Aujourd’hui, mercredi 21 juin, la contribution de Marion (Première S2)

Pour la troisième année consécutive, l’exposition « Dis-moi un Po-aime » est de retour ! Les classes de Première S2 et Première STMG2 du Lycée en Forêt sont fières de vous présenter cette édition 2017 qui a tout d’un grand millésime : l’exposition a été l’occasion d’un travail soutenu mêlant inspiration, invention et revendications intellectuelles ou esthétiques.

Chaque poème est accompagné d’une note d’intention dans laquelle les auteur-e-s expliquent leurs choix esthétiques, précisent le fil conducteur méthodologique, éclairent certains aspects autobiographiques… Le travail ainsi entrepris permet de pousser la lecture de la poésie au-delà des lieux communs pour en faire une authentique quête de vérité. Loin de la lire de l’extérieur, le lecteur curieux pourra au contraire chercher le sens profond que les jeunes auteur-e-s ont voulu conférer à cette expérience esthétique et littéraire.

Plusieurs fois par semaine jusqu’au début du mois de juillet, les élèves vous inviteront à partager une de leurs créations poétiques…

Bonne lecture !

frise_1

Aujourd’hui, lundi 19 juin, la contribution de Marion R. (Première S-2)

-)

« Utopique »

par Marion R.
Classe de Première S-2

_

Revenons à cette nuit où je t’ai rencontré
Parmi ces rues éclairées de la ville
Toutes identiques de couleurs folles
Si différentes d’âmes étrangères

Revenons à cette soirée dansante
Face à la mer ombragée d’étoiles
Retournons à la tramontane qui nous rajeunissait
Derrière cette vie si rapide et solitaire

Revenons à cet instant d’humanité
Revenons à la nuit inexorable et bleue
Où je t’ai rencontré
Pour te nommer : Utopique

« Revenons à cette nuit où je t’ai rencontré
Parmi ces rues éclairées de la ville…
 »

Illustration : © Bruno Rigolt, juin 2017
Peinture numérique

_

Le point de vue de l’auteure…

L’utopie est un monde de rêve dans lequel ses membres vivent inlassablement le bonheur parfait : c’est de cet imaginaire fabuleux que je me suis inspirée pour créer ce texte. « Utopique » est en effet le récit d’une soirée extraordinaire et unique, qui diffère du spleen et de la banalité du quotidien.

En premier lieu, le titre « Utopique » peut se lire par allusion à l’imaginaire du voyage et de l’ailleurs : comme on dirait par exemple « Atlantique » ou « Pacifique » ; comme s’il s’agissait d’un océan de bonheur, alimentant l’imagination poétique et la « géographie mythique » des sentiments.

Par son cadre des plus atypiques et concordant à la fois, cette remontée vers le souvenir convoque également l’imaginaire sentimental et romantique. Cette soirée, cet instant précis semblent évoquer ainsi un bonheur inaccessible aux lois du quotidien et à l’existence banale du monde ordinaire :

Revenons à cet instant d’humanité
Retournons à la nuit inexorable et bleue
Où je t’ai rencontré

Cette nostalgie du souvenir, de ce bonheur si parfait puise en réalité son inspiration lors d’un séjour à Collioure. Ce magnifique village des Pyrénées-Orientales, qui fait partie des plus beaux villages de France, a en effet la particularité d’attirer de nombreux artistes, littéralement envoûtés par la beauté du paysage où la montagne et la mer semblent s’unir pour l’éternité.

La tramontane que j’évoque au vers 7 est d’ailleurs le nom du vent qui souffle dans cette région splendide :

Revenons à cette soirée dansante
Face à la mer ombragée d’étoiles
Retournons à la tramontane qui nous rajeunissait

Les tournures anaphoriques avec le verbe « revenons » conjugué à l’impératif, nous transporte dans un passé idéalisé, qui prend la forme d’une rêverie émerveillée, capable de faire resurgir le souvenir, de faire resurgir la parole perdue, le moment, l’instant dans lequel le souvenir est enraciné : « cette nuit », « cette soirée » ou encore « cet instant »… Les déterminants démonstratifs accentuent la proximité du souvenir, chargé de fortes connotations affectives.

Ainsi, le moment se précise au fur et à mesure de la lecture du texte, comme si le souvenir reprenait vie au point de devenir réel. Les démonstratifs, signaux en outre d’une description par hypotypose, cumulent valeur mémorielle et valeur monstrative : « parmi ces rues », « face à la mer », « retournons à la tramontane » ou encore « revenons à la nuit inexorable et bleue » : la narratrice cherche à retrouver un moment précis, à faire revivre l’instant présent grâce au pouvoir évocateur de la poésie.

En peignant les choses d’une manière si vive, la poésie les met en quelque sorte sous les yeux du lecteur, et confère au récit et à la description, une image, un tableau amenant le lecteur à s’imaginer, se reproduire l’instant : l’utopie semble littéralement « naître » et prendre forme sous ses yeux. La représentation du réel s’en trouve évidemment modifiée : les rues deviennent alors des personnes à part entière. « Toutes identiques de couleurs folles » représente ici l’homogénéité de la société dans le paraître. Mais « Si différentes d’âmes étrangères » montre au contraire combien ces mêmes personnes, en apparence si semblables de près, ont toutes une âme, un comportement, une expressivité différents. Et c’est ce qui fait ici la beauté de ces rues, métamorphosées par l’imagination créatrice.

