75 minutes BTS. Thème : Je me souviens… Interroger notre rapport au passé : entre souvenir et oubli nécessaire

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Le « 75 minutes », c’est quoi ?

Examen oblige, ce « 75 minutes » est un peu plus long que les exercices habituels. Mais il amènera les étudiant/es à réinvestir un certain nombre de points importants sur le thème « Je me souviens » (ne négligez surtout pas de réviser rigoureusement ce thème).

Révisions Thème 2016-2017 
Je me souviens

Problématique de ce « 75 Minutes » :
Interroger le rapport au passé :
entre souvenir
et oubli nécessaire

mots clés : « Je me souviens », oubli, effacement des souvenirs, Total recall, remémoration


« Et néanmoins, sans la mémoire, que serions-nous ? […] le cœur le plus affectueux perdrait sa tendresse, s’il ne se souvenait plus ; notre existence se réduirait aux moments successifs d’un présent qui s’écoule sans cesse ; il n’y aurait plus de passé. »

René de Chateaubriand, Mémoires d’Outre-tombe

« Tu sais bien, Toi, source de toute mémoire, qu’oublier c’est abandonner, oublier c’est répudier […] rappelle-Toi que sans la mémoire la vérité devient mensonge car elle ne prend que le masque de la vérité. Rappelle-Toi que c’est par la mémoire que l’homme est capable de revenir aux sources de sa nostalgie pour Ta présence. Rappelle-Toi, Dieu de l’histoire, que Tu as créé l’homme pour qu’il se souvienne. »

Elie Wiesel, L’oublié, 1989

Pistes de travail

Dans un entraînement précédent [Histoire, souvenir et conscience mémorielle], nous avons vu combien l’idée de devoir de mémoire renvoie à ce que le philosophe Paul Ricœur appelle le « devoir de ne pas oublier »¹. Mais ce « devoir de ne pas oublier » ne comporte-t-il pas aussi des dérives ? Dans son essai La Mémoire, l’histoire, l’oubli (2000), Paul Ricœur « expliquait en effet que la prescription d’un « devoir » dans l’exercice de la mémoire peut conduire non pas seulement au « comble du bon usage », mais aussi au « comble de l’abus »²

À ces préoccupations vient s’ajouter le risque de l’hypertrophie mémorielle suscitée par les récentes avancées scientifiques et techniques en matière de mémoire et de traçabilité numériques. Comme il a été dit (doc. 4), « l’oubli fait partie du bon fonctionnement de la mémoire » : or dans un monde totalement bouleversé par les changements technologiques, le risque n’est-il pas d’« aspirer à devenir omniscient, à devenir le détenteur de toute « mémoire » de tout temps »³ ? Dès lors, il deviendrait impossible pour l’homme d’espérer l’oubli !

Que penser par exemple du projet « Total recall » de Gordon Bell, ingénieur chez Microsoft, dont l’ambition était de ne rien oublier ? Construit en référence au film de Paul Verhoeven (Total recall, 2012), un tel projet ouvre des perspectives autant séduisantes qu’affolantes : « Durant notre vie entière, grâce à la géolocalisation et à la multitude de capteurs qui parsèment désormais notre environnement, tous nos faits et gestes seraient enregistrés en temps réel, dans une bibliothèque personnelle que l’on pourrait interroger à tout moment ».

Comme on le voit, le « total recall » pose des enjeux épistémologiques majeurs : ainsi le lifelogging, c’est-à-dire « l’enregistrement continu de la vie d’un individu dans ses moindres détails […] » |source| ne se heurte-t-il pas à une légitime éthique de l’oubli ? l’impossibilité d’oublier n’est-elle pas aussi en contradiction avec le principe même de la mémoire, qui est précisément de se souvenir de certaines choses et d’en oublier d’autres ? Il convient donc de nous interroger sur notre rapport au passé dans la construction de nos identités individuelles et collectives. 

En premier lieu, la capacité d’oublier semble nécessaire pour pouvoir se souvenir d’autre chose. En outre, « le passé n’est pas seulement ce qui est arrivé et qu’on ne peut pas défaire, c’est aussi la charge du passé, le poids de la dette »À ce titre, le philosophe danois Sören Kierkegaard (Copenhague 1813-1855) a proposé une réflexion sur l’oubli quelque peu déstabilisante de prime abord : loin d’être la marque d’une détérioration ou d’une perte, l’oubli est au contraire la marque du souvenir : se souvenir, c’est paradoxalement savoir oublier…

« L’oubli est la paire de ciseaux qui coupe pour le rejeter ce dont on ne désire pas se servir, toujours, bien entendu, sous la surveillance dernière du souvenir. Oubli et souvenir sont ainsi identiques, et l’unité ingénieusement établie est le pont d’Archimède autour duquel on soulève le monde entier. Lorsqu’on dit qu’on note quelque chose dans le livre de l’oubli, on indique bien à la fois qu’on oublie et que pourtant la chose est conservée. »

Sören Kierkegaard, Ou bien… ou bien, Paris, Gallimard, 1943.

Pour bien interpréter les propos de Kierkegaard, il faut d’abord définir l’oubli. Selon le CNRTL c’est l’« absence ou [la] disparition de souvenirs dans la mémoire individuelle ou collective ». L’oubli peut être involontaire, il peut aussi être un refus inconscient de l’exposition au souvenir (les « souvenirs-écrans », le refoulement chez Freud par exemple). Mais on peut également choisir positivement et consciemment d’oublier dans le but de se construire : le souvenir, écrit Kierkegaard « ne doit pas seulement être exact, il doit être aussi heureux ».

Ce n’est pourtant pas chose facile : si se souvenir, c’est refuser l’oubli, « tâcher d’oublier, c’est encore se souvenir ! » selon les mots fameux du dramaturge Eugène Scribe. Paradoxe que Kierkegaard a très bien mis en avant dans le passage que nous citions précédemment : « Lorsqu’on dit qu’on note quelque chose dans le livre de l’oubli, on indique bien à la fois qu’on oublie et que pourtant la chose est conservée ». Oublier n’est donc pas faire disparaître ce qui a été mais réinterpréter le passé dans un acte de distanciation nécessaire. 

De fait, se souvenir n’est pas forcément retrouver le moment passé (comme dans la « petite Madeleine de Proust ») mais au contraire savoir oublier pour dépasser. À l’opposé, l’impossibilité d’oublier ne nous entraîne-t-elle pas à revivre éternellement les mêmes faits et gestes ? Ainsi que le notait Julia Kristeva dans son essai Soleil noir. Dépression et mélancolie, le « deuil interminable » du mélancolique est une jouissance régressive : uniquement tourné vers le passé, le mélancolique devient incapable de percevoir le présent et de construire.

On ne saurait d’ailleurs jamais revivre deux fois pareillement le même événement : loin d’être un retour en arrière, le souvenir est donc un mouvement en avant. Par exemple, retourner sur le lieu des origines (voir notre entraînement Le lieu comme vecteur identitaire et mémoriel), c’est se souvenir certes, mais pour advenir : en devenant mémoire d’avenir, la mémoire du passé nous amène à faire l’expérience d’un autre rapport au temps et à nous-même. Ainsi, « la mémoire peut être réinvestie dans une perspective interprétative ouverte vers le futur » |source|

Comme on le voit, à côté du souvenir stérilisant il y a le souvenir productif, face au souvenir aliénant, il y a le « je me souviens » libérateur. Autant de questionnements dont les réponses sont souvent multiples et complexes : quand est-il nécessaire de se souvenir ? Et quand faut-il au contraire savoir oublier pour refonder et reconstruire ? L’oubli est-il vraiment, comme l’affirme Nietzsche (doc. 3), la condition vitale du bonheur ? Comme nous le comprenons, le souvenir n’a de sens que dans la perspective de ce qui va devenir : se souvenir, c’est toujours advenir…

Copyright © avril 2017, Bruno Rigolt


1. Paul Ricœur : La Mémoire, l’histoire, l’oubli Éditions du Seuil, Points Seuil, Essais, 2000. Un excellent compte-rendu de lecture de cet ouvrage a été réalisé par Pauline Seguin.
2. Voir à ce sujet : Myriam Bienenstock, «Le devoir de mémoire : un impératif ? », Les Temps Modernes 2010/4 (n° 660)
3. Stamatios Tzitzis (dir.), La Mémoire, entre silence et oubli, Presses de l’Université Laval, Québec 2006), page 491.
4. Marc Dugain, Christophe Labbé, L’Homme nu. La dictature invisible du numérique, Plon/Robert Laffont Paris 2016. |Google livre|
5. Académie Universelle des Cultures, Pourquoi se souvenir ?, Forum international Mémoire et Histoire, Unesco / La Sorbonne 25 et 26  mars 1998. |Google livre|

② Travaux dirigés

Étape 1 : la prise de notes (environ 50 minutes) : Document 1 : 10 minutes. Documents 2 et 3 : 30 minutes. Document 4 : 10 minutes. Prenez connaissance des documents en relevant les informations vous paraissant les plus utiles au traitement de la problématique : relevez synthétiquement le thème précis, la thèse de l’auteur ou l’enjeu posé, ainsi que quelques arguments ou exemples représentatifs. Ne rentrez pas dans les détails : allez toujours vers l’interprétation textuelle GLOBALE.

1. Guillaume Apollinaire, « Le pont Mirabeau » (1913)

« Les jours s’en vont je demeure »…
En proie à la douleur d’une rupture amoureuse, Apollinaire exploite dans ce célèbre poème la thématique traditionnelle du temps qui passe afin d’exprimer la permanence obsédante du souvenir : « Les jours s’en vont je demeure »…

Sous le pont Mirabeau coule la Seine
Et nos amours
Faut-il qu’il m’en souvienne
La joie venait toujours après la peine

Vienne la nuit sonne l’heure
Les jours s’en vont je demeure

Les mains dans les mains restons face à face
Tandis que sous
Le pont de nos bras passe
Des éternels regards l’onde si lasse

Vienne la nuit sonne l’heure
Les jours s’en vont je demeure

L’amour s’en va comme cette eau courante
L’amour s’en va
Comme la vie est lente
Et comme l’Espérance est violente

Vienne la nuit sonne l’heure
Les jours s’en vont je demeure

Passent les jours et passent les semaines
Ni temps passé
Ni les amours reviennent
Sous le pont Mirabeau coule la Seine

Vienne la nuit sonne l’heure
Les jours s’en vont je demeure

Apollinaire, Alcools (1912)

2. Augustin (saint), Les Confessions (livre X, chapitre 16)

« La mémoire se souvient de l’oubli »

Dans ses Confessions, Augustin inscrit le souvenir dans une quête existentielle : la mémoire est non seulement constitutive de l’identité d’une personne, mais elle est plus fondamentalement constitutive d’une expérience intérieure : se souvenir, c’est ainsi passer de la mémoire sensible aux connaissances plus intelligibles du monde intérieur.

Alors que la mémoire affective nous ramène à une sorte de deuil mélancolique improductif, la mémoire qui se construit par la culture et par l’intelligence, en engageant l’individu dans le futur, rend possible l’histoire à venir. En ce sens, comme le dit Augustin dans le deuxième texte, « la mémoire se souvient de l’oubli » : revenir sur le passé n’a de sens que s’il nous permet de construire notre propre histoire.

Le premier extrait dans lequel l’auteur évoque métaphoriquement les « vastes palais de la mémoire » amène à une très riche réflexion sur la fonction mémorielle, constitutive de l’identité de la personne.

« Et j’arrive aux vastes palais de la mémoire, là où se trouvent les trésors d’images innombrables […]. Quand je suis là, je fais comparaître tous les souvenirs que je veux. Certains s’avancent aussitôt […]. Je les éloigne avec la main de l’esprit du visage de ma mémoire, jusqu’à ce que celui que je veux écarte les nuages et du fond de son réduit paraisse à mes yeux […]. J’ai beau être dans les ténèbres et le silence, je peux, à mon gré, me représenter les couleurs par la mémoire, distinguer le blanc du noir, et toutes les autres couleurs les unes des autres ; mes images auditives ne viennent pas troubler mes images visuelles : elles sont là aussi, cependant, comme tapies dans leur retraite isolée […]. C’est en moi-même que se fait tout cela, dans l’immense palais de mon souvenir. C’est là que j’ai à mes ordres le ciel, la terre, la mer et toutes les sensations […]. C’est là que je me rencontre moi-même […]. Les hommes s’en vont admirer la cime des montagnes, les vagues énormes de la mer, le large cours des fleuves, les côtes de l’océan, les révolutions et les astres, et ils se détournent d’eux-mêmes. »

Augustin, Confessions, Livre X, chapitre 8
traduction Joseph Trabucco, Paris, Garnier Frères, 1964

[…] lorsque je nomme l’oubli, je reconnais ce que je nomme ; et comment le reconnaîtrais-je, si je ne m’en souvenais ? Et je ne parle pas du son de ce mot, je parle de l’objet dont il est le signe, qu’il me serait impossible de reconnaître si la signification du son m’était échappée. Ainsi, quand il me souvient de la mémoire, c’est par elle-même qu’elle se représente à elle-même ; quand il me souvient de l’oubli, oubliance et mémoire viennent aussitôt à moi ; mémoire, qui me fait souvenir ; oubliance, dont je me souviens.

Mais qu’est-ce que l’oubli, sinon une absence de mémoire? Comment donc est-il présent, pour que je me souvienne de lui, lui dont la présence m’interdit le souvenir ? Or, s’il est vrai que, pour se rappeler, la mémoire doive retenir, et que faute de se rappeler l’oubli, il soit impossible de reconnaître la signification de ce mot, il suit que la mémoire retient l’oubli.

Augustin, Confessions
Livre X, Chapitre 16, « La mémoire se souvient de l’oubli »

– 

3. Nietzsche : Généalogie de la morale (1887)

« il y a quelque chose qui fait que le bonheur est un bonheur : la possibilité d’oublier »

Dans le plus petit comme dans le plus grand bonheur, il y a quelque chose qui fait que le bonheur est un bonheur : la possibilité d’oublier, ou pour le dire en termes plus savants, la faculté de sentir les choses, aussi longtemps que dure le bonheur, en dehors de toute perspective historique. L’homme qui est incapable de s’asseoir au seuil de l’instant en oubliant tous les événements du passé, celui qui ne peut pas, sans vertige et sans peur, se dresser un instant tout debout, comme une victoire, ne saura jamais ce qu’est un bonheur et, ce qui est pire, il ne fera jamais rien pour donner du bonheur aux autres. Imaginez l’exemple extrême : un homme qui serait incapable de ne rien oublier et qui serait condamné à ne voir partout qu’un devenir; celui-là ne croirait pas à sa propre existence, il ne croirait plus en soi, il verrait tout se dissoudre en une infinité de points mouvants et finirait par se perdre dans ce torrent du devenir. Finalement, en vrai disciple d’Héraclite, il n’oserait même plus bouger un doigt. Tout action exige l’oubli, comme la vie des êtres organiques exige non seulement la lumière mais aussi l’obscurité. Un homme qui ne voudrait sentir les choses qu’historiquement serait pareil à celui qu’on forcerait à s’abstenir de sommeil ou à l’animal qui ne devrait vivre que de ruminer et de ruminer sans fin. Donc, il est possible de vivre presque sans souvenir et de vivre heureux, comme le démontre l’animal, mais il est encore impossible de vivre sans oubli. Ou plus simplement encore, il y a un degré d’insomnie, de rumination, de sens, historique qui nuit au vivant et qui finit par le détruire, qu’il s’agisse d’un homme, d’un peuple ou d’une civilisation.

4. Arnaud d’Arembeau : « L’oubli fait partie du bon fonctionnement de la mémoire »
L’Express, 25/01/2011


→ Étape 2 : le réinvestissement des notes (environ 1h30)

  • Essayez d’abord de répondre très brièvement aux questions suivantes en vous obligeant à réinvestir vos notes pour chacune de vos réponses, qui seront structurées autour d’un argument, illustré par un exemple précis :
  1. Relevez dans le poème d’Apollinaire quelques éléments qui montrent que le poète ne peut rien contre le souvenir.
  2. Augustin (doc. 2-A) évoque les « vastes palais de la mémoire » pour montrer que le souvenir se confond avec la recherche du bonheur et de la sagesse. Dans quelle mesure peut-on affirmer que se souvenir  est ainsi une quête de soi ?
  3. Allez sur le site de la photographe Yveline Loiseur : elle évoque à ce titre un voyage qu’elle a effectué à Dresde (Allemagne), ville entièrement détruite par les bombardements de février 1945. De quelle manière la sculpture photographiée (tête d’homme couchée) invite-t-elle à une prise de conscience mémorielle, à la fois collective et personnelle ?
  4. Augustin (doc. 2-B) se livre à une subtile analyse au terme de laquelle il affirme que « la mémoire retient l’oubli ». Rapprochez cette thèse des analyses d’Arnaud d’Arembeau (doc. 4)
  5. En exploitant Internet, faites d’abord une recherche sur le droit à l’oubli afin d’en définir les principes et l’application : vous pourrez par exemple consulter cette page de L’Express. Lisez ensuite attentivement le texte de Thomas Frenczi « Devoir de mémoire, droit à l’oubli ? » (depuis la page 13 jusqu’à la partie consultable de la page 15). En quoi est-il intéressant de rapprocher le projet « Total recall » de Gordon Bell de l’ouvrage de Borges Funes el memorioso mentionné par Thomas Ferenczi ?
  6. Dans son essai Aventures au coeur de la mémoire, Joshua Foer revient sur le projet de Gordon Bell, « Total recall ». Lisez un extrait de cet ouvrage (par exemple, depuis : « Je suis convaincu de cela depuis que j’ai fait la connaissance de Gordon Bell») jusqu’au bas de la page suivante : ‹ en une sorte de raisonnement par l’absurde de la transformation qui s’opère lentement depuis des millénaires »? Quels avantages et quels inconvénients présente cette quête de la mémoire totale ?
  7. Nietzsche (doc. 3) fait de l’oubli la condition du bonheur. Selon lui, le refuge dans le passé comme la fuite dans le futur sont autant de vaines échappatoires. Au contraire, « l’oubli, qui efface les traces du passé et estompe le futur, débarrasse l’action de ce qui pourrait l’orienter faussement et du coup la rend plus efficace. L’oubli a donc un rôle double dans le bonheur : il nous rattache au présent et il permet l’accomplissement de notre puissance » |source|. Étayez la thèse de Nietzsche en exploitant cette citation de l’écrivain français Jules Renard : « Le vrai bonheur serait de se souvenir du présent ».
  • Questions de synthèse :
    En réinvestissant les textes du corpus ainsi que le support de cours, étayez ces propos du support de cours : « le souvenir n’a de sens que dans la perspective de ce qui va devenir : se souvenir, c’est advenir ».
  • Enfin, essayez de construire un plan d’écriture personnelle en 15 minutes à partir du sujet suivant : le philosophe Paul Ricœur a proposé que le devoir de mémoire soit une « politique de la juste mémoire ». Est-il selon vous pareillement souhaitable d’envisager un « juste oubli » ?

