BTS 2017-2018 L’extraordinaire Cours en ligne : Section 2A/ L’extraordinaire dans les contes : transgression, quête initiatique et révélation

Ce support ainsi que le programme de cours s’adressent prioritairement aux sections dont j’ai la charge, mais ils intéresseront bien évidemment les étudiant/es préparant l’épreuve de culture générale et expression en deuxième année de BTS.


L’extraordinaire
nouveau thème BTS 2017-2018

Section 2 : L’extraordinaire et le merveilleux

Bruno Rigolt


contes_photomontage_dore_perrault_web3Photomontage à partir d’illustrations des contes de Perrault (Gustave Doré)

Cours précédents déjà mis en ligne :

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SECTION 2
l’extraordinaire et le merveilleux

A/ L’extraordinaire dans les contes : transgression, quête initiatique et révélation


Niveau de difficulté de ce cours :  moyen à difficile ★★

« […] sous couleur de civilisation, sous prétexte de progrès, on est parvenu à bannir de l’esprit tout ce qui se peut taxer, à tort ou à raison de superstition, de chimère ; à proscrire tout mode de recherche de la vérité qui n’est pas conforme à l’usage. »

André Breton, Premier Manifeste du Surréalisme, 1924
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« Nous sommes dans le monde […] au milieu de choses dont nous n’apercevons même pas l’intérêt, à plus forte raison le sens, qui nous semblent banales et ordinaires — jusqu’au jour où un événement insolite (ou une lecture) viendra nous éveiller, nous forcer à ouvrir les yeux et nous faire pressentir ce qu’il y a derrière. »

Claude-Edmonde Magny, Les Scandales d’Empédocle, 1945

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« Il était une fois…»

Cette phrase par laquelle débutent tous les contes de fée, combien de fois l’avons-nous entendue et prononcée ? Phrase-refuge, phrase-énigme qui nous plonge dans une sorte d’enceinte mentale, de labyrinthe, d’espace-autre, de temps-autre : l’élément perturbateur, l’événement insolite surgissent et tout à coup nous voici plongés dans ce que nous pourrions appeler le Primitif, c’est-à-dire le fait exceptionnel : les animaux qui parlent, les fleurs qui pensent, le vent, la pluie et les arbres qui semblent agir comme des êtres vivants…

De fait, la quête du merveilleux et de l’insolite a toujours été l’objet de fascination : l’anormal, les représentations de monstres humains ou de phénomènes extraordinaires font tellement partie de notre paysage humain que nous les avons intégrés dans l’inconscient collectif sans même y songer : au fond, quelle différence y a-t-il entre les bêtes et dragons de l’Apocalypse et les mutants et autres post-humains qui peuplent Star Wars ou X-Men ? Les Méduses, Chimères, Sphinx et sirènes d’hier continuent de hanter les images mythiques du post-modernisme…

À ce titre, il nous faut ici évoquer le nom de Gilbert Durand, qui avait remarquablement montré dans Les Structures anthropologiques de l’imaginaire (1960) l’importance de l’étude des symboles et des mythes pour la compréhension des phénomènes humains. Selon lui, la quête de l’extraordinaire est une réponse à l’angoisse existentielle de l’homme, confronté à sa propre finitude. En ce sens l’extraordinaire, parce qu’il postule l’imaginaire, le fantastique ou le merveilleux¹, et qu’il repose sur des peurs ancestrales, est inséparable du magique, du superstitieux, du religieux ou du sacré. 

Donner à voir…

Si l’extraordinaire a toujours été si essentiel, c’est qu’il a « un véritable pouvoir de révélation », comme nous le rappellent les Instructions officielles : « il fait surgir des réalités hors du commun aussi bien que des sensations nouvelles ». Cette expression faire surgir est importante : de fait, il y a dans l’extraordinaire ce que Michel Viegnes appelle à propos du fantastique, « une esthétique de la monstration », « de l’inexplicable et de l’inacceptable. Il joue sur le caractère spectaculaire, au sens propre, de l’être ou de l’objet qu’il donne à voir »².

gustave_dore_petit_poucet« En disant ces mots, il coupa sans balancer la gorge à ses sept filles. »

Gustave Doré, illustration pour le Petit Poucet

L’extraordinaire élabore des configurations imaginaires qui permettent de s’affranchir de la réalité tout en l’exagérant de manière corrosive, hyperbolique : bien loin de l’imaginaire naïf, simpliste et quelque peu puéril auquel on rattache souvent le merveilleux, c’est au contraire l’effroyable, la métamorphose, le travestissement, la dissimulation, le scandaleux qui sont les ingrédients des contes et entraînent les personnages dans la quête incontournable de la vérité, de la vérité à tout prix, même contre eux-même, au prix de la transgression délibérée d’un interdit, du franchissement de la frontière, qu’elle soit géographique, sociale ou morale.