Dans cette utopie de la vie réelle, la nuit est évoquée comme un moment de sérénité, d’apaisement et de calme, à peine brisé par la musique et les lumières de « cette soirée dansante » ; ainsi personnifiée et animée par la vie, la nuit devient littéralement « utopique » : elle n’est plus un rêve non réalisé, mais réalisable ; elle n’est plus une illusion figée mais elle devient idéalisation, métamorphose du réel : elle est cette « mer ombragées d’étoiles » qui semble ouvrir le rêve à la vie réelle, comme si elle était cachée, qu’elle protégeait la valeur même du rêve. Ainsi, la tramontane souffle un vent puissant capable de faire remonter le temps « qui nous rajeunissait », comme une bouffée d’air frais, de nouveauté, apte à faire oublier « cette vie si rapide et solitaire ».

Comme on le voit, ce poème lance une sorte de guerre du bonheur : par le pouvoir évocateur des mots, l’écriture poétique parvient à donner vie au souvenir ; elle ramène toute les qualités et valeurs qui sont nécessaires à ce monde. Cette « nuit inexorable et bleue » nous transporte dans un univers onirique où l’humanité est maîtresse : je veux dire « l’humanité de l’homme » : ainsi la poésie devient un humanisme capable de transcender la médiocrité qui peut s’accoler à l’humain. « Où je t’ai rencontré » fait comprendre clairement que c’est à cet endroit que le rêve et la réalité se sont croisées et où elles resteront à jamais pour devenir « utopie ».

Le dernier vers a ainsi un côté oratoire très fort puisqu’il semble donner vie à l’utopie, lui donner une identité : « Pour te nommer : Utopique ». En nommant les choses par leur nom, la poésie les fait exister. Et même si tout n’était qu’un rêve, si rien de tout cela n’est réel, c’est par la puissance évocatrice du poème que le rêve devient réel.

Considérée sous cet angle, la poésie permet de concilier l’idéal et le réel, le rêve et « l’inexorable ». N’est-ce pas l’essence même de l’utopie de devenir un rêve nécessaire ? L’adjectif « utopique » devient d’ailleurs un nom propre grâce au principe de la nominalisation : la personnification par le biais de la majuscule témoigne à ce titre d’un ancrage du souvenir dans le présent.

L’absence de toute ponctuation et notamment de point montre qu’on voudrait que le rêve ne prenne jamais fin, qu’il soit un recommencement éternel. C’est une quête du bonheur sans fin, c’est là toute sa vanité, mais c’est ce qui fait aussi toute sa beauté. L’essence même de la poésie ne réside-t-elle pas dans l’abstraction du réel pour lui substituer l’essence inexprimable du rêve, capable de prêter au monde idéal les couleurs de la réalité ?

Dans cette utopie, ou cette nostalgie d’un souvenir enchanteur, l’aspect principal est donc subjectivement la beauté d’un quotidien qui semble banal au premier abord, mais qui est une invitation à dépasser la vanité des apparences pour accéder au monde intérieur spirituel, apte à transfigurer le réel : dès lors, il faut oser s’émerveiller afin de percevoir le monde non plus du côté d’un désenchantement cynique et triste, mais comme espace d’éveil et de réenchantement…

© Marion R.
Classe de Première S-2 (promotion 2016-2017), juin 2017.

Espace Pédagogique Contributif

Aujourd’hui, mardi 20 juin, la contribution de Léna (Première S2)

Pour la troisième année consécutive, l’exposition « Dis-moi un Po-aime » est de retour ! Les classes de Première S2 et Première STMG2 du Lycée en Forêt sont fières de vous présenter cette édition 2017 qui a tout d’un grand millésime : l’exposition a été l’occasion d’un travail soutenu mêlant inspiration, invention et revendications intellectuelles ou esthétiques.

Chaque poème est accompagné d’une note d’intention dans laquelle les auteur-e-s expliquent leurs choix esthétiques, précisent le fil conducteur méthodologique, éclairent certains aspects autobiographiques… Le travail ainsi entrepris permet de pousser la lecture de la poésie au-delà des lieux communs pour en faire une authentique quête de vérité. Loin de la lire de l’extérieur, le lecteur curieux pourra au contraire chercher le sens profond que les jeunes auteur-e-s ont voulu conférer à cette expérience esthétique et littéraire.

Plusieurs fois par semaine jusqu’au début du mois de juillet, les élèves vous inviteront à partager une de leurs créations poétiques…

Bonne lecture !

frise_1

Aujourd’hui, lundi 19 juin, la contribution de Léna D. (Première S-2)

-)

« Louv’Art »

par Léna D.
Classe de Première S-2

L’art fait parler les souvenirs,
raconte une histoire.
Mais sans souvenirs, sans rien à raconter,
qu’est-ce que l’art ?
Léna D.

_

L’horloge tourne, le futur aussi.
Le temps a passé, mais je n’ai plus de souvenirs.
Je ne peux plus bouger, j’arrive à peine à respirer.
Je ne sais pas où je suis, je ne vois qu’une forêt sombre,
Je ne sais pas qui je suis, je ne me reconnais pas

Je sens néanmoins un animal à mes côtés ;
C’est le loup.
J’ai l’impression de le connaître.
Je me sens en sécurité.

Je n’ai plus la notion du temps :
Depuis quand suis-je là, assise par terre ? Je ne sais pas.
Le loup vient, lentement, me frôler la joue,
Une tornade de souvenirs me submerge alors.
Je le sais, je le sens. Il va m’aider,
Je le laisse alors tourner autour de moi.

Tout à coup, le loup hurle.
Je respire alors le parfum de la mélancolie.
Puis une passion ardente me submerge :
Mon esprit est embrumé. J’ai peur
Mais je me sens néanmoins en sécurité,
Je sais que le loup est à mes côtés
Pour me protéger des vagues de la vie.

