La citation de la semaine… Marie Darrieussecq…

À l’Ouest tout est bleu. Le regard est happé par ce bleu qui ouvre la géographie d’angle…

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Est-ce la mer qui arrive sur la côte ? Ou la côte qui arrive sur la mer ? Est-ce la terre qui interrompt la masse de l’eau, ou l’eau qui limite la terre ? Je me tiens devant la mer, la mer de chez moi, celle qui touche la côte basque et me sert de repère pour regarder les autres mers. En face il y a l’Amérique, mais d’abord, à quelques milles à peine, de très profondes fosses, une fracture, un mur jusqu’au fond de l’eau. Au Nord, il y a la forêt. Au Sud, la frontière de l’Espagne. À l’Est, la masse du continent. À l’Ouest tout est bleu. Le regard est happé par ce bleu qui ouvre la géographie d’angle…

Marie Darrieussecq, Prévisions sur les vagues (texte complémentaire au roman Le Mal de mer, © éditions P.O.L, 33, rue Saint-André-des-Arts, Paris 1999).

Née en 1969, Marie Darrieussecq est écrivaine et universitaire. Dans ce court récit où la précision de l’observation « naturaliste » se mêle aux brumes de la mer, l’auteure nous entraîne vers d’autres rivages. Son style d’écriture est à lui seul la symbiose d’une perception physiologique et poétique de l’univers. À la fois précis et suggestifs, les mots jettent sur la grève du quotidien des sensations iodées qui trouvent leur achèvement dans le voyage et l’ailleurs. Un beau texte, entre vents et marées…

Culture générale BTS2… Les "People" et l'image : entre sublimation et désublimation

Spécial entraînement BTS : bts2009.1232872062.jpgThème 1 « Faire voir »

Publié à la fin des années Cinquante, puis complété et réédité à plusieurs reprises, l’ouvrage du sociologue Edgar Morin intitulé Les Stars est une réflexion incontournable pour qui cherche à déchiffrer de façon critique les mécanismes du « star system ». En partant du Hollywood des années 1910, jusqu’au phénomène occidental de banalisation de la star à partir des années Soixante, l’enquête d’Edgar Morin aboutit à une réflexion stimulante sur le « mythe de la star », c’est-à-dire ce que l’auteur appelle « le processus de divinisation que subit l’acteur de cinéma et qui fait de lui l’idole des foules ». J’ai souhaité ici élargir le champ de questionnement de ce livre au contexte actuel de la production d’image dans la presse People…

Les « People » et leur image

Entre sublimation et désublimation.

cannes.1234708900.jpgPartons d’abord d’un constat d’Edgar Morin : pour lui, la distance entre la star et ses admirateurs est tellement importante qu’elle ne peut se résorber que sous le mode religieux : celui d’un rituel, d’une « liturgie stellaire ». C’est en effet par la distance et l’inaccessibilité que la star existe. Philippe Marion (Université catholique de Louvain, Observatoire du récit médiatique) note très justement :

« L’inaccessibilité devient alors une source de motivation, une quête, une stimulation. L’importance du fossé qui sépare les deux mondes est peut-être à la mesure du désir de le franchir grâce à l’imaginaire projectif. C’est le principe de ces machines à désir que constituent les épopées et les contes de fées: le temps d’un récit, le lecteur se trouve propulsé dans les faits et gestes des princes et des puissants. Cet esprit de conte de fée, sorte de quintessence de la fiction, s’est idéalement incarné dans la première partie de la saga médiatique vécue par la princesse Diana. Lors du mariage de celle-ci, l’archevêque de Canterbury proférait : « Ceci est de l’étoffe dont sont faits les contes de fées ». « Premier chapitre d’un conte de fée », résumait alors Paris Match, tandis que VSD titrait: « Il était une fois… » […]. Le merveilleux féerique, ostensiblement revendiqué ici, célébrait l’entrée d’une obscure jeune fille dans ce monde des images people. Tout se passe comme si le lecteur populaire de la presse people était appelé à se téléporter dans un univers qui lui est étranger, mais qu’il a l’occasion de domestiquer par cette téléportation elle-même (*) ».

Sacralité des lieux…

Les lieux choisis sont en effet déterminants : si vous croisiez une star tous les matins dans l’ascenseur, elle perdrait précisément son pouvoir magique. C’est parce qu’elle est inaccessible, isolée du reste du monde, que la star se présente comme le symbole d’un rêve impossible à l’homme, donc d’un pouvoir réservé à la divinité mais que les « profanes » tenteront d’obtenir peu à peu. Précisément, c’est dans les « grand-messes » télévisées, les shows hyper médiatisés, que la star se dévoile : le public va enfin pouvoir « consommer » du People. On pourrait évoquer ici ce que Philippe Marion appelle la « mise en proximité » de la star, c’est-à-dire le passage de l’inaccessibilité au rapprochement avec le public. L’auteur remarque :

Cette proximisation s’opère aussi sous le mode d’une dramaturgie de l’humain moyen. Car que découvre-t-on dans ces palais et palaces ? De l’humain, basique, universel: celui du relationnel et de l’affect. Des passions amoureuses qui naissent et qui meurent, de la jalousie, des coups de gueule, des divorces, des réconciliations, des naissances, des violences, des déprimes… Bref, tout ce qui forme ce magma de vécu du commun des mortels. Non seulement le gotha n’hésite pas à nous recevoir dans son intimité, mais en plus il ne se distingue que fort peu de nous: voilà ce que la presse people suggère » (*). 

Comme nous le voyons, d’objet interdit et culte, la star devient objet de consommation et fétiche. Un fétiche en effet est un objet auquel on va attribuer un pouvoir bénéfique du fait qu’il est magique : on cherchera par exemple à approcher le plus près possible les People, à les toucher, gala.1234713097.jpgà s’approprier leur corps selon une logique métonymique (la partie pour le tout) : un autographe, un tee shirt, un mouchoir. Comme le fait remarquer si bien Edgar Morin, « c’est un peu de l’âme et du corps de la star que l’acheteur s’appropriera, consommera, intégrera à sa personnalité ».

L’image comme espace projectif

Mais allons plus loin, et réfléchissons au phénomène People dans son rapport au voyeurisme et à l’exhibitionnisme. Ce n’est pas tant la définition de l’image en tant que représentation du réel (voir à ce sujet l’article intitulé : Les métamorphoses de l’image, de Lascaux à Big Brother) qui nous intéressera ici mais plutôt sa représentation mentale et inconsciente : l’image comme espace projectif. J’emploie ce terme de « projectif » en référence au concept d’identification projective introduit par la psychanalyste Mélanie Klein pour désigner un mécanisme fantasmatique, où le sujet introduit sa propre personne à l’intérieur de l’objet pour lui nuire, le posséder et le contrôler. Termes trop forts direz-vous? Mais que l’on interroge notre rapport à l’intime : que faisons-nous, en achetant une revue People, sinon nous approprier l’image intime d’un autre « inaccessible » pour la posséder : il y a toujours, dans l’admiration pour les People, quelque chose qui relève de la transgression et d’une manipulation de l’intimité (« J’en sais plus sur lui qu’il ne le voudrait »). Car paradoxalement, les « People », c’est le peuple mais sans le peuple ! De là un passage du rêve à l’envie et à la frustration. Frustration qui est à la base du concept éditorial de la presse People. On comprend mieux le slogan d’un célèbre magazine : « dans Public, tout est public », y compris la banalité et l’intime : les images ou propos volés deviennent des éléments clés d’une jalousie projective inconsciente. Le témoignage de certains lecteurs est édifiant ; en voici un au hasard (il s’agit d’une lectrice) :

« Cela fait déjà plus d’un an, que je lis plus régulièrement l’un de mes magazine chouchou, j’ai nommée (sic) : PUBLIC. Explications : PUBLIC, MAIS POURQUOI CE NOM ? Tout simplement, parce que dans Public : tout est public ! Ne soyez pas choquer (sic) que dans ce magazine, on vous montre la cellulite d’Alicia Keys, ou bien les britney.1234709745.jpgbourrelets de Britney Spears, et bien d’autres encore… Public, c’est le seul qui vous montre également les défauts des stars ».

Le « cannibalisme » médiatique

« Défauts » ! Le mot est lâché ! Tout le discours vise ici à dégrader l’autre, et plus particulièrement le corps : corps honteux, laid, infériorisé… Car ce qui intéresse, au-delà du rêve (le corps envié et transfiguré de la star), c’est bien l’image « interdite », les « défauts » que la star cherche à cacher et que le magazine va rendre « public », selon une démarche d’apparente objectivité dont le credo pourrait être : « le public est en droit de savoir »! Cette confusion entre le fait social et démocratique (la liberté de la presse, le rôle des journalistes) et le voyeurisme, fausse évidemment le rapport au réel. Essayons de déchiffrer ce mécanisme d’inversion des valeurs. Si on lit une revue « People », c’est d’abord dans le but d’entrer en communication avec la star. Mais très vite, on se rend compte que cette communion tant rêvée est impossible : la star ne figure que sur du papier. L’autre tendance consiste donc à évacuer cet état d’esprit douloureux dû au manque, dans la haine de l’autre pour obtenir un soulagement, une compensation à la frustration qu’on éprouve de ne pas être reconnu comme « People », ce qui conduit à vouloir entrer de force dans l’intimité de la star, fantasmatiquement, avec l’intention de la contrôler dans une relation de dénégation, de récusation, et de dégradation ontologique. De là l’arbitraire des photographies : la star bouffie par l’alcool, la star droguée, débauchée malgré les apparences : les lecteurs deviennent ainsi une sorte de tribunal de la bonne conscience et de la morale populiste grâce aux images volées qui vont jouer le rôle d’un procureur, et renforcer la légitimité de la presse people. Le but est bien de prendre possession de l’autre, de se l’approprier, selon un rituel qui relève de ce que j’appellerai le « cannibalisme médiatique » : traquer les « défauts » de la star et pouvoir les dévoiler sur la place publique, c’est enlever la protection dont elle bénéficiait pour la « prostituer » au regard des autres et la livrer à la vindicte populaire. Dès lors, la star perd son apparence illusoire, c’est-à-dire sa légitimité et sa crédibilité : la « bonne image » qu’on avait d’elle est réduite à néant… La presse people, c’est donc le mythe devenu réalité, banalité, simple marchandise : devenu appauvri, il se consumérise.

Image et sacrifice

Ce va et vient entre sublimation et désublimation est essentiel pour comprendre les modes de fonctionnement de la presse People : d’un côté, comme nous l’avons vu, il y la fusion avec la star, mais conséquemment en perdant une part de soi (puisqu’on vit « par procuration » dans l’autre), on lui en veut de cette perte référentielle et on la dégrade : dégradation de la valeur du corps et dégradation morale (l’image de la mauvaise mère par exemple). Je voudrais évoquer aussi une exposition qui a eu lieu à la Maison Européenne de la Photographie (Paris) en 2007, intitulée « Expo Trash : Les stars sortent leurs poubelles« . Deux anciens photographes du magazine Paris-Match étaient à l’initiative de cette démarche : Bruno Mouron et Pascal Rostain dévoilaient en effet « artistiquement » le contenu des poubelles des grandes stars d’Hollywood. La présentation se voulait « Pop’art » mais ne nous leurrons pas : si l’on vient pour contempler les déchets de Clint Eastwood, Arnold Schwarzenegger, Nicholas Cage, Mel Gibson, Tom Cruise, Sharon Stone ou Madonna, c’est que l’art seul ne saurait être en jeu !

J’évoquerai ici plutôt une démarche sacrificielle. « Le fondement métaphysique du sacrifice, c’est le sacrifice éternel de Dieu », rappelle Jean Hani. Dès lors, comment sacrifier la star sinon en la désublimant : la photo volée ou le dévoilement public du contenu d’une poubelle obéissent au même principe : ils trouvent un écho particulier dans le domaine de la profanation religieuse. L’image devient un « iconoclasme », au sens littéral du terme : elle « casse » l’icone, c’est-à-dire le mythe qui postule la non-représentation de la star. Dans l’imaginaire, la star appartient en effet au domaine du sacré, de l’interdit, du non-représenté et donc du fantasme. La photo « poubelle » détruit ainsi le mythe par la représentation iconoclaste : elle représente la star certes, mais en la dégradant. D’un point de vue psychanalytique, le lecteur-spectateur oscillera entre l’attitude narcissique et projective (je m’identifie à l’autre « parce que je le vaux bien ») et le refoulement : la photo « moche » et « trash » est l’occasion de « sacrifier » la star en la désublimant. Se fait ici, d’une manière implicite, une équivalence entre le désir d’être autre et le sacrifice de l’autre, selon la logique bien connue du refoulement.

Une perte du sens ?