« Comme le rappelle Sylvie Loiseau dans Le Pouvoir des contes, « Le conte ouvre l’espace de la transgression, décrit avec force détails la scène interdite […] ». C’est ce que fait Boucle d’Or lorsqu’elle regarde à la fenêtre ou dans le trou de la serrure pour voir ce que les ours, par conséquent les adultes, font derrière la porte. Sa curiosité la pousse à transgresser un interdit, et elle ouvre la porte malgré tout »³, devenant l’intruse qui met en danger le bien-être et la sécurité affective de la famille. De même, Peau d’Âne est l’histoire d’un inceste, Tristan et Yseut raconte la transgression des règles de la société et de la religion, Le Seigneur des anneaux nous plonge au cœur d’une géographie imaginaire qui s’affranchit du paradigme de la représentation et de son support : le principe d’identité.

baranowski-la-transgression-dans-le-conteAnne-Marie Baranowski, « La transgression dans le conte. Dévoiler-Avertir-Prévenir ? »

jacques-demy-peau_d_anePeau d’Âne adapté par Jacques Demy en 1970 avec Catherine Deneuve et Jean Marais
© Peau d’Ane, Jacques Demy/Cap écran

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« L’extraordinaire a un véritable pouvoir de révélation »

En puisant leurs sources dans un fond commun de légendes qui font intervenir des êtres surnaturels et des forces occultes, les mythes ou les contes permettent non seulement de nous évader du quotidien, mais plus fondamentalement d’accéder à un autre univers dans lequel notre logique est mise à mal : peur de l’animalité, peur des ténèbres, peur de l’inconnu… En faisant éclater le carcan de la logique, le merveilleux est donc est un moyen de chercher à dominer les peurs inspirées par la réalité.

Comme le rappelle Adrian Marino⁴ à propos du merveilleux fantastique (mais ses remarques peuvent être élargies au merveilleux extraordinaire), « pour que le fantastique impose ses lois, il a besoin d’une véritable fissure dans l’ordre existant, d’une irruption directe, brutale et invincible du mystère à l’intérieur des mécanismes et des prévisions quotidiennes de la vie : l’invasion du sacré à l’intérieur de l’ordre laïque, profane, du surnaturel au milieu du naturel ».

Le rationnel se dérègle, l’inconcevable devient concevable, l’existence monotone fait place à une vie forte et intense : Alice change de taille dans son aventure au pays des merveilles ; les figures de l’étrange et de la monstruosité dictent leur loi dans alice_wonderland_blL’Iliade et l’Odyssée ; les Mille et une nuits commencent par l’évocation d’un génie, « hideuse figure d’une grandeur monstrueuse » ; la citrouille de Cendrillon devient carrosse ; l’âne des Métamorphoses d’Apulée (épisode repris dans Peau d’âne) « crotte de l’or ». 

Alice in the pool of tears →
Arthur Rackham edition of Alice’s Adventures in Wonderland
Source : British Library

Et nous ne demandons qu’à adhérer à ces fictions « placée[s] sous le signe du mensonge et du croire » |source|. Même les objets les plus banals et les plus ordinaires prennent une dimension démesurée : on pourrait évoquer l’épée Excalibur dans la légende du roi Arthur, les bottes de sept lieues dans le Petit Poucet, le filtre magique de Tristan et Iseut, la lampe d’Aladin, la clé interdite de Barbe-Bleue ou le miroir magique de Blanche-Neige

En perturbant les critères de la rationalité et de la vraisemblance, l’extraordinaire suscite tout autant le malaise que le vertige. Dans Un balcon en forêt, Julien Gracq évoque ainsi les contes que l’aspirant Grange, le héros du roman, lisait quand il était petit : « C’était une peur un peu merveilleuse, presque attirante, qui remontait à Grange du fond de l’enfance et des contes : la peur des enfants perdus dans la forêt crépusculaire, écoutant craquer au loin le tronc des chênes sous le talon formidable des bottes de sept lieues »…

leon-carre_mille_et_une_nuits_princesse_boudourLéon Carré, illustration des Mille et une nuits
Source : BnF

Le basculement et la pénétration dans un monde autre et magique sont donc les conditions du merveilleux, qui substitue au mythe de la création sa recréation par l’homme selon un scénario fantasmatique et des représentations susceptibles d’être provoquées par la réalisation d’actes inconscients. Le conte apparaît comme l’incarnation de ces désirs, leur manière de s’objectiver par le merveilleux. La métamorphose de Cendrillon est à ce titre très intéressante à étudier :