Soudain, des courbes apparaissent dans ma tête.
Une ligne se dessine enfin sur la feuille
Désespérément blanche depuis longtemps.
Je prends alors un feutre, un feu d’artifice éclate,
Ma main me brûle, mais qu’importe,
Je peux de nouveau penser.

Le loup est toujours à mes côtés.
Je dessine ce que je j’entrevois,
Mes souvenirs reviennent à petits pas.
Sur ma feuille, une forêt se dessine,
Un abri en pierre, une meute de loups :
Je me sens renaître des abîmes du néant.

« Sur ma feuille, une forêt se dessine,
Un abri en pierre, une meute de loups :
Je me sens renaître des abîmes du néant...
 »

Illustration : © Bruno Rigolt, juin 2017
Peinture numérique

_

Le point de vue de l’auteure…

Le poème que j’ai écrit s’intitule « Louv’Art ». Il raconte l’histoire d’un personnage féminin, totalement perdu dans un endroit qu’elle ne connait pas. Privilégiant l’onirique, le texte invite le lecteur à pénétrer l’imaginaire et le fantastique.

De fait, cette poésie se présente tout d’abord comme le récit d’un rêve. Je n’ai pas voulu raconter un de mes rêves (Je pense d’ailleurs que les rêves sont trop personnels pour pouvoir être racontés), j’en ai créé un nouveau, mais il est certain que ce poème exprime beaucoup de moi-même : ainsi le loup est-il un animal que j’affectionne particulièrement.

Au début, j’ai commencé à rédiger quelques lignes, et puis l’histoire s’est construite progressivement. Je n’avais pas vraiment pensé à la narration avant d’entreprendre l’écriture. Ce qui fait que mon texte suit en quelque sorte les vagabondages de ma pensée. Ainsi, il n’y a pas de rimes, ni de métrique particulière, car j’ai voulu transcrire ce qui surgissait de mon esprit, et coucher sur le papier ce que je visualisais dans mes pensées, sans m’imposer de barrières.

Sans doute le lecteur se demandera-t-il si ce poème est le récit d’un rêve ou d’un cauchemar. Moi-même je n’ai pas la réponse, et je crois qu’elle ne m’intéresserait guère tant nos rêves sont proches parfois du cauchemar. Le début semble être un cauchemar : le personnage est totalement perdu, il n’a plus de mémoire, ne sait même plus qui il est :

Je ne peux plus bouger, j’arrive à peine à respirer.
Je ne sais pas où je suis, je ne vois qu’une forêt sombre,
Je ne sais pas qui je suis, je ne me reconnais pas

La fin du texte fait en revanche penser à une renaissance, au recommencement de la vie :

Sur ma feuille, une forêt se dessine
Un abri en pierre, une meute de loups

Je laisse donc le lecteur penser ce qu’il veut, et puis après tout, qu’importe ? Ce qui compte est que chacun s’approprie le texte.

Le loup est très présent dans ce récit, il est la clé du dénouement. Je l’ai choisi car c’est un animal fascinant, étrange et sombre, mais en même temps sa force paraît rassurante et douce. Ce n’est pas un hasard si cet animal hante littéralement l’imaginaire des contes. Que dire par exemple du loup-garou se métamorphosant les nuits de pleine lune avant de reprendre forme humaine aux premières heures du jour ?

Sur un plan symbolique, j’ajouterai que mon poème aborde quelques peurs que beaucoup d’adolescents éprouvent : ainsi, la peur du futur. On ne sait pas ce qui nous attend dans l’avenir, ce qui arrivera, et ça ne rassure guère. Ensuite, la peur de perdre ses souvenirs, de ne plus savoir qui on est, qui sont nos amis, nos proches : tout cela compte beaucoup pour moi, et je ne pourrai pas avancer sans leur soutien. Et pour finir nous avons parfois peur de ne plus avoir de jugement critique, de ne plus pouvoir penser par nous-même : ce qui me paraît important ici, c’est la manière dont le loup amène à questionner notre réalité, dont ils est en fait la transcription.

Si mon poème semble donc abolir le réel en perturbant l’espace et le temps, il transpose des sentiments et des désirs bien humains : la peur du loup s’est métamorphosée dans le monde moderne en peur du système : le loup, c’est l’homme lui-même et sa puissance dévastatrice. Dans mon texte au contraire, le loup incarne une puissance rassurante, apte à faire surgir la pensée, la parole, l’esprit critique, la quête identitaire. Comme en témoigne  le champ lexical de la protection, de l’aide, qui intervient dès la deuxième strophe : le loup est synonyme de « sécurité » ; il est là pour « aider », « protéger ».

Dans un monde qui tend parfois à être de plus en plus déshumanisé, le loup symbolise au contraire l’imagination créatrice, autrement dit l’art, dont le champ lexical est particulièrement présent dans l’avant dernière strophe : « courbes », « ligne », « feutre », « dessine ». J’ai voulu privilégier ce réseau lexical car l’art fait entièrement partie de ma vie, que ce soit la musique ou le dessin, c’est quelque chose qui me tient vraiment à cœur. Ainsi la poésie me paraît essentielle dans le pouvoir qu’elle a de transfigurer le réel et d’inventer d’autres réalités capables à leur tour de réimaginer le monde.

© Léna D.
Classe de Première S-2 (promotion 2016-2017), juin 2017.

Espace Pédagogique Contributif

Aujourd’hui, lundi 19 juin, la contribution de Selen et Perrine (Première STMG2)

Pour la troisième année consécutive, l’exposition « Dis-moi un Po-aime » est de retour ! Les classes de Première S2 et Première STMG2 du Lycée en Forêt sont fières de vous présenter cette édition 2017 qui a tout d’un grand millésime : l’exposition a été l’occasion d’un travail soutenu mêlant inspiration, invention et revendications intellectuelles ou esthétiques.