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Bon courage à toutes et à tous pour l’examen !

Voir aussi des supports de cours et entraînements sur le thème Je me souviens : 

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Culture Générale et Expression BTS L’extraordinaire : entraînement à la synthèse. Sujet inédit : corrigé

Entraînement BTS. Synthèse (sujet inédit)
Thème au programme : l’extraordinaire

Des merveilles ordinaires
Saisir l’extraordinaire dans le banal
[Bertrand Vergely, Charles Trenet, Marie Rouanet, Johannes Vermeer]

Corrigé de la synthèse de documents

Rappel du sujet : vous rédigerez une synthèse concise, ordonnée et objective des documents suivants :

  1. Bertrand Vergely, Retour à l’émerveillement, éd. Albin Michel, Collection « Essais clés », 2010.
  2. Charles Trénet, « Le jardin extraordinaire », Pathé Marconi, 1957.
  3. Marie Rouanet, Balade des jours ordinaires, éd. Payot, coll. « Voyageurs Payot », 1999.
  4. Johannes Vermeer, « La laitière », huile sur toile, vers 1658. Tableau exposé au Rijksmuseum d’Amsterdam (Pays-Bas).

♦ Pour consulter les documents du corpus, cliquez ici.

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[Introduction]

Le banal est-il digne d’intérêt ? Derrière ce paradoxe se cache l’une des exigences les plus fondamentales de nombreux écrivains, artistes, philosophes, qui au détriment du sublime ont choisi d’introduire la banalité de la vie quotidienne dans l’esthétique afin de montrer que l’être-au-monde¹ de l’existence humaine est la condition nécessaire de l’émerveillement. Le présent corpus est caractéristique de cette démarche : il comporte quatre documents d’époques et de genres variés.

La célèbre chanson de Charles Trenet, « Le jardin extraordinaire » (1957) est comme une invitation plaisante et chargée de bon sens populaire à réenchanter le quotidien. Plus fondamentalement, l’essai de Bertrand Vergely, Retour à l’émerveillement publié en 1999, dont le texte présenté constitue l’introduction, vise à célébrer le transcendant dans l’immanent². Ce bonheur d’être au monde est aussi partagé par Marie Rouanet qui dans Balades des jours ordinaires (1999), fait de la simplicité le ferment de son imaginaire d’écrivaine. Enfin la toile la plus connue de Vermeer, « La laitière » peinte vers 1658 et exposée au Rijksmuseum d’Amsterdam, nous rappelle combien les scènes les plus humbles de la vie quotidienne sont porteuses d’infinies richesses, pour peu que l’on sache s’émerveiller de la splendeur du prosaïque³.

Pour les auteurs de ce corpus, faire l’éloge de la simplicité, n’est-ce donc pas rendre à l’homme son aptitude à s’émerveiller ? Si l’imaginaire du merveilleux passe tout d’abord par une esthétique du quotidien, nous verrons qu’il nous invite à dépasser les apparences grâce à l’imagination créatrice. Enfin, nous montrerons que ce corpus invite à considérer le banal comme la clé d’un déchiffrement profondément spirituel du monde, dont il constitue la révélation extraordinaire.

[I Le merveilleux et son inscription dans le réel]

Contrairement à ce que pourrait penser le sens commun, ce qui vaut la peine d’être représenté ou raconté, ne doit pas forcément sortir de l’ordinaire. Avant d’être « extraordinaire », le jardin de Trenet a tout d’un simple square parisien avec ses moineaux, ses canards, son gazon ou ses statues auxquels on ne prête plus guère attention. Qui songerait également à s’émouvoir du geste banal d’une laitière versant du lait dans une écuelle ? Dans leur aspect le plus prosaïque³ et contingent, les objets du tableau de Vermeer font songer à l’attendrissement nostalgique de Marie Rouanet devant de simples breloques et autres bibelots de pacotille rapportés de voyages : « un canif branlant totalement inutilisable », « une coquille Saint-Jacques ornée d’une barque à voile ». Bertrand Vergely note à cet égard combien, dans sa simplicité même et sa contingence vécue, « le monde est beau ».

Encore faut-il savoir percevoir et comprendre cette beauté méconnue de l’univers. Pour le philosophe, si la joie et l’émerveillement sont les privilèges de l’homme, il lui appartient de traverser les apparences afin de s’ouvrir au « Mystère du monde, parfois si muet, parfois si parlant ». Comme le dit aussi Marie Rouanet, « tout est mystère à déchiffrer » : dans sa dissonance et sa contingence mêmes, le réel le plus anodin aurait ainsi « les couleurs des pays les plus lointains », des parfums d’exotisme et d’aventure si nous savons retrouver cette contemplation fascinée du monde qui est le propre de l’enfance. Dès lors, comme dans la chanson de Trenet, les canards « parlent anglais », les statues « s’en vont danser sur le gazon »…  Celui qu’on appelait le « fou chantant » de même que le maître hollandais ne nous rappellent-ils pas ici l’importance majeure de l’art, dans sa capacité à retirer au réel son caractère d’insignifiance ?

[II Redécouvrir l’extraordinaire qui se cache au cœur des présences ordinaires du quotidien]

Si l’extraordinaire se nourrit donc à ce point du réel dans son aspect le plus prosaïque³, c’est bien pour le métamorphoser et le transfigurer selon les lois de l’imagination créatrice. C’est elle qui permet cette traversée merveilleuse du monde au-delà des apparences. Bernard Vergely à partir d’un exemple frappant, rappelle qu’« une montagne l’hiver a beau être un tas de cailloux avec de la neige […], ce n’est pas un tas de cailloux […], c’est de la beauté ». De même, le jardin de Trenet semble capable de transfigurer la « grande ville perverse » qui au lieu d’être maussade et hostile, devient au contraire le cadre enchanteur d’un conte enfantin dont l’imaginaire poétique ouvre à toutes les fantaisies. Plus intime et feutrée, l’évocation de ses rêveries imagées d’enfant réinventant le monde, peut se lire chez Marie Rouanet comme la quête d’une remarquable exigence de détachement et de recommencement.

Dès lors, il faut oser s’émerveiller afin de percevoir le monde non plus du côté d’un désenchantement cynique et triste, mais comme espace d’éveil et de réenchantement : Charles Trenet le répète plaisamment à la fin de sa chanson, « Il suffit pour ça d’un peu d’imagination ». De même Vermeer semble s’émerveiller de l’instant suspendu où le lait est versé : l’immobilité du geste que seul le peintre peut créer, paraît figer cette scène domestique et somme toute assez banale, dans l’éternité. C’est bien l’art qui permet ainsi d’accéder à une réalité éblouissante qui idéalise le réel ordinaire dans sa forme parfaite : celle d’une beauté qui serait construite par les efforts de l’imagination et de la méditation. Marie Rouanet et surtout Bernard Vergely montrent combien le spirituel peut naître des scènes les plus sujettes aux contingences pour peu que l’on s’ouvre à toutes les dimensions de l’être et de l’expérience humaine.

[III l’extraordinaire comme déchiffrement du monde et quête spirituelle]

Cette expérience transformatrice est essentielle dans la mesure où elle débouche sur une quête existentielle et spirituelle. En premier lieu, l’extraordinaire concourt à une nouvelle perception des choses amenant à une prise de conscience du monde dans toute sa plénitude. Ce miracle du quotidien fait toute l’essence de l’essai de Bernard Vergely qui nous invite à nous ouvrir aux interrogations que nous rencontrons chaque jour, en sorte que nous puissions réenchanter le banal par une quête presque ineffable du vécu. Quête dont Marie Rouanet rappelle à la fin de son texte que loin d’être la marque d’une transcendance, elle est d’abord un miracle immanent² : « Je ne suis aventureuse que dans les voyages des jours ordinaires ». Tel pourrait être le credo du peintre Vermeer qui à l’opposé des dogmes scolastiques, inscrit la quotidienneté dans un parcours allégorique révélant progressivement l’homme à lui-même.

De fait, s’émerveiller du quotidien permet une véritable expérience existentielle et identitaire. Elle fait naître dans la chanson de Trenet l’espoir quelque peu désabusé d’une impossible idylle. Mais la force du merveilleux ne réside-t-elle pas précisément dans le pouvoir évocateur de l’art poétique, apte à restituer d’un ordinaire jardin, le jardin de l’âme ? La réflexion de Marie Rouanet et de Bernard Vergely révèle ainsi une véritable dialectique de l’apparence et de l’essence, du visible et de l’invisible : tout est signe et déchiffrement. La toile de Vermeer est à ce titre exemplaire : si le banal vaut la peine d’être contemplé, c’est qu’il assume une véritable fonction de connaissance, qui est une invitation à dépasser la vanité des apparences pour accéder au monde intérieur spirituel, apte à transfigurer le réel : ce parti-pris ontologique pour le monde immanent² fait ainsi toute la valeur du merveilleux.

[Conclusion]

Pour les auteurs de ce corpus, l’émerveillement nous attend donc partout, dans la contemplation des objets les plus humbles, des situations et des moments les plus anodins : parce qu’il est le lieu où se joue le mystère même de l’être, l’extraordinaire est aussi comme une épiphanie de la vie, c’est-à-dire une prise de conscience qui se donne pour objet d’interroger le réel et le vécu, afin d’y trouver un sens caché et symbolique. C’est cette mise en relation du temporel et du spirituel, de l’immanent² et du transcendant qui est au cœur de l’extraordinaire. 

© avril 2017, Bruno Rigolt 
Under Creative Commons License: Attribution Non-Commercial No Derivatives

NOTES

  1. Être-au-monde. Ce concept philosophique signifie plus simplement ici : qui fait partie intégrante du monde et de sa quotidienneté. Ainsi, ce qui nous fonde comme être-au-monde est notre capacité à nous objectiver dans et par le monde.
  2. Immanent. Qui est accessible, qui est situé dans les limites de l’expérience sensible. Ici, le terme signifie : proche de la réalité, en interaction avec la réalité banale, ordinaire. S’oppose à transcendant : qui dépasse, qui va au-delà du monde et de ses limites, qui est d’un ordre ou d’une nature absolument supérieurs. On dira par exemple que la métaphysique est transcendante.
  3. Prosaïque. À l’origine, qui relève de la prose, qui est propre à la prose (par opposition aux vers). Couramment : banal, terre à terre, contingent.
  4. Contingence. Qualité de ce qui est contingentqui relève du monde ordinaire, qui est banal, accessoire.
  5. Ontologique. Relatif à l’être, à l’existentiel. Dans le texte, « ce parti-pris ontologique pour le monde immanent » signifie : ce mode de pensée qui valorise notre rapport au monde quotidien, banal.

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© Bruno Rigolt, avril 2017_

BTS 2017-2018 L’extraordinaire Cours en ligne : Section 3C/ La guerre, entre déshumanisation et sublimation de l'humanisme

Cours précédents déjà mis en ligne :

Niveau de difficulté de ce cours :  facile à moyen  ★★


3-B/ Guerre et Extraordinaire :
La guerre entre déshumanisation et sublimation de l’humanisme


Henri Rousseau, dit le Douanier (1844-1910), « La Guerre » (huile sur toile), vers 1894
Paris, musée d’Orsay © RMN-Grand Palais (Musée d’Orsay) / Patrice Schmidt

« La guerre représente bien le paroxysme de l’existence des sociétés modernes. Elle constitue le phénomène total qui les soulève et les transforme entièrement, tranchant par un terrible contraste sur l’écoulement calme du temps de paix. C’est la phase de l’extrême tension de la vie collective, celle du grand rassemblement des multitudes et de leur effort. Chaque individu est ravi à sa profession, à son foyer, à ses habitudes, à son loisir enfin. La guerre détruit brutalement le cercle de liberté que chacun ménage autour de soi pour son plaisir et qu’il respecte chez son voisin. Elle interrompt le bonheur et les querelles des amants, l’intrigue de l’ambitieux et l’œuvre poursuivie dans le silence par l’artiste, l’érudit ou l’inventeur. Elle ruine indistinctement l’inquiétude et la placidité, rien ne subsiste qui soit privé, ni création ni jouissance ni angoisse même. Nul ne peut rester à l’écart et s’occuper à une autre tâche, car il n’est personne qui ne puisse être employé à celle-ci de quelque façon. Elle a besoin de toutes les énergies. »

Roger Caillois, L’Homme et le sacréI. Guerre et fête »),  1950

« Je hais toutes ces petites bassesses qui ne montrent qu’une âme abjecte, mais je ne hais pas les grands crimes : premièrement parce qu’on fait de beaux tableaux et de belles tragédies ; et puis, c’est que les grandes et sublimes actions et les grands crimes portent le même caractère d’énergie. »

Denis Diderot, Salon de 1765 (« Greuze »)

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Voir aussi : 
Cours 2D :  Le vertige de la fête ou l’abolition du temps ordinaire
 Sur Magister : Entraînement sur les rapports entre guerre et fête (synthèse + écriture personnelle)

« La

guerre est une simple continuation de la politique par d’autres moyens. » Cette célèbre affirmation de Clausewitz* a de quoi surprendre de prime abord. De fait, en inscrivant le concept de guerre dans le champ institutionnel, Clausewitz fait de la guerre un instrument politique comme un autre, « un acte politique » en continuité d’un modèle civilisationnel : « l’intention politique est la fin, tandis que la guerre est le moyen, et l’on ne peut concevoir le moyen indépendamment de la fin »**

* Carl von Clausewitz (1780-1831) est un officier et théoricien militaire prussien. Il est l’auteur d’un traité de stratégie militaire majeur, De la guerre, publié à titre posthume de 1832 à 1834.
** Carl von Clausewitz, De la guerre (1832-1834). Traduit de l’allemand par Denise Naville. Préface de Camille Rougeron. Introduction par Pierre Naville, Paris Les Éditions de Minuit 1955, page 67.

Selon Clausewitz en effet, la guerre, parce qu’elle fait partie du champ de « l’existence sociale », ne peut être qu’un moyen au service de l’efficacité politique : dans le cas contraire (la force militaire livrée à elle-même), elle perd sa légitimité pour n’être qu’un déchaînement de violence absurde et sans fondement. Comme il l’affirme, « La guerre n’appartient pas au domaine des arts et des sciences, mais à celui de l’existence sociale […] et elle ressemble […] à la politique, qui peut être considérée à son tour, du moins en partie, comme une sorte de commerce sur une grande échelle » (Clausewitz, op. cit. page 245).

Cette subordination du militaire au politique n’est toutefois pas évidente dans les faits. Si la « guerre idéale » qu’évoque Clausewitz fait de la violence l’envers d’une ambition politique qui cherche à se consolider dans la paix, ne masque-t-elle pas la réalité sui generis* de la guerre comme phénomène de violence extrême ? À partir du moment où l’on emploie le mot « guerre », peut-on parler encore de « continuation » ? Comme il a été très justement dit, « Si l’extraordinaire est essentiellement une rupture dans l’ordre des choses, quelle rupture plus décisive que la guerre ? »|Source : Magister|
* la réalité sui generis de la guerre : la réalité spécifique de la guerre, ce qui la caractérise exclusivement.

Par son caractère dramatique, interruptif et le plus souvent hyperbolique, la guerre constitue tout d’abord une rupture dans la temporalité historique. Perte de contrôle pour les uns, en raison de leur impréparation, changement soudain dans l’ordre des choses, elle engendre tant au niveau de la vie personnelle qu’au niveau de la vie collective un état socio-émotionnel marqué par des phénomènes psychologiques de déviance : trouble social, dégénérescence des mœurs civiles, rumeurs, perversion morale…

Plus qu’un écart à une situation de référence qui serait la paix, la guerre est fondamentalement une remise en cause brutale de cet univers de référence. Par l’extraordinaire déchaînement de violence qu’elle entraîne, elle constitue donc une rupture avec le quotidien : rupture des liens diplomatiques, interruption du cours normal des activités, éclatement de l’équilibre socioculturel, oubli des règles ordinaires et instauration de nouvelles normes, cassure dans le quotidien familier et familial avec la mobilisation. 

« Les années de guerre constituent une rupture spectaculaire »


« Les guerres ont toujours été perçues comme des moments de grande accélération de l’histoire, un renouvellement des modes et des couleurs, un bouleversement des cartes où tout semble redémarrer à zéro en renvoyant au musée références et agencements « d’avant-guerre ». Comme la brisure d’un plissement géologique les années de guerre constituent une rupture spectaculaire : pour ceux qui les vivent tout d’abord, dans la perception vieillie qu’elles donnent des hommes et des idées […]. »

Daniel Colson
Anarcho-syndicalisme et communisme
Saint-Étienne, 1920-1925. CEF-ACL, Publications de l’Université de Saint-Etienne, 1986, page 51.

Les populations, qui se trouvent ainsi placées en situation d’incertitude, perdent soudainement leurs repères, leurs codes, leurs modèles idéologiques. L’exemple de la première guerre mondiale est à cet égard très caractéristique : on ne saurait sous-estimer le rôle de l’émotionnel et l’exacerbation des sentiments nationalistes dans ce déchaînement soudain de violence. Comme événement aussi important qu’imprévisible, la crise de l’été 1914 relève en effet de l’extraordinaire. En une semaine, l’Europe bascule dans l’urgence et la guerre :

« L’été 1914 s’annonçait, en effet, comme un été ordinaire, semblable à ceux qui l’avaient précédé. La vie continuait, avec ses travaux et ses jours. Les paysans faisaient la moisson après les foins sans se douter qu’une guerre menaçait.
Dans de nombreux villages français, quand le tocsin sonna la mobilisation, les hommes accoururent avec des seaux pensant qu’ils étaient appelés pour éteindre un incendie. Les usines tournaient comme d’habitude, sans programmes d’armement particuliers. Dans les classes supérieures de la société, qui bénéficiaient de vacances, les uns avaient pris leurs quartiers d’été à la campagne, d’autres faisaient leur cure dans une station thermale, éventuellement à l’étranger. René Cassin revient ainsi en hâte à Paris le 30 juillet, de Suisse, où sa compagne faisait une cure.
D’autres encore étaient à la plage, sur la Côte d’Azur, en Bretagne ou ailleurs […]
Les journaux avaient bien suivi les péripéties de la crise et leurs manchettes s’étaient faites plus menaçantes au fur et à mesure que les jours passaient. Mais on n’y prêtait guère attention. »

Source : Antoine Prost, « Un été comme les autres ? ».
http://expositions.bnf.fr/guerre14/arret/01_0.htm

BnF
La guerre de 14-18

Exposition BnF « La guerre 14-18 »


Un extraordinaire irrationnel 

Guerre et anéantissement


« Les premières guerres « totales » modernes furent […] les guerres révolutionnaires et les guerres napoléoniennes, qui en accentuèrent le caractère de masse. Même si l’expression de guerre « totale » ne fut pas employée par les révolutionnaires eux-mêmes, ils parlèrent volontiers de « guerre à oitrance » (Carnot), de « guerre de masse », de « tomber en masse » sur l’ennemi, d’ « anéantir, exterminer, détruire définitivement l’ennemi » (Robespierre). »

Mondher Kilani
Guerre et sacrifice. La violence extrême
PUF, Paris 2008, page 72.