Enfin, l’heureux jour arriva ; on partit, et Cendrillon les suivit des yeux le plus longtemps qu’elle put. Lorsqu’elle ne les vit plus, elle se mit à pleurer. […] Sa marraine, qui était fée, […] lui dit : « Va dans le jardin et apporte-moi une citrouille. » Cendrillon alla aussitôt cueillir la plus belle qu’elle put trouver, et la porta à sa marraine, ne pouvant deviner comment cette citrouille pourrait la faire aller au bal. Sa marraine la creusa, et, n’ayant laissé que l’écorce, la frappa de sa baguette, et la citrouille fut aussitôt changée en un beau carrosse tout doré.
Ensuite, elle alla regarder dans sa souricière, où elle trouva six souris toutes en vie ; elle dit à Cendrillon de lever la trappe de la souricière, et à chaque souris qui sortait elle lui donnait un coup de sa baguette, et la souris était aussitôt changée en un beau cheval, ce qui fit un bel attelage de six chevaux, d’un beau gris de souris pommelé. Comme elle était en peine de quoi elle ferait un cocher : « Je vais voir, dit Cendrillon, s’il n’y a point quelque rat dans la ratière, nous en ferons un cocher. – Tu as raison, dit sa marraine, va voir. » Cendrillon lui apporta la ratière, où il y avait trois gros rats. La fée en prit un d’entre les trois, à cause de sa maîtresse barbe, et, l’ayant touché, il fut changé en un gros cocher, qui avait une des plus belles moustaches qu’on ait jamais vues. Ensuite, elle lui dit : « Va dans le jardin, tu y trouveras six lézards derrière l’arrosoir, apporte-les-moi. » Elle ne les eut pas plutôt apportés, que la marraine les changea en six laquais, qui montèrent aussitôt derrière le carrosse avec leurs habits chamarrés, et qui s’y tenaient attachés, comme s’ils n’eussent fait autre chose toute leur vie.
La fée dit alors à Cendrillon : « Eh bien, voilà de quoi aller au bal, n’es-tu pas bien aise ?
– Oui, mais est-ce que j’irai comme cela, avec mes vilains habits? » Sa marraine ne fit que la toucher avec sa baguette, et en même temps ses habits furent changés en des habits d’or et d’argent, tout chamarrés de pierreries ; elle lui donna ensuite une paire de pantoufles de verre, les plus jolies du monde. Quand elle fut ainsi parée, elle monta en carrosse […] ».
http://www.cndp.fr/fileadmin/user_upload/CNDP/catalogues/perrault/files/contes_perrault.pdf pages 46-47

Comme nous le voyons, cette scène de métamorphose —véritable fantasme onirique— en permettant de passer d’une forme à l’autre, abolit les frontières entre la réalité et le rêve et renouvelle la relation avec le monde. En transgressant l’arbitraire de sa condition⁵, Cendrillon accède à un nouveau pouvoir —illégitime socialement mais moralement légitime—, lequel favorise tout un imaginaire gustave_dore_barbe_bleue_web1de la transgression : ainsi l’extraordinaire est un moyen d’enquêter sur une zone interdite, de voir ce qu’il n’y a pas à voir.  La désobéissance à la loi sociale devient donc un acte de liberté, et le merveilleux, un principe de raison et une condition de cette liberté.

← Gustave Doré, illustration pour Barbe-Bleue (détail). Source : Gallica

Plus encore, la transgression dans La Barbe-Bleue de Perrault (1697) est présentée comme un encouragement au questionnement et à l’émancipation du personnage féminin : à Barbe Bleue (l’image du pouvoir qui formule la loi et requiert l’obéissance à son injonction), répond la légitimité morale ; au prétendu droit du plus fort, répond l’épanouissement de la sensibilité ; au processus répressif (l’exceptionnelle puissance de Barbe-Bleue liée à la représentation d’une société patriarcale confortée dans ses certitudes), répondent le hors norme et l’hédonisme ; à la servitude, aux règles de conduite sclérosantes, à l’hypocrisie sociale perçues comme autant d’entraves à l’émancipation, répond la rupture, tant il est vrai que la clé du petit cabinet secret, c’est l’essence même de la liberté.

Loin du blabla sentimental et du train-train narratif auxquels on réduit trop souvent l’univers du conte —ramené à sa seule fonction de divertissement— la croyance au merveilleux repose au contraire fondamentalement sur une conscience de l’interdit qui mène au désir de l’enfreindre, au basculement des certitudes, au désir de sonder les abîmes, c’est-à-dire le mal, ce qui est contre l’ordre de la nature des êtres, pour parvenir à la réalisation de soi : or, ce schéma, comme nous l’avons vu, ne s’affranchit en rien de la réalité : il est au contraire la révélation même du réel.

Ainsi, le merveilleux est lié à l’extraordinaire : en « s’éloign[ant] du caractère ordinaire des choses » (Petit Larousse), il nous fait passer d’une perception immédiate et naïve du monde à son caractère problématique. Mais au dérèglement réaliste du fantastique qui postule l’inexplicable dans ce qui semblait connu et compréhensible, le merveilleux fait davantage de l’exceptionnel son actualité, et de l’irréel sa réalité, c’est-à-dire qu’il postule l’imaginaire comme principe organisateur, comme conciliation du possible et de l’impossible, comme quête existentielle, comme voyage initiatique.
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La fonction herméneutique du merveilleux :
l’imaginaire de la quête

Tous les contes reposent en effet sur une quête, qui est au centre de l’énigme et de sa résolution : résultant de la perturbation de la situation initiale, elle engage les personnages dans un voyage, une errance qui se révèlent être une aventure extraordinaire et transfiguratrice. Comme l’a bien montré Vladimir Propp (La Morphologie du conte, Paris, Seuil 1970), « l’objet de la quête se trouve dans un autre royaume » : ainsi le déplacement du héros dans l’espace et dans le temps, qui est un fondement essentiel du conte merveilleux, donne lieu à une véritable rupture signifiée par le départ et le voyage-quête du personnage : séparations, privations, souffrances, humiliations, combats… Le héros doit prouver sa valeur en passant par des épreuves et des lieux dont la fonction herméneutique* est essentielle.