Chaque poème est accompagné d’une note d’intention dans laquelle les auteur-e-s expliquent leurs choix esthétiques, précisent le fil conducteur méthodologique, éclairent certains aspects autobiographiques… Le travail ainsi entrepris permet de pousser la lecture de la poésie au-delà des lieux communs pour en faire une authentique quête de vérité. Loin de la lire de l’extérieur, le lecteur curieux pourra au contraire chercher le sens profond que les jeunes auteur-e-s ont voulu conférer à cette expérience esthétique et littéraire.

Plusieurs fois par semaine jusqu’au début du mois de juillet, les élèves vous inviteront à partager une de leurs créations poétiques…

Bonne lecture !

frise_1

Aujourd’hui, lundi 19 juin, la contribution de Selen F. et Perrine B
(Première STMG-2)

Mardi 20 juin : Léna D. (Première S-2) ; 

-)

« À Çınarcık¹
contemplant la côte d’en face
 »

par Selen F. et Perrine B.
Classe de Première STMG-2

Marchant au bord de la mer à Çınarcık¹
Contemplant la côte d’en face
Pleine de lumières, je cherchais celles qui allaient s’éteindre :
La vue n’a pas changé en dix ans d’absence
Je marchais là, sans trop savoir où aller… le regard vide
L’odeur des  simits² et du çay³ m’enivrait de plaisir
La rue était pleine de monde qui déambulait sans admirer le Bosphore Illuminé tel un spectacle de lumière :
Istanbul partagée en deux continents…

Marchant au bord de la mer à Çınarcık¹
Contemplant la côte d’en face
Alors j’aperçus un escalier menant à la plage
Un groupe de jeunes jouait de la guitare et chantait près d’un feu de camp
Je me suis installée à quelques mètres d’eux
Le sable me rafraîchissait,
Au-dessus de moi un océan d’étoiles baignait la nuit endormie
Je restais pensive, allongée là pendant des heures
Le bruit des vagues qui finissaient leur course sur les rochers me berçait

Rêvant au bord de la mer à Çınarcık¹
Contemplant la côte d’en face…

1. Çınarcık (Cinarcik) : située à 30 minutes d’Istanbul en ferry, Cinarcik est une ville de la province de Yalova, dans la région de Marmara en Turquie. Jouissant de nombreuses plages, comme celle d’Esenkoye, c’est une station balnéaire réputée, qui attire de plus en plus le tourisme de masse.
2. simit : pain de forme circulaire, aux graines de sésame, très répandu en Turquie, en Arménie, en Grèce, et dans les Balkans. Les simits sont souvent proposés dans la rue par des vendeurs qui les transportent sur un chariot ou sur leur tête. Source : Wikipedia.
3. çay : thé préparé en Turquie à partir des feuilles de l’arbuste du même nom.

« Rêvant au bord de la mer à Çınarcık
Contemplant la côte d’en face...
 »

Illustration : © Bruno Rigolt, 2012, juin 2017
Selen et Perrine avaient choisi une photographie dont la qualité insuffisante n’a pas permis sa mise en ligne.
Elle a été remplacée par ce cliché personnel. 

_

Le point de vue des auteures…

Si vous allez à Istanbul, n’hésitez pas à prendre le ferry sur la mer de Marmara. D’Istanbul à Çınarcık, situé à l’ouest de Yalova, le trajet est un enchantement. Istanbul est en effet la seule mégapole mondiale située à cheval sur deux continents : le détroit du Bosphore qui relie la mer de Marmara et la mer Noire, donc l’Europe orientale et l’Asie mineure, plonge le visiteur dans un dépaysement inimaginable.

L’idée de ce poème nous est venue lors d’une discussion alors que nous cherchions un sujet d’écriture. D’anecdotes en souvenirs de voyage, il nous a paru intéressant d’évoquer ces lieux magiques, marqués par l’histoire mais aussi la rêverie, le voyage et l’esprit d’aventure…  Le texte privilégie la narration et le point de vue d’une jeune fille ayant quitté ce lieu depuis plusieurs années. De retour, elle contemple le spectacle qui s’offre à ses yeux et s’interroge sur sa vie :

La vue n’a pas changé en dix ans d’absence
Je marchais là, sans trop savoir où aller…

C’est sur le mode de l’anecdote intimiste que se déroule le récit : nous suivons la voyageuse dans son périple nocturne qui la conduit au bord de la mer : nous imaginons sa rêverie en « contemplant la côte d’en face/Pleine de lumières »… Mêlant les effets de réel (« l’odeur des simits et du çay ») au songe éveillé (« Je restais pensive, allongée là pendant des heures »), le texte invite le lecteur, l’espace d’une lecture, à s’aventurer sur « la côte d’en face »…

© Selen F. et Perrine B.
Classe de Première STMG-2 (promotion 2016-2017), juin 2017.

Espace Pédagogique Contributif

Illustration : © Bruno Rigolt, 2012, juin 2017

Aujourd’hui, lundi 19 juin, la contribution d’Amina et Farah (Première S2)

Pour la troisième année consécutive, l’exposition « Dis-moi un Po-aime » est de retour ! Les classes de Première S2 et Première STMG2 du Lycée en Forêt sont fières de vous présenter cette édition 2017 qui a tout d’un grand millésime : l’exposition a été l’occasion d’un travail soutenu mêlant inspiration, invention et revendications intellectuelles ou esthétiques.