Parce qu’elle procède en fait de l’irrationnel, la guerre constitue en outre une fissure dans l’ordre social par où s’engouffre l’imaginaire. Nous pourrions évoquer ici le grand philosophe russe Nicolas Berdiaev (1874-1948) : « […] plus son but est irrationnel, plus la guerre suscite une émotion et une soumission sacrées […]. La guerre est une expression du caractère irrationnel de la vie, elle proclame l’impossibilité de la rationaliser jusqu’au bout »*. Le Voyage au bout de la nuit (1932) de Louis-Ferdinand Céline (1894-1961) est très représentatif de cette fissure à la fois existentielle, identitaire et morale. Dans le passage ci-dessous, qui se situe au début du roman, le personnage principal, Bardamu, engagé volontaire sur un coup de tête, se retrouve confronté aux terribles réalités des combats qui se déchaînent dans l’est de la France, durant la Première Guerre mondiale :

« On est puceau de l’Horreur comme on l’est de la volupté. Comment aurais-je pu me douter moi de cette horreur en quittant la place Clichy ? Qui aurait pu prévoir, avant d’entrer vraiment dans la guerre, tout ce que contenait la sale âme héroïque et fainéante des hommes ? A présent, j’étais pris dans cette fuite en masse, vers le meurtre en commun, vers le feu… Ça venait des profondeurs et c’était arrivé. »

* Nicolas Berdiaev, De l’inégalité, Berlin 1923. Traduit du russe par Anne et Constantin Andronikof, éd. L’Âge d’Homme, Lausanne 2008, page 191.

Par sa violence la plus extrême, la plus barbare, ce que la guerre révèle, c’est l’inhumanité de l’homme. En banalisant la destruction de masse, elle modifie le rapport des hommes à la mort. Qui n’a pas en mémoire le célèbre chapitre trois de Candide :

Les canons renversèrent d’abord à peu près six mille hommes de chaque côté ; ensuite la mousqueterie ôta du meilleur des mondes environ neuf à dix mille coquins qui en infectaient la surface. La baïonnette fut aussi la raison suffisante de la mort de quelques milliers d’hommes. Le tout pouvait bien se monter à une trentaine de mille âmes.

On a l’impression que pour l’élève de Pangloss, la guerre n’a rien de choquant. Pire ! Elle se résume à une simple logique du chiffre, un désinvolte et froid décompte de victimes transformées en choses : déshumaniser pour mieux exterminer ! Le spectre du Léviathan (« l’homme est un loup pour l’homme »)* n’est ici pas loin et l’on ne peut que citer de nouveau Clausewitz qui avait parfaitement saisi l’essence irrationnelle, impulsive des guerres de masse : « La guerre est une violence en action, et son usage n’est limité par rien ; chacun des adversaires impose à l’autre sa loi, d’où découle une interaction qui ne peut manquer, conformément à l’essence du sujet, de mener aux extrêmes ».

* Cf. Ernst Jünger (Le Combat comme expérience intérieure, 1922) : « la guerre n’est pas instituée par l’homme, pas plus que l’instinct sexuel, elle est loi de nature, c’est pourquoi nous ne pourrons jamais nous soustraire à son empire ».

La guerre et la fête, moments d’excès et de démesure

« La guerre et le sacré »
Roger Caillois

Bellone ou la pente de la guerre (1963)


La guerre possède à un degré éminent le caractère essentiel du sacré : elle paraît interdire qu’on la considère avec objectivité. Elle paralyse l’esprit d’examen. Elle est redoutable et impressionnante. On la maudit, on l’exalte. […]

Le sacré est d’abord source de fascination et de terreur. La guerre n’est sentie comme sacrée qu’au moment où elle se présente comme fascinante et terrible. Tant qu’elle se réduit à l’art militaire, tant qu’elle ne concerne qu’un petit nombre de soldats de métier, que des stratèges attentifs aux traditions font manœuvrer sans trop de pertes conformément à de savants calculs, elle n’est jamais qu’une manière de tournoi aux armes démouchetées. Elle apparaît, quoique sanglante, comme une activité réglée, apparentée au jeu ou au sport. De fait, durant de longs siècles, il en fut bien ainsi et la guerre ne provoqua dans ces conditions aucun sentiment d’ordre religieux. Pour qu’elle déclenche les réflexes du sacré, il faut qu’elle constitue un risque total pour une population tout entière. Il faut que chacun soit acteur ou victime d’une tragédie généralisée, où une nation engage l’ensemble de ses ressources pour une épreuve décisive.

Roger Caillois
Bellone ou la pente de la guerre (1963)
Flammarion « Champs Essais », Paris 2012, pages 151, 153.

D

ans L’Homme et le sacré, Roger Caillois a consacré une célèbre analyse au rapport entre la guerre et la fête* : selon lui, la guerre remplirait dans les sociétés modernes la même fonction que tenait la fête dans les sociétés primitives. De même que la fête (voir notre cours), en évoquant la dépense orgiastique et le jeu, le mélange instinctuel et la volupté, ressortit au sacré de transgression, de même la guerre ne cesse d’horrifier et de fasciner à la fois. Pour Caillois, la clé de cette analogie est le rapport de l’homme au sacré. 

* Cf. ces propos de Roger Caillois : « Le moment paroxystique des sociétés primitives n’est pas la guerre, c’est la fête. La fête constitue le lien social par excellence et le point culminant de l’existence collective : son sommet de cohésion, de mouvement et de dépense. La fête rassemble les individus, les brasse, porte leurs émotions à une sorte d’incandescence frénétique, inverse leurs règles de vie, épuise d’un coup leur vigueur et leurs richesses ». 
Roger Caillois, Bellone ou la pente de la guerre (1963), Flammarion « Champs Essais », Paris 2012, page 18.

Comme la fête, la guerre est donc par essence extra-ordinaire : elle s’oppose à la régularité, à l’ordinaire et au continu pour privilégier le changement, l’imprévu et l’instable. Indissociable du sacré grâce à la thématique transgressive, elle ouvre en outre à la dimension transcendante de l’âme humaine. Nous pourrions faire ici référence à l’ouvrage de Proudhon, La Guerre et la paix (1861). La première partie du livre (« Phénoménologie de la guerre ») permet à Proudhon de comparer la guerre à un fait divin : « J’appelle divin tout ce qui dans la nature procède immédiatement de la puissance créatrice, de l’homme dans la spontanéité de l’esprit ou de la conscience ».  « L’auteur voit en la guerre la source de la justice dans la société et reviennent souvent dans le texte les trois termes, parfois interchangeables dans le tour de la forme de l’argumentation : Dieu, la Force, Guerre. La guerre, par les idées de souveraineté, d’autorité, de gouvernement, de prince, de hiérarchie de classes… introduit la notion du droit. Sans la guerre, point d’Idéal. La guerre sublime dans un idéal les trois passions de l’homme que sont l’ambition, l’instinct de domination et la cupidité » |Source|. 

Clausewitz lui-même avait pressenti cette fascination : « L’idée que l’on se fait d’habitude du danger avant de l’avoir connu est plutôt attirante que repoussante. Dans l’ivresse de l’enthousiasme, fondre sur l’ennemi au pas de charge − qui compte les boulets et les hommes qui tombent sous les balles- en fermant les yeux quelques instants pour se jeter au-devant de la mort glacée, sans savoir si soi-même ou d’autres lui échapperont − et tout cela si près de l’or de la victoire, si près de ce fruit délectable dont l’ambition a soif − est-ce donc si difficile ? » (Carl von Clausewitz, De la guerre, ch. 4)

Si la guerre fascine tant, c’est qu’elle constitue ainsi une transgression de l’ordre tout en ayant besoin de l’ordre pour exister : la proximité du danger exalte les sentiments, exacerbe les tensions et les démonstrations de force n’en sont que plus passionnées. De même, en empruntant la terminologie d’Otto Rank, Roger Caillois montre que l’individu se sent irrémédiablement fasciné par la « montée à l’extrême » pour reprendre une expression de Clausewitz, qui avait parfaitement perçu la transformation majeure qui était en train de s’accomplir avec les guerres de la Révolution et de l’Empire :

Roger Caillois, Bellone ou la pente de la guerre, op. cit. pages 159-160. |Google-livre|

Parce qu’elle relève de l’irrationnel et du mystique, la guerre attire et repousse en même temps ; elle met en œuvre des situations rituelles pour pacifier la violence et paradoxalement elle suscite des fantasmes et des phobies qui ressortissent à une sorte d’excentricité primitive : par ses formes extrêmes, voire aberrantes, qui échappent aux lois sociales, s’y soustrayant, les contredisant même, la guerre permet tout à coup d’accomplir des exploits qui relèvent de l’interdit, à commencer par l’interdit suprême : l’acte de tuer.

Comme le note très justement Sophie de Mijolla-Mellor*, « Il y a donc une séduction de la barbarie dans son double aspect : l’attrait de l’extrême transgression et le retour du pulsionnel. […] En effet, la jouissance sans frein et sans fin confine à la mort, alors que la destructivité prend le masque de la vie. C’est ce recouvrement de l’un par l’autre qui crée le sentiment d’inquiétante étrangeté. Derrière le cri Viva la muerte, il y a le paradoxe d’une vie qui serait sous-tendue par la mort et d’une mort qui prétendrait être la vie par excellence ».

* Sophie de Mijolla-Mellor, La Mort donnée. Essai de psychanalyse sur le meurtre et la guerre, PUF Paris 2015, Google-livre. C’est nous qui soulignons.

Lawrence d’Arabie de David Lean (1962) : la fascination de la guerre dans une superproduction magistrale.
[- Lawrence, pas ça. Contourne-les. Damas, Damas !  / – Pas de prisonniers !  / – Lawrence… /
– C’était le village de Talaal. / – Talaal ! Talaal ! / – Pas de prisonniers ! Pas de prisonniers !]

On retrouve cette fascination de la guerre dans certaines formes d’art. Évoquons par exemple le Futurisme italien, mouvement artistique et poétique d’avant-garde du début du XXe siècle. Le 20 février 1909, le poète italien Filippo Tommaso Marinetti (1876-1944), chef de file du mouvement, anarchiste réfractaire à toute forme de morale et fervent nationaliste, rédige le fameux Manifeste du futurisme, texte provocateur qui fit scandale : il y faisait entre autres l’apologie de la violence, de la guerre et entendait faire table rase du passé : « En attendant notre grande guerre si souvent invoquée, nous autres futuristes alternons notre violente action antineutraliste dans les places et les Universités avec notre action artistique sur la sensibilité italienne, que nous voulons préparer à l’heure fatale du plus grand Danger. L’Italie se devra d’être intrépide, aussi acharnée que possible, élastique et rapide comme un escrimeur, indifférente aux coups comme un boxeur, impassible à l’annonce d’une victoire qui aurait coûté cinquante mille morts comme à l’annonce d’une défaite ».

Marinetti, « Le soir, couchée sur son lit, elle relit la lettre de son artilleur »
Les Mots en Liberté futuriste, 1919

Ainsi que le remarque Giovanni Lista* : « Pour Marinetti, si la guerre est pour une part une loi profonde de la vie, elle est aussi, dans sa manifestation concrète, une fête, au sens ethnologique du terme, tel qu’il a été mis en lumière par Roger Caillois, exubérance vitale, joyeux gaspillage d’énergies, hygiène non pas au sens préventif, mais bien au sens actif et libérateur. On assiste, dans la vision futuriste de la guerre, à une importante « esthétisation » du phénomène belliqueux. Plus encore, on dirait que dans l’idéologie futuriste, la guerre prend une couleur érotico-esthétique. De nombreux passages le prouvent, qui se résument de manière symbolique dans la danseuse qui, comme on peut le lire dans le Manifeste de la danse futuriste, « à quatre pattes, imitera la forme de la mitrailleuse, noire-argent sous son ruban-ceinture de cartouches. Les bras tendus en avant, elle agitera fébrilement l’orchidée blanche et rouge comme un canon durant le tir ». 

* Giovanni Lista, Marinetti et le futurisme : études, documents, iconographie, Cahier des Avants-gardes/ L’Âge d’Homme, Lausanne 1977, page 93.

Marinetti, « Danse de la mitrailleuse », La Nouvelle Revue Française, tome XVI, (Janvier – Juin 1921), page 382 |Wikisource|

En ce sens, la guerre est fascinante parce qu’elle est marquée du sceau des valeurs mais aussi de l’irrépressible besoin de les transgresser par l’omniprésence de la violence et de la mort : c’est là son cruel paradoxe. Mondher Kilani (Guerre et sacrifice, La violence extrême), faisait remarquer combien notre monde sans Dieu, monde « désenchanté » et « désacralisé », est pourtant pétri de schèmes sacrificiels : avec la guerre, tout un système de croyances se met en place, qui prend la forme « d’une lutte sans merci entre le Bien et le Mal, justifiant l’élimination d’individus « sacrifiables », tant dans les affrontements armés que dans les luttes économiques » |source, § 5|.

À la fois rite de passage à l’âge d’homme, et mort de l’homme, dangereuse et salvatrice, la guerre tisse des liens indissolubles entre l’Éros et la mort, l’attraction et la répulsion, la transformation de la violence en droit et sa légitimation par l’homme. Nous pourrions mentionner ici la réflexion majeure de Georges Bataille (1897-1962), pour qui la violence de la guerre, dans ses formes exaspérées et désespérées, est semblable à celle de l’érotisme : violence orgiastique inséparable de la violence d’une crise, violence sans borne, chaotique, violence de non-sens déchargée de sa culpabilité morale, qui débouche sur l’extraordinaire inhumanité de l’homme

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Affiche de propagande pour les Jeunesses hitlériennes (1935) : « La jeunesse sert le Führer. Tous les jeunes de dix ans dans la jeunesse hitlérienne ».

En témoigne ce magnifique texte de l’écrivain, extrait du Bleu du ciel. Rédigé en 1934-35 pendant la Guerre d’Espagne mais publié en 1957, ce magistral roman décrit les dérives d’un homme à travers une Europe en proie au fascisme et à la violence. Le passage présenté ici est la fin du livre, annonciatrice des orages de la guerre : la description des jeunesses hitlériennes donne un sens allégorique à l’écriture vécue comme engagement existentiel : à la mort succède l’appel, aux ombres de l’Histoire, le « bleu du ciel »…

« J’étais devant des enfants en ordre militaire, immobiles, sur les marches de ce théâtre : ils avaient des culottes courtes de velours noir et de petites vestes ornées d’aiguillettes, ils étaient nu-tête ; à droite des fifres, à gauche des tambours plats. Ils jouaient avec tant de violence, avec un rythme si cassant que j’étais devant eux le souffle coupé. Rien de plus sec que les tambours plats qui battaient, ou de plus acide, que les fifres. Tous ces enfants nazis (certains d’entre eux étaient blonds, avec un visage de poupée) jouant pour de rares passants, dans la nuit, devant l’immense place vide sous l’averse, paraissaient en proie, raides comme des triques, à une exultation de cataclysme : devant eux, leur chef, un gosse d’une maigreur de dégénéré, avec le visage hargneux d’un poisson (de temps à autre, il se retournait pour aboyer des commandements, il râlait), marquait la mesure avec une longue canne de tambour-major.[…]. Ce spectacle était obscène. Il était terrifiant : si je n’avais pas disposé d’un rare sang-froid, comment serais-je resté debout regardant ces haineuses mécaniques, aussi calme que devant un mur de pierre. Chaque éclat de la musique, dans la nuit, était une incantation, qui appelait à la guerre et au meurtre. Les battements de tambour étaient portés au paroxysme, dans l’espoir de se résoudre finalement en sanglantes rafales d’artillerie : je regardais au loin… une armée d’enfants rangée en bataille. Ils étaient cependant immobiles, mais en transe. Je les voyais, non loin de moi, envoûtés par le désir d’aller à la mort. Hallucinés par des champs illimités où, un jour, ils s’avanceraient, riant au soleil : ils laisseraient derrière eux les agonisants et les morts […].

Mai 1935. »

Georges Bataille, Le Bleu du ciel (fin du roman), 1957
© J.-J. Pauvert 1957, Gallimard Paris 1971.