* L’herméneutique : c’est-à-dire le déchiffrement, le décryptage, l’interprétation des symboles. Nous retiendrons ces propos de Michel Viegnes : « Le code herméneutique renvoie aux questions et interrogations que soulève un récit, et aux réponses qu’il y apporte ou non. On peut également définir ce code comme la tension qui se crée entre une énigme et sa résolution » (Viegnes, op.cit. page 216).

Si le château de la Belle au bois dormant est par sa magnificence le symbole même de l’extraordinaire, il est isolé du reste du monde par la forêt, dont l’aspect funèbre et inquiétant est le lieu de toutes les métamorphoses et de toutes les épreuves : tantôt protectrice et nourricière, tantôt fatale par son pouvoir d’engloutissement des êtres humains qui s’y introduisent, elle est le royaume de forces étranges : monde clos et lugubre qui fait perdre au héros ses repères. Dans Cendrillon, la forêt c’est aussi le lieu où l’on se perd et où l’on se retrouve, espace mystérieux et symbolique conçu sur le modèle de la quête initiatique.

mary-blair_disney_cinderellaMary Blair, illustration pour l’adaptation de Cendrillon (Walt Disney)

Que l’on songe aussi à Blanche Neige qui, au bout de sa course dans l’épaisse et noire forêt, tombe épuisée et se réveille dans une clairière, sous les yeux ébahis des lapins, des écureuils, des biches et des oiseaux. De même, dans le premier tome du Seigneur des anneaux, la transition entre le monde sûr et familier et le territoire au-delà est marqué par la rencontre avec Tom Bombadil dans la Vieille forêt, frontière à la croisée des mondes entre le conscient et l’inconscient. On pourrait également mentionner, parmi tant d’autres histoires, la Reine des neiges, où Andersen relate les différentes étapes du merveilleux voyage de la petite Gerda en quête de son ami disparu. nrp_tolkien_cartesL’extraordinaire dessine ainsi une sorte de géographie imaginaire constituée d’espaces multidimensionnels où se superposent les mondes de l’intérieur et ceux de l’extérieur pour constituer cette géographie du non-lieu, géographie utopique et pourtant ancrée dans la réalité toponymique que nous connaissons.

← Alain Barbé, « Cartographier l’imaginaire »
NRP Collège, « Des compétences pour lire et écrire la poésie », mars 2014, page 11.

En faisant référence à ce qui est extraordinaire et grandiose, le merveilleux participe en outre à un réenchantement du monde qui se combine souvent avec le spirituel et le poétique. Si le Seigneur des anneaux est ainsi un projet politique —une réflexion passionnante sur le pouvoir, la liberté et la tyrannie— il est aussi un projet épique et utopiste au sens où l’entend Umberto Eco : « on peut imaginer que le monde possible qui est raconté est parallèle au nôtre, qu’il existe quelque part bien qu’il nous soit normalement inaccessible ». En allant jusqu’à inventer des alphabets, et des langues spécifiques qui emportent le lecteur vers des terres lointaines et inconnues, Tolkien inaugure non seulement le genre de l’héroic fantasy, mais il crée un véritable monde, parallèle au nôtre et structuré autour d’une mythologie et d’une cosmogonie, qui nous invitent à un phénomène de décrochage temporel et spatial, à un écart par rapport au monde « ordinaire ».

L’extraordinaire comme métaphore

Cet écart est proprement métaphorique : tout comme une métaphore, le merveilleux est déviant. Il nous confronte à un système doté en apparence de pertinence et de repères référentiels (cf. les fameuses cartes de Tolkien, v. supra : « Un système cohérent ») mais qui perd peu à peu le lecteur en détruisant ses certitudes matérialistes. Car il nous manque l’élément le plus essentiel qui est le déchiffrement, profondément spirituel et moral : c’est alors que l’énoncé déviant amène progressivement à donner sens à ce qui paraissait en manquer. À la différence du fantastique qui ramène l’homme à sa déréliction et à sa détresse, le merveilleux élève l’être : il en est la révélation extraordinaire.

Aussi étrange que cela puisse paraître, le non-sens apparent s’éclaire pour celui qui sait s’émerveiller et percevoir la place de l’extraordinaire : c’est particulièrement sensible dans Miss Peregrine et les enfants particuliers où personne ne veut croire aux récits fabuleux du grand-père de Jacob Portman. Comme il a été très justement dit, « si le merveilleux a partie liée avec la croyance, il devient factice quand on cesse d’y croire, quand les conditions d’une rencontre privilégiée ne sont plus réunies ; la merveille abandonnée, falsifiée, réduite à un clinquant ou un vernis, n’a plus que le pouvoir d’abuser le lecteur » (Les Dossiers d’Universalis).

Si pour les profanes l’extraordinaire apparaît donc comme une réalité désordonnée, aléatoire, sans fondement logique, arbitraire et incompréhensible, celui qui vit dans le conte, ou en comprend le sens profond, est au contraire comme révélé. De fait, la première fonction du conte est de nous faire adhérer à ces figures de l’étrange et de la monstruosité par un passage du domaine du connu à l’inconnu selon la logique d’un franchissement de frontière qui invite à une lecture symbolique et interprétative : ainsi le code herméneutique est-il essentiel quand on aborde l’extraordinaire, car il amène, un peu à la manière d’un enquêteur, à interpréter des indices en apparence dépourvus de sens.