C’est à juste titre que certains journalistes ont repris le terme d' »extimité » forgé par l’écrivain Michel Tournier pour désigner la tendance à rendre public ce qui relève de la vie privée. La société du spectacle et de l’apparence dans laquelle nous nous trouvons oblige donc à réfléchir, au-delà du « marketing de l’image » au changement de comportement que les nouvelles technologies numériques ont introduit.  Récemment d’ailleurs, la firme de téléphonie Nokia a parfaitement perçu ce phénomène dans sa campagne publicitaire (”Mon téléphone sait tout de moi”)nokia.1234709963.jpg : “Et si vous trouviez mon téléphone, vous regarderiez à l’intérieur?” Qu’importent les précautions oratoires de la question ! Bien sûr que oui, nous regarderions à l’intérieur ! À cet égard, le développement des réseaux participatifs amènera forcément à une réflexion sur le voyeurisme social. Comme le remarque à juste titre l’avocat Vincent Dufief :

« Si Internet a toujours menacé la vie privée des personnes, le développement des sites de socialisation donne une nouvelle dimension à ce risque, en encourageant les utilisateurs à sacrifier eux-mêmes leur propre vie privée. En effet, le principe de ces sites de socialisation est d’inciter leurs utilisateurs à révéler le maximum d’éléments de leur intimité, de préférence au plus grand nombre de personnes. Sur ces sites, il est effectivement nécessaire de dévoiler un peu de sa vie privée si l’on veut accéder à celle des autres et le système fait qu’il est aussi très délicat de refuser les sollicitations… » (Pour lire l’article complet, cliquez ici).

Cet article sur le phénomène People nous a donc amené à définir une sorte d’échelle de valeurs de la star : du plus noble au plus dégradant. C’est sur cette échelle axiologique que se fonde la mythologie People : tout comportement d’adoration ne vise-t-il pas aussi à mépriser ce qu’il adore? Cette relation entre sublimation et désublimation se pose de façon plus alarmante de nos jours, en raison de l’impact de l’image et des nouvelles technologies sur nos représentations. Au-delà d’une réflexion sur le rapport à l’image dans les médias, je crois que la difficulté, c’est bien de réfléchir à la déstructuration des fondements normatifs qu’ont introduite les nouvelles technologies numériques. En fait, la presse People n’est qu’un aspect d’un phénomène plus général : la « peopolisation » de la société constitue la réalité inquiétante d’un nouveau monde virtuel… Face aux oligarchies médiatiques ou technocratiques, qu’espérer pour l’homme dans un monde où la mise en scène de soi, le spectacle, rivalisent avec une société profondément bouleversée et fragilisée dans ses mécanismes institutionnels, sa légitimité démocratique et ses fondements humanistes?

Bruno Rigolt

NetÉtiquette : article protégé par copyright ; la diffusion publique est autorisée sous réserve d’indiquer le nom de l’auteur ainsi que la source : http://brunorigolt.blog.lemonde.fr/

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(*) Philippe Marion, Université catholique de Louvain Observatoire du récit médiatique. « De la presse people au populaire médiatique ». Article consultable en ligne : cliquez ici pour accéder au document.

Culture générale BTS2… Les « People » et l’image : entre sublimation et désublimation

Spécial entraînement BTS : bts2009.1232872062.jpgThème 1 « Faire voir »

Publié à la fin des années Cinquante, puis complété et réédité à plusieurs reprises, l’ouvrage du sociologue Edgar Morin intitulé Les Stars est une réflexion incontournable pour qui cherche à déchiffrer de façon critique les mécanismes du « star system ». En partant du Hollywood des années 1910, jusqu’au phénomène occidental de banalisation de la star à partir des années Soixante, l’enquête d’Edgar Morin aboutit à une réflexion stimulante sur le « mythe de la star », c’est-à-dire ce que l’auteur appelle « le processus de divinisation que subit l’acteur de cinéma et qui fait de lui l’idole des foules ». J’ai souhaité ici élargir le champ de questionnement de ce livre au contexte actuel de la production d’image dans la presse People…

Les « People » et leur image

Entre sublimation et désublimation.

cannes.1234708900.jpgPartons d’abord d’un constat d’Edgar Morin : pour lui, la distance entre la star et ses admirateurs est tellement importante qu’elle ne peut se résorber que sous le mode religieux : celui d’un rituel, d’une « liturgie stellaire ». C’est en effet par la distance et l’inaccessibilité que la star existe. Philippe Marion (Université catholique de Louvain, Observatoire du récit médiatique) note très justement :

« L’inaccessibilité devient alors une source de motivation, une quête, une stimulation. L’importance du fossé qui sépare les deux mondes est peut-être à la mesure du désir de le franchir grâce à l’imaginaire projectif. C’est le principe de ces machines à désir que constituent les épopées et les contes de fées: le temps d’un récit, le lecteur se trouve propulsé dans les faits et gestes des princes et des puissants. Cet esprit de conte de fée, sorte de quintessence de la fiction, s’est idéalement incarné dans la première partie de la saga médiatique vécue par la princesse Diana. Lors du mariage de celle-ci, l’archevêque de Canterbury proférait : « Ceci est de l’étoffe dont sont faits les contes de fées ». « Premier chapitre d’un conte de fée », résumait alors Paris Match, tandis que VSD titrait: « Il était une fois… » […]. Le merveilleux féerique, ostensiblement revendiqué ici, célébrait l’entrée d’une obscure jeune fille dans ce monde des images people. Tout se passe comme si le lecteur populaire de la presse people était appelé à se téléporter dans un univers qui lui est étranger, mais qu’il a l’occasion de domestiquer par cette téléportation elle-même (*) ».

Sacralité des lieux…

Les lieux choisis sont en effet déterminants : si vous croisiez une star tous les matins dans l’ascenseur, elle perdrait précisément son pouvoir magique. C’est parce qu’elle est inaccessible, isolée du reste du monde, que la star se présente comme le symbole d’un rêve impossible à l’homme, donc d’un pouvoir réservé à la divinité mais que les « profanes » tenteront d’obtenir peu à peu. Précisément, c’est dans les « grand-messes » télévisées, les shows hyper médiatisés, que la star se dévoile : le public va enfin pouvoir « consommer » du People. On pourrait évoquer ici ce que Philippe Marion appelle la « mise en proximité » de la star, c’est-à-dire le passage de l’inaccessibilité au rapprochement avec le public. L’auteur remarque :

Cette proximisation s’opère aussi sous le mode d’une dramaturgie de l’humain moyen. Car que découvre-t-on dans ces palais et palaces ? De l’humain, basique, universel: celui du relationnel et de l’affect. Des passions amoureuses qui naissent et qui meurent, de la jalousie, des coups de gueule, des divorces, des réconciliations, des naissances, des violences, des déprimes… Bref, tout ce qui forme ce magma de vécu du commun des mortels. Non seulement le gotha n’hésite pas à nous recevoir dans son intimité, mais en plus il ne se distingue que fort peu de nous: voilà ce que la presse people suggère » (*). 

Comme nous le voyons, d’objet interdit et culte, la star devient objet de consommation et fétiche. Un fétiche en effet est un objet auquel on va attribuer un pouvoir bénéfique du fait qu’il est magique : on cherchera par exemple à approcher le plus près possible les People, à les toucher, gala.1234713097.jpgà s’approprier leur corps selon une logique métonymique (la partie pour le tout) : un autographe, un tee shirt, un mouchoir. Comme le fait remarquer si bien Edgar Morin, « c’est un peu de l’âme et du corps de la star que l’acheteur s’appropriera, consommera, intégrera à sa personnalité ».

L’image comme espace projectif

Mais allons plus loin, et réfléchissons au phénomène People dans son rapport au voyeurisme et à l’exhibitionnisme. Ce n’est pas tant la définition de l’image en tant que représentation du réel (voir à ce sujet l’article intitulé : Les métamorphoses de l’image, de Lascaux à Big Brother) qui nous intéressera ici mais plutôt sa représentation mentale et inconsciente : l’image comme espace projectif. J’emploie ce terme de « projectif » en référence au concept d’identification projective introduit par la psychanalyste Mélanie Klein pour désigner un mécanisme fantasmatique, où le sujet introduit sa propre personne à l’intérieur de l’objet pour lui nuire, le posséder et le contrôler. Termes trop forts direz-vous? Mais que l’on interroge notre rapport à l’intime : que faisons-nous, en achetant une revue People, sinon nous approprier l’image intime d’un autre « inaccessible » pour la posséder : il y a toujours, dans l’admiration pour les People, quelque chose qui relève de la transgression et d’une manipulation de l’intimité (« J’en sais plus sur lui qu’il ne le voudrait »). Car paradoxalement, les « People », c’est le peuple mais sans le peuple ! De là un passage du rêve à l’envie et à la frustration. Frustration qui est à la base du concept éditorial de la presse People. On comprend mieux le slogan d’un célèbre magazine : « dans Public, tout est public », y compris la banalité et l’intime : les images ou propos volés deviennent des éléments clés d’une jalousie projective inconsciente. Le témoignage de certains lecteurs est édifiant ; en voici un au hasard (il s’agit d’une lectrice) :

« Cela fait déjà plus d’un an, que je lis plus régulièrement l’un de mes magazine chouchou, j’ai nommée (sic) : PUBLIC. Explications : PUBLIC, MAIS POURQUOI CE NOM ? Tout simplement, parce que dans Public : tout est public ! Ne soyez pas choquer (sic) que dans ce magazine, on vous montre la cellulite d’Alicia Keys, ou bien les britney.1234709745.jpgbourrelets de Britney Spears, et bien d’autres encore… Public, c’est le seul qui vous montre également les défauts des stars ».

Le « cannibalisme » médiatique

« Défauts » ! Le mot est lâché ! Tout le discours vise ici à dégrader l’autre, et plus particulièrement le corps : corps honteux, laid, infériorisé… Car ce qui intéresse, au-delà du rêve (le corps envié et transfiguré de la star), c’est bien l’image « interdite », les « défauts » que la star cherche à cacher et que le magazine va rendre « public », selon une démarche d’apparente objectivité dont le credo pourrait être : « le public est en droit de savoir »! Cette confusion entre le fait social et démocratique (la liberté de la presse, le rôle des journalistes) et le voyeurisme, fausse évidemment le rapport au réel. Essayons de déchiffrer ce mécanisme d’inversion des valeurs. Si on lit une revue « People », c’est d’abord dans le but d’entrer en communication avec la star. Mais très vite, on se rend compte que cette communion tant rêvée est impossible : la star ne figure que sur du papier. L’autre tendance consiste donc à évacuer cet état d’esprit douloureux dû au manque, dans la haine de l’autre pour obtenir un soulagement, une compensation à la frustration qu’on éprouve de ne pas être reconnu comme « People », ce qui conduit à vouloir entrer de force dans l’intimité de la star, fantasmatiquement, avec l’intention de la contrôler dans une relation de dénégation, de récusation, et de dégradation ontologique. De là l’arbitraire des photographies : la star bouffie par l’alcool, la star droguée, débauchée malgré les apparences : les lecteurs deviennent ainsi une sorte de tribunal de la bonne conscience et de la morale populiste grâce aux images volées qui vont jouer le rôle d’un procureur, et renforcer la légitimité de la presse people. Le but est bien de prendre possession de l’autre, de se l’approprier, selon un rituel qui relève de ce que j’appellerai le « cannibalisme médiatique » : traquer les « défauts » de la star et pouvoir les dévoiler sur la place publique, c’est enlever la protection dont elle bénéficiait pour la « prostituer » au regard des autres et la livrer à la vindicte populaire. Dès lors, la star perd son apparence illusoire, c’est-à-dire sa légitimité et sa crédibilité : la « bonne image » qu’on avait d’elle est réduite à néant… La presse people, c’est donc le mythe devenu réalité, banalité, simple marchandise : devenu appauvri, il se consumérise.

Image et sacrifice

Ce va et vient entre sublimation et désublimation est essentiel pour comprendre les modes de fonctionnement de la presse People : d’un côté, comme nous l’avons vu, il y la fusion avec la star, mais conséquemment en perdant une part de soi (puisqu’on vit « par procuration » dans l’autre), on lui en veut de cette perte référentielle et on la dégrade : dégradation de la valeur du corps et dégradation morale (l’image de la mauvaise mère par exemple). Je voudrais évoquer aussi une exposition qui a eu lieu à la Maison Européenne de la Photographie (Paris) en 2007, intitulée « Expo Trash : Les stars sortent leurs poubelles« . Deux anciens photographes du magazine Paris-Match étaient à l’initiative de cette démarche : Bruno Mouron et Pascal Rostain dévoilaient en effet « artistiquement » le contenu des poubelles des grandes stars d’Hollywood. La présentation se voulait « Pop’art » mais ne nous leurrons pas : si l’on vient pour contempler les déchets de Clint Eastwood, Arnold Schwarzenegger, Nicholas Cage, Mel Gibson, Tom Cruise, Sharon Stone ou Madonna, c’est que l’art seul ne saurait être en jeu !