Salvador Dalí, « Le Visage de la guerre » (El Rostro de la Guerra), huile sur toile (1940)
Rotterdam, Musée Boijmans Van Beuningen (Pays-Bas)

Ce vacillement existentiel et moral suscité par la guerre, nul mieux que Dalí l’a montré : toile presque démoniaque, « Le Visage de la guerre » (1940) suscite l’effroi et le vertige. « Traité en gros plan, le visage s’étale sur un lointain désert que baigne la lumière chaude du couchant. Trois têtes de mort surgissent des trois cavités formées par les yeux et la bouche. De chacune de ces trois têtes sortent trois autres têtes de mort : au total, douze crânes. On constate dans cette mise en abyme hallucinante une progression : les têtes apparaissent de plus en plus détériorées. Fissurées, édentées, elles se muent, sous l’effet cumulatif et discriminatoire de la répétition en réelles figures vivantes : grimaces, gémissements, ricanements, regards révulsés viennent animer ces carcasses humaines. La tête de l’homme aux sourcils froncés par l’épouvante est entourée de serpents, impatients de transformer leurs sifflements en morsures. Leurs gueules largement ouvertes rappellent curieusement les douze cavités d’où jaillissent les douze têtes de mort. Dali exprime, dans cette toile, le cri de l’homme devant la guerre : cri bloqué au fond de la gorge, semblable au cri muet du cauchemar. Yeux agrandis, bouche béante, l’homme impuissant à crier vomit… des têtes de mort. »*

* Murielle Gagnebin, L’Inquiétante étrangeté en art, PUF Paris 2009. |Google livres|


L’horreur de la Seconde guerre mondiale : un bilan effrayant…


« […] aux morts directes, civiles et militaires, il faut ajouter les pertes indirectes dues à la surmortalité et à la diminution de la natalité. Le nombre des victimes tourne autour de 50 millions. Les pertes civiles sont considérables, en raison des déportations massives ou des représailles opérées par les puissances occupantes. Elles s’expliquent aussi par l’importance des bombardements : Coventry est en 1941 une ville en ruines, Londres est très touchée, Stalingrad est détruite, Leningrad exsangue. Hambourg, Dresde, Le Havre sont presque entièrement détruites tandis qu’Hiroshima et Nagasaki sont rasées. Les guerres civiles induites par la lutte contre l’occupant aggravent encore le bilan, comme en Grèce ou en Yougoslavie. À tous ces morts, il faut ajouter les 35 millions d’invalides définitifs. Des pertes indirectes s’ajoutent en raison des pénuries de médicaments, de chauffage, et de nourriture. L’espérance de vie recule. Enfin, des millions d’hommes, de femmes et d’enfants partent de chez eux chassés par la guerre, puis par la paix ! Les Polonais, Belges, Français, Chinois ont fui devant l’avancée de l’ennemi ; les Finnois de Carélie, des Alsaciens, des Roumains de Bessarabie sont expulsés. Des populations ont été déportées comme les Tatars de Crimée, les descendants des Allemands de la Volga, les descendants des émigrants japonais aux EUA. À la fin de la guerre, commence la fuite devant l’avancée de l’Armée Rouge ; la stabilisation des frontières exige le déplacement des Sudètes et des autres populations allemandes d’Europe centrale. Bien sûr, les déportations ont concerné toutes les victimes du racisme ou du STO. »

Source : Alain Sidot et le groupe « La Durance »
28 octobre 2004
Site académique Aix-Marseille Histoire et Géographie

La guerre comme mort au monde et mort du monde

Apocalypse Now de Francis Ford Coppola (1979) : un témoignage poignant sur l’inhumanité de la guerre

La guerre apparaît comme une forme désorganisatrice, le commencement du chaos. À cet égard, le film Apocalypse now de Francis Ford Coppola (1979) « est autant une réflexion sur la guerre, l’absurdité de l’engagement américain au Vietnam que sur la condition humaine »*.
Ou plutôt sur l’inhumaine condition de l’homme : « Le film {…] s’appuie sur un grand nombre de séquences chocs en gros plans, pour évoquer le caractère excessif, absurde de la guerre du Vietnam et la débauche de moyens qu’elle a engendrée. Dans une suite d’enchaînements et de tableaux parfois confus, Coppola superpose un regard sur la folie individuelle et collective. Derrière cette horreur, le néant. »

Les Fiches Cinéma d’Universalis :
Apocalypse Now de Francis Ford Coppola
(Encyclopaedia Universalis).

 La Chevauchée des Walkyries de Richard Wagner rythme dramatiquement cette scène de légende d’Apocalypse Now de Francis Ford Coppola (1979).


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Parcours de lecture : Le Feu d’Henri Barbusse (1916)

On se réveille. On se regarde, Paradis et moi, et on se souvient. On rentre dans la vie et dans la clarté du jour comme dans un cauchemar. Devant nous renaît la plaine désastreuse de vagues mamelons s’estompent, immergés, la plaine d’acier, rouillée par places, et reluisent les lignes et les plaques de l’eau et dans l’immensité, semés çà et comme des immondices, les corps anéantis qui y respirent ou s’y décomposent.

Paradis me dit :
Voilà la guerre.
Oui, c’est ça, la guerre, répètetil d’une voix lointaine. C’est pa’ aut’chose.
Il veut dire, et je comprends avec lui :
« Plus que les charges qui ressemblent à des revues, plus que les batailles visibles déployées comme des oriflammes, plus même que les corps à corps  l’on se démène en criant, cette guerre, c’est la fatigue épouvantable, surnaturelle, et l’eau jusqu’au ventre, et la boue et l’ordure et l’infâme saleté. C’est les faces moisies et les chairs en loques et les cadavres qui ne ressemblent même plus à des cadavres, surnageant sur la terre vorace. C’est cela, cette monotonie infinie de misères, interrompue par des drames aigus, c’est cela, et non pas la baïonnette qui étincelle comme de l’argent, ni le chant de coq du clairon au soleil ! »
Henri Barbusse, Le Feu, chapitre XXIV « L’aube ».

Le Feu

d’Henri Barbusse

Henri Barbusse (Asnières 1873 – Moscou 1935), est un écrivain français, connu pour ses engagements pacifistes. À partir de décembre 1914, il part au Front. « Barbusse y vit le quotidien des « poilus », d’abord comme soldat de première classe puis comme bombardier de compagnie.  Récompensé par deux citations et la croix de guerre, il est réformé pour maladie après 22 mois passés au front.
[…] De retour à Paris, Barbusse entreprend le récit de son expérience. Sous la forme du journal d’une escouade, à partir de notes prises sur le front, l’écrivain plonge le lecteur dans la réalité quotidienne des tranchées : la boue, les poux, les corvées. Il ne cache rien de la peur, des souffrances et du désespoir des soldats.
Découpé en 24 chapitres, Le Feu, sous-titré Journal d’une escouade, paraît d’abord en feuilleton dans L’Œuvre du 3 août au 9 novembre 1916 avant d’être publié par les éditions Flammarion. L’ouvrage reçoit la même année le Prix Goncourt. Prenant le contrepied de l’épopée guerrière, Barbusse rencontre le désir de lecteurs avides de témoignages sur la vie au front ».

Bescherelle (Collectif sous la direction de Marielle Chevallier), Chronologie de l’histoire du monde contemporain de 1914 à nos jours
Hatier, Paris 2015, page 34.

Une extraordinaire

 

tempête de choses… 

Dans une odeur de soufre, de poudre noire, d’étoffes brûlées, de terre calcinée, qui rôde en nappes sur la campagne, toute la ménagerie donne, déchaînéeMeuglements, rugissements, grondements farouches et étranges, miaulements de chat qui vous déchirent férocement les oreilles et vous fouillent le ventre, ou bien le long hululement pénétrant qu’exhale la sirène d’un bateau en détresse sur la mer. Parfois même des espèces d’exclamations se croisent dans les airs, auxquelles des changements bizarres de ton communiquent comme un accent humain. La campagne, par places, se lève et retombe ; elle figure devant nous, d’un bout de l’horizon à l’autre, une extraordinaire tempête de choses.

Et les très grosses pièces, au loin, au loin, propagent des grondements très effacés et étouffés, mais dont on sent la force au déplacement de l’air qu’ils vous tapent dans l’oreille.
Voici fuser et se balancer sur la zone bombardée un lourd paquet d’ouate verte qui se délaie en tous sens. Cette touche de couleur nettement disparate dans le tableau attire l’attention, et toutes nos faces de prisonniers encagés se tournent vers le hideux éclatement.
C’est des gaz asphyxiants, probable. Préparons nos sacs à figure ! ».

Henri Barbusse, Le Feu (Journal d’une escouade),
Flammarion Paris 1916, page 230.

Au Mort-Homme, près de Verdun, le 14 ou 15 mars 1916 (Wikipedia/Hermann Rex). |Source|

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La guerre et la question du sens : l’expérience de l’extraordinaire comme questionnement existentiel


« Que la guerre est jolie » (Apollinaire)

E

xtrait du poème « L’adieu du cavalier » composé en 1915 sur le Front et publié en avril 1918 dans le recueil Calligrammes (Section : « Lueurs des tirs »), ce vers d’Apollinaire a fait couler beaucoup d’encre et suscité de nombreuses interrogations. Engagé volontaire dès 1914 et affecté en avril 1915 sur le front à Mourmelon-le-Grand dans la Marne, Guillaume Apollinaire compose plusieurs textes. L’auteur y évoque la vie souterraine qu’il mène dans les tranchées de Champagne sous les bombardements, qui constituaient alors une « Première » dramatique… 

Il paraît difficile, avec tant d’années de recul, de comprendre ce moment d’intense fascination qui saisit les combattants pendant la guerre. On pourrait rapprocher le vers d’Apollinaire de l’enthousiasme du père fondateur de la sociologie allemande, Max Weber devant la guerre « grande et merveilleuse » : ce n’est pas tant la violence bien entendu qui les fascine que la conscience absolue du sens de la vie face à la mort que la guerre implique, c’est-à-dire les valeurs de l’esprit. La proximité de la mort donne soudainement sens à l’existence, en la transformant en destin.

D’éminents philosophes allemands ont particulièrement mis en avant cette dimension extra-ordinaire de la guerre, comme métaphysique absolue de l’action face à la platitude de l’existence et aux compromis de la vie. L’expérience extrême du conflit étant perçue comme exigence de vérité, en rupture avec le cours ordinaire des choses et l’usure du quotidien. Cette représentation très agonale, et non plus politique de la guerre, est certes discutable, mais elle a le mérite d’envisager la guerre comme alternative morale et spirituelle à une vision purement naturaliste de l’existence. En témoignent ces exemples tout à fait éclairants :

La Grande Guerre, Encyclopædia Universalis |Google-livre|
Pour celui qui s’engage, c’est-à-dire qui fait montre de son aptitude à opérer et assumer des choix, si « la guerre est jolie » comme le dit Apollinaire, c’est parce qu’on y mesure le prix de la vie, c’est parce qu’elle bouleverse la pesanteur de l’ordinaire, parce qu’elle exprime le désir de s’arracher à la tyrannie du contingent, parce qu’elle est hors du commun et ce faisant qu’elle apparaît dramatiquement comme un ordinaire différent, un ordinaire nouveau à côté de l’ordinaire banal du quotidien.
En se dérobant bien souvent à l’explication, elle renvoie ainsi au pouvoir-être suprême de l’existence : pouvoir donner la mort ou ne pas la donner, être tué ou rester en vie. Dans cette perspective, aller à la guerre, c’est quelque part défier le sens commun. En renvoyant l’individu à lui-même, l’extraordinaire de la guerre oblige en effet à penser l’existence non plus en termes de déterminisme, de causalité, mais en termes de crise, de confrontation et donc de responsabilité.
Ainsi la guerre confère-t-elle soudainement à la vie humaine un sens et une valeur qu’elle n’avait pas au quotidien, parce qu’elle oblige à penser par l’individualité, c’est-à-dire à faire des choix, et qu’un choix est toujours un sacrifice : il n’est plus question de se dérober devant l’urgence extraordinaire. À l’acceptation passive du monde par l’homme ordinaire, dont la vie en quelque sorte est livrée au hasard, succède son existence extraordinaire et problématique.

En ce sens « l’oxymore scandaleux (« la guerre est jolie ») appelé à devenir le vers le plus célèbre et le plus incompris après la mort d’Apollinaire »* prend une tout autre signification. Annette Becker (op. cit.), note très à propos : « Des écrivains, des artistes, des intellectuels, exprimeront après coups dans les années vingt et trente leur ressenti face à la guerre : beauté et violence, désespoir et fascination. Ainsi, le peintre André Masson revient au vers d’Apollinaire et aux critiques qu’il a suscitées dès le temps du conflit :

Guillaume Apollinaire
« Que la guerre est jolie »


Ah Dieu ! que la guerre est jolie
Avec ses chants ses longs loisirs
Cette bague je l’ai polie
Le vent se mêle à vos soupirs

Adieu ! voici le boute-selle
Il disparut dans un tournant
Et mourut là-bas tandis qu’elle
Riait au destin surprenant

Guillaume Apollinaire
Calligrammes, Poèmes de la paix et de la guerre
Section « Lueurs des tirs »

Pour moi, la violence faisait partie de l’existence, et il fallait s’y exercer. C’est pourquoi, d’ailleurs, je suis revenu de Suisse pour être soldat et désirais être soldat par le bas, pour voir la violence – pas l’exercer, la voir – mais au fond, j’y participais et j’ai bien dû m’y mettre aussi. J’ai donné des coups et j’en ai reçus. […] 
Si la guerre avait été l’horreur continue que montre Barbusse dans Le Feu ou Remarque dans À l’Ouest rien de nouveau, c’était insoutenable. Il y avait des compensations ; d’énormes compensations. Elles ont été décrites souvent – après − par des psychologues. Il y avait des moments de bonheur véritable, même sur la ligne de feu… il y avait des choses rudement belles à voir, quelquefois, quand ce ne serait que les feux d’artifice le soir… les fusées, l’odeur du champ de bataille qui était enivrante. Oui, tout cela. « L’air est plein du terrible alcool. » oui, tout cela Apollinaire l’a vu. Il n’y avait qu’un poète pour dire cela.
Ah, mon Dieu il a fait l’apologie de la guerre.
Non, il a tout simplement fait l’apologie de la vie dans la mort. Il a fait l’apologie de la paix dans la guerre. Car la paix dans la guerre, c’est quelque chose.. le relâchement, tout d’un coup.
Ce texte tardif résume de façon particulièrement subtile un des ressorts de l’endurance des combattants, cette façon de s’extirper de la souffrance pour plonger dans quelque chose qui tient de l’irrationnel et du mystique »*.
* Annette Becker, La Grande Guerre d’Apollinaire, Tallandier, Paris 2009, 2014 |chapitre 4 : Prier, crier, recréer le front : Google-livre|

Parcours de lecture : Pierre Teilhard de Chardin (1881-1955)

« Le front m’ensorcelle »

Mobilisé comme brancardier pendant la guerre de 1914 à 1918, Pierre Teilhard de Chardin est un célèbre philosophe et paléontologue jésuite. Dans ce bouleversant et magnifique témoignage− consultable dans son intégralité sur Cairn.Info (Revues de sciences humaines et sociales en texte intégral) − l’auteur décrit la guerre comme relevant d’une extraordinaire expérience intérieure de grandeur et de dépassement de soi : comme si l’imminence de la mort possible, en confrontant l’homme aux réalités tragiques de l’existence, permettait le surgissement insolite, merveilleux, extraordinaire d’une illumination ou d’une révélation…

Je suis monté, au crépuscule, sur la colline d’où l’on découvre le secteur que nous venons de quitter, et où nous remonterons sans doute bientôt. Devant moi, au delà des prairies, voilées de brume naissante, où les coudes de l’Aisne font des taches laiteuses, la crête dénudée du Chemin-des-Dames se détache, nette comme une lame, sur le couchant doré, moucheté de Drachen. De loin en loin, une torpille fait jaillir un tourbillon de fumée silencieuse.

Pourquoi suis-je ici ce soir ?

En ligne, j’ai peur des obus, comme les autres. Je compte les jours et je guette les symptômes de relève, comme les autres. Quand on « descend », je suis aussi joyeux que personne. Et il me semble, chaque fois, que, ce coup-ci enfin, je suis rassasié, saturé, des tranchées et de la guerre. Pas plus tard que cet après-midi, je buvais encore la joie de revivre, sans arrière-pensée, au sein de la nature inoffensive. Je savourais le bonheur de m’allonger sous les arbres, et de laisser se mirer leur feuillage dans un esprit totalement détendu, en pleine sécurité.

Et me voilà revenu, comme chaque fois, instinctivement, face au front et à la bataille !…

[…] Le « moi » énigmatique et importun qui aime obstinément le front, je le reconnais : c’est le « moi » de l’aventure et de la recherche — celui qui veut toujours aller aux extrêmes limites du monde, […]  le front reste pour moi le continent, plein de mystères et de dangers, qui a surgi dans notre univers truqué et percé à jour. Je l’aperçois toujours comme la frontière du monde connu, la « terre promise » ouverte aux audacieux, la bordure du no man’s land…

Ceux qui ont souffert, à en mourir, de la soif ou du froid ne savent plus oublier les déserts ni la banquise où ils ont goûté la forte ivresse d’être seuls et les premiers.

C’est pour cela et comme cela, d’abord, que je ne peux plus me passer du front.

[…] L’exotisme géographique, spatial, n’est qu’une forme particulière et inférieure de la passion qui nous porte à nous agrandir et à nous renouveler. L’aviateur, qui prend possession des airs, le penseur, qui s’élève à des points de vue difficiles et rares, le fumeur d’opium, qui s’embarque pour son rêve, sont des exotiques à leur façon. Chacun d’eux est un conquistador qui aborde à des rives nouvelles.

[…] L’expérience inoubliable du front, à mon avis, c’est celle d’une immense liberté.

Celui qui monte en secteur laisse d’abord choir, à l’entrée du premier boyau, le fardeau des conventions sociales. A partir du moment où finit la vie civile, la différence cesse entre le jour et la nuit. Au lieu de la banale alternance des levers et des couchers, l’homme en ligne ne voit devant lui qu’une vaste tranche de durée pleine d’imprévus, où le sommeil et les repas se prennent au gré des circonstances et des occasions, sans relation bien fixe avec le clair et avec l’obscur. En ligne, on se lave quand on peut. On se couche souvent n’importe où. Tous les assujettissements et les cloisonnements de la vie coutumière s’effondrent comme des cartes. Il est curieux d’observer sur soi combien cette déroute de l’esclavage quotidien peut causer à l’esprit de satisfaction, un peu frondeuse, peut-être, mais juste et noble, si on la comprend bien.

Qu’on ne s’y trompe pas. Le bonsoir un peu ironique adressé par le poilu à la sage ordonnance de l’arrière n’est pas seulement un congé signifié à la régularité. Il symbolise et il annonce un affranchissement beaucoup plus intime, celui de l’égoïsme mauvais et de l’étroite personnalité.

Aller en ligne, personne ne me contredira, c’est monter dans la paix.

A mesure que l’arrière s’efface en un lointain plus définitif, la tunique gênante et dévorante des petites et grandes préoccupations, de santé, de famille, de succès, d’avenir… glisse toute seule de l’âme, comme un vieux vêtement. Le cœur fait peau neuve. Une réalité d’ordre plus élevé, ou plus pressante, chasse et dissipe le tourbillon des servitudes et des soucis individuels. En redescendant, on retrouvera peut-être leur bande importune. Pour le moment, ils restent au-dessous, comme un brouillard. Et je renonce à faire comprendre la sérénité de la zone où l’âme s’aperçoit alors quand, à l’abri d’un danger trop menaçant, elle a le loisir de regarder quelle lumière il fait en elle.

[…] Personne, hormis ceux qui y auront été, ne saura le souvenir chargé d’émerveillement qu’un homme peut garder de la plaine d’Ypres, en avril 1915, quand l’air des Flandres sentait le chlore et que les obus coupaient les peupliers, le long de l’Yperlé, — ou bien des côtes calcinées de Souville, en juillet 1916, quand elles fleuraient la mort.