Chaque poème est accompagné d’une note d’intention dans laquelle les auteur-e-s expliquent leurs choix esthétiques, précisent le fil conducteur méthodologique, éclairent certains aspects autobiographiques… Le travail ainsi entrepris permet de pousser la lecture de la poésie au-delà des lieux communs pour en faire une authentique quête de vérité. Loin de la lire de l’extérieur, le lecteur curieux pourra au contraire chercher le sens profond que les jeunes auteur-e-s ont voulu conférer à cette expérience esthétique et littéraire.

Plusieurs fois par semaine jusqu’au début du mois de juillet, les élèves vous inviteront à partager une de leurs créations poétiques…

Bonne lecture !

frise_1

Aujourd’hui, lundi 19 juin, la contribution d’Amina H. et Farah M.
(Première S-2)

Selen F. et Perrine B. (Première STMG-2)

-)

« Cet amour envolé »

par Amina H. et Farah M.
Classe de Première S-2

Sur les flots de mes yeux reposent en douceur
Les doux souvenirs d’une histoire d’autrefois :
Des océans et des cieux j’entends le murmure
D’un jour de pluie caressant mon visage

Et racontant doucement cette histoire d’autrefois.
Mais la Mort emporte l’Amour sous les yeux
Des plus fidèles et nous ne pouvons rien car
Face au destin, nul ne peut fuir, et nul ne peut survivre.

Cette brise pure et printanière caresse
Ma chevelure et atteint mon esprit.
M’indiquerait-elle une présence ?
Celle d’un être disparu, baigné de solitude…

À présent je lève les yeux, et j’admire dans le ciel
La nuit lointaine et les étoiles parmi lesquelles
Je distingue une lueur scintillante telle un sourire :
Je sais qu’il repose en paix, cet amour envolé.

L’Amour a vécu, l’Amour a vaincu
La fatalité, et l’univers entier et son malheur le dernier
Je ne t’oublierai jamais, pas tant que je respire
Car tu existes à jamais au plus profond de mes soupirs.

L’Amour est comme ce vaste paquebot
Qui mêle des destins et vogue au fond des âges :
Il laisse s’échouer des histoires à jamais
Gravées dans les cœurs de ceux qui sont restés.

« L’Amour est comme ce vaste paquebot
Qui mêle des destins et vogue au fond des âges…
 »

Illustration : © Bruno Rigolt, juillet 2016
(photomontage et peinture numérique)

_

Le point de vue des auteures…

Devant rédiger un poème, nous nous demandions quelle thématique privilégier. Fortement marquées par les Romantisme, nous avons eu l’idée de nous inspirer de la merveilleuse aventure de Rose et Jack sur le « Paquebot de rêve » dans le film Titanic. Cette source d’inspiration cinématographique nous a permis d’évoquer certains thèmes qui nous tiennent à cœur.

L’histoire du Titanic nous fait voyager dans un univers merveilleux, en relation parfaite avec celui de la poésie. Le personnage de Rose incarne la poésie en elle-même et semble cristalliser les thèmes principaux abordés dans ce poème :  elle aime l’ailleurs, l’aventure, le voyage… Lassée de cette vie monotone dans laquelle son futur lui est imposé, elle veut vivre au jour le jour et profiter de chaque moment sans l’avoir anticipé pour autant.

De même, la narratrice de notre poème s’identifie parfaitement à ce personnage et décrit une journée de sa vie pendant laquelle elle ressent « la pluie caressant [s]on visage » (v. 1). Au fur et à mesure que se construisait notre poème, se précisait l’image d’une femme ayant perdu un être cher : assise au bord de sa fenêtre, pendant une nuit pleine d’étoiles, elle contemple le ciel. C’est un moment de plénitude, un lieu enchanteur où le vent frais et léger semble faire revivre les souvenirs. Ainsi, la femme laisse ses paupières se baisser puis elle songe… Elle repense au jour où elle était montée à bord ce cet énorme paquebot récemment construit et rempli de passagers qui partaient comme elle de l’autre côté de la terre… Puis elle se rappelle de la pluie qui se déposait sur son visage. C’est à ce moment que son mari se noie et disparaît au fond de l’Océan.

Le titre (« Cet amour envolé »), très métaphorique fait songer à un oiseau qui s’envolerait loin et ne reviendrait jamais : « l’Amour a vécu, l’Amour a vaincu » écrivons-nous au vers 17 afin de montrer combien les peines d’amour sont de ces histoires qui errent à jamais dans nos cœurs. Et cette femme seule, face à sa fenêtre aime aujourd’hui son mari autant qu’autrefois car la mort n’est pas assez puissante pour briser une telle union. La mort peut faire disparaître les corps, sans doute, mais les âmes resteront unies à jamais.

Comme le dit en effet le personnage de Rose en parlant de Jack dans Titanic : « il n’existe désormais que dans ma mémoire » : ce devoir de mémoire est comme un appel du cœur, un appel à se souvenir : le temps passe mais l’amour reste car on n’oublie jamais un être qui est parti : son souvenir alimente notre mémoire et donne sens à la vie. Voici pourquoi la narratrice s’exclame :

Je ne t’oublierai jamais, pas tant que je respire
Car tu existes à jamais au plus profond de mon cœur.

Fût-il mort, son mari est là, près d’elle. Ce poème se veut donc un hommage à l’amour dans toute sa force et sa plénitude. De fait, la femme se rappelle de chaque moment passé avec son mari et c’est ce qui fait la beauté de leur union. Elle ne peut, certes, pas vivre mieux sans lui, mais elle ne pleure pas, ni ne regrette le temps qui passe. Elle vit cette réalité avec sérénité, et elle l’accepte. Elle fait preuve d’un immense courage. 