J’évoquerai ici plutôt une démarche sacrificielle. « Le fondement métaphysique du sacrifice, c’est le sacrifice éternel de Dieu », rappelle Jean Hani. Dès lors, comment sacrifier la star sinon en la désublimant : la photo volée ou le dévoilement public du contenu d’une poubelle obéissent au même principe : ils trouvent un écho particulier dans le domaine de la profanation religieuse. L’image devient un « iconoclasme », au sens littéral du terme : elle « casse » l’icone, c’est-à-dire le mythe qui postule la non-représentation de la star. Dans l’imaginaire, la star appartient en effet au domaine du sacré, de l’interdit, du non-représenté et donc du fantasme. La photo « poubelle » détruit ainsi le mythe par la représentation iconoclaste : elle représente la star certes, mais en la dégradant. D’un point de vue psychanalytique, le lecteur-spectateur oscillera entre l’attitude narcissique et projective (je m’identifie à l’autre « parce que je le vaux bien ») et le refoulement : la photo « moche » et « trash » est l’occasion de « sacrifier » la star en la désublimant. Se fait ici, d’une manière implicite, une équivalence entre le désir d’être autre et le sacrifice de l’autre, selon la logique bien connue du refoulement.

Une perte du sens ?

C’est à juste titre que certains journalistes ont repris le terme d' »extimité » forgé par l’écrivain Michel Tournier pour désigner la tendance à rendre public ce qui relève de la vie privée. La société du spectacle et de l’apparence dans laquelle nous nous trouvons oblige donc à réfléchir, au-delà du « marketing de l’image » au changement de comportement que les nouvelles technologies numériques ont introduit.  Récemment d’ailleurs, la firme de téléphonie Nokia a parfaitement perçu ce phénomène dans sa campagne publicitaire (”Mon téléphone sait tout de moi”)nokia.1234709963.jpg : “Et si vous trouviez mon téléphone, vous regarderiez à l’intérieur?” Qu’importent les précautions oratoires de la question ! Bien sûr que oui, nous regarderions à l’intérieur ! À cet égard, le développement des réseaux participatifs amènera forcément à une réflexion sur le voyeurisme social. Comme le remarque à juste titre l’avocat Vincent Dufief :

« Si Internet a toujours menacé la vie privée des personnes, le développement des sites de socialisation donne une nouvelle dimension à ce risque, en encourageant les utilisateurs à sacrifier eux-mêmes leur propre vie privée. En effet, le principe de ces sites de socialisation est d’inciter leurs utilisateurs à révéler le maximum d’éléments de leur intimité, de préférence au plus grand nombre de personnes. Sur ces sites, il est effectivement nécessaire de dévoiler un peu de sa vie privée si l’on veut accéder à celle des autres et le système fait qu’il est aussi très délicat de refuser les sollicitations… » (Pour lire l’article complet, cliquez ici).

Cet article sur le phénomène People nous a donc amené à définir une sorte d’échelle de valeurs de la star : du plus noble au plus dégradant. C’est sur cette échelle axiologique que se fonde la mythologie People : tout comportement d’adoration ne vise-t-il pas aussi à mépriser ce qu’il adore? Cette relation entre sublimation et désublimation se pose de façon plus alarmante de nos jours, en raison de l’impact de l’image et des nouvelles technologies sur nos représentations. Au-delà d’une réflexion sur le rapport à l’image dans les médias, je crois que la difficulté, c’est bien de réfléchir à la déstructuration des fondements normatifs qu’ont introduite les nouvelles technologies numériques. En fait, la presse People n’est qu’un aspect d’un phénomène plus général : la « peopolisation » de la société constitue la réalité inquiétante d’un nouveau monde virtuel… Face aux oligarchies médiatiques ou technocratiques, qu’espérer pour l’homme dans un monde où la mise en scène de soi, le spectacle, rivalisent avec une société profondément bouleversée et fragilisée dans ses mécanismes institutionnels, sa légitimité démocratique et ses fondements humanistes?

Bruno Rigolt

NetÉtiquette : article protégé par copyright ; la diffusion publique est autorisée sous réserve d’indiquer le nom de l’auteur ainsi que la source : http://brunorigolt.blog.lemonde.fr/

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(*) Philippe Marion, Université catholique de Louvain Observatoire du récit médiatique. « De la presse people au populaire médiatique ». Article consultable en ligne : cliquez ici pour accéder au document.

Sections d'examen : calendrier prévisionnel de publication en ligne des supports de cours

Afin de permettre aux étudiant(e)s de mieux planifier leur travail, j’actualiserai chaque semaine le calendrier de mise en ligne des supports de cours. Ce calendrier ne concerne que les articles destinés aux sections d’examen.
Classes de Première :

  • EAF Méthodologie du commentaire organisé : mise en ligne dimanche 8 février, 21:00 Mis en ligne
  • Support de cours Séquence 3 Le style de Voltaire dans Candide : mise en ligne dimanche 8 mars, 21:00
  • Support de cours Séquence 3 Candide ou le combat des Lumières : mise en ligne lundi 2 mars, 21:00 (reportée au mercredi 4 mars).

BTS PME2 :

  • Thème 2 Romantisme et détour : mise en ligne mercredi 4 février, 21:00 Mis en ligne
  • Thème 2 Support de cours. Le détour, thème et variations : mise en ligne dimanche 8 février, 21:00 Mis en ligne
  • Entraînement BTS n°1 (Le détour) : mise en ligne mardi 10 février, 21:00 Mis en ligne
  • Thème 1 L’image People : entre sublimation et désublimation : mise en ligne dimanche 15 février, 21:00 Mis en ligne
  • BTS blanc du 20 février. Rapport du jury : Le dossier de synthèse et l’écriture personnelle : mise en ligne lundi 23 février Mis en ligne
  • Thème 2 Langage et Sémiotique du détour : mise en ligne vendredi 27 février, 21:00 Mis en ligne
  • Thème 2 Sociologie du détour : crise des modèles et ruptures sociétales : mise en ligne samedi 28 février, 21:00 Reportée (après les vacances d’hiver).
  • Entraînement BTS n°2 (Faire voir) : mise en ligne mardi 24 février, 21:00 Mis en ligne
  • Thème 1 L’image de soi à la télévision ; du corps biologique au corps médiatique : mise en ligne mardi 3 mars, 21:00 Reportée (après les vacances d’hiver).
© Bruno Rigolt, Les articles de ce blog sont protégés par copyright. Vous pouvez les utiliser librement à titre privé. Leur diffusion ou inclusion dans un support public doit mentionner explicitement le nom de l’auteur et l’origine de la source (http://brunorigolt.blog.lemonde.fr/). Tous les autres documents (textuels, iconographiques) mentionnés dans ce blog sont la propriété exclusive de leurs auteurs ou de leurs détenteurs respectifs. Merci à eux d’en faciliter l’exploitation à des fins pédagogiques.

Sections d’examen : calendrier prévisionnel de publication en ligne des supports de cours

Afin de permettre aux étudiant(e)s de mieux planifier leur travail, j’actualiserai chaque semaine le calendrier de mise en ligne des supports de cours. Ce calendrier ne concerne que les articles destinés aux sections d’examen.

Classes de Première :

  • EAF Méthodologie du commentaire organisé : mise en ligne dimanche 8 février, 21:00 Mis en ligne
  • Support de cours Séquence 3 Le style de Voltaire dans Candide : mise en ligne dimanche 8 mars, 21:00
  • Support de cours Séquence 3 Candide ou le combat des Lumières : mise en ligne lundi 2 mars, 21:00 (reportée au mercredi 4 mars).

BTS PME2 :

  • Thème 2 Romantisme et détour : mise en ligne mercredi 4 février, 21:00 Mis en ligne
  • Thème 2 Support de cours. Le détour, thème et variations : mise en ligne dimanche 8 février, 21:00 Mis en ligne
  • Entraînement BTS n°1 (Le détour) : mise en ligne mardi 10 février, 21:00 Mis en ligne
  • Thème 1 L’image People : entre sublimation et désublimation : mise en ligne dimanche 15 février, 21:00 Mis en ligne
  • BTS blanc du 20 février. Rapport du jury : Le dossier de synthèse et l’écriture personnelle : mise en ligne lundi 23 février Mis en ligne
  • Thème 2 Langage et Sémiotique du détour : mise en ligne vendredi 27 février, 21:00 Mis en ligne
  • Thème 2 Sociologie du détour : crise des modèles et ruptures sociétales : mise en ligne samedi 28 février, 21:00 Reportée (après les vacances d’hiver).
  • Entraînement BTS n°2 (Faire voir) : mise en ligne mardi 24 février, 21:00 Mis en ligne
  • Thème 1 L’image de soi à la télévision ; du corps biologique au corps médiatique : mise en ligne mardi 3 mars, 21:00 Reportée (après les vacances d’hiver).
© Bruno Rigolt, Les articles de ce blog sont protégés par copyright. Vous pouvez les utiliser librement à titre privé. Leur diffusion ou inclusion dans un support public doit mentionner explicitement le nom de l’auteur et l’origine de la source (http://brunorigolt.blog.lemonde.fr/). Tous les autres documents (textuels, iconographiques) mentionnés dans ce blog sont la propriété exclusive de leurs auteurs ou de leurs détenteurs respectifs. Merci à eux d’en faciliter l’exploitation à des fins pédagogiques.

Support de cours BTS PME2. "Le détour" : thème et variations.

bts2009.1232872062.jpgEn regardant certains forums de discussion (forums d’étudiants mais également d’enseignants…), j’ai été surpris (c’est un euphémisme) par l’incompréhension, le peu d’intérêt, ou à l’inverse les passions, parfois haineuses qu’a suscités une thématique pourtant aussi exceptionnellement riche que le détour. Dans un monde comme le nôtre, dont on s’accorde à dire qu’il traverse une crise de civilisation majeure, réfléchir au détour revient pourtant à questionner les fondements structurels ainsi que les enjeux de nos modèles sociétaux.

Je propose à mes étudiantes de BTS PME2, de réfléchir dans cet entraînement à la polysémie du mot « détour ». À partir des remarques, souvent judicieuses, que vous avez formulées en cours, essayons de mieux percevoir ici les multiples réseaux de significations ainsi que les variations de sens qui s’organisent autour de ce thème du détour…

Le détour : Thème et variations.

Un trajet qui n’est pas direct…

meandres.1234089328.jpgLe sens le plus habituel du mot « détour » fait référence à un trajet qui n’est pas direct. La première image qui vient à l’esprit est celle des méandres, des détours d’une rivière ou d’un cours d’eau. Regardez ce passage du célèbre et magnifique roman de Balzac Le Lys dans la vallée : « Là se découvre une vallée qui commence à Montbazon, finit à la Loire, et semble bondir sous les châteaux posés sur ces doubles collines ; une magnifique coupe d’émeraude au fond de laquelle l’Indre se roule par des mouvements de serpent. A cet aspect, je fus saisi d’un étonnement voluptueux que l’ennui des landes ou la fatigue du chemin avait préparé. » On est surpris par la symbolique du lieu : la description si « sensuelle » de la vallée de l’Indre emprunte tout un ensemble de valeurs à l’emblématique du détour : les multiples boucles et méandres, galbes, arrondis suggèrent l’éternel féminin, le dvirage.1234090436.jpgésir et la tentation (le titre à lui seul est déjà évocateur!).

Comme on le voit, le détour s’appuie sur le refus de la rectitude, de la ligne droite, il introduit une rupture dans l’ordre spatial ou temporel. Il n’est guère étonnant que les définitions des dictionnaires lui associent les mots de « tournant », de « courbe », de « virage » ou de « sinuosité ». Je vous conseille de réfléchir au rapport qu’on pourrait établir entre le danger, la vitesse sur route, et le virage : virages en lacet, en épingle à cheveux, etc. Supprimer le détour en un sens, c’est supprimer le danger, mais c’est aussi supprimer la liberté : il n’y a pas de détours sur les autoroutes, il n’y a que du rectiligne. Pas de lieu, plutôt un « non-lieu »…

Par association d’idées, comment ne pas évoquer ici le « labyrinthe », le « dédale », le « tortueux », c’est-à-dire toute une symbolique de la sinuosité qu’il serait intéressant d’approfondir. De fait, évoquer les « dédales » d’une vieille ville, c’est suggérer l’idée qu’on pourrait se perdre en s’écartant du centre. Il y a donc dans le détour l’idée de franchissement d’une frontière invisible que l’inconscient collectif investit de significations issues des fonds légendaires de l’Occident : se détourner, n’est-ce pas prendre le risque de se perdre ? Comme dans les contes de l’enfance, nous nous détournons de la voie tracée pour réinscrire l’aventure dans l’ordre de la nécessité, la légende dans l’ordre du référentiel, le merveilleux dans l’ordre du déterminé.