[…] Ces heures plus qu’humaines imprègnent la vie d’un parfum tenace, définitif, d’exaltation et d’initiation, comme si on les avait passées dans l’absolu. Tous les enchantements de l’Orient, toute la chaleur spirituelle de Paris ne valent pas, dans le passé, la boue de Douaumont… »


CONCLUSION : de l’inhumanité à l’exaltation de l’humanisme


La

dernière page du magnifique roman À l’Ouest rien de nouveau (Im Westen nichts Neues) rédigé en 1929 par le romancier pacifiste allemand Erich Maria Remarque (1898-1970) s’achève de façon froide, anonyme et brutale sur l’insignifiance et sans doute la vanité de mourir sur le « champ d’honneur » : remarque_a_louest_rien_de_nouveau.1257946533.jpgc’est dans l’indifférence la plus totale que s’éteint le héros, deux jours avant l’armistice ; son existence comme celle de toute « une génération détruite par la guerre » (avertissement de l’auteur) s’achève sur la vision anonyme d’un mort sans importance « par une journée qui fut si tranquille sur tout le front que le communiqué se borna à signaler qu’à l’ouest il n’y avait rien de nouveau »…

Mais si la guerre révèle la vanité, l’inanité de la vie, elle est aussi une irremplaçable école de vie : derrière la violence démoniaque et aveugle, elle révèle tout ce que l’existence peut avoir d’extraordinaire, de merveilleux, d’ineffable. Tant il est vrai que la conscience de la mort s’impose comme un devoir de rendre la vie extraordinaire. « Tout est grâce » : la dernière parole que Georges Bernanos met sur les lèvres du curé de campagne vient de Thérèse de Lisieux alors qu’elle évoquait sa mort : « Tout est grâce ». De fait, s’il y a dans la guerre de la démesure, si elle est une frontière qui sépare, elle est aussi une frontière qui unit, en permettant des actes de courage, d’amour et d’héroïsme extraordinaires.

Comme le rappellent les IO, « […] l’extraordinaire a un véritable pouvoir de révélation. Il fait surgir des réalités hors du commun aussi bien que des sensations nouvelles ». Il apparaît ainsi que la guerre devient le lieu d’une profonde révélation : extraordinaire, le sens de l’engagement. Extraordinaire, l’expérience de la solidarité. Extraordinaires ces élans de protection et d’amitié dans les situations les plus extrêmes.

Comme si la guerre permettait de mettre à nu l’extraordinaire lien consubstantiel entre la violence et l’amour… À la guerre où les enjeux sont vitaux, si le devoir de solidarité et de loyauté obéit d’abord à une morale du devoir, il obéit aussi à une morale de l’amour. Tout est grâce et engagement en même temps ; action imprévisible et acte d’héroïsme tout à la fois ; anéantissement, vertige, effroi en même temps que vertu, force morale et courage… 

Bruno Rigolt
© avril 2017, Bruno Rigolt/Espace Pédagogique Contributif  [dernière révision du manuscrit : 24 avril 2017 ; 18:50]
 

Travaux dirigés niveau de difficulté : moyen à difficile 

 
  • Autoexercice 1
    La violence de la guerre est parfaitement rendue dans l’œuvre du romancier britannique d’origine japonaise Kazuo Ishiguro (Nagasaki, 1954 – ). Bernard Gilbert* montre à ce titre comment cet enfant de Nagasaki, a été fortement marqué par l’héritage dramatique de la bombe nucléaire : « Il y a eu la guerre, il y a eu la bombe, il y a eu la fin du monde. La vie elle-même est tranchée, net : rien ne rapproche société d’avant guerre et société d’après guerre, homme ancien et homme nouveau. Ishiguro part d’un bilan de codes cassés, de temps éclaté, de vies béantes. La résonance d’un effondrement primordial − analogue à la chute − est le grand sujet d’Ishiguro pour qui la guerre sert de révélateur − au sens chimique du terme − de nos idéologies et de nos identités.
    → Après avoir fait une recherche rapide sur les explosions nucléaires au Japon, étayez les propos en caractères gras.
    * Bernard Gilbert, « Déviance du devoir et devoir de déviance chez Kazuo Ishiguro », in : Annales du GERB, Déviance et transgression dans la littérature et les arts britanniques, tome III (Dir. : Michel Jouve, Marie-Claire Rouyer), nouvelle série n°9, Colloque de 1991, Éd. Maison des Sciences de l’Homme d’Aquitaine, 1991, page 92.
  • Autoexercice 2
    Proudhon a écrit en 1861 La Guerre et la paix. Les titres des chapitres de la première partie intitulée « Phénoménologie de la guerre » sont particulièrement révélateurs. En consultant la table des matières ci-dessous, montrez en quoi l’intitulé des chapitres fait apparaître la dimension de transcendance de la guerre.
    _
  • Autoexercice 3
    → Visionnez l’extrait ci-dessus d’Apocalypse Now de Francis Ford Coppola (1979). En quoi cette scène invite-t-elle à une réflexion sur l’inhumanité et l’horreur de la guerre ?
    → Après avoir fait une recherche sur la Chevauchée des Walkyries, expliquez le choix musical opéré par Coppola.
  • Autoexercice 4
    → Que vous inspirent ces propos de Teilhard de Chardin ? En quoi relèvent-ils de l’extraordinaire ?

Parmi les hommes, celui qui est passé par le feu, est une autre espèce d’homme… Sans cette âme nouvelle et surhumaine qui vient relayer la nôtre au Front, il y aurait là-haut des épreuves et des spectacles qui ne se supporteraient pas… et qui laissent même, c’est un fait, une trace impérissable de plénitude et d’épanouissement… Ces heures plus qu’humaines imprègnent la vie d’un parfum tenace, définitif, d’exaltation et d’initiation, comme si on les avait passées dans l’absolu. Tous les enchantements de l’Orient, toute la chaleur spirituelle de Paris ne valent pas, dans le passé, la boue de Douaumont… »

  • Autoexercice 5
    L’héroïsme a toujours suscité une certaine forme de démesure à tel point que les vertus de l’héroïsme moral, expression de l’excellence, et la monstruosité morale se rejoignent parfois.
    → Développez ces propos en illustrant votre réflexion par des exemples empruntés à Napoléon, Alexandre le Grand, de Gaulle, Staline.

  • Autoexercice 6
    « La bataille de Verdun (février-décembre 1916) demeure […] la plus meurtrière de toute la Première Guerre mondiale […]. La représentation du conflit voit ses codes nécessairement évoluer du fait de la brutalité des combats » |Source : Musée de l’Armée|.
    Le peintre Félix Vallotton (Lausanne 1865-Paris 1925, naturalisé français en 1900) dans ce tableau de 1917 a exploité la technique cubiste pour figurer le caractère apocalyptique du conflit.

Félix Vallotton, « Verdun. Tableau de guerre interprété, projections colorées noires, bleues et rouges, terrains dévastés, nuées de gaz » (1917). Paris, Musée de l’Armée.
© RMN-Grand Palais. Photo : Pascal Segrette. Photographie retouchée numériquement.

→ Ce tableau intitulé « Verdun » a pour sous-titre : « Tableau de guerre interprété, projections colorées noires, bleues et rouges, terrains dévastés, nuées de gaz ». En quoi ces précisions visent-elles à étonner, choquer ?
→ Après avoir consulté la notice complète du tableau sur le site du musée de l’Armée (lisez attentivement le commentaire) puis l’analyse détaillée proposée par le site L’Histoire Par l’Image , commentez tout d’abord ces propos : « la violence extrême des combats provoque la désagrégation du paysage, la disparition, l’effacement de l’humain derrière les machines de guerre ; mais ce cataclysme bouleverse aussi les catégories esthétiques existantes et conduit à remettre en cause certaines représentations de l’art. Ce tableau prouve ainsi, à sa manière, qu’aucune des formes connues n’est propice à l’expression de l’extrême, et que seules les tentatives les mettant en crise ont une chance d’exprimer ce qui ne peut se dire et/ou se montrer » |Source : L’Histoire Par l’Image|.
→ Regardez également ces autres toiles de Vallotton et répondez à la question suivante : par quels moyens l’artiste a-t-il cherché à représenter l’irreprésentable ?

 

  • Autoexercice 7
    Visionnez la bande-annonce de Lawrence d’Arabie réalisée à l’occasion de la réédition en DVD du film puis répondez aux questions suivantes :
    → Quels éléments du film (scènes, répliques…) ont été sélectionnés pour renforcer la thématique de l’extraordinaire ?
    → En quoi la stratégie marketing retenue ainsi que les critères de positionnement du film jouent-ils également avec le thème et les codes de l’extraordinaire ?

 


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© Bruno Rigolt, avril 2017_

BTS 2017-2018 L’extraordinaire Cours en ligne : Section 3C/ La guerre, entre déshumanisation et sublimation de l’humanisme

Cours précédents déjà mis en ligne :

Niveau de difficulté de ce cours :  facile à moyen  ★★


3-B/ Guerre et Extraordinaire :
La guerre entre déshumanisation et sublimation de l’humanisme


Henri Rousseau, dit le Douanier (1844-1910), « La Guerre » (huile sur toile), vers 1894
Paris, musée d’Orsay © RMN-Grand Palais (Musée d’Orsay) / Patrice Schmidt

« La guerre représente bien le paroxysme de l’existence des sociétés modernes. Elle constitue le phénomène total qui les soulève et les transforme entièrement, tranchant par un terrible contraste sur l’écoulement calme du temps de paix. C’est la phase de l’extrême tension de la vie collective, celle du grand rassemblement des multitudes et de leur effort. Chaque individu est ravi à sa profession, à son foyer, à ses habitudes, à son loisir enfin. La guerre détruit brutalement le cercle de liberté que chacun ménage autour de soi pour son plaisir et qu’il respecte chez son voisin. Elle interrompt le bonheur et les querelles des amants, l’intrigue de l’ambitieux et l’œuvre poursuivie dans le silence par l’artiste, l’érudit ou l’inventeur. Elle ruine indistinctement l’inquiétude et la placidité, rien ne subsiste qui soit privé, ni création ni jouissance ni angoisse même. Nul ne peut rester à l’écart et s’occuper à une autre tâche, car il n’est personne qui ne puisse être employé à celle-ci de quelque façon. Elle a besoin de toutes les énergies. »

Roger Caillois, L’Homme et le sacréI. Guerre et fête »),  1950

« Je hais toutes ces petites bassesses qui ne montrent qu’une âme abjecte, mais je ne hais pas les grands crimes : premièrement parce qu’on fait de beaux tableaux et de belles tragédies ; et puis, c’est que les grandes et sublimes actions et les grands crimes portent le même caractère d’énergie. »

Denis Diderot, Salon de 1765 (« Greuze »)

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Voir aussi : 
Cours 2D :  Le vertige de la fête ou l’abolition du temps ordinaire
 Sur Magister : Entraînement sur les rapports entre guerre et fête (synthèse + écriture personnelle)

« La

guerre est une simple continuation de la politique par d’autres moyens. » Cette célèbre affirmation de Clausewitz* a de quoi surprendre de prime abord. De fait, en inscrivant le concept de guerre dans le champ institutionnel, Clausewitz fait de la guerre un instrument politique comme un autre, « un acte politique » en continuité d’un modèle civilisationnel : « l’intention politique est la fin, tandis que la guerre est le moyen, et l’on ne peut concevoir le moyen indépendamment de la fin »**

* Carl von Clausewitz (1780-1831) est un officier et théoricien militaire prussien. Il est l’auteur d’un traité de stratégie militaire majeur, De la guerre, publié à titre posthume de 1832 à 1834.
** Carl von Clausewitz, De la guerre (1832-1834). Traduit de l’allemand par Denise Naville. Préface de Camille Rougeron. Introduction par Pierre Naville, Paris Les Éditions de Minuit 1955, page 67.

Selon Clausewitz en effet, la guerre, parce qu’elle fait partie du champ de « l’existence sociale », ne peut être qu’un moyen au service de l’efficacité politique : dans le cas contraire (la force militaire livrée à elle-même), elle perd sa légitimité pour n’être qu’un déchaînement de violence absurde et sans fondement. Comme il l’affirme, « La guerre n’appartient pas au domaine des arts et des sciences, mais à celui de l’existence sociale […] et elle ressemble […] à la politique, qui peut être considérée à son tour, du moins en partie, comme une sorte de commerce sur une grande échelle » (Clausewitz, op. cit. page 245).

Cette subordination du militaire au politique n’est toutefois pas évidente dans les faits. Si la « guerre idéale » qu’évoque Clausewitz fait de la violence l’envers d’une ambition politique qui cherche à se consolider dans la paix, ne masque-t-elle pas la réalité sui generis* de la guerre comme phénomène de violence extrême ? À partir du moment où l’on emploie le mot « guerre », peut-on parler encore de « continuation » ? Comme il a été très justement dit, « Si l’extraordinaire est essentiellement une rupture dans l’ordre des choses, quelle rupture plus décisive que la guerre ? »|Source : Magister|
* la réalité sui generis de la guerre : la réalité spécifique de la guerre, ce qui la caractérise exclusivement.

Par son caractère dramatique, interruptif et le plus souvent hyperbolique, la guerre constitue tout d’abord une rupture dans la temporalité historique. Perte de contrôle pour les uns, en raison de leur impréparation, changement soudain dans l’ordre des choses, elle engendre tant au niveau de la vie personnelle qu’au niveau de la vie collective un état socio-émotionnel marqué par des phénomènes psychologiques de déviance : trouble social, dégénérescence des mœurs civiles, rumeurs, perversion morale…

Plus qu’un écart à une situation de référence qui serait la paix, la guerre est fondamentalement une remise en cause brutale de cet univers de référence. Par l’extraordinaire déchaînement de violence qu’elle entraîne, elle constitue donc une rupture avec le quotidien : rupture des liens diplomatiques, interruption du cours normal des activités, éclatement de l’équilibre socioculturel, oubli des règles ordinaires et instauration de nouvelles normes, cassure dans le quotidien familier et familial avec la mobilisation. 

« Les années de guerre constituent une rupture spectaculaire »


« Les guerres ont toujours été perçues comme des moments de grande accélération de l’histoire, un renouvellement des modes et des couleurs, un bouleversement des cartes où tout semble redémarrer à zéro en renvoyant au musée références et agencements « d’avant-guerre ». Comme la brisure d’un plissement géologique les années de guerre constituent une rupture spectaculaire : pour ceux qui les vivent tout d’abord, dans la perception vieillie qu’elles donnent des hommes et des idées […]. »

Daniel Colson
Anarcho-syndicalisme et communisme
Saint-Étienne, 1920-1925. CEF-ACL, Publications de l’Université de Saint-Etienne, 1986, page 51.

Les populations, qui se trouvent ainsi placées en situation d’incertitude, perdent soudainement leurs repères, leurs codes, leurs modèles idéologiques. L’exemple de la première guerre mondiale est à cet égard très caractéristique : on ne saurait sous-estimer le rôle de l’émotionnel et l’exacerbation des sentiments nationalistes dans ce déchaînement soudain de violence. Comme événement aussi important qu’imprévisible, la crise de l’été 1914 relève en effet de l’extraordinaire. En une semaine, l’Europe bascule dans l’urgence et la guerre :

« L’été 1914 s’annonçait, en effet, comme un été ordinaire, semblable à ceux qui l’avaient précédé. La vie continuait, avec ses travaux et ses jours. Les paysans faisaient la moisson après les foins sans se douter qu’une guerre menaçait.
Dans de nombreux villages français, quand le tocsin sonna la mobilisation, les hommes accoururent avec des seaux pensant qu’ils étaient appelés pour éteindre un incendie. Les usines tournaient comme d’habitude, sans programmes d’armement particuliers. Dans les classes supérieures de la société, qui bénéficiaient de vacances, les uns avaient pris leurs quartiers d’été à la campagne, d’autres faisaient leur cure dans une station thermale, éventuellement à l’étranger. René Cassin revient ainsi en hâte à Paris le 30 juillet, de Suisse, où sa compagne faisait une cure.
D’autres encore étaient à la plage, sur la Côte d’Azur, en Bretagne ou ailleurs […]
Les journaux avaient bien suivi les péripéties de la crise et leurs manchettes s’étaient faites plus menaçantes au fur et à mesure que les jours passaient. Mais on n’y prêtait guère attention. »

Source : Antoine Prost, « Un été comme les autres ? ».
http://expositions.bnf.fr/guerre14/arret/01_0.htm

BnF
La guerre de 14-18

Exposition BnF « La guerre 14-18 »


Un extraordinaire irrationnel 

Guerre et anéantissement


« Les premières guerres « totales » modernes furent […] les guerres révolutionnaires et les guerres napoléoniennes, qui en accentuèrent le caractère de masse. Même si l’expression de guerre « totale » ne fut pas employée par les révolutionnaires eux-mêmes, ils parlèrent volontiers de « guerre à oitrance » (Carnot), de « guerre de masse », de « tomber en masse » sur l’ennemi, d’ « anéantir, exterminer, détruire définitivement l’ennemi » (Robespierre). »

Mondher Kilani
Guerre et sacrifice. La violence extrême
PUF, Paris 2008, page 72.

Parce qu’elle procède en fait de l’irrationnel, la guerre constitue en outre une fissure dans l’ordre social par où s’engouffre l’imaginaire. Nous pourrions évoquer ici le grand philosophe russe Nicolas Berdiaev (1874-1948) : « […] plus son but est irrationnel, plus la guerre suscite une émotion et une soumission sacrées […]. La guerre est une expression du caractère irrationnel de la vie, elle proclame l’impossibilité de la rationaliser jusqu’au bout »*. Le Voyage au bout de la nuit (1932) de Louis-Ferdinand Céline (1894-1961) est très représentatif de cette fissure à la fois existentielle, identitaire et morale. Dans le passage ci-dessous, qui se situe au début du roman, le personnage principal, Bardamu, engagé volontaire sur un coup de tête, se retrouve confronté aux terribles réalités des combats qui se déchaînent dans l’est de la France, durant la Première Guerre mondiale :

« On est puceau de l’Horreur comme on l’est de la volupté. Comment aurais-je pu me douter moi de cette horreur en quittant la place Clichy ? Qui aurait pu prévoir, avant d’entrer vraiment dans la guerre, tout ce que contenait la sale âme héroïque et fainéante des hommes ? A présent, j’étais pris dans cette fuite en masse, vers le meurtre en commun, vers le feu… Ça venait des profondeurs et c’était arrivé. »

* Nicolas Berdiaev, De l’inégalité, Berlin 1923. Traduit du russe par Anne et Constantin Andronikof, éd. L’Âge d’Homme, Lausanne 2008, page 191.

