Mann avait entrepris un voyage à Venise au printemps 1911 avec son frère et sa femme Katia, précisément au Grand Hôtel des Bains du Lido, là même où descend Aschenbach. Mais il y a également un rapport d’analogie très net entre l’écrivain et le personnage de la nouvelle : tous deux sont conservateurs politiquement et l’on pourrait voir dans le journal que Thomas Mann publiera en 1918 Considérations d’un apolitique, un écho à l’apolitisme d’Aschenbach. Il  y a aussi dans la nouvelle de Thomas Mann une profonde nostalgie perceptible : celle du mythe romantique d’une Allemagne forte et conquérante en contradiction avec les bouleversements de l’histoire.

Quand Thomas Mann écrit La Mort à Venise, il a trente-six ans, mais il est en proie à cette époque à une profonde crise existentielle. En premier lieu, sa rencontre avec le compositeur Gustav Mahler, va le bouleverser. Lui si conservateur va être révélé à une musique profondément novatrice qui va influencervenise5.1236329948.jpg d’ailleurs sa conversion politique et intellectuelle après la guerre (Thomas Mann se ralliera aux idées libérales). Visconti dans son film fera d’ailleurs d’Aschenbach un compositeur. Le fameux adagietto de la Cinquième symphonie de Mahler rythme sur le plan musical de nombreuses scènes du film de Visconti (pour écouter cet « adagietto », cliquez ici). Il est donc certain que la rencontre avec Mahler introduit un renouveau dans la vie de Thomas Mann. À cet égard, le grand critique littéraire allemand Hans Mayer a écrit que « Thomas Mann tue son Aschenbach pour […] se débarrasser des conflits et des maximes esthétiques de son existence antérieure » (Hans Mayer, Thomas Mann, PUF 1994).

Au niveau des thèmes, il ne vous aura pas échappé que le « mythe romantique » et la mort hantent la nouvelle : pourquoi Aschenbach va-t-il mourir? D’un point de vue autobiographique, comme je l’indiquais plus haut, les événements rapportés dans la nouvelle eurent lieu vers la fin mai, début juin 1911. Thomas Mann et sa femme Katia avaient rencontré à l’Hôtel des Bains une famille polonaise. Le jeune baron qui s’appelait Vladislav et que l’on appelait Wiachio est le portrait du jeune Tadzio dans la nouvelle. Quant au choléra, on releva vers 1911 plusieurs cas. Mais ce qui surprend  à la lecture du texte, c’est qu’on a l’impression que Tadzio est une sorte de messager de la mort. Ne vous attachez surtout pas à un quelconque aspect « sexuel » dans cette nouvelle : l’amour d’Aschenbach pour Tadzio est la métaphore d’une impossible quête : venise4.1236329820.jpgquête de l’impossible désir d’un amour lui-même impossible. C’est donc davantage à un niveau allégorique que vous devez appréhender la nouvelle de Thomas Mann. Une allégorie est la représentation concrète d’une idée abstraite. Ici Tadzio est l’allégorie et de la perfection esthétique et de l’interdit. C’est ce qui va précipiter Aschenbach vers la mort.

Autant dans le film de Visconti, c’est l’aspect politique qui est mis en avant, comme d’ailleurs dans beaucoup d’autres de ses réalisations (ici la décomposition d’une classe sociale, la bourgeoisie ; dans Le Guépard l’effondrement de l’aristocratie), autant dans la nouvelle de Thomas Mann c’est plutôt le thème romantique de la mort qui est mis en scène, et même de la mort choisie au terme d’un processus d’auto-destruction : Aschenbach meurt précisément parce qu’il prend conscience qu’il n’a plus rien à dire. Vous avez à cet égard certainement remarqué en lisant l’ouvrage, les nombreuses allusions à la Grèce antique. Elles ont sur le plan symbolique une signification capitale et se rapportent à l’opposition Apollon/Dionysos. L’antithèse entre l’aspect « dionysiaque » de l’œuvre (ce qui renvoie à la passion, à la sensualité, à l’excitation, etc.) et l’aspect « apollinien » (ce qui évoque davantage l’ordre, la mesure et ici l’épuisement, la fatalité) est essentielle pour comprendre le dualisme du texte.

brunorigolt-venise.1241641957.jpgIl faut enfin noter bien évidemment l’importance symbolique de Venise. La ville est en effet source d’un conflit intérieur : la traversée de la cité des Doges par exemple est l’apothéose dans la nouvelle de la lutte symbolique entre l’envie voluptueuse et dionysiaque de fuir vers une destination « exotique », et le tragique « métier de vivre » qui ramène l’écrivain à son devoir moral, selon une logique davantage apollinienne. Dans cette lutte, l’image de Venise, ville mouvante, instable (la lagune) s’impose comme principe régulateur du récit : avant d’être une ville, elle est d’abord un espace onirique et symbolique : un lieu et un non-lieu à la fois…