Tours et détours : s’écarter de la voie…

Je voudrais dedale.1234091196.jpgprécisément en venir ici au deuxième sens du détour : « faire un détour », c’est justement s’écarter de la voie directe. Le mot connote l’idée de dérivation (dériver un fleuve) ou de détournement (détournement d’itinéraire par exemple, déviation sur une route). Que l’on songe également à l’expression « être dérouté par quelque chose »… Nous pourrions évoquer à partir de l’image d’un bateau « allant à la dérive », ces autres détours que sont l’altérité, la notion de marginalité, le refus d’intégration, de normalisation. Le très beau poème de Rimbaud, « Le Bateau ivre » est à ce titre une superbe allégorie de la révolte et des dérives adolescentes :

« Comme je descendais des Fleuves impassibles,
Je ne me sentis plus guidé par les haleurs :
Des Peaux-Rouges criards les avaient pris pour cibles,
Les ayant cloués nus aux poteaux de couleurs.

J’étais insoucieux de tous les équipages,
Porteur de blés flamands ou de cotons anglais.
Quand avec mes haleurs ont fini ces tapages,
Les Fleuves m’ont laissé descendre où je voulais.

Dans les clapotements furieux des marées,
Moi, l’autre hiver, plus sourd que les cerveaux d’enfants,
Je courus ! Et les Péninsules démarrées
N’ont pas subi tohu-bohus plus triomphants.

La tempête a béni mes éveils maritimes.
[…]

Et dès lors, je me suis baigné dans le Poème
De la Mer… »

Ce « bateau ivre » (c’est évidemment Rimbaud) ne parvient à exister qu’en se « détournant » des contraintes sociales, des modèles normatifs (les « fleuves impassibles », les « haleurs ») afin de vivre pleinement une expérience existentielle de transgression et de déviance (« Les Fleuves m’ont laissé descendre où je voulais »). Le détour, métaphorisé par le bateau balloté à la dérive jusqu’à faire naufrage, est ainsi vécu comme un affranchissement des règles et des contraintes, un refus de « se mettre dans le rang », une « ivresse » de la liberté, fût-ce au prix de l’insouciance et du danger. En ce sens, réfléchir au détour, c’est réfléchir à la norme et aux valeurs. Dans le complément de cours intitulé « Romantisme et détour« , vous avez pu voir combien ce mouvement culturel, en rejetant le modèle sociétal imposé par la révolution industrielle, avait créé un état de tension et un écart proprement transgressifs.

La langue commune est également intéressante : prenez l’expression « s’écarter du droit chemin », elle suggère très bien le fait de s’écarter du bien, de s’égarer du « bon sens ». Les notions de perversion, de corruption, de folie, de transgression mériteraient ici d’être considérées. Dans un sens négatif, se détourner, c’est donc se tromper, se fourvoyer… Mais qui a raison? Où est la vérité? Se pose alors le problème de la légitimité des modèles de référence, et des normes collectives… Le concept de détour implique ainsi plusieurs champs de recherche entre la littérature, l’histoire, le droit, l’anthropologie, la psychologie… Je consacrerai d’ailleurs une étude à la « Sociologie du détour » (mise en ligne le 2 mars, 21:00).

« Tourner autour du pot »…

En parcourant quelques corpus sur le détour, j’ai été un peu étonné de constater combien nombre de problématiques étaient écartées, appauvrissant parfois considérablement le thème. Pourtant, on ne saurait ici négliger le dernier sens du mot, évoquant les moyens indirects de faire, ou de dire quelque chose. Dans le cours que j’ai consacré aux rapports entre détour et stratégie militaire chez Sun Tzu, on peut voir par exemple combien le détour est proche de la tactique ou des manœuvres de stratégie indirecte. On pourrait réfléchir à partir de plusieurs mots clés : biais, ruse, subterfuge, diversion, esquive, etc. Que l’on songe aussi au calcul, au plan, à l’intrigue, à la manigance ; et plus généralement à tout ce qui évoque la simulation, la feinte, le semblant, l’apparence, l’illusion, le simulacre… Si l’on jouait sur les mots et les thèmes du BTS, nous pourrions dire que le détour « fait voir » différemment la réalité.

« Fait voir » et « fait entendre »! Ne négligez pas le rapport d’analogie entre le détour et le langage : digressions, périphrases, faux raisonnements, sophismes, etc. Que l’on pense aussi à ces expressions familières : « tourner autour du pot », « parle-moi franchement », « en toute sincérité », « à vrai dire »… Par extension, le détour connote aussi ce qui est sous-entendu, voire confus, embrouillé, inextricable. Dans le même axe, on a tendance à définir l’adjectif « droit » comme ce qui est opposé au cœur, c’est-à-dire aux montargis.1234096408.jpgsentiments, à l’émotion, au subjectif, au passionnel. En ce sens, le détour serait ce qui n’est pas « droit », rationnel, et conséquemment ce qui est « du côté du cœur », du marivaudage, du lyrisme, des sentiments, de la poésie. Il n’est guère étonnant qu’en voyage ou en excursion, nous préférions nous perdre dans les petites ruelles sinueuses et typiques d’un vieux quartier que de marcher parmi les rectitudes froides des villes nouvelles, où tout détour est impossible. Un monde sans détour ne serait-il pas un monde sans rencontre? En ce sens le monde moderne, écrasé souvent par les avancées technologiques et le pragmatisme architectural, interdirait précisément… le détour (*).

villenouvelle.1234094858.jpg

© Bruno Rigolt, février 2009 (Lycée en Forêt, Montargis, France).

NetÉtiquette : article protégé par copyright ; la diffusion publique est autorisée sous réserve d’indiquer le nom de l’auteur ainsi que la source : http://brunorigolt.blog.lemonde.fr/
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(*) Voir à ce sujet le support de cours intitulé « Modernité et architecture : l’impossible détour« 

Support de cours BTS PME2. « Le détour » : thème et variations.

bts2009.1232872062.jpgEn regardant certains forums de discussion (forums d’étudiants mais également d’enseignants…), j’ai été surpris (c’est un euphémisme) par l’incompréhension, le peu d’intérêt, ou à l’inverse les passions, parfois haineuses qu’a suscités une thématique pourtant aussi exceptionnellement riche que le détour. Dans un monde comme le nôtre, dont on s’accorde à dire qu’il traverse une crise de civilisation majeure, réfléchir au détour revient pourtant à questionner les fondements structurels ainsi que les enjeux de nos modèles sociétaux.

Je propose à mes étudiantes de BTS PME2, de réfléchir dans cet entraînement à la polysémie du mot « détour ». À partir des remarques, souvent judicieuses, que vous avez formulées en cours, essayons de mieux percevoir ici les multiples réseaux de significations ainsi que les variations de sens qui s’organisent autour de ce thème du détour…

Le détour : Thème et variations.

Un trajet qui n’est pas direct…

meandres.1234089328.jpgLe sens le plus habituel du mot « détour » fait référence à un trajet qui n’est pas direct. La première image qui vient à l’esprit est celle des méandres, des détours d’une rivière ou d’un cours d’eau. Regardez ce passage du célèbre et magnifique roman de Balzac Le Lys dans la vallée : « Là se découvre une vallée qui commence à Montbazon, finit à la Loire, et semble bondir sous les châteaux posés sur ces doubles collines ; une magnifique coupe d’émeraude au fond de laquelle l’Indre se roule par des mouvements de serpent. A cet aspect, je fus saisi d’un étonnement voluptueux que l’ennui des landes ou la fatigue du chemin avait préparé. » On est surpris par la symbolique du lieu : la description si « sensuelle » de la vallée de l’Indre emprunte tout un ensemble de valeurs à l’emblématique du détour : les multiples boucles et méandres, galbes, arrondis suggèrent l’éternel féminin, le dvirage.1234090436.jpgésir et la tentation (le titre à lui seul est déjà évocateur!).

Comme on le voit, le détour s’appuie sur le refus de la rectitude, de la ligne droite, il introduit une rupture dans l’ordre spatial ou temporel. Il n’est guère étonnant que les définitions des dictionnaires lui associent les mots de « tournant », de « courbe », de « virage » ou de « sinuosité ». Je vous conseille de réfléchir au rapport qu’on pourrait établir entre le danger, la vitesse sur route, et le virage : virages en lacet, en épingle à cheveux, etc. Supprimer le détour en un sens, c’est supprimer le danger, mais c’est aussi supprimer la liberté : il n’y a pas de détours sur les autoroutes, il n’y a que du rectiligne. Pas de lieu, plutôt un « non-lieu »…

Par association d’idées, comment ne pas évoquer ici le « labyrinthe », le « dédale », le « tortueux », c’est-à-dire toute une symbolique de la sinuosité qu’il serait intéressant d’approfondir. De fait, évoquer les « dédales » d’une vieille ville, c’est suggérer l’idée qu’on pourrait se perdre en s’écartant du centre. Il y a donc dans le détour l’idée de franchissement d’une frontière invisible que l’inconscient collectif investit de significations issues des fonds légendaires de l’Occident : se détourner, n’est-ce pas prendre le risque de se perdre ? Comme dans les contes de l’enfance, nous nous détournons de la voie tracée pour réinscrire l’aventure dans l’ordre de la nécessité, la légende dans l’ordre du référentiel, le merveilleux dans l’ordre du déterminé.

Tours et détours : s’écarter de la voie…

Je voudrais dedale.1234091196.jpgprécisément en venir ici au deuxième sens du détour : « faire un détour », c’est justement s’écarter de la voie directe. Le mot connote l’idée de dérivation (dériver un fleuve) ou de détournement (détournement d’itinéraire par exemple, déviation sur une route). Que l’on songe également à l’expression « être dérouté par quelque chose »… Nous pourrions évoquer à partir de l’image d’un bateau « allant à la dérive », ces autres détours que sont l’altérité, la notion de marginalité, le refus d’intégration, de normalisation. Le très beau poème de Rimbaud, « Le Bateau ivre » est à ce titre une superbe allégorie de la révolte et des dérives adolescentes :

« Comme je descendais des Fleuves impassibles,
Je ne me sentis plus guidé par les haleurs :
Des Peaux-Rouges criards les avaient pris pour cibles,
Les ayant cloués nus aux poteaux de couleurs.

J’étais insoucieux de tous les équipages,
Porteur de blés flamands ou de cotons anglais.
Quand avec mes haleurs ont fini ces tapages,
Les Fleuves m’ont laissé descendre où je voulais.

Dans les clapotements furieux des marées,
Moi, l’autre hiver, plus sourd que les cerveaux d’enfants,
Je courus ! Et les Péninsules démarrées
N’ont pas subi tohu-bohus plus triomphants.

La tempête a béni mes éveils maritimes.
[…]

Et dès lors, je me suis baigné dans le Poème
De la Mer… »

Ce « bateau ivre » (c’est évidemment Rimbaud) ne parvient à exister qu’en se « détournant » des contraintes sociales, des modèles normatifs (les « fleuves impassibles », les « haleurs ») afin de vivre pleinement une expérience existentielle de transgression et de déviance (« Les Fleuves m’ont laissé descendre où je voulais »). Le détour, métaphorisé par le bateau balloté à la dérive jusqu’à faire naufrage, est ainsi vécu comme un affranchissement des règles et des contraintes, un refus de « se mettre dans le rang », une « ivresse » de la liberté, fût-ce au prix de l’insouciance et du danger. En ce sens, réfléchir au détour, c’est réfléchir à la norme et aux valeurs. Dans le complément de cours intitulé « Romantisme et détour« , vous avez pu voir combien ce mouvement culturel, en rejetant le modèle sociétal imposé par la révolution industrielle, avait créé un état de tension et un écart proprement transgressifs.

La langue commune est également intéressante : prenez l’expression « s’écarter du droit chemin », elle suggère très bien le fait de s’écarter du bien, de s’égarer du « bon sens ». Les notions de perversion, de corruption, de folie, de transgression mériteraient ici d’être considérées. Dans un sens négatif, se détourner, c’est donc se tromper, se fourvoyer… Mais qui a raison? Où est la vérité? Se pose alors le problème de la légitimité des modèles de référence, et des normes collectives… Le concept de détour implique ainsi plusieurs champs de recherche entre la littérature, l’histoire, le droit, l’anthropologie, la psychologie… Je consacrerai d’ailleurs une étude à la « Sociologie du détour » (mise en ligne le 2 mars, 21:00).

« Tourner autour du pot »…

En parcourant quelques corpus sur le détour, j’ai été un peu étonné de constater combien nombre de problématiques étaient écartées, appauvrissant parfois considérablement le thème. Pourtant, on ne saurait ici négliger le dernier sens du mot, évoquant les moyens indirects de faire, ou de dire quelque chose. Dans le cours que j’ai consacré aux rapports entre détour et stratégie militaire chez Sun Tzu, on peut voir par exemple combien le détour est proche de la tactique ou des manœuvres de stratégie indirecte. On pourrait réfléchir à partir de plusieurs mots clés : biais, ruse, subterfuge, diversion, esquive, etc. Que l’on songe aussi au calcul, au plan, à l’intrigue, à la manigance ; et plus généralement à tout ce qui évoque la simulation, la feinte, le semblant, l’apparence, l’illusion, le simulacre… Si l’on jouait sur les mots et les thèmes du BTS, nous pourrions dire que le détour « fait voir » différemment la réalité.