La mort est montrée comme un chemin que tout le monde est contraint d’emprunter ; il n’y a pas d’autre issue possible. Cette idée est soulignée par l’euphémisme du vers 17 : « Son malheur le dernier » qui évoque la mort. Mais nous avons voulu suggérer l’idée de transfiguration et de dépassement de la fatalité de la mort : si personne ne peut échapper à la dernière page de son destin, la mort n’est pas montrée comme triomphante pour autant. Elle ne peut égaler la force de l’amour car elle est superficielle ; elle ne détruit qu’une partie de l’histoire ; l’autre reste vivante, essentielle et vivra éternellement :

« L’amour a vécu, l’Amour a vaincu
La fatalité, et l’univers entier et son malheur le dernier »

L’enjambement, c’est-à-dire le rejet au vers suivant d’un ou plusieurs mots nécessaires au sens du premier vers, de même que la répétition à valeur emphatique de « et » permet d’exprimer cette idée de dépassement de la fatalité et confère à l’amour une dimension que les grands poètes romantiques comme Alphonse de Lamartine dans les Méditations poétiques ont su très bien mettre en évidence.

La fin du texte exploite ainsi la technique de la métaphore filée afin de suggérer l’idée de voyage : comme le navire vogue sur les flots, nos sentiments voyagent de rivages en rivages jusqu’à atteindre la rive où nous attend l’être cher :

L’Amour est comme ce vaste paquebot
Qui mêle des destins et vogue au fond des âges :
Il laisse s’échouer des histoires à jamais
Gravées dans les cœurs de ceux qui sont restés.

De plus, l’utilisation de majuscules pour les termes « Amour » et « Mort » vise à donner de manière symbolique une apparence presque « humaine » à ces mots pour affirmer leur existence et montrer qu’il ne faut pas les sous-estimer. Voici pourquoi d’ailleurs, ces deux thèmes sont les plus importants dans le texte. Mais nous avons voulu également faire comprendre combien le rôle de la poésie est de faire rêver et de donner l’espoir.

Nous pensons que si le poète ne parvient pas à emporter le lecteur, alors son poème est un échec, tant il est vrai que la poésie est d’abord une communion. Il est certes important pour un poète d’exprimer ses sentiments à travers son poème. Mais quelle serait la valeur d’un poème bien écrit qui n’apporterait rien au lecteur, et dont le sens lui échapperait ? Ainsi, selon nous, la poésie doit non seulement être un moyen de s’exprimer esthétiquement et artistiquement, mais surtout être accessible et compréhensible pour le lecteur, afin de lui permettre de ressentir profondément les émotions exprimées.

À ce titre, nous trouvons que si notre histoire est simple à comprendre, l’enjeu qui s’en dégage doit amener le lecteur à méditer sur le sens même de la vie : évoquer la mort mais sans le tragique : tel est sans doute le sens de cette comparaison au vers 15 : « une lueur scintillante telle un sourire ». Nous voudrions conclure en proposant ainsi cette définition de la poésie. Pour nous, la poésie est « une lueur scintillante telle un sourire ». Les mots vacillent sous la plume, nous les effaçons, nous les remplaçons par d’autres… Comme les humains, les mots vivent et meurent mais le message reste tel un sourire qui doit illuminer le lecteur…

Voici le rôle de la poésie : humaniser le monde et témoigner de la Vérité de la Vie.

© Amina H. et Farah M.
Classe de Première S-2 (promotion 2016-2017), juin 2017.

Espace Pédagogique Contributif

Illustration : © Bruno Rigolt, juillet 2016, juin 2017

Aujourd’hui, dimanche 18 juin, la contribution de Rose (Première S2)

Pour la troisième année consécutive, l’exposition « Dis-moi un Po-aime » est de retour ! Les classes de Première S2 et Première STMG2 du Lycée en Forêt sont fières de vous présenter cette édition 2017 qui a tout d’un grand millésime : l’exposition a été l’occasion d’un travail soutenu mêlant inspiration, invention et revendications intellectuelles ou esthétiques.

Chaque poème est accompagné d’une note d’intention dans laquelle les auteur-e-s expliquent leurs choix esthétiques, précisent le fil conducteur méthodologique, éclairent certains aspects autobiographiques… Le travail ainsi entrepris permet de pousser la lecture de la poésie au-delà des lieux communs pour en faire une authentique quête de vérité. Loin de la lire de l’extérieur, le lecteur curieux pourra au contraire chercher le sens profond que les jeunes auteur-e-s ont voulu conférer à cette expérience esthétique et littéraire. 

Plusieurs fois par semaine jusqu’au début du mois de juillet, les élèves vous inviteront à partager une de leurs créations poétiques…

Bonne lecture !

frise_1

Aujourd’hui, dimanche 18 juin, la contribution de Rose F. (Première S-2)

 Lundi 19 juin : Amina H. et Farah M. (Première S-2) ; Selen F. et Perrine B. (Première STMG-2)

-)

« Intempéries durables »

par Rose F.
Classe de Première S-2

De bas cotons occultent le ciel
Menaçants, ils s’apprêtent à tournoyer
Tournoyant dans cette musique aiguë
Celle que l’on n’entend pas,
Où s’embrase un amas de feuilles ternes,
Des papiers cadeaux aveuglants
Qui laissent voir au loin les murs de cris,
Ceux que l’on n’entend pas.
Le torrent se calme,
Laisse sortir des fleuves foncés,
Des vers ruisselants le long d’une terre dévastée
Vide, libre, en paix.
Car derrière le rouge il y a le blanc,
Calme, simple, sensible,
Le doux vent qui passe,
Celui qui nous laisse à fleur de peau,
Derrière un soleil chaleureux
Où l’on croise des joues et des bras accueillants,
Des sourires voyageurs.
Et j’aperçois toujours dans le ciel,
Au dessus de la mer qui va et vient,
Ces grands planeurs en paix,
Qui occultent le grand ciel bleu infini
Aux sombres nuances rouges.