Par sa violence la plus extrême, la plus barbare, ce que la guerre révèle, c’est l’inhumanité de l’homme. En banalisant la destruction de masse, elle modifie le rapport des hommes à la mort. Qui n’a pas en mémoire le célèbre chapitre trois de Candide :

Les canons renversèrent d’abord à peu près six mille hommes de chaque côté ; ensuite la mousqueterie ôta du meilleur des mondes environ neuf à dix mille coquins qui en infectaient la surface. La baïonnette fut aussi la raison suffisante de la mort de quelques milliers d’hommes. Le tout pouvait bien se monter à une trentaine de mille âmes.

On a l’impression que pour l’élève de Pangloss, la guerre n’a rien de choquant. Pire ! Elle se résume à une simple logique du chiffre, un désinvolte et froid décompte de victimes transformées en choses : déshumaniser pour mieux exterminer ! Le spectre du Léviathan (« l’homme est un loup pour l’homme »)* n’est ici pas loin et l’on ne peut que citer de nouveau Clausewitz qui avait parfaitement saisi l’essence irrationnelle, impulsive des guerres de masse : « La guerre est une violence en action, et son usage n’est limité par rien ; chacun des adversaires impose à l’autre sa loi, d’où découle une interaction qui ne peut manquer, conformément à l’essence du sujet, de mener aux extrêmes ».

* Cf. Ernst Jünger (Le Combat comme expérience intérieure, 1922) : « la guerre n’est pas instituée par l’homme, pas plus que l’instinct sexuel, elle est loi de nature, c’est pourquoi nous ne pourrons jamais nous soustraire à son empire ».

La guerre et la fête, moments d’excès et de démesure

« La guerre et le sacré »
Roger Caillois

Bellone ou la pente de la guerre (1963)


La guerre possède à un degré éminent le caractère essentiel du sacré : elle paraît interdire qu’on la considère avec objectivité. Elle paralyse l’esprit d’examen. Elle est redoutable et impressionnante. On la maudit, on l’exalte. […]

Le sacré est d’abord source de fascination et de terreur. La guerre n’est sentie comme sacrée qu’au moment où elle se présente comme fascinante et terrible. Tant qu’elle se réduit à l’art militaire, tant qu’elle ne concerne qu’un petit nombre de soldats de métier, que des stratèges attentifs aux traditions font manœuvrer sans trop de pertes conformément à de savants calculs, elle n’est jamais qu’une manière de tournoi aux armes démouchetées. Elle apparaît, quoique sanglante, comme une activité réglée, apparentée au jeu ou au sport. De fait, durant de longs siècles, il en fut bien ainsi et la guerre ne provoqua dans ces conditions aucun sentiment d’ordre religieux. Pour qu’elle déclenche les réflexes du sacré, il faut qu’elle constitue un risque total pour une population tout entière. Il faut que chacun soit acteur ou victime d’une tragédie généralisée, où une nation engage l’ensemble de ses ressources pour une épreuve décisive.

Roger Caillois
Bellone ou la pente de la guerre (1963)
Flammarion « Champs Essais », Paris 2012, pages 151, 153.

D

ans L’Homme et le sacré, Roger Caillois a consacré une célèbre analyse au rapport entre la guerre et la fête* : selon lui, la guerre remplirait dans les sociétés modernes la même fonction que tenait la fête dans les sociétés primitives. De même que la fête (voir notre cours), en évoquant la dépense orgiastique et le jeu, le mélange instinctuel et la volupté, ressortit au sacré de transgression, de même la guerre ne cesse d’horrifier et de fasciner à la fois. Pour Caillois, la clé de cette analogie est le rapport de l’homme au sacré. 

* Cf. ces propos de Roger Caillois : « Le moment paroxystique des sociétés primitives n’est pas la guerre, c’est la fête. La fête constitue le lien social par excellence et le point culminant de l’existence collective : son sommet de cohésion, de mouvement et de dépense. La fête rassemble les individus, les brasse, porte leurs émotions à une sorte d’incandescence frénétique, inverse leurs règles de vie, épuise d’un coup leur vigueur et leurs richesses ». 
Roger Caillois, Bellone ou la pente de la guerre (1963), Flammarion « Champs Essais », Paris 2012, page 18.

Comme la fête, la guerre est donc par essence extra-ordinaire : elle s’oppose à la régularité, à l’ordinaire et au continu pour privilégier le changement, l’imprévu et l’instable. Indissociable du sacré grâce à la thématique transgressive, elle ouvre en outre à la dimension transcendante de l’âme humaine. Nous pourrions faire ici référence à l’ouvrage de Proudhon, La Guerre et la paix (1861). La première partie du livre (« Phénoménologie de la guerre ») permet à Proudhon de comparer la guerre à un fait divin : « J’appelle divin tout ce qui dans la nature procède immédiatement de la puissance créatrice, de l’homme dans la spontanéité de l’esprit ou de la conscience ».  « L’auteur voit en la guerre la source de la justice dans la société et reviennent souvent dans le texte les trois termes, parfois interchangeables dans le tour de la forme de l’argumentation : Dieu, la Force, Guerre. La guerre, par les idées de souveraineté, d’autorité, de gouvernement, de prince, de hiérarchie de classes… introduit la notion du droit. Sans la guerre, point d’Idéal. La guerre sublime dans un idéal les trois passions de l’homme que sont l’ambition, l’instinct de domination et la cupidité » |Source|. 

Clausewitz lui-même avait pressenti cette fascination : « L’idée que l’on se fait d’habitude du danger avant de l’avoir connu est plutôt attirante que repoussante. Dans l’ivresse de l’enthousiasme, fondre sur l’ennemi au pas de charge − qui compte les boulets et les hommes qui tombent sous les balles- en fermant les yeux quelques instants pour se jeter au-devant de la mort glacée, sans savoir si soi-même ou d’autres lui échapperont − et tout cela si près de l’or de la victoire, si près de ce fruit délectable dont l’ambition a soif − est-ce donc si difficile ? » (Carl von Clausewitz, De la guerre, ch. 4)

Si la guerre fascine tant, c’est qu’elle constitue ainsi une transgression de l’ordre tout en ayant besoin de l’ordre pour exister : la proximité du danger exalte les sentiments, exacerbe les tensions et les démonstrations de force n’en sont que plus passionnées. De même, en empruntant la terminologie d’Otto Rank, Roger Caillois montre que l’individu se sent irrémédiablement fasciné par la « montée à l’extrême » pour reprendre une expression de Clausewitz, qui avait parfaitement perçu la transformation majeure qui était en train de s’accomplir avec les guerres de la Révolution et de l’Empire :

Roger Caillois, Bellone ou la pente de la guerre, op. cit. pages 159-160. |Google-livre|

Parce qu’elle relève de l’irrationnel et du mystique, la guerre attire et repousse en même temps ; elle met en œuvre des situations rituelles pour pacifier la violence et paradoxalement elle suscite des fantasmes et des phobies qui ressortissent à une sorte d’excentricité primitive : par ses formes extrêmes, voire aberrantes, qui échappent aux lois sociales, s’y soustrayant, les contredisant même, la guerre permet tout à coup d’accomplir des exploits qui relèvent de l’interdit, à commencer par l’interdit suprême : l’acte de tuer.

Comme le note très justement Sophie de Mijolla-Mellor*, « Il y a donc une séduction de la barbarie dans son double aspect : l’attrait de l’extrême transgression et le retour du pulsionnel. […] En effet, la jouissance sans frein et sans fin confine à la mort, alors que la destructivité prend le masque de la vie. C’est ce recouvrement de l’un par l’autre qui crée le sentiment d’inquiétante étrangeté. Derrière le cri Viva la muerte, il y a le paradoxe d’une vie qui serait sous-tendue par la mort et d’une mort qui prétendrait être la vie par excellence ».

* Sophie de Mijolla-Mellor, La Mort donnée. Essai de psychanalyse sur le meurtre et la guerre, PUF Paris 2015, Google-livre. C’est nous qui soulignons.

Lawrence d’Arabie de David Lean (1962) : la fascination de la guerre dans une superproduction magistrale.
[- Lawrence, pas ça. Contourne-les. Damas, Damas !  / – Pas de prisonniers !  / – Lawrence… /
– C’était le village de Talaal. / – Talaal ! Talaal ! / – Pas de prisonniers ! Pas de prisonniers !]

On retrouve cette fascination de la guerre dans certaines formes d’art. Évoquons par exemple le Futurisme italien, mouvement artistique et poétique d’avant-garde du début du XXe siècle. Le 20 février 1909, le poète italien Filippo Tommaso Marinetti (1876-1944), chef de file du mouvement, anarchiste réfractaire à toute forme de morale et fervent nationaliste, rédige le fameux Manifeste du futurisme, texte provocateur qui fit scandale : il y faisait entre autres l’apologie de la violence, de la guerre et entendait faire table rase du passé : « En attendant notre grande guerre si souvent invoquée, nous autres futuristes alternons notre violente action antineutraliste dans les places et les Universités avec notre action artistique sur la sensibilité italienne, que nous voulons préparer à l’heure fatale du plus grand Danger. L’Italie se devra d’être intrépide, aussi acharnée que possible, élastique et rapide comme un escrimeur, indifférente aux coups comme un boxeur, impassible à l’annonce d’une victoire qui aurait coûté cinquante mille morts comme à l’annonce d’une défaite ».

Marinetti, « Le soir, couchée sur son lit, elle relit la lettre de son artilleur »
Les Mots en Liberté futuriste, 1919

Ainsi que le remarque Giovanni Lista* : « Pour Marinetti, si la guerre est pour une part une loi profonde de la vie, elle est aussi, dans sa manifestation concrète, une fête, au sens ethnologique du terme, tel qu’il a été mis en lumière par Roger Caillois, exubérance vitale, joyeux gaspillage d’énergies, hygiène non pas au sens préventif, mais bien au sens actif et libérateur. On assiste, dans la vision futuriste de la guerre, à une importante « esthétisation » du phénomène belliqueux. Plus encore, on dirait que dans l’idéologie futuriste, la guerre prend une couleur érotico-esthétique. De nombreux passages le prouvent, qui se résument de manière symbolique dans la danseuse qui, comme on peut le lire dans le Manifeste de la danse futuriste, « à quatre pattes, imitera la forme de la mitrailleuse, noire-argent sous son ruban-ceinture de cartouches. Les bras tendus en avant, elle agitera fébrilement l’orchidée blanche et rouge comme un canon durant le tir ». 

* Giovanni Lista, Marinetti et le futurisme : études, documents, iconographie, Cahier des Avants-gardes/ L’Âge d’Homme, Lausanne 1977, page 93.

Marinetti, « Danse de la mitrailleuse », La Nouvelle Revue Française, tome XVI, (Janvier – Juin 1921), page 382 |Wikisource|

En ce sens, la guerre est fascinante parce qu’elle est marquée du sceau des valeurs mais aussi de l’irrépressible besoin de les transgresser par l’omniprésence de la violence et de la mort : c’est là son cruel paradoxe. Mondher Kilani (Guerre et sacrifice, La violence extrême), faisait remarquer combien notre monde sans Dieu, monde « désenchanté » et « désacralisé », est pourtant pétri de schèmes sacrificiels : avec la guerre, tout un système de croyances se met en place, qui prend la forme « d’une lutte sans merci entre le Bien et le Mal, justifiant l’élimination d’individus « sacrifiables », tant dans les affrontements armés que dans les luttes économiques » |source, § 5|.

À la fois rite de passage à l’âge d’homme, et mort de l’homme, dangereuse et salvatrice, la guerre tisse des liens indissolubles entre l’Éros et la mort, l’attraction et la répulsion, la transformation de la violence en droit et sa légitimation par l’homme. Nous pourrions mentionner ici la réflexion majeure de Georges Bataille (1897-1962), pour qui la violence de la guerre, dans ses formes exaspérées et désespérées, est semblable à celle de l’érotisme : violence orgiastique inséparable de la violence d’une crise, violence sans borne, chaotique, violence de non-sens déchargée de sa culpabilité morale, qui débouche sur l’extraordinaire inhumanité de l’homme

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Affiche de propagande pour les Jeunesses hitlériennes (1935) : « La jeunesse sert le Führer. Tous les jeunes de dix ans dans la jeunesse hitlérienne ».

En témoigne ce magnifique texte de l’écrivain, extrait du Bleu du ciel. Rédigé en 1934-35 pendant la Guerre d’Espagne mais publié en 1957, ce magistral roman décrit les dérives d’un homme à travers une Europe en proie au fascisme et à la violence. Le passage présenté ici est la fin du livre, annonciatrice des orages de la guerre : la description des jeunesses hitlériennes donne un sens allégorique à l’écriture vécue comme engagement existentiel : à la mort succède l’appel, aux ombres de l’Histoire, le « bleu du ciel »…

« J’étais devant des enfants en ordre militaire, immobiles, sur les marches de ce théâtre : ils avaient des culottes courtes de velours noir et de petites vestes ornées d’aiguillettes, ils étaient nu-tête ; à droite des fifres, à gauche des tambours plats. Ils jouaient avec tant de violence, avec un rythme si cassant que j’étais devant eux le souffle coupé. Rien de plus sec que les tambours plats qui battaient, ou de plus acide, que les fifres. Tous ces enfants nazis (certains d’entre eux étaient blonds, avec un visage de poupée) jouant pour de rares passants, dans la nuit, devant l’immense place vide sous l’averse, paraissaient en proie, raides comme des triques, à une exultation de cataclysme : devant eux, leur chef, un gosse d’une maigreur de dégénéré, avec le visage hargneux d’un poisson (de temps à autre, il se retournait pour aboyer des commandements, il râlait), marquait la mesure avec une longue canne de tambour-major.[…]. Ce spectacle était obscène. Il était terrifiant : si je n’avais pas disposé d’un rare sang-froid, comment serais-je resté debout regardant ces haineuses mécaniques, aussi calme que devant un mur de pierre. Chaque éclat de la musique, dans la nuit, était une incantation, qui appelait à la guerre et au meurtre. Les battements de tambour étaient portés au paroxysme, dans l’espoir de se résoudre finalement en sanglantes rafales d’artillerie : je regardais au loin… une armée d’enfants rangée en bataille. Ils étaient cependant immobiles, mais en transe. Je les voyais, non loin de moi, envoûtés par le désir d’aller à la mort. Hallucinés par des champs illimités où, un jour, ils s’avanceraient, riant au soleil : ils laisseraient derrière eux les agonisants et les morts […].

Mai 1935. »

Georges Bataille, Le Bleu du ciel (fin du roman), 1957
© J.-J. Pauvert 1957, Gallimard Paris 1971.

Salvador Dalí, « Le Visage de la guerre » (El Rostro de la Guerra), huile sur toile (1940)
Rotterdam, Musée Boijmans Van Beuningen (Pays-Bas)

Ce vacillement existentiel et moral suscité par la guerre, nul mieux que Dalí l’a montré : toile presque démoniaque, « Le Visage de la guerre » (1940) suscite l’effroi et le vertige. « Traité en gros plan, le visage s’étale sur un lointain désert que baigne la lumière chaude du couchant. Trois têtes de mort surgissent des trois cavités formées par les yeux et la bouche. De chacune de ces trois têtes sortent trois autres têtes de mort : au total, douze crânes. On constate dans cette mise en abyme hallucinante une progression : les têtes apparaissent de plus en plus détériorées. Fissurées, édentées, elles se muent, sous l’effet cumulatif et discriminatoire de la répétition en réelles figures vivantes : grimaces, gémissements, ricanements, regards révulsés viennent animer ces carcasses humaines. La tête de l’homme aux sourcils froncés par l’épouvante est entourée de serpents, impatients de transformer leurs sifflements en morsures. Leurs gueules largement ouvertes rappellent curieusement les douze cavités d’où jaillissent les douze têtes de mort. Dali exprime, dans cette toile, le cri de l’homme devant la guerre : cri bloqué au fond de la gorge, semblable au cri muet du cauchemar. Yeux agrandis, bouche béante, l’homme impuissant à crier vomit… des têtes de mort. »*

* Murielle Gagnebin, L’Inquiétante étrangeté en art, PUF Paris 2009. |Google livres|


L’horreur de la Seconde guerre mondiale : un bilan effrayant…


« […] aux morts directes, civiles et militaires, il faut ajouter les pertes indirectes dues à la surmortalité et à la diminution de la natalité. Le nombre des victimes tourne autour de 50 millions. Les pertes civiles sont considérables, en raison des déportations massives ou des représailles opérées par les puissances occupantes. Elles s’expliquent aussi par l’importance des bombardements : Coventry est en 1941 une ville en ruines, Londres est très touchée, Stalingrad est détruite, Leningrad exsangue. Hambourg, Dresde, Le Havre sont presque entièrement détruites tandis qu’Hiroshima et Nagasaki sont rasées. Les guerres civiles induites par la lutte contre l’occupant aggravent encore le bilan, comme en Grèce ou en Yougoslavie. À tous ces morts, il faut ajouter les 35 millions d’invalides définitifs. Des pertes indirectes s’ajoutent en raison des pénuries de médicaments, de chauffage, et de nourriture. L’espérance de vie recule. Enfin, des millions d’hommes, de femmes et d’enfants partent de chez eux chassés par la guerre, puis par la paix ! Les Polonais, Belges, Français, Chinois ont fui devant l’avancée de l’ennemi ; les Finnois de Carélie, des Alsaciens, des Roumains de Bessarabie sont expulsés. Des populations ont été déportées comme les Tatars de Crimée, les descendants des Allemands de la Volga, les descendants des émigrants japonais aux EUA. À la fin de la guerre, commence la fuite devant l’avancée de l’Armée Rouge ; la stabilisation des frontières exige le déplacement des Sudètes et des autres populations allemandes d’Europe centrale. Bien sûr, les déportations ont concerné toutes les victimes du racisme ou du STO. »

Source : Alain Sidot et le groupe « La Durance »
28 octobre 2004
Site académique Aix-Marseille Histoire et Géographie

La guerre comme mort au monde et mort du monde

Apocalypse Now de Francis Ford Coppola (1979) : un témoignage poignant sur l’inhumanité de la guerre

La guerre apparaît comme une forme désorganisatrice, le commencement du chaos. À cet égard, le film Apocalypse now de Francis Ford Coppola (1979) « est autant une réflexion sur la guerre, l’absurdité de l’engagement américain au Vietnam que sur la condition humaine »*.
Ou plutôt sur l’inhumaine condition de l’homme : « Le film {…] s’appuie sur un grand nombre de séquences chocs en gros plans, pour évoquer le caractère excessif, absurde de la guerre du Vietnam et la débauche de moyens qu’elle a engendrée. Dans une suite d’enchaînements et de tableaux parfois confus, Coppola superpose un regard sur la folie individuelle et collective. Derrière cette horreur, le néant. »

Les Fiches Cinéma d’Universalis :
Apocalypse Now de Francis Ford Coppola
(Encyclopaedia Universalis).