« Fait voir » et « fait entendre »! Ne négligez pas le rapport d’analogie entre le détour et le langage : digressions, périphrases, faux raisonnements, sophismes, etc. Que l’on pense aussi à ces expressions familières : « tourner autour du pot », « parle-moi franchement », « en toute sincérité », « à vrai dire »… Par extension, le détour connote aussi ce qui est sous-entendu, voire confus, embrouillé, inextricable. Dans le même axe, on a tendance à définir l’adjectif « droit » comme ce qui est opposé au cœur, c’est-à-dire aux montargis.1234096408.jpgsentiments, à l’émotion, au subjectif, au passionnel. En ce sens, le détour serait ce qui n’est pas « droit », rationnel, et conséquemment ce qui est « du côté du cœur », du marivaudage, du lyrisme, des sentiments, de la poésie. Il n’est guère étonnant qu’en voyage ou en excursion, nous préférions nous perdre dans les petites ruelles sinueuses et typiques d’un vieux quartier que de marcher parmi les rectitudes froides des villes nouvelles, où tout détour est impossible. Un monde sans détour ne serait-il pas un monde sans rencontre? En ce sens le monde moderne, écrasé souvent par les avancées technologiques et le pragmatisme architectural, interdirait précisément… le détour (*).

villenouvelle.1234094858.jpg

© Bruno Rigolt, février 2009 (Lycée en Forêt, Montargis, France).

NetÉtiquette : article protégé par copyright ; la diffusion publique est autorisée sous réserve d’indiquer le nom de l’auteur ainsi que la source : http://brunorigolt.blog.lemonde.fr/
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(*) Voir à ce sujet le support de cours intitulé « Modernité et architecture : l’impossible détour« 

Culture générale BTS : Sun Tzu et la stratégie du détour

bts2009.1232872062.jpg

Thème BTS 2009-2010 : le Détour  

La stratégie du détour selon Sun Tzu

Cet article est destiné prioritairement à la section BTS PME-PMI deuxième année.

Dans un travail universitaire consacré au détour (*), Denis Boisseau remarque : « Le plus banal est de dire que faire un détour, c’est ne pas aller droit au but. Définition négative, le détour signerait l’échec d’une volonté droite ; le plus sommaire serait d’y voir un aveu de faiblesse, une preuve d’impuissance. » L’auteur explique un peu plus loin pourquoi une telle considération repose en fait sur l’illusion : « Si l’homme efficace va droit au but, ce n’est pas parce qu’il est surpuissant mais bien parce qu’il […] sait choisir le meilleur détour -et donc aussi le « meilleur » raccourci-, il invente une meilleure réponse, il ne va pas tout droit, mais il bifurque à temps. » Ces propos sont utiles pour comprendre ce qu’il convient de nommer la « stratégie du détour ».

Détour et stratégie militaire chez Sun Tzu

Empruntée au vocabulaire militaire, la notion de stratégie consiste à planifier, coordonner et conduire des actions en vue d’atteindre un objectif. Elle repose essentiellement sur la prise en considération, dans un même raisonnement, de variables comme l’anticipation ou la gestion de l’incertitude. Par définition, la stratégie est donc à situer au premier plan d’une réflexion qui se fonde sur la ruse, detour.1289662556.jpgle contournement de l’obstacle, la médiation et bien sûr le détour. A ce titre, on a beaucoup parlé de l’Art de la guerre du chinois Sun Tzu (ou Sun Zi selon les transcriptions, Cinquième siècle av. J.C.). Il s’agit du premier traité de stratégie militaire rédigé au monde (**). L’auteur y aborde la notion de stratégie indirecte, de discours de séduction et de tactique de détour. Lisez ce passage (article 1, « De l’évaluation ») :

« Si vos ennemis sont plus puissants et plus forts que vous, vous ne les attaquerez point, vous éviterez avec un grand soin ce qui peut conduire à un engagement général ; vous cacherez toujours avec une extrême attention l’état où vous vous trouverez. Il y aura des occasions où vous vous abaisserez, et d’autres où vous affecterez d’avoir peur. Vous feindrez quelquefois d’être faible afin que vos ennemis, ouvrant la porte à la présomption et à l’orgueil, viennent ou vous attaquer mal à propos, ou se laissent surprendre eux-mêmes et tailler en pièces honteusement. Vous ferez en sorte que ceux qui vous sont inférieurs ne puissent jamais pénétrer vos desseins. […] Toute campagne guerrière doit être réglée sur le semblant ; feignez le désordre, ne manquez jamais d’offrir un appât à l’ennemi pour le leurrer, simulez l’infériorité pour encourager son arrogance, sachez attiser son courroux pour mieux le plonger dans la confusion : sa convoitise le lancera sur vous pour s’y briser ».

Le détour comme médiation symbolique

L’extrait est particulièrement éclairant : plutôt que d’attaquer directement l’ennemi, Sun Tzu montre que ruser, biaiser, inventer, piéger, bref éviter l’affrontement direct est le but de tout stratége. Au face-à-face, l’auteur privilégie plus subtilement d’aborder de biais les problèmes grâce à un changement de code. C’est encore lui qui affirme dans l’Art de la guerre : « La meilleure stratégie est celle qui permet d’atteindre ses objectifs sans avoir à se battre ». De fait, alors que le réflexe immédiat serait celui de l’attaque directe, Sun Tzu suggère qu’elle serait vouée à l’échec du fait même qu’elle n’offre aucun recul. C’est donc sur le mode de l’indirect qu’il convient d’analyser le thème du détour. « D’un point de vue communicationnel par exemple, on peut affirmer de toute stratégie indirecte qu’elle est une relation dérivée du système guerrier à l’égard duquel elle se pose dans un rapport de métaconflictualité » (***). Par « métaconflictualité », il faut entendre une pratique de la guerre qui consiste à substituer la stratégie indirecte à l’attaque directe. Le métaconflit constitue en cela un terrain d’investigation privilégié, puisqu’à la base, il y a écart, déviance, transgression, contournement.

Il serait judicieux à ce titre de s’intéresser à la négociation, comme stratégie du détour. « Négocier signifie qu’entre systèmes de représentation peut prendre place le rapport de parole qui, introduisant le tiers fondateur du discours, se substitue au rapport de meurtre. Il s’agit en somme de déménager les enjeux de violence vers des métaphores de substitution, moyennant le sacrifice d’une part de soi, comme l’exige toute stratégie du détour (***) ». Comme on le voit ce thème introduit une autre sémiotique : la stratégie militaire, telle que la conçoit Sun Tzu par exemple, privilégie le métaconflit au sens où nous l’entendions, c’est-à-dire un rapport de médiation vis-à-vis du réel et de l’attaque directe en détournant la guerre vers des stratégies de substitution : la digression, l’oblique, l’attente, le semblant, le contretemps désiré… sont non seulement des moyens de cerner l’ennemi, mais des représentations figuratives du conflit, qui paradoxalement, ont permis de sauver l’essence même de la guerre en favorisant son déplacement métonymique dans l’ordre symbolique. Ainsi, le détour doit-il être analysé d’abord comme médiation symbolique, d’ailleurs assez proche de certaines figures de l’art littéraire ou pictural :

L’arabesque plutôt que la ligne droite ; le jeu, le « faire comme si », la mise en scène plutôt que l’attaque ; le figuré plutôt que le littéral, la métaphore, la périphrase ou l’euphémisme plutôt que la réalité, l’écart plutôt que la règle, la digression plutôt que la norme, le connoté plutôt que le dénoté, le style plutôt que le banal…

En ce sens, on peut parler d’une véritable esthétique du détour (****)…

_________________

(*)  Le Détour, collectif, éd. La Licorne, UFR Langues Littératures Poitiers, Maison des Sciences de l’Homme et de la Société, 2000.

(**) Sun Tzu, L’Art de la guerre, Flammarion « Champs, Essais » 2008. Il existe par ailleurs quelques éditions électroniques de l’ouvrage de Sun Tzu, disponibles en ligne gratuitement.

(***) Bruno Rigolt, Les Négociations soviéto-américaines dans la phase nucléaire et leurs implications pour la sécurité européenne (1990). Thèse de Doctorat couronnée par le Prix de la Chancellerie des Universités de Paris.

(****) Voir l’article intitulé Langage et Sémiotique du détour” : mise en ligne mercredi 25 février, 21:00

Spécial BTS Culture générale… Les métamorphoses de l’image : de Lascaux à Big Brother

bts2009.1232872062.jpgCet article est organisé selon les problématiques du thème BTS 2008-2009 « Faire voir : quoi? Comment? Pour quoi? »
Il est conçu pour entraîner les étudiant(e)s  de deuxième année à la confrontation d’idées et d’auteurs tout en permettant un enrichissement de leur culture personnelle.

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Les Métamorphoses de l’image : de Lascaux à Big Brother

Résumé de l’article : Des origines jusqu’à nos jours, les civilisations ont multiplié les moyens de donner à voir par l’image : aux formes d’expression traditionnelle comme l’art, les médias nouveaux entraînés par les progrès techniques (télévision, cinéma, Internet) mettent en évidence la nécessité d’une réflexion éthique et d’un questionnement épistémologique quant aux finalités de l’image.
 
 
 
 
 

Le cheval de Lascaux…

lascaux.1232822504.jpgL’image est apparue bien avant l’écriture. À l’origine, elle avait une fonction essentiellement symbolique : religieuse ou sacrée. Mais c’est surtout son rôle métaphorique, c’est-à-dire de distanciation vis-à-vis du réel, qui a été l’une des conditions de développement du spirituel et du symbolique. Dès la Préhistoire par exemple, la représentation stylisée de la nature à travers le règne animal fournira les premielascaux1.1232826763.jpgrs motifs par lesquels commence l’histoire de l’art. Regardez ces chevaux de la Grotte de Lascaux : nous avons affaire ici à une véritable métaphore visuelle. La représentation iconique de l’animal esquisse le geste métaphorique : le cheval n’est pas la réalité mais une représentation stylisée, esthétisante de la nature. Soutenus par l’emportement des formes et l’éloquence de la couleur, les chevaux de Lascaux proposent le plus lyrique des dialogues entre la réalité et sa représentation iconique : traits, points, taches composent une véritable œuvre d’art. Les chevaux sont représentés sous une forme métaphorique qui rappelle la finalité première de l’image : sa fonction n’est-elle pas d’abord esthétique? C’est Balzac, qui dans Le Chef-d’œuvre inconnu affirmait : « la mission de l’art n’est pas de copier la nature mais de l’exprimer ». De fait, le cheval ne saurait être assimilé à l’animal qu’il représente : une signification symbolique lui est associée du fait qu’il est une représentation.

« La trahison des images »

On voit ainsi comment, à partir des peintures rupestres de Lascaux, nous pouvons réfléchir au rôle de l’image dans l’art. À cet égard, vous connaissez samagritte.1232822706.jpgns doute la toile célèbre du peintre Magritte, « La Trahison des images », exposée au County Museum of Art de Los Angeles. Le tableau est en effet révélateur du profond bouleversement introduit par l’art du vingtième siècle. Peint en 1929, il repose sur une véritable mystification : il représente une pipe, accompagnée de la légende suivante : « Ceci n’est pas une pipe ». L’intention la plus évidente de Magritte est de montrer que, même peint de la manière la plus réaliste qui soit, un tableau qui représente une pipe n’est pas une pipe. Il n’en est que l’image, la représentation. Au-delà de l’humour évident, ce discours sur le rapport arbitraire du signifiant visuel au signifié s’inscrit évidemment dans le vaste mouvement critique et subversif de détournement des codes sociaux, qui a permis à l’art moderne de devenir un véritable ferment d’idées.

La fonction esthétique de l’image

Le thème « Faire voir » du BTS amène beaucoup à réfléchir à l’idée de manipulation par l’image. Reconnaissons que l’art, s’il est une manipulation de la réalité, est une manipulation positive, féconde, stimulante intellectuellement. Observez ce portrait de Picasso par le peintre espagnol Juan Gris : ce maître du Cubisme, en détachant son gris.1232822854.jpgportrait de la tradition de l’imitation, vient assigner une valeur symbolique à l’image : d’une part, le refus de la reproduction de la forme naturelle, et d’autre part la création d’un monde de formes loin des schémas connus et répétés de la « narration-représentation » émancipent le signe iconique : le visage semble métamorphosé par l’art, et l’espace conséquemment modifié. Ce renversement de la relation entre l’objet et la réalité sera d’ailleurs l’une des constantes de l’art du vingtième siècle, à commencer par le Cubisme. Le tableau de Picasso intitulé « Le Fauteuil rouge » est une parfaite illustration des remarques précédentes. En introduisant dans sa peinture des distorsions, des schématisations géométriques, des morcellements, le peintre provoque une remise en question des normfauteuilrouge.1232822873.jpges de beauté déjà instituées en Europe, et produit un renversement des goûts et des pensées. Dégagé de son contexte référentiel, le visage semble reprendre forme. Il faut ici faire remarquer combien, au-delà de la peinture de Picasso et du Cubisme, c’est tout l’art moderne qui a révolutionné notre rapport à la réalité. L’image devenant ainsi un instrument d’exploration et progressivement, de transgression sociale.