Crédit photographique : Bruno Rigolt (pour l’ensemble des images)

EAF Classes de Première : « Candide » ou le combat des Lumières

Support de cours

Candide ou le combat des Lumières

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Introduction

Publié anonymement à Genève en janvier 1759, Candide ou l’optimisme de Voltaire a emblématisé depuis sa parution le genre du conte philosophique. S’il prend la forme d’un violent réquisitoire contre la théorie leibnizienne de l’harmonie préétablie, force est d’admettre cependant que la critique voltairienne de la pensée de Leibniz se place davantage au niveau de la caricature que sur le plan du débat de concepts ou d’idées. C’est à juste titre qu’André Julliot faisait remarquer combien « nulle part dans ce roman il n’est question d’une pensée philosophique digne de ce nom […]. Les inepties proférées par Pangloss et les doutes non moins ridicules de Candide ne sauraient, en effet, concerner les thèses de Leibniz et encore moins leur ressembler »¹. Ces propos d’un philosophe illustrent à eux seuls la difficulté d’appréhender le texte voltairien selon l’acception conventionnelle du mot « philosophie » : savoir totalisant et questionnement abstrait visant à une interprétation globale du monde et de l’existence humaine.

C’est donc davantage sur le terrain politique et idéologique que celui de l’idéalisme philosophique qu’il faut envisager l’œuvre. En ce sens, Voltaire serait davantage un philosophe au sens moderne que le terme va prendre à partir des Lumières : dans cette perspective, le philosophe est celui qui par le développement du savoir et de la rationalité scientifique doit permettre une amélioration des conditions sociales et politiques. Il est essentiel de bien comprendre ce renouveau épistémologique à partir du dix-huitième siècle pour saisir à sa juste valeur la révolution sans précédent qu’a amenée le système de pensée de Voltaire. Aussi je vous propose dans ce support de cours de réfléchir à Candide selon une double perspective : la destruction d’un système métaphysique, et la justification d’une morale critique de la société.

Le système philosophique de Leibniz et son discrédit par Voltaire

Exposée en 1710 dans ses Essais de Théodicée sur la bonté de Dieu, la liberté de l’homme et l’origine du mal, la théorie de Leibniz se fonde sur le concept d’optimisme ( « doctrine du meilleur »). Au dix-huitième siècle, il s’agit d’un néologisme dérivé du terme « optimum », superlatif de « bonum ». Philosophiquement parlant, l’optimisme se fonde sur une conception de la vie et de l’univers d’après laquelle tout est bien, ou le mieux possible grâce à une « harmonie préétablie » par Dieu : dans sa sagesse, « l’auteur des choses […] ne fait rien sans harmonie et sans raison » |source|. La question que pose Leibniz est donc la suivante : Pourquoi Dieu, par définition parfait, a-t-il créé un monde imparfait ? |source| La réponse proposée dans la Théodicée valorise le libre-arbitre des hommes : c’est en effet parce que Dieu les a voulu libres qu’ils peuvent faire le mal.

Mais ces « mauvaises » actions vont pourtant contribuer au perfectionnement du monde. Comme le dit Leibniz, « la limitation ou l’imperfection originale des créatures fait que même le meilleur plan de l’univers ne saurait être exempté de certains maux, mais qui y doivent tourner à un plus grand bien. Ce sont quelques désordres dans les parties, qui relèvent merveilleusement la beauté du tout; comme certaines dissonances, employées comme il faut, rendent l’harmonie plus belle » |source|. Le Mal est donc un moindre mal en vue d’un mieux : telle est la définition de l’optimisme. Chez Leibniz, la Théodicée constitue ainsi une réponse au débat philosophique sur l’origine du mal, le libre-arbitre de l’homme et l’idée d’harmonie universelle voulue par Dieu.

En délaissant intentionnellement cette grande question, éminemment philosophique, Voltaire a inscrit Candide dans un contexte beaucoup plus contingent et fantaisiste qui ne pouvait que discréditer, de par la simplification excessive et l’anticléricalisme implicite du texte, le concept d’optimisme². Faire de Pangloss le double de Leibniz, ce serait en effet se méprendre sur les intentions de Voltaire, ou tout au moins sur la portée de sa « philosophie ». Quelques mots ou expressions pris au hasard (« bien », « mieux », « meilleur des mondes possibles », « cause », « effet », « raison suffisante », etc.)  et répétés à l’envi particulièrement dans les premiers chapitres, sont autant d’effets de rhétorique qui inscrivent la démonstration métaphysique de Leibniz dans la parodie. Plus fondamentalement, sa réflexion sur la causalité porte Voltaire à vouloir changer le monde par une pensée de l’engagement et de l’action, qui discrédite les systèmes de pensée a priori, les postulats idéalistes, et plus généralement ce qu’on pourrait appeler « l’intellectualisme ».