 La Chevauchée des Walkyries de Richard Wagner rythme dramatiquement cette scène de légende d’Apocalypse Now de Francis Ford Coppola (1979).


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Parcours de lecture : Le Feu d’Henri Barbusse (1916)

On se réveille. On se regarde, Paradis et moi, et on se souvient. On rentre dans la vie et dans la clarté du jour comme dans un cauchemar. Devant nous renaît la plaine désastreuse de vagues mamelons s’estompent, immergés, la plaine d’acier, rouillée par places, et reluisent les lignes et les plaques de l’eau et dans l’immensité, semés çà et comme des immondices, les corps anéantis qui y respirent ou s’y décomposent.

Paradis me dit :
Voilà la guerre.
Oui, c’est ça, la guerre, répètetil d’une voix lointaine. C’est pa’ aut’chose.
Il veut dire, et je comprends avec lui :
« Plus que les charges qui ressemblent à des revues, plus que les batailles visibles déployées comme des oriflammes, plus même que les corps à corps  l’on se démène en criant, cette guerre, c’est la fatigue épouvantable, surnaturelle, et l’eau jusqu’au ventre, et la boue et l’ordure et l’infâme saleté. C’est les faces moisies et les chairs en loques et les cadavres qui ne ressemblent même plus à des cadavres, surnageant sur la terre vorace. C’est cela, cette monotonie infinie de misères, interrompue par des drames aigus, c’est cela, et non pas la baïonnette qui étincelle comme de l’argent, ni le chant de coq du clairon au soleil ! »
Henri Barbusse, Le Feu, chapitre XXIV « L’aube ».

Le Feu

d’Henri Barbusse

Henri Barbusse (Asnières 1873 – Moscou 1935), est un écrivain français, connu pour ses engagements pacifistes. À partir de décembre 1914, il part au Front. « Barbusse y vit le quotidien des « poilus », d’abord comme soldat de première classe puis comme bombardier de compagnie.  Récompensé par deux citations et la croix de guerre, il est réformé pour maladie après 22 mois passés au front.

[…] De retour à Paris, Barbusse entreprend le récit de son expérience. Sous la forme du journal d’une escouade, à partir de notes prises sur le front, l’écrivain plonge le lecteur dans la réalité quotidienne des tranchées : la boue, les poux, les corvées. Il ne cache rien de la peur, des souffrances et du désespoir des soldats.

Découpé en 24 chapitres, Le Feu, sous-titré Journal d’une escouade, paraît d’abord en feuilleton dans L’Œuvre du 3 août au 9 novembre 1916 avant d’être publié par les éditions Flammarion. L’ouvrage reçoit la même année le Prix Goncourt. Prenant le contrepied de l’épopée guerrière, Barbusse rencontre le désir de lecteurs avides de témoignages sur la vie au front ».

Bescherelle (Collectif sous la direction de Marielle Chevallier), Chronologie de l’histoire du monde contemporain de 1914 à nos jours
Hatier, Paris 2015, page 34.

Une extraordinaire

 

tempête de choses… 

Dans une odeur de soufre, de poudre noire, d’étoffes brûlées, de terre calcinée, qui rôde en nappes sur la campagne, toute la ménagerie donne, déchaînéeMeuglements, rugissements, grondements farouches et étranges, miaulements de chat qui vous déchirent férocement les oreilles et vous fouillent le ventre, ou bien le long hululement pénétrant qu’exhale la sirène d’un bateau en détresse sur la mer. Parfois même des espèces d’exclamations se croisent dans les airs, auxquelles des changements bizarres de ton communiquent comme un accent humain. La campagne, par places, se lève et retombe ; elle figure devant nous, d’un bout de l’horizon à l’autre, une extraordinaire tempête de choses.

Et les très grosses pièces, au loin, au loin, propagent des grondements très effacés et étouffés, mais dont on sent la force au déplacement de l’air qu’ils vous tapent dans l’oreille.

Voici fuser et se balancer sur la zone bombardée un lourd paquet d’ouate verte qui se délaie en tous sens. Cette touche de couleur nettement disparate dans le tableau attire l’attention, et toutes nos faces de prisonniers encagés se tournent vers le hideux éclatement.

C’est des gaz asphyxiants, probable. Préparons nos sacs à figure ! ».

Henri Barbusse, Le Feu (Journal d’une escouade),
Flammarion Paris 1916, page 230.

Au Mort-Homme, près de Verdun, le 14 ou 15 mars 1916 (Wikipedia/Hermann Rex). |Source|

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La guerre et la question du sens : l’expérience de l’extraordinaire comme questionnement existentiel


« Que la guerre est jolie » (Apollinaire)

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xtrait du poème « L’adieu du cavalier » composé en 1915 sur le Front et publié en avril 1918 dans le recueil Calligrammes (Section : « Lueurs des tirs »), ce vers d’Apollinaire a fait couler beaucoup d’encre et suscité de nombreuses interrogations. Engagé volontaire dès 1914 et affecté en avril 1915 sur le front à Mourmelon-le-Grand dans la Marne, Guillaume Apollinaire compose plusieurs textes. L’auteur y évoque la vie souterraine qu’il mène dans les tranchées de Champagne sous les bombardements, qui constituaient alors une « Première » dramatique… 

Il paraît difficile, avec tant d’années de recul, de comprendre ce moment d’intense fascination qui saisit les combattants pendant la guerre. On pourrait rapprocher le vers d’Apollinaire de l’enthousiasme du père fondateur de la sociologie allemande, Max Weber devant la guerre « grande et merveilleuse » : ce n’est pas tant la violence bien entendu qui les fascine que la conscience absolue du sens de la vie face à la mort que la guerre implique, c’est-à-dire les valeurs de l’esprit. La proximité de la mort donne soudainement sens à l’existence, en la transformant en destin.

D’éminents philosophes allemands ont particulièrement mis en avant cette dimension extra-ordinaire de la guerre, comme métaphysique absolue de l’action face à la platitude de l’existence et aux compromis de la vie. L’expérience extrême du conflit étant perçue comme exigence de vérité, en rupture avec le cours ordinaire des choses et l’usure du quotidien. Cette représentation très agonale, et non plus politique de la guerre, est certes discutable, mais elle a le mérite d’envisager la guerre comme alternative morale et spirituelle à une vision purement naturaliste de l’existence. En témoignent ces exemples tout à fait éclairants :

La Grande Guerre, Encyclopædia Universalis |Google-livre|
Pour celui qui s’engage, c’est-à-dire qui fait montre de son aptitude à opérer et assumer des choix, si « la guerre est jolie » comme le dit Apollinaire, c’est parce qu’on y mesure le prix de la vie, c’est parce qu’elle bouleverse la pesanteur de l’ordinaire, parce qu’elle exprime le désir de s’arracher à la tyrannie du contingent, parce qu’elle est hors du commun et ce faisant qu’elle apparaît dramatiquement comme un ordinaire différent, un ordinaire nouveau à côté de l’ordinaire banal du quotidien.

En se dérobant bien souvent à l’explication, elle renvoie ainsi au pouvoir-être suprême de l’existence : pouvoir donner la mort ou ne pas la donner, être tué ou rester en vie. Dans cette perspective, aller à la guerre, c’est quelque part défier le sens commun. En renvoyant l’individu à lui-même, l’extraordinaire de la guerre oblige en effet à penser l’existence non plus en termes de déterminisme, de causalité, mais en termes de crise, de confrontation et donc de responsabilité.

Ainsi la guerre confère-t-elle soudainement à la vie humaine un sens et une valeur qu’elle n’avait pas au quotidien, parce qu’elle oblige à penser par l’individualité, c’est-à-dire à faire des choix, et qu’un choix est toujours un sacrifice : il n’est plus question de se dérober devant l’urgence extraordinaire. À l’acceptation passive du monde par l’homme ordinaire, dont la vie en quelque sorte est livrée au hasard, succède son existence extraordinaire et problématique.

En ce sens « l’oxymore scandaleux (« la guerre est jolie ») appelé à devenir le vers le plus célèbre et le plus incompris après la mort d’Apollinaire »* prend une tout autre signification. Annette Becker (op. cit.), note très à propos : « Des écrivains, des artistes, des intellectuels, exprimeront après coups dans les années vingt et trente leur ressenti face à la guerre : beauté et violence, désespoir et fascination. Ainsi, le peintre André Masson revient au vers d’Apollinaire et aux critiques qu’il a suscitées dès le temps du conflit :

Guillaume Apollinaire
« Que la guerre est jolie »


Ah Dieu ! que la guerre est jolie
Avec ses chants ses longs loisirs
Cette bague je l’ai polie
Le vent se mêle à vos soupirs

Adieu ! voici le boute-selle
Il disparut dans un tournant
Et mourut là-bas tandis qu’elle
Riait au destin surprenant

Guillaume Apollinaire
Calligrammes, Poèmes de la paix et de la guerre
Section « Lueurs des tirs »

Pour moi, la violence faisait partie de l’existence, et il fallait s’y exercer. C’est pourquoi, d’ailleurs, je suis revenu de Suisse pour être soldat et désirais être soldat par le bas, pour voir la violence – pas l’exercer, la voir – mais au fond, j’y participais et j’ai bien dû m’y mettre aussi. J’ai donné des coups et j’en ai reçus. […] 
Si la guerre avait été l’horreur continue que montre Barbusse dans Le Feu ou Remarque dans À l’Ouest rien de nouveau, c’était insoutenable. Il y avait des compensations ; d’énormes compensations. Elles ont été décrites souvent – après − par des psychologues. Il y avait des moments de bonheur véritable, même sur la ligne de feu… il y avait des choses rudement belles à voir, quelquefois, quand ce ne serait que les feux d’artifice le soir… les fusées, l’odeur du champ de bataille qui était enivrante. Oui, tout cela. « L’air est plein du terrible alcool. » oui, tout cela Apollinaire l’a vu. Il n’y avait qu’un poète pour dire cela.
Ah, mon Dieu il a fait l’apologie de la guerre.
Non, il a tout simplement fait l’apologie de la vie dans la mort. Il a fait l’apologie de la paix dans la guerre. Car la paix dans la guerre, c’est quelque chose.. le relâchement, tout d’un coup.
Ce texte tardif résume de façon particulièrement subtile un des ressorts de l’endurance des combattants, cette façon de s’extirper de la souffrance pour plonger dans quelque chose qui tient de l’irrationnel et du mystique »*.
* Annette Becker, La Grande Guerre d’Apollinaire, Tallandier, Paris 2009, 2014 |chapitre 4 : Prier, crier, recréer le front : Google-livre|

Parcours de lecture : Pierre Teilhard de Chardin (1881-1955)

« Le front m’ensorcelle »

Mobilisé comme brancardier pendant la guerre de 1914 à 1918, Pierre Teilhard de Chardin est un célèbre philosophe et paléontologue jésuite. Dans ce bouleversant et magnifique témoignage− consultable dans son intégralité sur Cairn.Info (Revues de sciences humaines et sociales en texte intégral) − l’auteur décrit la guerre comme relevant d’une extraordinaire expérience intérieure de grandeur et de dépassement de soi : comme si l’imminence de la mort possible, en confrontant l’homme aux réalités tragiques de l’existence, permettait le surgissement insolite, merveilleux, extraordinaire d’une illumination ou d’une révélation…

Je suis monté, au crépuscule, sur la colline d’où l’on découvre le secteur que nous venons de quitter, et où nous remonterons sans doute bientôt. Devant moi, au delà des prairies, voilées de brume naissante, où les coudes de l’Aisne font des taches laiteuses, la crête dénudée du Chemin-des-Dames se détache, nette comme une lame, sur le couchant doré, moucheté de Drachen. De loin en loin, une torpille fait jaillir un tourbillon de fumée silencieuse.

Pourquoi suis-je ici ce soir ?

En ligne, j’ai peur des obus, comme les autres. Je compte les jours et je guette les symptômes de relève, comme les autres. Quand on « descend », je suis aussi joyeux que personne. Et il me semble, chaque fois, que, ce coup-ci enfin, je suis rassasié, saturé, des tranchées et de la guerre. Pas plus tard que cet après-midi, je buvais encore la joie de revivre, sans arrière-pensée, au sein de la nature inoffensive. Je savourais le bonheur de m’allonger sous les arbres, et de laisser se mirer leur feuillage dans un esprit totalement détendu, en pleine sécurité.

Et me voilà revenu, comme chaque fois, instinctivement, face au front et à la bataille !…

[…] Le « moi » énigmatique et importun qui aime obstinément le front, je le reconnais : c’est le « moi » de l’aventure et de la recherche — celui qui veut toujours aller aux extrêmes limites du monde, […]  le front reste pour moi le continent, plein de mystères et de dangers, qui a surgi dans notre univers truqué et percé à jour. Je l’aperçois toujours comme la frontière du monde connu, la « terre promise » ouverte aux audacieux, la bordure du no man’s land…

Ceux qui ont souffert, à en mourir, de la soif ou du froid ne savent plus oublier les déserts ni la banquise où ils ont goûté la forte ivresse d’être seuls et les premiers.

C’est pour cela et comme cela, d’abord, que je ne peux plus me passer du front.

[…] L’exotisme géographique, spatial, n’est qu’une forme particulière et inférieure de la passion qui nous porte à nous agrandir et à nous renouveler. L’aviateur, qui prend possession des airs, le penseur, qui s’élève à des points de vue difficiles et rares, le fumeur d’opium, qui s’embarque pour son rêve, sont des exotiques à leur façon. Chacun d’eux est un conquistador qui aborde à des rives nouvelles.

[…] L’expérience inoubliable du front, à mon avis, c’est celle d’une immense liberté.

Celui qui monte en secteur laisse d’abord choir, à l’entrée du premier boyau, le fardeau des conventions sociales. A partir du moment où finit la vie civile, la différence cesse entre le jour et la nuit. Au lieu de la banale alternance des levers et des couchers, l’homme en ligne ne voit devant lui qu’une vaste tranche de durée pleine d’imprévus, où le sommeil et les repas se prennent au gré des circonstances et des occasions, sans relation bien fixe avec le clair et avec l’obscur. En ligne, on se lave quand on peut. On se couche souvent n’importe où. Tous les assujettissements et les cloisonnements de la vie coutumière s’effondrent comme des cartes. Il est curieux d’observer sur soi combien cette déroute de l’esclavage quotidien peut causer à l’esprit de satisfaction, un peu frondeuse, peut-être, mais juste et noble, si on la comprend bien.

Qu’on ne s’y trompe pas. Le bonsoir un peu ironique adressé par le poilu à la sage ordonnance de l’arrière n’est pas seulement un congé signifié à la régularité. Il symbolise et il annonce un affranchissement beaucoup plus intime, celui de l’égoïsme mauvais et de l’étroite personnalité.

Aller en ligne, personne ne me contredira, c’est monter dans la paix.

A mesure que l’arrière s’efface en un lointain plus définitif, la tunique gênante et dévorante des petites et grandes préoccupations, de santé, de famille, de succès, d’avenir… glisse toute seule de l’âme, comme un vieux vêtement. Le cœur fait peau neuve. Une réalité d’ordre plus élevé, ou plus pressante, chasse et dissipe le tourbillon des servitudes et des soucis individuels. En redescendant, on retrouvera peut-être leur bande importune. Pour le moment, ils restent au-dessous, comme un brouillard. Et je renonce à faire comprendre la sérénité de la zone où l’âme s’aperçoit alors quand, à l’abri d’un danger trop menaçant, elle a le loisir de regarder quelle lumière il fait en elle.

[…] Personne, hormis ceux qui y auront été, ne saura le souvenir chargé d’émerveillement qu’un homme peut garder de la plaine d’Ypres, en avril 1915, quand l’air des Flandres sentait le chlore et que les obus coupaient les peupliers, le long de l’Yperlé, — ou bien des côtes calcinées de Souville, en juillet 1916, quand elles fleuraient la mort.

[…] Ces heures plus qu’humaines imprègnent la vie d’un parfum tenace, définitif, d’exaltation et d’initiation, comme si on les avait passées dans l’absolu. Tous les enchantements de l’Orient, toute la chaleur spirituelle de Paris ne valent pas, dans le passé, la boue de Douaumont… »

CONCLUSION : de l’inhumanité à l’exaltation de l’humanisme


La

dernière page du magnifique roman À l’Ouest rien de nouveau (Im Westen nichts Neues) rédigé en 1929 par le romancier pacifiste allemand Erich Maria Remarque (1898-1970) s’achève de façon froide, anonyme et brutale sur l’insignifiance et sans doute la vanité de mourir sur le « champ d’honneur » : remarque_a_louest_rien_de_nouveau.1257946533.jpgc’est dans l’indifférence la plus totale que s’éteint le héros, deux jours avant l’armistice ; son existence comme celle de toute « une génération détruite par la guerre » (avertissement de l’auteur) s’achève sur la vision anonyme d’un mort sans importance « par une journée qui fut si tranquille sur tout le front que le communiqué se borna à signaler qu’à l’ouest il n’y avait rien de nouveau »…

Mais si la guerre révèle la vanité, l’inanité de la vie, elle est aussi une irremplaçable école de vie : derrière la violence démoniaque et aveugle, elle révèle tout ce que l’existence peut avoir d’extraordinaire, de merveilleux, d’ineffable. Tant il est vrai que la conscience de la mort s’impose comme un devoir de rendre la vie extraordinaire. « Tout est grâce » : la dernière parole que Georges Bernanos met sur les lèvres du curé de campagne vient de Thérèse de Lisieux alors qu’elle évoquait sa mort : « Tout est grâce ». De fait, s’il y a dans la guerre de la démesure, si elle est une frontière qui sépare, elle est aussi une frontière qui unit, en permettant des actes de courage, d’amour et d’héroïsme extraordinaires.

Comme le rappellent les IO, « […] l’extraordinaire a un véritable pouvoir de révélation. Il fait surgir des réalités hors du commun aussi bien que des sensations nouvelles ». Il apparaît ainsi que la guerre devient le lieu d’une profonde révélation : extraordinaire, le sens de l’engagement. Extraordinaire, l’expérience de la solidarité. Extraordinaires ces élans de protection et d’amitié dans les situations les plus extrêmes.