Image, contreculture et désublimation

Il n’est pas étonnant dès lors que la Contreculture et le Pop’Art se soient tant intéressés à partir des années Soixante à cette fonction contestataire du signe iconique. Mais en désacralisant l’image, et en la libérant du culte de la tradition, ces artistes en ont du même coup perdu le sens symbolique. Roy Lichtenstein ou Andy Warhol n’ont-ils pas en fait vidé l’image de son contenu sémantique? Dans la Société du spectacle (1967), Guy Debord, reprenant la critique marxienne du fétichisme de la marchandise, s’en prend au culte de l’objet de consommation à partir des Trente Glorieuses. Dans cette perspective, on pourrait dire que la société de consommation, en se réfèrant à un mode de reproduction basé sur la fabrication incessante d’objets et d’images selon une logique de standardisation et de vulgarisation, a désublimé la valeur intrinsèque de l’art, sous couvert d’une démocratisation de la culture. Regardez cette boîte de conserve Campbell’s Soup de Warhol ou le portrait de Marilyn Monroe reproduit « à l’identique » à des milliers d’exemplaires grâce au procédé de la sérigraphie : provocation? Transgression? Ce qui est sûr, c’est que cette approche volontairement non-picturale ouvre la voie à un processus de désublimation de l’image et de marchandisation de la culture. Conçues à l’origine pour dénoncer notre société de consommation,warhol.1232823033.jpg les sérigraphies de Warhol en deviennent malgré elles le signe d’appartenance : cette mise en abîme de la société de consommation par elle-même altère donc le fonctionnement symbolique de l’art et met en lumière la façon dont l’image peut nous manipuler implicitement.

L’effet anesthésiant des images

Non seulement, la circulation d’images ne cesse de s’accélérer mais elle a entraîné un phénomène de saturation et de banalisation : on pourrait parler d’un effet anesthésiant des images. Alors qu’avant, seul l’exceptionnel pouvait prétendre à être figuré, de nos jours n’importe quoi peut être saisi, y compris le banal ou l’intime, selon une logique individualiste et narcissique. La question qu’on peut se poser est donc celle-ci : dominée de plus en plus par la banalisation de l’image et le consumérisme, notre société semble avoir perdu sa relation au sens. On pourrait évoquer ici l’historien d’art René Huyghes qui dès 1955 dans son essai Dialogue avec le visible affirmait : « Notre vie s’organise autour de sensations élémentaires, sonnerie, feu rouge, ou vert, barre sur un disque coloré, etc., qui, par un incroyable dressage, commandent des actes appropriés. […] L’exposé de la pensée, parallèlement, perd ses caractères discursifs pour produire des effets plus soudains, plus proches de la sensation; il vise davantage au concentré pour parvenir à cette forme moderne, le slogan, où la notion incluse, à force de se ramasser, en arrive à imiter l’effet d’un choc sensoriel et son automatisme. La phrase glisse au heurt visuel. Stéréotypée, elle ne demande plus à être comprise, mais seulement reconnue. » Faut-il dès lors s’étonner que dans une publicité récente, un opérateur de téléphonie se serve implicitement de l’œuvre de Van Gogh pour vendre un forfait « tout compris »? Ou que l’artiste américain Jeff Koons suspende dans le salon de Mars du chateau de Versailles un homard géant, sous prétexte de faire de l’art? La modernité a largement dévalorisé le contenu sémantique de l’image : notre société actuelle en est saturée! De contre-culture dans les années 70, l’image est devenue culture de masse ; de représentation de l’objet, elle est devenue objet de consommation : elle s’est confondue avec ce qu’elle représente, c’est-à-dire le réel.

« Vu à la Télé »

Il faut ici s’intéresser à la télévision, en tant que phénomène de société. vualatele.1232823770.jpgVous avez toutes et tous remarqué sur les vitrines de certains magasins l’affiche « Vu à la télé », comme si l’image télévisuelle authentifiait le produit! La télévision constitue en effet un très bon exemple de cette marchandisation de la culture que j’évoquais à l’instant. C’est Bruno Frappat (Le Monde du 12 août 1992) qui remarquait très justement: « Le siège des émotions n’est plus le cerveau mais le téléviseur. Il est là pour nous alimenter en émotions positives ou négatives : rires, larmes, colère, tout y naît. La conséquence en est qu’à terme nous ne vivons plus directement dans le réel, mais par images interposées ». La télévision a ainsi dévalorisé l’image au point d’en faire une banale marchandise soumise au « marché », au profit et à la logique de l’audimat. Conséquence : des images de plus en plus spectaculaires afin de séduire le grand public. On vendra de « l’extraordinaire », du « jamais vu », de la « catastrophe ». Le romancier Georges Pérec faisait remarquer avec humour dans l’Infra-Ordinaire (1984) : « Ce qui nous parle, me semble-t-il, c’est toujours l’événement, l’insolite, l’extra-ordinaire […]. Les trains ne se mettent à exister que lorsqu’ils déraillent, et plus il y a de voyageurs morts, plus les trains existent; les avions n’accèdent à l’existence que lorsqu’ils sont détournés; les voitures ont pour unique destin de percuter les platanes » ! Plus fondamentalement, cette spectacularisation de l’information liée à l’image tend à décrédibiliser l’information, au point de n’en faire qu’un spectacle. C’est cette emprise du support sur le signifié que résume la formule célèbre du sociologue canadien Marshall McLuhan (1911-1980) : « Le medium est le message » : vidée de son sens, l’image télévisuelle est subie par le téléspectateur : la culture devient consommation, la découverte voyeurisme ! Il n’est donc pas étonnant que le « village global » de Mc Luhan soit devenu un immense champ de « politique spectacle », loin des normes esthétiques traditionnelles ou des conventions de la morale. Que dire de ces émissions de télé-réalité, secretstory.1232824036.jpgoù l’on vend les participants comme des produits !

Image, « information-spectacle » et désinformation

Dans un essai très stimulant intitulé Sur la télévision (1996), le sociologue Pierre Bourdieu montre que par son pouvoir de déformation du champ informationnel, la télévision, au lieu de produire de la différence, va tout homogénéiser selon une logique démagogique de « marché » et de normalisation sociale : on ne montrera que ce qui « passe bien ». De là, les mêmes images, les mêmes reportages… Redondante, l’information devient surinformation régie par une logique de reproduction et d’uniformisation : « ils en ont parlé, il faut qu’on en parle aussi ». Mais cette pléthore d’images souligne en fait une rhétorique du simulacre : à travers elle s’impose la recherche de ce qui fait vendre, à commencer par « l’hyper-émotion », « l’information-spectacle ». On pourrait évoquer aussi le phénomène de la « politique spectacle »… balandier.1232824642.jpgApparue à partir des années 1990, cette expression désigne la médiatisation d’événements mettant en avant la personnalité et la vie privée des responsables politiques, transformés en véritables stars. Précisément, l’ethnologue et sociologue français Georges Balandier a publié en 2006 un essai passionnant intitulé Le Pouvoir sur scènes. L’auteur analyse le pouvoir politique selon une logique de « mise en scène ». Cette mise en scène du pouvoir politique est un véritable « faire voir ». Comme le disait Grégory Derville (Le Pouvoir des médias, mythes et réalités, 2005) : « Faire de la politique, et en particulier gouverner, ce n’est pas seulement « faire », mais c’est aussi « faire savoir ». D’où l’intérêt d’analyser le pouvoir politique comme un « rituel social » de théâtralisation : la médiatisation de la politique dans les démocraties contemporaines obéirait ainsi à une mise en scène du pouvoir. Roger-Gérard Schwartzenberg dans son livre l’Etat spectacle dénonce ce statut nouveau de l’homme politique, devenu vedette du fait des médias.

La « démocratie occulte » à l’heure de la postmodernité

Comme vous le voyez, toute réflexion sur l’image est indissociable d’une réflexion épistémologique sur le pouvoir : l’idée d’un possible contrôle de l’information, et donc la manière dont les médias pourraient être utilisés ou récupérés par les pouvoirs politiques est en effet un enjeu majeur pour nos démocraties. De par son aspect réifiant, l’image n’a pas besoin d’être prouvée : on la subit, on la croit d’autant plus facilement qu’elle impose son évidence. C’est ce qui explique d’ailleurs la propension des totalitarismes à en abuser largement dans un but d’agitation ou de propagande. Comme on le pressent, les changements techniques et fonctionnels qui accompagnent l’image et les nouvelles technologies numériques doivent aussi nous interpeller surorwell.1232877093.jpg le plan éthique. Le « village global » de Mc Luhan semble bien préfigurer ce qu’on a appelé la « démocratie occulte », véritable Léviathan de la société post-industrielle. Le contrôle des medias par des leaders d’opinion ou des groupes de pression pose en effet la question de la manipulation des masses : « Big Brother » n’est pas seulement un roman d’anticipation ! L’œuvre magistrale qu’Orwell écrivit en 1948 nous impose une réflexion éthique et morale sur une possible défaite de la pensée : avec les avancées technologiques des médias, faut-il craindre dès lors la surabondance des images, et conséquemment la manipulation du réel qu’elle entraîne? Comme le remarquait justement Dominique Wolton (Internet et après ? Une théorie critique des nouveaux média), « La technique est moins importante que les hommes ou que la société, l’important, c’est le projet humain qui est derrière ». Le mythe d’une société mondialisée de l’hypercommunication est donc une sorte de roman d’anticipation dont nous commençons à peine à tourner les pages : faire voir, mais quoi ? Par quels moyens ? Dans quel but ? Autant de questions qui rivalisent avec les affirmations du progrès et que devront se poser nos démocraties à l’aube du troisième millénaire…

© Bruno Rigolt, janvier 2009 (Lycée en Forêt, Montargis)
Creative Commons License
NetÉtiquette : « Les métamorphoses de l’image : de Lascaux à Big Brother » par Bruno Rigolt est mis à disposition selon les termes de la licence Creative Commons Paternité-Pas d’Utilisation Commerciale-Pas de Modification 2.0 France. La diffusion publique est autorisée sous réserve d’indiquer le nom de l’auteur ainsi que la source : http://brunorigolt.blog.lemonde.fr/
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Bibliographie
  • René Huyghes, Dialogue avec le visible (1955)
  • Guy Debord, La Société du spectacle (1967)
  • Georges Pérec, L’Infra-Ordinaire (1984)
  • Pierre Bourdieu, Sur la télévision (1996)
  • Grégory Derville, Le Pouvoir des médias, mythes et réalités (2005)
  • Georges Balandier, Le Pouvoir sur scènes (2006)

Spécial BTS Culture générale… Les métamorphoses de l'image : de Lascaux à Big Brother

bts2009.1232872062.jpgCet article est organisé selon les problématiques du thème BTS 2008-2009 « Faire voir : quoi? Comment? Pour quoi? »
Il est conçu pour entraîner les étudiant(e)s  de deuxième année à la confrontation d’idées et d’auteurs tout en permettant un enrichissement de leur culture personnelle.

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Les Métamorphoses de l’image : de Lascaux à Big Brother

Résumé de l’article : Des origines jusqu’à nos jours, les civilisations ont multiplié les moyens de donner à voir par l’image : aux formes d’expression traditionnelle comme l’art, les médias nouveaux entraînés par les progrès techniques (télévision, cinéma, Internet) mettent en évidence la nécessité d’une réflexion éthique et d’un questionnement épistémologique quant aux finalités de l’image.
 
 
 
 
 

Le cheval de Lascaux…

lascaux.1232822504.jpgL’image est apparue bien avant l’écriture. À l’origine, elle avait une fonction essentiellement symbolique : religieuse ou sacrée. Mais c’est surtout son rôle métaphorique, c’est-à-dire de distanciation vis-à-vis du réel, qui a été l’une des conditions de développement du spirituel et du symbolique. Dès la Préhistoire par exemple, la représentation stylisée de la nature à travers le règne animal fournira les premielascaux1.1232826763.jpgrs motifs par lesquels commence l’histoire de l’art. Regardez ces chevaux de la Grotte de Lascaux : nous avons affaire ici à une véritable métaphore visuelle. La représentation iconique de l’animal esquisse le geste métaphorique : le cheval n’est pas la réalité mais une représentation stylisée, esthétisante de la nature. Soutenus par l’emportement des formes et l’éloquence de la couleur, les chevaux de Lascaux proposent le plus lyrique des dialogues entre la réalité et sa représentation iconique : traits, points, taches composent une véritable œuvre d’art. Les chevaux sont représentés sous une forme métaphorique qui rappelle la finalité première de l’image : sa fonction n’est-elle pas d’abord esthétique? C’est Balzac, qui dans Le Chef-d’œuvre inconnu affirmait : « la mission de l’art n’est pas de copier la nature mais de l’exprimer ». De fait, le cheval ne saurait être assimilé à l’animal qu’il représente : une signification symbolique lui est associée du fait qu’il est une représentation.