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Sindbad et le vieil homme de la mer Mehmed ibn Emir Hasan al-Su’ûdî, Matâli’ al-su‘âda wa yanâbi‘ al-siyâda (Le Lever des astres chanceux et les Sources de la souveraineté) Istanbul (Turquie), 1582. © BnF |http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b8427189w/f168.item|

La trilogie du Seigneur des anneaux de Tolkien relate à ce titre le long et périlleux voyage de la Communauté de l’Anneau, voyage qui est aussi un rite de passage célébrant la transition d’un statut à un autre, et de notre part un parcours de lecture qui, en modifiant progressivement notre horizon d’attente, conduit à l’élucidation : le voyage des personnages, tout comme notre voyage littéraire à travers les pages, se transforme en une authentique expérience existentielle qui nécessite donc au départ un décentrement, un changement de lieu, d’époque, de perspective.

De même, dans Miss Peregrine et les enfants particuliers, l’histoire du jeune héros s’oriente selon un cheminement intérieur, un voyage rituel autant qu’un extraordinaire itinéraire initiatique qui nous amène peu à peu à la révélation du Temps retrouvé. Ce déchiffrement moral et symbolique, nous pourrions le reconnaître dans les différents voyages de Sindbad ou dans Le Merveilleux voyage de Nils Holgersson à travers la Suède de Selma Lagerlöf (1906-1907), savoureux périple dans l’inconnu, entièrement imprégné d’une quête identitaire.

Et ce n’est pas un hasard si dans Harry Potter, le quai 9 ¾ d’où part le Poudlard Express, est le lieu —invisible aux moldus— d’un basculement entre le réel et l’imaginaire. En quittant la gare de King’s Cross, le héros passe par la frontière magique : la géographie urbaine s’évanouit pour permettre la construction imaginaire d’un univers qui annihile le temps ordinaire au profit d’un autre temps et d’un autre espace dont le sens immanent, accessible aux seuls initiés, échappe aux profanes. Parce qu’il est le lieu où se joue le destin de l’homme, le merveilleux est comme une épiphanie de la vie, c’est-à-dire une prise de conscience qui se donne pour objet d’interroger, de manière imaginaire et onirique, le réel, afin d’y trouver un sens.

 harry-potter_voyageHarry Potter : le voyage comme itinéraire initiatique…

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CONCLUSION


L

a réflexion sur l’extraordinaire suppose, comme nous l’avons compris depuis le début de l’année, un univers de référence qui passe le réel. Les contes, les légendes, mais aussi comme nous le verrons dans le cours suivant, les mythes, par l’intensité des histoires qu’ils racontent, les passions vécues par les personnages —leurs traumatismes, les catastrophes qu’ils subissent ou provoquent— constituent donc un mode d’exploration profondément original de notre réalité ; exploration qui passe par le détour du providentiel et du surnaturel pour mieux nous amener à la connaissance de soi et à une conscience du sens.

De fait, l’extraordinaire permet aussi une expérience intérieure car il relève de la quête initiatique en assignant au héros une finalité qui l’amène, en jouant librement avec l’imagination, à idéaliser le réel : expérience transgressive, écart par rapport à la norme et la raison apparentes ; mais aussi et surtout véhicule d’un questionnement identitaire qui passe souvent par le code herméneutique et le déchiffrement symbolique. Accéder à l’extraordinaire n’est donc pas une vaine échappatoire mais une aventure de tout l’être, quêteuse d’absolu et de déchiffrement, qui heurte de plein fouet les systèmes de valeurs, les normes sociales et les croyances.

C’est donc en apparence seulement que la structure des contes est circulaire comme on l’entend dire parfois à tort. Car le héros ne revient jamais à son point de départ, ni le lecteur à la première page : l’extraordinaire est une expérience empirique transformatrice. Si elle égare l’homme sur des routes divino-humaines qui le fragmentent, le morcellent, elle est aussi une transfiguration du réel vécue comme expérience métaphysique et confrontation à soi-même. Tel est le sens de la quête et du voyage extraordinaire dans les contes : permettre à la femme et à l’homme, en redécouvrant sa vision du monde, de se rencontrer soi-même…