S’il dénonce aussi sévèrement la philosophie optimiste, c’est que derrière son apparence rationnelle, elle serait responsable selon Voltaire d’une illusion métaphysique qui légitime le mal et l’injustice. Ce que l’auteur réfute dans les absolus spéculatifs, c’est bien leur prétention à imposer au monde un dogmatisme d’autant plus arbitraire qu’il est énoncé sans preuves et sans rationalité. Comme vous l’avez vu à de nombreuses reprises, Pangloss est à ce titre le type même de l’intellectuel qui a réponse à tout candide.1236196052.jpg(d’où son nom) et qui philosophe dans le vide. Son systématisme le porte à croire que « tout est au mieux » :

« Pangloss enseignait la métaphysico-théologo-cosmolonigologie. Il prouvait admirablement qu’il n’y a point d’effet sans cause, et que, dans ce meilleur des mondes possibles, le château de monseigneur le baron était le plus beau des châteaux et madame la meilleure des baronnes possibles. »

« Il est démontré, disait-il, que les choses ne peuvent être autrement : car, tout étant fait pour une fin, tout est nécessairement pour la meilleure fin. Remarquez bien que les nez ont été faits pour porter des lunettes, aussi avons-nous des lunettes. Les jambes sont visiblement instituées pour être chaussées, et nous avons des chausses. Les pierres ont été formées pour être taillées, et pour en faire des châteaux, aussi monseigneur a un très beau château ; le plus grand baron de la province doit être le mieux logé ; et, les cochons étant faits pour être mangés, nous mangeons du porc toute l’année : par conséquent, ceux qui ont avancé que tout est bien ont dit une sottise ; il fallait dire que tout est au mieux. »

Comme on le remarque ici (mais l’on aurait pu évoquer tant d’autres passages sur la légitimation de la guerre, de l’Inquisition, des fanatismes religieux, de l’esclavage, etc.), la faute morale de Pangloss tient à une erreur de départ : l’inspiration métaphysique de sa doctrine accrédite en effet des présupposés qui ne découlent d’aucune expérience. En fait, même si Voltaire ne l’a jamais vraiment avoué et a préféré se faire le porte-parole d’un certain déisme, il y a chez lui un rejet implicite de Dieu qui explique en partie l’antipathie répétée pour l’auteur de la Théodicée, le manichéisme de l’œuvre, et plus fondamentalement le rejet de toutes les doctrines métaphysiques, à commencer par la preuve cosmo-théologique de l’existence de Dieu chère à Leibniz. Mais en fait, comme nous allons le voir, c’est moins le philosophe allemand qui est visé que l’Occident judéo-chrétien dans son ensemble.

La spécificité du conte voltairien : de l’idéalisme métaphysique à l’idéalisme rationaliste

Qu’il s’agisse du paradis ethnocentriste et chimérique de Thunder-ten-Tronckh ou de l’optimisme aveugle de Pangloss, l’erreur de l’idéalisme métaphysique pour Voltaire est de réduire la réalité à une dimension illusoire et close sur elle-même qui subvertit le sens de l’histoire. Cette thèse nourrit dans le livre une vaste réflexion sociale à travers laquelle Voltaire ébranle les fondements idéologiques de l’Occident chrétien en le soumettant à une lecture politique. Les mots bien connus de Candide au chapitre dix-neuf expriment à cet égard le cri de révolte de Voltaire lui-même face au système de l’optimisme : « Ô Pangloss ! s’écria Candide, tu n’avais pas deviné cette abomination ; c’en est fait, il faudra qu’à la fin je renonce à ton optimisme. -Qu’est-ce qu’optimisme ? disait Cacambo. -Hélas ! dit Candide, c’est la rage de soutenir que tout est bien quand on est mal. »

En contrepoint de l’idéalisme métaphysique, c’est donc l’idéalisme rationaliste qui apporte le plus grand démenti à l’optimisme de Candide, et traduit le mieux le point de vue de Voltaire. Même le bonheur de l’Eldorado, trop utopique, ou l’apologue du derviche, trop spéculatif sans doute, ne sauraient pour l’auteur constituer une fin en soi de par leur présupposé idéaliste ou transcendantal. Comme le chapitre trente le suggère très bien, le véritable bonheur est à la fois « prise de conscience » et « crise de conscience » d’un système idéologique marqué par l’ancien régime. La fameuse phrase qui conclut l’odyssée de Candide (« Il faut cultiver notre jardin ») ébauche à la fois un principe de sagesse et de modération, et un principe d’économie politique très proche de « l’ordre naturel » des Physiocrates, basé sur le travail, l’échange et les lois de la nature. « Cultiver son jardin », c’est pour Voltaire refuser tout ce qui détourne l’homme de ses finalités concrètes. C’est en ce sens que ce conte philosophique redéfinit la place des hommes dans le monde selon une nouvelle vision politique qui fait de l’action la source du bonheur humain.