« La trahison des images »

On voit ainsi comment, à partir des peintures rupestres de Lascaux, nous pouvons réfléchir au rôle de l’image dans l’art. À cet égard, vous connaissez samagritte.1232822706.jpgns doute la toile célèbre du peintre Magritte, « La Trahison des images », exposée au County Museum of Art de Los Angeles. Le tableau est en effet révélateur du profond bouleversement introduit par l’art du vingtième siècle. Peint en 1929, il repose sur une véritable mystification : il représente une pipe, accompagnée de la légende suivante : « Ceci n’est pas une pipe ». L’intention la plus évidente de Magritte est de montrer que, même peint de la manière la plus réaliste qui soit, un tableau qui représente une pipe n’est pas une pipe. Il n’en est que l’image, la représentation. Au-delà de l’humour évident, ce discours sur le rapport arbitraire du signifiant visuel au signifié s’inscrit évidemment dans le vaste mouvement critique et subversif de détournement des codes sociaux, qui a permis à l’art moderne de devenir un véritable ferment d’idées.

La fonction esthétique de l’image

Le thème « Faire voir » du BTS amène beaucoup à réfléchir à l’idée de manipulation par l’image. Reconnaissons que l’art, s’il est une manipulation de la réalité, est une manipulation positive, féconde, stimulante intellectuellement. Observez ce portrait de Picasso par le peintre espagnol Juan Gris : ce maître du Cubisme, en détachant son gris.1232822854.jpgportrait de la tradition de l’imitation, vient assigner une valeur symbolique à l’image : d’une part, le refus de la reproduction de la forme naturelle, et d’autre part la création d’un monde de formes loin des schémas connus et répétés de la « narration-représentation » émancipent le signe iconique : le visage semble métamorphosé par l’art, et l’espace conséquemment modifié. Ce renversement de la relation entre l’objet et la réalité sera d’ailleurs l’une des constantes de l’art du vingtième siècle, à commencer par le Cubisme. Le tableau de Picasso intitulé « Le Fauteuil rouge » est une parfaite illustration des remarques précédentes. En introduisant dans sa peinture des distorsions, des schématisations géométriques, des morcellements, le peintre provoque une remise en question des normfauteuilrouge.1232822873.jpges de beauté déjà instituées en Europe, et produit un renversement des goûts et des pensées. Dégagé de son contexte référentiel, le visage semble reprendre forme. Il faut ici faire remarquer combien, au-delà de la peinture de Picasso et du Cubisme, c’est tout l’art moderne qui a révolutionné notre rapport à la réalité. L’image devenant ainsi un instrument d’exploration et progressivement, de transgression sociale.

Image, contreculture et désublimation

Il n’est pas étonnant dès lors que la Contreculture et le Pop’Art se soient tant intéressés à partir des années Soixante à cette fonction contestataire du signe iconique. Mais en désacralisant l’image, et en la libérant du culte de la tradition, ces artistes en ont du même coup perdu le sens symbolique. Roy Lichtenstein ou Andy Warhol n’ont-ils pas en fait vidé l’image de son contenu sémantique? Dans la Société du spectacle (1967), Guy Debord, reprenant la critique marxienne du fétichisme de la marchandise, s’en prend au culte de l’objet de consommation à partir des Trente Glorieuses. Dans cette perspective, on pourrait dire que la société de consommation, en se réfèrant à un mode de reproduction basé sur la fabrication incessante d’objets et d’images selon une logique de standardisation et de vulgarisation, a désublimé la valeur intrinsèque de l’art, sous couvert d’une démocratisation de la culture. Regardez cette boîte de conserve Campbell’s Soup de Warhol ou le portrait de Marilyn Monroe reproduit « à l’identique » à des milliers d’exemplaires grâce au procédé de la sérigraphie : provocation? Transgression? Ce qui est sûr, c’est que cette approche volontairement non-picturale ouvre la voie à un processus de désublimation de l’image et de marchandisation de la culture. Conçues à l’origine pour dénoncer notre société de consommation,warhol.1232823033.jpg les sérigraphies de Warhol en deviennent malgré elles le signe d’appartenance : cette mise en abîme de la société de consommation par elle-même altère donc le fonctionnement symbolique de l’art et met en lumière la façon dont l’image peut nous manipuler implicitement.

L’effet anesthésiant des images

Non seulement, la circulation d’images ne cesse de s’accélérer mais elle a entraîné un phénomène de saturation et de banalisation : on pourrait parler d’un effet anesthésiant des images. Alors qu’avant, seul l’exceptionnel pouvait prétendre à être figuré, de nos jours n’importe quoi peut être saisi, y compris le banal ou l’intime, selon une logique individualiste et narcissique. La question qu’on peut se poser est donc celle-ci : dominée de plus en plus par la banalisation de l’image et le consumérisme, notre société semble avoir perdu sa relation au sens. On pourrait évoquer ici l’historien d’art René Huyghes qui dès 1955 dans son essai Dialogue avec le visible affirmait : « Notre vie s’organise autour de sensations élémentaires, sonnerie, feu rouge, ou vert, barre sur un disque coloré, etc., qui, par un incroyable dressage, commandent des actes appropriés. […] L’exposé de la pensée, parallèlement, perd ses caractères discursifs pour produire des effets plus soudains, plus proches de la sensation; il vise davantage au concentré pour parvenir à cette forme moderne, le slogan, où la notion incluse, à force de se ramasser, en arrive à imiter l’effet d’un choc sensoriel et son automatisme. La phrase glisse au heurt visuel. Stéréotypée, elle ne demande plus à être comprise, mais seulement reconnue. » Faut-il dès lors s’étonner que dans une publicité récente, un opérateur de téléphonie se serve implicitement de l’œuvre de Van Gogh pour vendre un forfait « tout compris »? Ou que l’artiste américain Jeff Koons suspende dans le salon de Mars du chateau de Versailles un homard géant, sous prétexte de faire de l’art? La modernité a largement dévalorisé le contenu sémantique de l’image : notre société actuelle en est saturée! De contre-culture dans les années 70, l’image est devenue culture de masse ; de représentation de l’objet, elle est devenue objet de consommation : elle s’est confondue avec ce qu’elle représente, c’est-à-dire le réel.

« Vu à la Télé »

Il faut ici s’intéresser à la télévision, en tant que phénomène de société. vualatele.1232823770.jpgVous avez toutes et tous remarqué sur les vitrines de certains magasins l’affiche « Vu à la télé », comme si l’image télévisuelle authentifiait le produit! La télévision constitue en effet un très bon exemple de cette marchandisation de la culture que j’évoquais à l’instant. C’est Bruno Frappat (Le Monde du 12 août 1992) qui remarquait très justement: « Le siège des émotions n’est plus le cerveau mais le téléviseur. Il est là pour nous alimenter en émotions positives ou négatives : rires, larmes, colère, tout y naît. La conséquence en est qu’à terme nous ne vivons plus directement dans le réel, mais par images interposées ». La télévision a ainsi dévalorisé l’image au point d’en faire une banale marchandise soumise au « marché », au profit et à la logique de l’audimat. Conséquence : des images de plus en plus spectaculaires afin de séduire le grand public. On vendra de « l’extraordinaire », du « jamais vu », de la « catastrophe ». Le romancier Georges Pérec faisait remarquer avec humour dans l’Infra-Ordinaire (1984) : « Ce qui nous parle, me semble-t-il, c’est toujours l’événement, l’insolite, l’extra-ordinaire […]. Les trains ne se mettent à exister que lorsqu’ils déraillent, et plus il y a de voyageurs morts, plus les trains existent; les avions n’accèdent à l’existence que lorsqu’ils sont détournés; les voitures ont pour unique destin de percuter les platanes » ! Plus fondamentalement, cette spectacularisation de l’information liée à l’image tend à décrédibiliser l’information, au point de n’en faire qu’un spectacle. C’est cette emprise du support sur le signifié que résume la formule célèbre du sociologue canadien Marshall McLuhan (1911-1980) : « Le medium est le message » : vidée de son sens, l’image télévisuelle est subie par le téléspectateur : la culture devient consommation, la découverte voyeurisme ! Il n’est donc pas étonnant que le « village global » de Mc Luhan soit devenu un immense champ de « politique spectacle », loin des normes esthétiques traditionnelles ou des conventions de la morale. Que dire de ces émissions de télé-réalité, secretstory.1232824036.jpgoù l’on vend les participants comme des produits !

Image, « information-spectacle » et désinformation

Dans un essai très stimulant intitulé Sur la télévision (1996), le sociologue Pierre Bourdieu montre que par son pouvoir de déformation du champ informationnel, la télévision, au lieu de produire de la différence, va tout homogénéiser selon une logique démagogique de « marché » et de normalisation sociale : on ne montrera que ce qui « passe bien ». De là, les mêmes images, les mêmes reportages… Redondante, l’information devient surinformation régie par une logique de reproduction et d’uniformisation : « ils en ont parlé, il faut qu’on en parle aussi ». Mais cette pléthore d’images souligne en fait une rhétorique du simulacre : à travers elle s’impose la recherche de ce qui fait vendre, à commencer par « l’hyper-émotion », « l’information-spectacle ». On pourrait évoquer aussi le phénomène de la « politique spectacle »… balandier.1232824642.jpgApparue à partir des années 1990, cette expression désigne la médiatisation d’événements mettant en avant la personnalité et la vie privée des responsables politiques, transformés en véritables stars. Précisément, l’ethnologue et sociologue français Georges Balandier a publié en 2006 un essai passionnant intitulé Le Pouvoir sur scènes. L’auteur analyse le pouvoir politique selon une logique de « mise en scène ». Cette mise en scène du pouvoir politique est un véritable « faire voir ». Comme le disait Grégory Derville (Le Pouvoir des médias, mythes et réalités, 2005) : « Faire de la politique, et en particulier gouverner, ce n’est pas seulement « faire », mais c’est aussi « faire savoir ». D’où l’intérêt d’analyser le pouvoir politique comme un « rituel social » de théâtralisation : la médiatisation de la politique dans les démocraties contemporaines obéirait ainsi à une mise en scène du pouvoir. Roger-Gérard Schwartzenberg dans son livre l’Etat spectacle dénonce ce statut nouveau de l’homme politique, devenu vedette du fait des médias.

La « démocratie occulte » à l’heure de la postmodernité

Comme vous le voyez, toute réflexion sur l’image est indissociable d’une réflexion épistémologique sur le pouvoir : l’idée d’un possible contrôle de l’information, et donc la manière dont les médias pourraient être utilisés ou récupérés par les pouvoirs politiques est en effet un enjeu majeur pour nos démocraties. De par son aspect réifiant, l’image n’a pas besoin d’être prouvée : on la subit, on la croit d’autant plus facilement qu’elle impose son évidence. C’est ce qui explique d’ailleurs la propension des totalitarismes à en abuser largement dans un but d’agitation ou de propagande. Comme on le pressent, les changements techniques et fonctionnels qui accompagnent l’image et les nouvelles technologies numériques doivent aussi nous interpeller surorwell.1232877093.jpg le plan éthique. Le « village global » de Mc Luhan semble bien préfigurer ce qu’on a appelé la « démocratie occulte », véritable Léviathan de la société post-industrielle. Le contrôle des medias par des leaders d’opinion ou des groupes de pression pose en effet la question de la manipulation des masses : « Big Brother » n’est pas seulement un roman d’anticipation ! L’œuvre magistrale qu’Orwell écrivit en 1948 nous impose une réflexion éthique et morale sur une possible défaite de la pensée : avec les avancées technologiques des médias, faut-il craindre dès lors la surabondance des images, et conséquemment la manipulation du réel qu’elle entraîne? Comme le remarquait justement Dominique Wolton (Internet et après ? Une théorie critique des nouveaux média), « La technique est moins importante que les hommes ou que la société, l’important, c’est le projet humain qui est derrière ». Le mythe d’une société mondialisée de l’hypercommunication est donc une sorte de roman d’anticipation dont nous commençons à peine à tourner les pages : faire voir, mais quoi ? Par quels moyens ? Dans quel but ? Autant de questions qui rivalisent avec les affirmations du progrès et que devront se poser nos démocraties à l’aube du troisième millénaire…

© Bruno Rigolt, janvier 2009 (Lycée en Forêt, Montargis)
Creative Commons License
NetÉtiquette : « Les métamorphoses de l’image : de Lascaux à Big Brother » par Bruno Rigolt est mis à disposition selon les termes de la licence Creative Commons Paternité-Pas d’Utilisation Commerciale-Pas de Modification 2.0 France. La diffusion publique est autorisée sous réserve d’indiquer le nom de l’auteur ainsi que la source : http://brunorigolt.blog.lemonde.fr/
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Bibliographie
  • René Huyghes, Dialogue avec le visible (1955)
  • Guy Debord, La Société du spectacle (1967)
  • Georges Pérec, L’Infra-Ordinaire (1984)
  • Pierre Bourdieu, Sur la télévision (1996)
  • Grégory Derville, Le Pouvoir des médias, mythes et réalités (2005)
  • Georges Balandier, Le Pouvoir sur scènes (2006)