Bruno Rigolt
© octobre 2016, Bruno Rigolt/Espace Pédagogique Contributif


NOTES

1. On fera bien évidemment attention à distinguer le merveilleux du fantastique : « dans le merveilleux, le surnaturel est accepté, admis et ordonné comme un élément d’un monde lui-même merveilleux […] [qui fait] coïncider le réel avec le surnaturel en emportant l’adhésion immédiate et du personnage et du lecteur » (Nathalie Prince, La Littérature fantastique, 2e édition, Paris, Armand Colin 2015). Le fantastique au contraire « se caractérise par une intrusion brutale du mystère dans la vie réelle. » (Pierre-Georges Castex, Pierre-Georges Castex, Le Conte fantastique en France, de Nodier à Maupassant, Paris éd. José Corti, 1951).
Nathalie Prince ajoute ces remarques essentielles : « Il apparaît ici que le fantastique et l’immixtion du désordre dans l’ordre, de l’impossible dans le réel, alors que le féerique faisait de ce désordre son ordre même. Dans le féerique le surnaturel et le naturel sont contiguës : là un monde est merveilleux, ici un monde réel. La c’est l’imaginaire, ici c’est le lecteur. Dans le fantastique, l’impossible et le réel sont ambigus au sens littéral du terme, c’est-à-dire mêlés, mélangés. Le fantastique « a toujours un pied dans le monde réel », écrit Gautier, prêt à intituler l’une de ses œuvres Le Fantastique en habit noir, c’est-à-dire l’habit de tous les jours, l’habit ordinaire, pour bien marquer le fait qu’il doit porter le sceau du réel ».
2. Michel Viegnes, Le Fantastique, Paris GF Flammarion, « Corpus », page 16.
3. Estelle Hollemaert, « Quel rôle joue le conte dans le développement de la personnalité de l’enfant et de sa socialisation au cycle 1 ? », Éducation 2013.
4. Cité par Ionel Buse, Mythes populaires dans la prose fantastique de Mircea Eliade, Paris L’Harmattan 2013, page 14.
5. Cf. ce passage de Cendrillon : « Elle la chargea des plus viles occupations de la maison : c’était elle qui nettoyait la vaisselle et les montées, qui frottait la chambre de madame, et celles de mesdemoiselles ses filles ; elle couchait tout au haut de la maison, dans un grenier, sur une méchante paillasse, pendant que ses sœurs étaient dans des chambres parquetées, où elles avaient des lits des plus à la mode, et des miroirs où elles se voyaient depuis les pieds jusqu’à la tête ». Op. cit. p. 45.

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jackson_lord_of_ringsL’adaptation cinématographique du Seigneur des anneaux par le réalisateur néo-zélandais
Peter Jackson est à juste titre considérée comme magistrale.

 

Travaux dirigés niveau de difficulté : facile à moyen ★★★★

 
  • Autoexercice 1
    « C’était une peur un peu merveilleuse, presque attirante, qui remontait à Grange du fond de l’enfance et des contes : la peur des enfants perdus dans la forêt crépusculaire, écoutant craquer au loin le tronc des chênes sous le talon formidable des bottes de sept lieues » (Julien Gracq).
    → À votre tour, évoquez quelques sensations que vous ont procurées les contes de votre enfance. Dans quelle mesure ces contes répondent-ils à la définition de l’extraordinaire ?
    _
  • Autoexercice 2
    → Lisez un ou plusieurs des neuf contes de Perrault mis en ligne par le CNDP.
    → En quoi votre lecture s’accorde-t-elle avec ce jugement (premier cours sur l’extraordinaire) : « du fait qu’il agrandit et amplifie les événements, l’extraordinaire bouleverse les repères habituels du temps et forge un imaginaire original et puissant qui est comme un réenchantement, une idéalisation du réel. »
  • Autoexercice 3
    Les illustrations des contes de Perrault par Gustave Doré sont à juste titre mondialement connues. La BnF leur a d’ailleurs consacré une riche exposition en 2014.
    → Accédez tout d’abord à cette exposition et lancez l’album.
    → Quelle est la fonction de ces illustrations ? Outre leurs grandes qualités esthétiques et ornementales, essayez de montrer en justifiant votre démonstration comment Gustave Doré parvient à impliquer le lecteur dans l’étrange et l’extraordinaire.
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  • Autoexercice 4
    L’adaptation cinématographique du Seigneur des anneaux par le réalisateur néo-zélandais Peter Jackson est à juste titre considérée comme magistrale.
    → Regardez attentivement l’affiche du film (voyez un peu plus haut), et montrez qu’elle met en évidence tout un imaginaire de la quête en engageant les personnages dans un voyage, une errance qui se révèlent être une aventure extraordinaire. Vous pourrez vous aider par exemple de ce montage musical qui évoque quelques scènes culte :
  • Autoexercice 5
    genevrier
    Par sa violence et sa cruauté, le Conte du genévrier adapté par Jacob Grimm en 1812,  est une histoire proprement choquante qui est une véritable mise en question idéologique du réel. De fait, cette fiction transpose dans l’univers du conte toute la tragédie de l’existence.
    Lisez ce conte puis analysez brièvement la couverture choisie par l’éditeur (Le Genévrier Éditions, 2012).
    → Essayez ensuite de construire un argumentaire autour de la problématique suivante : « Dans quelle mesure l’extraordinaire transforme-t-il notre conscience du réel ? »

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© Bruno Rigolt, octobre 2016_

Un Automne en Poésie… Bientôt l’édition 2016-2017…

La classe de Seconde 13 du Lycée en Forêt est fière de vous présenter…

la saison 8 d’Un Automne en Poésie
mercredi 2 novembre — lundi 19 décembre 2016

C’est la classe de Seconde 13 dont j’ai la charge cette année, qui travaille à l’édition 2016-2017 d’Un automne en poésie. Pour la huitième année consécutive, cette manifestation d’art entend marquer de son empreinte la création littéraire au Lycée en Forêt : plus de quarantaine textes, tous inédits, sont en cours de finalisation et seront progressivement mis en ligne jusqu’aux vacances de Noël.