« De bas cotons occultent le ciel
Menaçants, ils s’apprêtent à tournoyer…
 »

Illustration : © Bruno Rigolt, juin 2017 (peinture numérique)

_

Le point de vue de l’auteure…

« Intempéries durables »… Ce titre me paraît illustrer parfaitement l’argument de mon poème. Par cette métaphore, j’ai voulu exprimer un certain nombre de questionnements existentiels et sociétaux : jusqu’à quand tout ceci va-t-il durer ? Lorsque j’ai rédigé ce texte, je me trouvais en vacances et c’est en regardant le magnifique paysage qui s’offrait à mes yeux que j’ai eu l’idée de méditer sur les profonds contrastes dont notre monde est trop souvent victimes.

C’est ainsi que le poème commence par l’évocation de la société sous l’angle d’un vent tourbillonnant qui connote ici l’idée de destruction. Ainsi la répétition du verbe « tournoyer » accentue l’idée d’un délitement du corps social et des valeurs morales. De même, l’évocation de la musique « aiguë », « celle que l’on n’entend pas » représente la société sourde aux appels de détresse du monde. La même image est développée un peu plus loin lorsque j’évoque « les murs de cris, / ceux que l’on n’entend pas ».

En outre, grâce aux métaphores et aux personnifications, j’ai voulu montrer combien le consumérisme impose sa violence insupportable : « des papiers cadeaux aveuglants »… Nous sommes littéralement aveuglés par ces lumières trompeuses : aveugles et sourds aux « murs de cris », nous oublions la pauvreté, nous fermons les yeux sur la surexploitation des enfants, nous préférons ne pas débattre des animaux dans les abattoirs… Et que dire du surarmement ? Dans un monde où l’on préfère élever des murs qu’élever nos cœurs, la poésie me semble indispensable pour donner du sens : ainsi l’image « des vers ruisselants » sortis « des fleuves foncés ».

Puis dans une deuxième partie, plus optimiste, le vent se pare de vertus positives : derrière le mal, il y a le bien. Même si j’ai repris l’idée de tourbillon que j’avais développée au début du texte, il s’agit cette fois d’un tourbillon calme, pacifié. J’ai ainsi voulu me remémorer les belles choses de la vie, ces moments heureux qui nous aident à tenir debout, comme des rencontres, le fait de partager avec les autres, d’être capable d’aimer un beau jour ensoleillé, le fait aussi de penser à nos proches… ce sont ces plaisirs du quotidien, ces rencontres au long de nos voyages, qui m’émerveillent : comme si le bonheur pouvait résider dans la simplicité, les choses les plus humbles et qu’on dénigre souvent parce qu’elles semblent banales.

Le vers final contraste particulièrement avec cette vision positive : ces « sombres nuances rouges » que j’évoque sont davantage un avertissement qu’une menace : contrastant avec le bleu du ciel, elles représentent le risque toujours possible, tant il est vrai que nous ne sommes jamais à l’abri d’une tragédie qui planerait sur nous. De même n’oublions pas que lorsque tout semble aller bien, le monde va mal.


Mon poème n’a pas de structure particulière, pour privilégier un effet plus libre à l’instar de la poésie moderne, mais plus fondamentalement parce que la société elle-même est quelque chose d’irrégulier, où les règles ne sont que des lois imposées quelque peu artificiellement : ne pas suivre les codes relevait donc pour moi d’une forme de réquisitoire contre l’artificialité des conventions et des stéréotypes d’écriture.

J’ai donc illustré ici ma vision très personnelle et subjective du monde : celle d’un monde où l’homme ne laisse voir que ce qu’il veut vraiment, où l’homme est prêt à tout pour l’argent, au mépris des souffrances, de l’esclavage du mensonge. En ce sens l’écriture poétique m’a amenée à exprimer un certain nombre de choses que je ressentais très profondément : cette quête du sens confère aux mots un pouvoir extraordinaire : celui de transmettre une émotion sincère…

© Rose F.
Classe de Première S-2 (promotion 2016-2017), juin 2017.

Espace Pédagogique Contributif

Aujourd’hui, dimanche 18 juin, la contribution de Lucas et Oussama (Première STMG2)

Pour la troisième année consécutive, l’exposition « Dis-moi un Po-aime » est de retour ! Les classes de Première S2 et Première STMG2 du Lycée en Forêt sont fières de vous présenter cette édition 2017 qui a tout d’un grand millésime : l’exposition a été l’occasion d’un travail soutenu mêlant inspiration, invention et revendications intellectuelles ou esthétiques.

Chaque poème est accompagné d’une note d’intention dans laquelle les auteur-e-s expliquent leurs choix esthétiques, précisent le fil conducteur méthodologique, éclairent certains aspects autobiographiques… Le travail ainsi entrepris permet de pousser la lecture de la poésie au-delà des lieux communs pour en faire une authentique quête de vérité. Loin de la lire de l’extérieur, le lecteur curieux pourra au contraire chercher le sens profond que les jeunes auteur-e-s ont voulu conférer à cette expérience esthétique et littéraire. 

Plusieurs fois par semaine jusqu’au début du mois de juillet, les élèves vous inviteront à partager une de leurs créations poétiques…

Bonne lecture !

frise_1

Aujourd’hui, dimanche 18 juin, la contribution de Lucas D.-M. et Oussama B. (Première STMG-2)

 Dimanche 18 juin : Rose F. (Première S2)

-)

« Ô flow¹, que la terre est belle »

par Lucas D.-M. et Oussama B.
Classe de Première STMG-2

Le désir est un rêve et le rêve est un vœu :
Au lever du soleil de la nuit, je ferme les yeux.
Sous le règne de la lune je rejoins un monde mystérieux,
Je voyage à travers le souvenir de nos actes passés.