La citation de la semaine… Les élèves de Seconde 12 ! (1/2)

ecrire.1232563053.jpgUne fois n’est pas coutume, cette semaine et la semaine prochaine je proposerai des citations… d’adolescents, ceux de la classe de Seconde 12 de notre Lycée! Après avoir mené un important travail de recherche sur la fonction de l’écrivain, les jeunes ont souhaité proposer pour ce cahier de texte en ligne leur propre vision de l’écriture. Les propos, d’une grande densité intellectuelle parfois, résument non seulement leurs recherches précédentes, mais en redéfinissent les enjeux à la lumière d’un travail introspectif sur eux-mêmes : « c’est quoi écrire, pour un adolescent européen du vingt-et-unième siècle? »
Voici le premier volet des textes (les autres citations seront publiées mercredi prochain).
Bonne lecture… et bravo encore à toutes ces écrivaines et auteurs en herbe!
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Manon G***me

« Tous ces personnages que je m’invente tissent le fil de mon cocon. »

Lorsque j’écris, je me libère de moi-même : peu à peu les personnages que j’invente s’esquissent, se dessinent et prennent leur envol. En passant de ma vie à celle de l’un de mes personnages inventés, ce n’est pas seulement ma personnalité et ma perception du monde qui changent, c’est aussi mon rapport aux déterminismes, à commencer par le déterminisme physique : à travers mes personnages, je peux être plus petite ou plus grande, plus mince ou plus grosse ! L’écriture est donc une façon de me réinventer : tous ces personnages créés tissent les fils de mon cocon ; chacun apporte sa personnalité et à travers eux je me métamorphose pour prendre mon envol vers ma vie d’adulte, déjà riche de toutes ces vies imaginaires. »

Florine Da***

« Écrire, voilà la vraie parole libre, celle qui permet d’échapper à sa propre solitude. »

« Écrire, c’est quelque part se décrire, c’est-à-dire s’imaginer, se représenter différemment pour ne pas effacer ce que l’on est vraiment. C’est aussi une façon d’avancer sur le chemin pour continuer la vie et toujours se la rappeler. Quand j’écris, il me vient souvent cette impression d’être une prisonnière évadée de son cachot, en quête d’un monde inventé. Parler est parfois impossible, mais écrire, voilà la vraie parole libre, celle qui permet d’échapper à sa propre solitude ! »

Audrey Du***

« Cette présence à soi par l’intermédiaire du texte écrit… »

« Écrire, c’est laisser une marque de soi-même, c’est une façon de dire : « J’ai bel et bien existé ». Ce vécu passe par la graphie : c’est cette présence à soi par l’intermédiaire du texte écrit qui est la plus importante. En ce sens, l’écriture est un talent offert par Dieu qu’il faut utiliser et développer. Plus tard, quand je serai âgée, je relirai ce que j’ai noté et peut-être, en relisant ces mots anciens qui paraîtront soudainement neufs, me regarderai-je d’un œil nouveau? »

Kristina Sp***

« La page me laisse écrire ce que je veux, sans contraintes, comme un miroir de moi-même… »

« Quand j’écris, il y a seulement moi et le papier, il n’y a personne pour me demander quelque chose ou pour commenter ce que je fais : un papier ne peut pas répondre ; il existe seulement pour retenir et aspirer les mots, et à travers eux mes pensées. La page me laisse écrire ce que je veux, sans contraintes, comme un miroir de moi-même, comme une photographie qu’on aurait prise de soi, mais en mieux. Car un cliché photographique montre seulement un instant, un petit moment. Un texte montre un développement, un cheminement… »

Paul Va***

« Le malaise que je ressens aujourd’hui sera-t-il encore le leur? »

« Je ne pense pas devenir un grand écrivain mais je ne peux m’empêcher de penser que beaucoup de chefs-d’œuvre sont l’expression la plus humble de réflexions sur les write3.1232555087.jpgsentiments, les doutes de ceux qui les ont écrits. Et si je continue de rêver, peut-être qu’un jour lointain, mes petits enfants apprendront-ils ce que je ressentais à leur âge? Que sera la vie dans quarante ou cinquante ans? Malgré tous les changements matériels qui bouleverseront notre monde, le malaise que je ressens aujourd’hui et que tant d’autres écrivains ont ressenti bien avant moi, sera-t-il encore le leur? »

Seren Ap***

« Un monde dans lequel chaque homme est l’égal de son prochain »

« Écrire, c’est vivre une autre vie, meilleure que celle qu’on a : j’écris pour m’inventer cette vie que je n’ai pas et que je rêverais de vivre, une vie faite de possibles, où chaque chose peut prendre forme, sans limite ; un monde dans lequel chaque homme est l’égal de son prochain. La feuille blanche entre mes doigts commence alors à prendre forme, à acquérir de la valeur. Ma plume reflète mon cœur sur ce vaste territoire qui lui est dédié. Ce terrain m’est devenu un refuge : je peux m’y retrouver, retrouver la vraie Seren qui était en moi, et que la vie m’avait peut-être fait oublier… »

Fanny Dr***

« La plume file telle une pluie ruisselant sur la vitre. »

Écrire, c’est partir dans un monde à soi. Disparus, les problèmes et petits soucis du quotidien : la réalité n’est qu’une succession de contraintes. C’est dans l’imaginaire que tout est permis : libre d’exprimer sa pensée! La plume file telle une pluie ruisselant sur la vitre. Dans ce monde quelque peu insolite, l’intolérance est bannie : l’écriture devient plurielle. À quoi servirait d’être des milliards d’êtres humains sur terre, s’il n’y a qu’un modèle? Dans ce cas-là, autant n’être qu’un ! Place au farfelu et à l’inattendu. Place à de nouveaux horizons! »

Océane Fr***

« Écrire, c’est pleurer sans verser de larmes ! »

« L’une de mes grandes peurs est d’échouer. Je me rappelle le jour où j’ai ressenti cette peur : j’ai cherché un moyen d’y échapper. L’écriture a été l’un de ces moyens. Écrire c’est se créer un monde intime, un monde de rêve, de fantaisie et d’utopie. Écrire, c’est pleurer sans verser de larmes : c’est exprimer au fil de la plume les sentiments enfouis, ceux qui sont au plus profond du cœur de chacun d’entre nous… »

Charline Ga***

« La possibilité d’un voyage… »

« Je pense que l’écriture est la possibilité d’un voyage. Le plus merveilleux des voyages parce qu’il n’a pas de prix et parce qu’il vous appartient. Ce sentiment d’appartenance est immense : à ce moment-là, on ressent sur les autres, les cultures, le monde qui vous entoure, une impression de plénitude extraordinaire : l’écriture est le seul espace de liberté absolue! » 

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Exposition : la poésie du Symbolisme au Surréalisme. Au CDI du 12 au 26 janvier 2009

Les classes de Première S5 et ES4 vous invitent à l’exposition qu’elles organisent au CDI sur le thème : la poésie du Symbolisme au Surréalisme. Plus de soixante poèmes inédits seront exposés, associant l’art poétique et l’image. De par leur qualité, les textes présentés reflètent la vivacité de la création poétique actuelle. Venez nombreux.

Et sur ce site…

Accédez à l’exposition virtuelle tournante : menu en haut à gauche « Les classes exposent » (*)…

Chaque semaine, de nouveaux textes seront exposés !

(*) Afin de protéger l’anonymat des auteurs mineurs sur Internet, les noms de famille ont été partiellement masqués. Merci de votre compréhension. Enfin, malgré leur qualité, certains textes sont difficilement publiables sur Internet, en raison de la taille trop volumineuse des fichiers graphiques, et de la capacité de stockage limitée du serveur. Vous pouvez bien sûr les voir sur place, puis à la journée « Portes Ouvertes » du damedi 21 mars, et enfin au Salon du Livre du Montargois, où toutes mes classes exposeront.

La citation de la semaine… Assia Djebar…

Une écriture « contre » : le « contre » de l’opposition, de la révolte… mais c’est aussi tout contre… le besoin d’être auprès de…

Je ne me sais qu’une règle, apprise et éclaircie certes, peu à peu, dans la solitude et loin des chapelles littéraires : ne pratiquer qu’une écriture de nécessité. Une écriture de creusement, de poussée dans le noir et l’obscur ! Une écriture « contre » : le « contre » de l’opposition, de la révolte, quelquefois muette, qui vous ébranle et traverse votre être tout entier. Contre, mais c’est aussi tout contre, c’est-à-dire une écriture du rapprochement, de l’écoute, le besoin d’être auprès de…, de cerner une chaleur humaine, une solidarité, besoin sans doute utopique car je viens d’une société où les rapports entre hommes et femmes, hors les liens familiaux, sont d’une dureté, d’une âpreté qui vous laissent sans voix !

[…] Non, décidément, l’écriture – je veux dire, l’écrit de toute littérature, ainsi que la parole illuminante – n’est pas un faire-part de deuil ou de crime ; non, elle n’est pas une plaque funéraire bavarde, simplement projetée dans l’espace vide, le temps que circulent quelques milliers d’exemplaires de vos pattes de fourmi tracées sur papier, lancés comme un paquet-cadeau à la mort. Non, l’écriture à laquelle je me vouais dans ce malheur algérien […] est le dialogue suspendu avec l’ami sur lequel est tombée la hache, dans la tête de qui a sonné la balle, tandis que vous, vous survivez, tandis que vous, vous questionnez sur les tout petits détails, juste avant que celui – ou celle – que vous avez connu soit pétrifié en victime, en cadavre, en silence !

[…] Edmond Jabès, arraché de son Egypte natale, au milieu de son âge, remarquait : « Les chemins d’encre sont des chemins de sang ! » Il l’écrivait à Paris et je dirais, presque à voix basse. Seule cette force-là, si peu visible, si impalpable, si peu propice aux projecteurs, me semble-t-il, qui devrait me redresser : la seule force, transparente ou friable, de l’écriture. »

Assia Djebar (pseudonyme de Fatma-Zohra Imalhayène), écrivaine algérienne de langue française, élue à l'Académie française en juin 2005. 
À propos de cette citation…

En octobre 2000, Assia Djebar reçoit le « Prix pour la Paix » décerné par les éditeurs et libraires allemands. Elle prononce à cette occasion un discours célèbre intitulé « Idiome de l’exil et langue de l’irréductibilité ». Le texte, qui se présente sous la forme d’une autobiographie littéraire, est l’occasion pour l’auteure de rendre un vibrant hommage aux écrivains algériens victimes du terrorisme : le romancier Tahar Djaout, le poète Youssef Sebti, le dramaturge Abelkader Alloula, assassinés en 1993 et 1994. Ce vibrant plaidoyer invite aussi à réfléchir à la mission de l’écrivain, au statut de la femme algérienne et musulmane, et d’évoquer le contexte culturel mouvant, migratoire, ambivalent de la littérature algérienne de langue française, fortement marqué par la crise des identités.

Le site Remue.net propose le téléchargement de ce discours dans sa version intégrale et corrigée : vous pouvez télécharger le texte dans son intégralité. Les passages les plus significatifs du texte ont été repris par Le Monde du 26 octobre 2000 sous le titre « Le désir sauvage de ne pas oublier ». Pour lire l’article, cliquez ici. Assia Djebar possède un site Internet, pour y accéder, cliquez ici.

Crédit photographique : G.A.F.F. / SIPA

La citation de la semaine… Paul Valéry…

« Nous autres, civilisations, nous savons maintenant que nous sommes mortelles. »

Nous autres, civilisations, nous savons maintenant que nous sommes mortelles. Nous avions entendu parler de mondes disparus tout entiers, d’empires coulés à pic avec tous leurs hommes et tous leurs engins; descendus au fond inexplorable des siècles avec leurs dieux et leurs lois, leurs académies et leurs scievalery.1228915225.jpgnces pures et appliquées, avec leurs grammaires, leurs dictionnaires, leurs classiques, leurs romantiques et leurs symbolistes, leurs critiques et les critiques de leurs critiques. Nous savions bien que toute la terre apparente est faite de cendres, que la cendre signifie quelque chose. Nous apercevions à travers l’épaisseur de l’histoire, les fantômes d’immenses navires qui furent chargés de richesse et d’esprit. Nous ne pouvions pas les compter. Mais ces naufrages, après tout, n’étaient pas notre affaire.
Et nous voyons maintenant que l’abîme de l’histoire est assez grand pour tout le monde. Nous sentons qu’une civilisation a la même fragilité qu’une vie.

Paul Valéry, La Crise de l’esprit, 1919