La thématique retenue cette année invitera à réfléchir au rapport intime qui existe entre le réel et la manière dont la poésie parvient à transcender la réalité pour faire naître du banal et de l’ordinaire ce qui n’est pas, et qui pourtant est : la poésie, c’est le jeu de la métamorphose et du voyage des mots : voyage extraordinaire, voyage lointain vers des mondes où l’écriture donne sens à la Vie…

Thématique de l’édition 2016-2017 :

Architextures poétiques
maux, rêves et métamorphoses

bruno_rigolt_joconde_2016_web2Rendez-vous à partir du mercredi 2 novembre 2016 !

BTS 2017-2018 L’extraordinaire Cours en ligne : Section 1 D/ L’extraordinaire, l’invraisemblable et l’incongru


Cours précédents :

Niveau de difficulté de ce cours : moyen à difficile ★★

C/ L’extraordinaire, l’invraisemblable et l’incongru


claude-lalanne_le-chou-de-milan_2016_cClaude Lalanne, « Le chou de Milan » (bronze), 2016
Londres, Regent’s Park (exposition temporaire « Frieze Sculpture Park 2016 »/Galerie Ben Brown Fine Arts)
Photographié le 20 octobre 2016, © Bruno Rigolt

Mots clés : extraordinaire, bizarre, farfelu, biscornu, excentrique, baroque, absurde, étrange, invraisemblable, incroyable, extravagant, fantasmagorique, choquant, déplacé, dissonant, impertinent, inadéquat, inconvenant, incorrect, indécent, inopportun, insolent, irrévérencieux, malséant, messéant, monstrueux, répugnant, saugrenu…

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« Oui ! jusqu’au manche !… et c’est le cas de dire que ce couteau est entré dans le dos de ce monsieur comme dans du beurre !…
… Jusqu’au manche ! jusqu’au manche !…
Ceci, nous ne saurions trop le répéter… car, événement extraordinaire, inouï, étourdissant, extravagant, fabuleux, phénoménal, pyramidal, sans égal, le monsieur n’a pas l’air de s’en apercevoir !… »

Gaston Leroux (1868-1927), La Machine à assassiner, 1923

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«A

bracadabra »… Cette mystérieuse formule magique qui nous faisait frissonner de peur et de plaisir quand nous étions petits, a laissé un adjectif populaire qui désigne précisément une chose extraordinaire, autant incohérente, invraisemblable qu’incroyable : « abracadabrant »*. Le CNRTL définit ainsi le terme : « Étrange et compliqué, jusqu’à l’incohérence ou au délire ; totalement incompréhensible ». Par ses connotations de bizarrerie et de fantaisie, l’adjectif « abracadabrant » introduit ainsi le pouvoir de la fiction dans la réalité.

|*| Arthur Rimbaud, dans « Le cœur supplicié » (1871), a même créé le terme « abracadabrantesque » (« Ô flots abracadabrantesques, / Prenez mon cœur »…), mais avec des connotations particulièrement sombres et tourmentées comme le suggère le titre du poème.

En déréglant les normes qui régissent le pensable et l’impensable, l’artiste ne fait-il pas croire à l’incroyable, concevoir l’inconcevable, échapper au quotidien et à la norme par le seul pouvoir de l’imagination créatrice ? Comme nous le verrons un peu plus loin, c’est surtout à partir du XIXe siècle avec le romantisme, que la priorité du surnaturel sur le réel, le merveilleux, la fantaisie et l’excentricité sont devenus des éléments artistiques à part entière qui se sont affichés comme des composantes esthétiques essentielles dans le champ culturel.

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Le couturier et styliste Jean-Paul Gaultier, icône excentrique de la mode
Exposition « La planète mode de Jean-Paul Gaultier : de la rue aux étoiles »
(Exposition imaginée et mise en tournée par le Musée des beaux-arts de Montréal)

Contre la prétention à l’objectivité scientifique, l’extraordinaire postule donc le décalage, l’écart, l’extravagance, l’excentricité, le farfelu, la folie ou l’excès. L’excentrique est ainsi une personnalité singulière, bizarre, nancy-fouts-4irrationnelle ou incongrue.

← L’univers totalement surréaliste de l’artiste américaine Nancy Fouts

Si le terme prend fréquemment, dans le sens commun, une coloration quelque peu négative —l’excentrique serait une sorte de fou dont l’exhibitionnisme forcé conduirait à un non-sens social et moral— l’extraordinaire, parce qu’il est en opposition à un certain formalisme et aux habitudes reçues, est du domaine de l’original, de l’extravagant. Il explore ainsi des univers oniriques, insolites voire cauchemardesques.

Nancy_Fouts_6Découvrez d’autres créations de Nancy Fouts sur son site.