Je vois le temps défiler puis s’arrêter.
Mon esprit crée une doctrine pour cet idéal qui m’empêche d’exister.
La lune se lasse et laisse place au soleil qui brûle mes idées.
Je marche vers l’horizon des cieux sans me retourner.

Moi qui aimais tant l’aube des soleils couchants
Voici que je cours en direction du soleil levant.
Avec le désir de retrouver mon idéal oublié,
Avec le vœu de m’exiler au-dessus des océans envolés.

Ô flow¹, que la terre est belle vue de là-haut !
Plus haut dans le ciel plus haut dans la voie lactée
Morphée me libère de sa prison enchantée
Mes yeux s’imprègnent de la lumière des soleils éclatés…

Flow : ce terme anglais (littéralement « flux » en français) désigne un état mental atteint par une personne lorsqu’elle est absorbée dans une activité, et se trouve dans un état maximal d’accomplissement. Sous l’influence des musiques rap ou hip-hop, le flow désigne également en langage musical le rythme de la musique ou le cadencement des paroles. Dans le texte, le mot évoque un profond état d’harmonie.

« Ô flow, que la terre est belle vue de là-haut !
Plus haut dans le ciel plus haut dans la voie lactée »

Illustration : © Bruno Rigolt, juin 2017 (peinture numérique)

_

Le point de vue des auteurs…

Ce poème s’intitule « Ô flow, que la terre est belle ». Rédigé en quatrains pour davantage d’harmonie, il privilégie les thème du rêve​ et du voyage​. Le texte évoque ainsi un homme qui vagabonde dans ses rêves à la recherche d’un monde meilleur.

Le titre a tout d’abord de quoi surprendre. Nous avons choisi le terme anglais « flow » pour plusieurs raisons : d’une part parce que ce terme désigne en psychologie un profond état d’accomplissement et d’harmonie. Ainsi, une personne qui dégage un flow dégage une attirance et un certain charme qui lui sont propres. Ce terme se rapproche notamment de la notion de « style ». Mais si le style se perçoit visuellement par des moyens matériels (comme les vêtements par exemple), le flow désigne davantage un tout, une plénitude, un état d’accomplissement. Ainsi, le flow d’un auteur peut se ressentir lorsque nous lisons ou écoutons les paroles d’une chanson, et que nous sommes sensibles à un style d’écriture.

Dans notre poème, le terme connote presque le sentiment évoqué par Mallarmé dans « Brise marine » : « Je sens que des oiseaux sont ivres/D’être parmi l’écume inconnue et les cieux ». Notre « flow » à nous n’est pas si différent, comme en témoigne le champ lexical du rêve qui parcourt tout le texte : le rêve est une chose mystérieuse sur laquelle il y aurait tant de choses à dire… Pour avoir étudié le romantisme et le symbolisme, il nous semble retrouver le flow dans ces deux mouvements : la quête d’idéal dont témoigne la poésie de Baudelaire n’a-t-elle pas pour but de recréer le monde ? Tel est le secret de l’inspiration poétique : réinventer le banal, pour donner plus de sens aux choses.

Pourtant, la rêverie romantique est souvent mélancolique et triste. Notre texte au contraire privilégie davantage le rêve heureux comme le suggère le titre et plusieurs éléments du poème : 

Je marche vers l’horizon des cieux sans me retourner.
Moi qui aimais tant l’aube des soleils couchants

Voici que je cours en direction du soleil levant.

De même, la nature est évoquée dans le poème sous une forme positive. Qu’il s’agisse du « soleil » ou de la « lune », de la « mer » , du « ciel » et de « l’aube »… Tout concourt à proposer un voyage symbolique au pays du rêve : exils vers le cosmos et le « monde mystérieux », voyage vers l’« horizon des cieux ». Sur le plan de l’interprétation, un vers nous paraît particulièrement riche : c’est le vers 12 par lequel s’achève la troisième strophe :

« Avec le vœu de m’exiler au-dessus de l’océan envolé »

En lisant ce vers, on a vraiment l’impression que les flots eux-mêmes sont « dans le flow » : la mer « largue les amarres », elle s’envole. Il s’agit ici d’une hypallage, c’est-à-dire d’une figure de style qui consiste en la construction de mots où deux termes sont liés syntaxiquement alors qu’on s’attendrait à voir l’un des deux rattaché à un troisième : c’est l’oiseau qui s’envole et non la mer !

Ce procédé nous a permis de poursuivre encore notre inspiration dans la dernière strophe :

Ô flow, que la terre est belle vue de là-haut !
Plus haut dans le ciel plus haut dans la voie lactée

« La mer envolée » pourrait correspondre à la définition de la poésie que le jeune poète Rimbaud (il n’avait que dix-sept ans) proposait dans la « Lettre du voyant » (1871) : il voyait en effet la poésie comme un « long, immense et raisonné dérèglement de tous les sens » : c’est cette idée qui se retrouve dans notre poème : le flow est ici le symbole d’un envol pour toucher à l’idéal.

Tel est le sens de l’écriture poétique : faire s’envoler les mots ! Ce travail sur la poésie nous a permis d’approfondir un certain nombre de notions mais bien plus de découvrir l’extraordinaire pouvoir de la poésie, par sa capacité à réinventer le langage et peut-être à réinventer le monde !

© Lucas D.-M. et Oussama B.
Classe de Première STMG-2 (promotion 2016-2017), juin 2017.

Espace Pédagogique Contributif