Une telle prise de conscience, nourrie de la pensée des Lumières, ne peut dès lors se comprendre qu’en replaçant Candide dans sa spécificité historique et idéologique : l’ouvrage reprend sur le plan narratif l’une des principales revendications de la bourgeoisie : accorder aux mérites personnels de l’individu plus d’importance qu’à la noblesse de naissance et aux spéculations métaphysiques, sources de dérives en tout genre. Cet aspect est essentiel pour appréhender la visée didactique de l’oeuvre comme roman d’apprentissage. Si les malheurs de la vie font l’éducation de Candide, le héros en ressort sans doute meurtri mais plus sage, au terme d’un parcours initiatique qui le révèle à lui-même, suivant la pédagogie habituelle des contes philosophiques voltairiens. C’est donc en fonction de cette acception qu’il convient de situer la « philosophie » de Voltaire du fait qu’elle marque l’émergence d’une nouvelle conception de l’homme et du monde.

Conclusion

Plutôt que de sacrifier le bonheur aux chimères d’un avenir utopique ou d’une quelconque Providence théologique, l’auteur de L’Ingénu invite davantage à une réflexion sur le rôle de l’intellectuel dans l’Histoire ; et s’il n’a pas vraiment renouvelé le contenu conceptuel de la philosophie, Voltaire en a cependant redéfini les enjeux politiques par une littérature du vécu et de l’engagement qui trouve son inspiration dans le changement social, la pression sur les opinions publiques et le refus des ethnocentrismes, chemin privilégié pour la quête de soi.

Copyright © mars 2009, Bruno Rigolt
Lycée en Forêt / Espace Pédagogique Contributif

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1. André Julliot, « Candide, un roman philosophique ? » in Analyses et réflexions sur Candide, Collectif, Ellipses, Paris 1995

2. Qu’il me soit permis de renvoyer le lecteur à ce magnifique texte de Leibniz :
[…] il faut reconnaître d’abord, du fait qu’il existe quelque chose plutôt que rien, qu’il y a, dans les choses possibles ou dans la possibilité même, c’est-à-dire dans l’essence, une certaine exigence d’existence, ou bien, pour ainsi dire, une prétention à l’existence, en un mot, que l’essence tend par elle-même à l’existence. D’où il suit encore que tous les possibles, c’est-à-dire tout ce qui exprime une essence ou réalité possibles, tendent d’un droit égal à l’existence, en proportion de la quantité d’essence ou de réalité, c’est-à-dire du degré de perfection qu’ils impliquent. Car la perfection n’est autre chose que la quantité d’essence.

Par là, on comprend de la manière la plus évidente que, parmi l’infinité des combinaisons et des séries possibles, celle qui existe est celle par laquelle le maximum d’essence ou de possibilité est amené à exister. Il y a toujours, dans les choses, un principe de détermination, qu’il faut tirer de la considération d’un maximum et d’un minimum, à savoir que le maximum d’effet soit fourni avec un minimum de dépense. […]

Par là, on comprend avec admiration comment, dans la formation originelle des choses, Dieu applique une sorte de mathématique divine ou de mécanisme métaphysique, et comment la détermination du maximum y intervient. Ainsi, en géométrie l’angle déterminé parmi tous les angles est l’angle droit. Ainsi un liquide placé dans un autre, hétérogène, prend la forme qui a le maximum de capacité, à savoir la forme sphérique. Ainsi encore et surtout en mécanique ordinaire, de l’action de plusieurs graves concourant entre eux résulte le mouvement par lequel en fin de compte se réalise la plus grande descente. Et de même que tous les possibles tendent d’un droit égal à exister, en proportion de leur réalité, ainsi tous les poids tendent aussi d’un droit égal à descendre, en proportion de leur gravité ; de même qu’ici se produit le mouvement dans lequel se remarque le maximum de descente des graves, de même le monde qui se réalise est celui qui réalise le maximum de possibles.

G. W. Leibniz, De la production originelle des choses prises à sa racine, textes réunis et traduits par P. Schrecker, Librairie philosophique J. Vrin, 2001, pp. 84 et s.

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