Comme si la guerre permettait de mettre à nu l’extraordinaire lien consubstantiel entre la violence et l’amour… À la guerre où les enjeux sont vitaux, si le devoir de solidarité et de loyauté obéit d’abord à une morale du devoir, il obéit aussi à une morale de l’amour. Tout est grâce et engagement en même temps ; action imprévisible et acte d’héroïsme tout à la fois ; anéantissement, vertige, effroi en même temps que vertu, force morale et courage… 

Bruno Rigolt
© avril 2017, Bruno Rigolt/Espace Pédagogique Contributif  [dernière révision du manuscrit : 24 avril 2017 ; 18:50]

 

Travaux dirigés niveau de difficulté : moyen à difficile 

 
  • Autoexercice 1
    La violence de la guerre est parfaitement rendue dans l’œuvre du romancier britannique d’origine japonaise Kazuo Ishiguro (Nagasaki, 1954 – ). Bernard Gilbert* montre à ce titre comment cet enfant de Nagasaki, a été fortement marqué par l’héritage dramatique de la bombe nucléaire : « Il y a eu la guerre, il y a eu la bombe, il y a eu la fin du monde. La vie elle-même est tranchée, net : rien ne rapproche société d’avant guerre et société d’après guerre, homme ancien et homme nouveau. Ishiguro part d’un bilan de codes cassés, de temps éclaté, de vies béantes. La résonance d’un effondrement primordial − analogue à la chute − est le grand sujet d’Ishiguro pour qui la guerre sert de révélateur − au sens chimique du terme − de nos idéologies et de nos identités.
    → Après avoir fait une recherche rapide sur les explosions nucléaires au Japon, étayez les propos en caractères gras.
    * Bernard Gilbert, « Déviance du devoir et devoir de déviance chez Kazuo Ishiguro », in : Annales du GERB, Déviance et transgression dans la littérature et les arts britanniques, tome III (Dir. : Michel Jouve, Marie-Claire Rouyer), nouvelle série n°9, Colloque de 1991, Éd. Maison des Sciences de l’Homme d’Aquitaine, 1991, page 92.
  • Autoexercice 2
    Proudhon a écrit en 1861 La Guerre et la paix. Les titres des chapitres de la première partie intitulée « Phénoménologie de la guerre » sont particulièrement révélateurs. En consultant la table des matières ci-dessous, montrez en quoi l’intitulé des chapitres fait apparaître la dimension de transcendance de la guerre.
    _
  • Autoexercice 3
    → Visionnez l’extrait ci-dessus d’Apocalypse Now de Francis Ford Coppola (1979). En quoi cette scène invite-t-elle à une réflexion sur l’inhumanité et l’horreur de la guerre ?
    → Après avoir fait une recherche sur la Chevauchée des Walkyries, expliquez le choix musical opéré par Coppola.
  • Autoexercice 4
    → Que vous inspirent ces propos de Teilhard de Chardin ? En quoi relèvent-ils de l’extraordinaire ?

Parmi les hommes, celui qui est passé par le feu, est une autre espèce d’homme… Sans cette âme nouvelle et surhumaine qui vient relayer la nôtre au Front, il y aurait là-haut des épreuves et des spectacles qui ne se supporteraient pas… et qui laissent même, c’est un fait, une trace impérissable de plénitude et d’épanouissement… Ces heures plus qu’humaines imprègnent la vie d’un parfum tenace, définitif, d’exaltation et d’initiation, comme si on les avait passées dans l’absolu. Tous les enchantements de l’Orient, toute la chaleur spirituelle de Paris ne valent pas, dans le passé, la boue de Douaumont… »

  • Autoexercice 5
    L’héroïsme a toujours suscité une certaine forme de démesure à tel point que les vertus de l’héroïsme moral, expression de l’excellence, et la monstruosité morale se rejoignent parfois.
    → Développez ces propos en illustrant votre réflexion par des exemples empruntés à Napoléon, Alexandre le Grand, de Gaulle, Staline.

  • Autoexercice 6
    « La bataille de Verdun (février-décembre 1916) demeure […] la plus meurtrière de toute la Première Guerre mondiale […]. La représentation du conflit voit ses codes nécessairement évoluer du fait de la brutalité des combats » |Source : Musée de l’Armée|.
    Le peintre Félix Vallotton (Lausanne 1865-Paris 1925, naturalisé français en 1900) dans ce tableau de 1917 a exploité la technique cubiste pour figurer le caractère apocalyptique du conflit.

Félix Vallotton, « Verdun. Tableau de guerre interprété, projections colorées noires, bleues et rouges, terrains dévastés, nuées de gaz » (1917). Paris, Musée de l’Armée.
© RMN-Grand Palais. Photo : Pascal Segrette. Photographie retouchée numériquement.

→ Ce tableau intitulé « Verdun » a pour sous-titre : « Tableau de guerre interprété, projections colorées noires, bleues et rouges, terrains dévastés, nuées de gaz ». En quoi ces précisions visent-elles à étonner, choquer ?
→ Après avoir consulté la notice complète du tableau sur le site du musée de l’Armée (lisez attentivement le commentaire) puis l’analyse détaillée proposée par le site L’Histoire Par l’Image , commentez tout d’abord ces propos : « la violence extrême des combats provoque la désagrégation du paysage, la disparition, l’effacement de l’humain derrière les machines de guerre ; mais ce cataclysme bouleverse aussi les catégories esthétiques existantes et conduit à remettre en cause certaines représentations de l’art. Ce tableau prouve ainsi, à sa manière, qu’aucune des formes connues n’est propice à l’expression de l’extrême, et que seules les tentatives les mettant en crise ont une chance d’exprimer ce qui ne peut se dire et/ou se montrer » |Source : L’Histoire Par l’Image|.
→ Regardez également ces autres toiles de Vallotton et répondez à la question suivante : par quels moyens l’artiste a-t-il cherché à représenter l’irreprésentable ?

 

  • Autoexercice 7
    Visionnez la bande-annonce de Lawrence d’Arabie réalisée à l’occasion de la réédition en DVD du film puis répondez aux questions suivantes :
    → Quels éléments du film (scènes, répliques…) ont été sélectionnés pour renforcer la thématique de l’extraordinaire ?
    → En quoi la stratégie marketing retenue ainsi que les critères de positionnement du film jouent-ils également avec le thème et les codes de l’extraordinaire ?

 


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© Bruno Rigolt, avril 2017_

BTS blanc AG-PME mars 2017 Des merveilles ordinaires… Sujet inédit

Présentation du corpus

Le banal est-il digne d’intérêt ? Derrière ce paradoxe se cache l’une des exigences les plus fondamentales de nombreux écrivains, artistes, philosophes, qui ont choisi d’introduire le banal dans le monde de l’esthétique et de montrer que le quotidien le plus ordinaire est la condition nécessaire de l’extraordinaire.

Honorer la banalité, aller vers « le parti-pris des choses » relève ainsi d’une démarche consistant à réinvestir le corps social en montrant combien l’ordinaire est extraordinaire : le présent corpus est caractéristique de cette démarche visant à célébrer le transcendant dans l’immanent, autrement dit le bonheur d’être au monde…

Corpus

  1. Bertrand Vergely, Retour à l’émerveillement, éd. Albin Michel, Collection « Essais clés », 2010.
  2. Charles Trénet, « Le jardin extraordinaire », Pathé Marconi, 1957.
  3. Marie Rouanet, Balade des jours ordinaires, éd. Payot, coll. « Voyageurs Payot », 1999.
  4. Johannes Vermeer, « La laitière », huile sur toile, vers 1658. Tableau exposé au Rijksmuseum d’Amsterdam (Pays-Bas).

Synthèse |40 points|

Vous réaliserez une synthèse objective, concise et ordonnée des documents contenus dans le présent corpus.

Ecriture personnelle |20 points|

  • Sujet 1 : En quoi s’émerveiller permet-il selon vous de s’ouvrir au monde ?
  • Sujet 2 : Marie Rouanet affirme (doc. 3) : « Je ne suis aventureuse que dans les voyages des jours ordinaires ». Ces propos s’accordent-ils avec votre propre conception de l’émerveillement ?

Vous répondrez à cette question de façon argumentée en vous appuyant sur les documents du corpus, vos lectures de l’année ainsi que vos connaissances personnelles.

Pour accéder au corrigé de la synthèse, cliquez ici.

  • Document 1. Bertrand Vergely, Retour à l’émerveillement, 2010.

Il est beau de s’émerveiller. Il est tragique de ne pas en être capable. Qui s’émerveille n’est pas indifférent. Il est ouvert au monde, à l’humanité, à l’existence. Il rend possible un lien à ceux-ci. Qui ne sait pas s’émerveiller est fermé au monde, à l’humanité, à l’existence. Il rend impossible un quelconque lien à ceux-ci. On comprend donc que la faculté de s’émerveiller soit jugée comme la chose la plus précieuse au monde. On peut être pauvre mais si l’on sait s’émerveiller, on est riche. On peut être riche mais si l’on ne sait pas s’émerveiller, on est pauvre. On passe à côté de l’essentiel, on manque la beauté du monde, la richesse des êtres humains, la profondeur de l’existence. Cet essai voudrait pouvoir montrer comment il est possible de retrouver son émerveillement devant l’existence quand on l’a perdu. Il y a pour cela un certain nombre de choses qu’il importe de comprendre. La première d’entre elles est que tout part de la beauté. Le monde est beau, l’humanité qui fait effort pour vivre avec courage et dignité est belle, le fond de l’existence qui nous habite est beau.

Beauté du monde, nous en avons tous fait l’expérience, nous la faisons. Plus que nous ne le pensons. Le monde est très matériel. Et pourtant il est très spirituel. Une montagne l’hiver a beau être un tas de cailloux avec de la neige comme le dit un matérialiste ordinaire, ce n’est pas un tas de cailloux avec de la neige, c’est de la beauté. On fait un avec le monde quand on vit cette beauté. On expérimente le réel comme le Tout vivant. On se sent vivre et l’on s’émerveille de vivre. Mystère du monde, parfois si muet, parfois si parlant. Un village morne sous la pluie dans une fin de journée triste comme un jour de Toussaint, une odeur de bûche qui brûle dans une cheminée, et soudain le miracle. Non plus le vide. Non plus le vide et la tristesse, mais un sentiment de vie qui résonne dans les profondeurs de l’intime. « Il y a des moments où la lumière pense », dit Gilles Deleuze. Beauté du monde. Les Anciens voyaient la Nature comme Logos. L’émerveillement nous fait remonter à cette intuition première, source de vitalité, on ne vit pas dans un univers vide et muet, on vit parce que l’univers est saisissant. Erik Sablé en rend bien compte dans son Petit manuel d’émerveillement lorsqu’il écrit : « J’ai plein mes tiroirs des mots expliquant la vie, le temps, l’espace, la formation de l’univers, mais le mystère est là, dans ce passage d’automne qui se fane et se froisse avant la grande immobilité de l’hiver » ; « S’émerveiller, c’est oublier tous les savoirs, tous les systèmes […]. C’est être là, face au monde, comme au premier jour, comme au premier instant, pur, neuf, nu et regarder, regarder jusqu’au moment où les apparences basculent. Alors, on est foudroyé par ce simple fait. Il y a de l’être. J’existe. Je suis. »

Moment ultime, moment bouleversant parce que moment de découverte : il y a une vie qui vit en nous, il y a une vie qui appelle en nous. On vit une étonnante libération de soi quand on répond à cet appel, on souffre quand on l’étouffe. Beauté du dialogue avec la vie que l’on sent vivre en soi. Beauté d’écouter cette vie, d’en faire son maître, de se laisser guider, inspirer par elle. Beauté de sentir qu’elle est l’écho intérieur de la beauté rencontrée à l’extérieur dans le monde, dans les visages des hommes, dans le courage de vivre. Beauté de sentir à cette occasion ce que l’on est venu faire sur terre. La vie a un sens, elle a plus que du sens. Nous ne sommes pas là pour rien, nous avons un rôle à jouer dans ce monde. Un rôle lié à la beauté, un rôle de témoin d’une vie venue de la beauté pour la beauté. 

Ce texte a été repris dans le n°22 de la revue Art sacré sous le titre « Une révolution appelée émerveillement » (pages 21-22).

  • Document 2. Charles Trenet, « Le jardin extraordinaire », Pathé Marconi, 1957. 

Charles Trenet, né le 18 mai 1913 à Narbonne et mort le 19 février 2001 à Créteil, est un poète auteur-compositeur-interprète français. Surnommé « le Fou chantant », il est l’auteur de près de mille chansons, dont certaines, comme La Mer, Y’a d’la joie, L’Âme des poètes, ou encore Douce France, demeurent des succès populaires intemporels, au-delà même de la francophonie. |Source : Wikipedia|

C’est un jardin extraordinaire,
Il y a des canards qui parlent anglais.
J’leur donne du pain, Ils remuent leur derrière
En m’disant « Thank you very much, Monsieur Trenet ! »
On y voit aussi des statues
Qui se tiennent tranquilles tout le jour, dit-on.
Mais moi je sais, que dès la nuit venue,
Elles s’en vont danser sur le gazon.
Papa, c’est un jardin extraordinaire,
Il y a des oiseaux qui tiennent un buffet.
Ils vendent du grain, des petits morceaux de gruyère.
Comme clients ils ont monsieur l’maire et l’sous-préfet.

Il fallait bien trouver, dans cette grande ville maussade
Où les touristes s’ennuient au fond de leurs autocars,
Il fallait bien trouver un lieu pour la promenade.
J’avoue que ce samedi-là, j’suis entré par hasard
Dans, dans, dans…

Ce jardin extraordinaire,
Loin des noirs buildings et des passages cloutés,
Y avait un bal qu’donnaient des primevères.
Dans un coin d’verdure, des petites grenouilles chantaient
Une chanson pour chanter la lune,
Dès qu’cell’-ci parut, toute rose d’émotion,
Elles entonnèrent, je crois, la valse brune.
Une vieille chouette me dit : « Quelle distinction ! »
Maman, dans ce jardin extraordinaire,
J’vis soudain passer la plus belle des filles.
Elle vint près d’moi, et là m’dit sans manières :
« Vous m’plaisez beaucoup, j’aime les gens dont les yeux brillent ! »

Il fallait bien trouver, dans cette grande ville perverse,
Une gentille amourette, un p’tit flirt de vingt ans
Qui me fasse oublier que l’amour est un commerce
Dans les bars de la cité,
Oui mais, oui mais, pas dans,
Dans, dans, dans…

Mon jardin extraordinaire.
[…]
Pour ceux qui veulent savoir où le jardin se trouve,
Il est, vous le voyez, au cœur d’ma chanson.
J’y vole parfois quand un chagrin m’éprouve.
Il suffit pour ça d’un peu d’imagination !
Il suffit pour ça d’un peu d’imagination !
[…]
Il suffit pour ça d’un peu d’imagination !

 

  • Document 3 : Marie Rouanet, Balade des jours ordinaires, éd. Payot, coll. « Voyageurs Payot », 1999.

« ‘Partir loin n’est pas nécessaire au voyage’, affirme Marie Rouanet dans ce recueil de balades qui sont comme autant de nouvelles. Certes il s’agit bien d’aller ailleurs, mais l’ailleurs est partout où l’on aborde avec les sens et l’âme aiguisés […], l’important n’est pas ce que l’on voit. C’est tout ce que le lieu, le moment et les gens rencontrés éveillent de résonances, de nostalgies, d’émotions, de désirs et de faims. ‘Je ne suis aventureuse, dit Marie Rouanet, que dans les voyages des jours ordinaires.’ » (présentation de l’éditeur)

Dès que je quittais la portion de rue où j’habitais, j’étais frappée par la totale nouveauté du monde. Il avait suffi d’un pas pour créer une distance radicale entre mon univers familier et l’étranger alors aussi étrange qu’un lointain situé à des kilomètres.

De ce boulevard d’Angleterre qui passait au bas de ma rue, de la place de la Poste guère plus éloignée, j’ai le souvenir d’un exotisme total. Si bien que dans ma mémoire, ils ont les couleurs des pays les plus lointains. Les vitres de la salle des sports « La Vigilante » brillent d’un éclat cinématographique, la maison de la vieille Jalade et son linge lumineux on des allures d’Italie, le talus inculte sous les remparts est un tel ailleurs que je n’eusse pas été surprise d’en voir sortir des singes et que les pies et les écureuils qui y logeaient étaient autant d’animaux d’au-delà des mers. Lorsque je pense à Canterelle, cette rue très pentue qui descend tout droit jusqu’au bord de la rivière évoque l’aventure dangereuse. Un jour mon doigt fut pris dans la porte de fer d’un magasin. Longtemps je pleurai assise sur le trottoir bordé de granit, la main dans une cuvette d’eau salée que le commerçant prépara pour me soulager. Le cœur au bout du doigt, les yeux pleins de larmes, je perçus le couchant éblouissant, le pavage de la rue, les gens qui passaient comme la plus dangereuse des expéditions africaines.

Ces impressions m’ont suivie longtemps et demeurent toujours.

Les objets qui me restent de ces lieux – si proches et pourtant si neufs, seulement par la nouveauté du regard – me sont bibelots ramenés du bout du monde. Ils ne sont jamais pourtant que des objets de pacotille, de ces souvenirs que l’on pouvait acquérir dans les boutiques à Carcassonne, Lamalou ou Valras-la-Plage. Il y a un canif branlant totalement inutilisable, une vierge de métal haute d’un demi-doigt logée dans un étui de buis, un centimètre de ruban qu’on enroulait dans un tonneau d’os à l’aide d’une manivelle en miniature – il y était inscrit « Cité de Carcassonne » –, une coquille Saint-Jacques ornée d’une barque à voile.

Il me suffit parfois de marcher sur un trottoir dans une rue archiconnue pourtant, pour que le monde soit naissant. À explorer donc. […] Tout est mystère à déchiffrer, découverte à ne pas manquer. Chaque détail, chaque seconde deviennent remarquables. […]

C’est ma façon de voyager. C’est celle que j’aime et dont je retire une jubilation d’usage ordinaire sans avoir à attendre les moments de ce que l’on nomme d’habitude le dépaysement.
Me dé-payser, changer de pays, me dé-saisonner, changer de saison, vivre l’été à l’autre bout du monde alors que le lieu où je vis est pétrifié par l’hiver, ne m’intéresse pas. De la même façon, j’aime les vêtements de tous les jours, la cuisine du quotidien, les êtres du vécu. Je ne suis aventureuse que dans les voyages des jours ordinaires.

  • Document 4. Johannes Vermeer, « La laitière », huile sur toile, vers 1658. Tableau exposé au Rijksmuseum d’Amsterdam (Pays-Bas).

Crédit iconographique : https://artsandculture.google.com/partner/rijksmuseum?hl=fr