FARFELU, UE, adj. (CNRTL)

A.− [Appliqué à une pers.] Dont le comportement ou la conduite surprend par le côté bizarre, inattendu, saugrenuSynon. fantasque, hurluberlu, loufoque (fam.).Une sorte de savant farfelu et irresponsable (Nouvel Observateur, 24 janv. 68 ds Gilb.1971, p. 201).
Emploi subst. Personne très originale, fantaisiste. Le commissaire dit que ce farfelu passait le plus clair de son temps au fond de la brousse (Gary, Les Racines du ciel,1956,ds Gilb. 1971 p. 202).
B.− [Appliqué à une action, une idée, une réalisation de l’homme] Qui est dicté par un goût de la bizarrerie, de l’irrationnel. Synon. saugrenu, étrange.L’échec d’un projet farfelu (Arnoux, Double chance,1958, p. 214).
Péj. Absurde, stupide. Ses jugements sont d’un arbitraire farfelu; il condamne l’Énéide, mais accepte les Géorgiques (Marrou, Connaiss. hist.,1954, p. 138).

Par définition, la société c’est l’imitation. L’excentricité au contraire suppose une singularisation, elle célèbre l’errance, la périphérie ; elle cherche l’allégorie autant que la rareté, le baroque et le goût du merveilleux… Elle est ce qui est inattendu, inhabituel, incongru, excentriqueLe non-conformisme pendant la Renaissance a ainsi favorisé la subversion la plus vive, et un profond décentrement des codes culturels, au point que l’on peut parler d’une véritable contre-culture, dénoncée alors comme une imposture.
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Parodie, burlesque et satire des institutions chez Rabelais

Il nous faut ici parler des écrits rabelaisiens (voyez aussi le cours 1-A : Sociologie de l’extraordinaire). Servis par une langue protéiforme et par un très grand art du portrait satirique, ils sont un mélange de sagesse, de bien-fondé, de gravité ; mais aussi de bouffonnerie, d’excentricité et de dérision, comme en témoigne le dernier ouvrage de Rabelais, Le Quart livre (1548-1552), parodie désopilante des chroniques chevaleresques et historiques du XVIe siècle. Je vous laisse découvrir le fameux épisode de la « guerre contre les andouilles » :

François Rabelais

« La guerre contre les andouilles »

Quand ces Andouilles approchèrent et que Pantagruel aperçut comment elles déployaient leurs bras et commençaient déjà à se préparer à attaquer, celui-ci envoya Gymnaste entendre ce qu’elles voulaient dire et savoir pourquoi elles voulaient sans hésitation guerroyer contre leurs vieux amis, qui n’avaient rien dit ni fait de mal. Gymnaste fit une grande et profonde révérence en arrivant devant les premières rangées, et il s’écria aussi fort qu’il le pouvait pour dire : « Nous, nous, nous sommes tous vos vos vos amis, et à votre servi… vi… vice. Nous sommes des amis de Mard… Mard… Mardigras, votre vénérable dirigeant… ». Je me suis laissé dire depuis, par plusieurs témoins, qu’il dit alors Gradimars au lieu de Mardigras. Quoi qu’il en soit, à ce mot un gros Cervelas sauvage et dodu qui conduisait la première ligne de leur bataillon fit le geste de vouloir le saisir à la gorge.     « Par Dieu (dit Gymnaste) tu n’y entreras que si je te coupe en tranches : car tu es fichtrement trop gras pour y entrer en un seul morceau ». Alors il tire son épée Baise-mon-cul (c’est comme cela qu’il l’appelait) à deux mains, et tranche le Cervelas en deux morceaux. Crédieu qu’il était gras ! Il me rappelle le gros taureau de Berne qui a été tué à Marignan lors de la défaite des Suisses. Croyez moi, il n’avait pas loin de quatre doigts de lard sur le ventre.

Après qu’il a tué ce Cervelas écervelé, les Andouilles attaquent Gymnaste et le terrassent méchamment, mais Pantagruel et ses hommes courent à son secours. Alors commence le combat martial pêle-mêle. Raflandouille érafle les Andouilles, Tailleboudin taille les Boudins, Pantagruel brise les Andouilles aux genoux. Frère Jean se tient silencieux, caché dans sa Truie de Troie (d’où il peut tout voir), quand les Godiveaux qui étaient en embuscade s’attaquent à Pantagruel en poussant de grands cris.     En voyant ce désarroi et ce tumulte, Frère Jean ouvre les portes de sa Truie, et sort avec ses fidèles soldats, les uns portant des broches de fer, les autres tenant landiers, couvercles, poêles et pelles, cocottes, grills, faitouts, tenailles, balais, pinces, marmites, mortiers, pilons, tous en ordre comme des brûleurs de maison, hurlant et criant tous ensemble épouvantablement. Nabuzardan ! Nabuzardan ! Nabuzardan ! Par de tels cris d’émeute, ils choquent les Godiveaux, et traversent les Saucissons. Les Andouilles s’aperçoivent soudain de l’arrivée de renforts, et prennent leurs jambes à leur cou, comme si elles avaient vu tous les Diables. Elles tombent comme des mouches sous les coups de bedaine de Frère Jean. Ses soldats ne font pas de quartier. Cela faisait pitié à voir. Le camp était tout couvert d’Andouilles mortes ou blessées. Et le conte dit que, si Dieu n’y avait pas veillé, toute la génération Andouillique aurait été exterminée par ces soldats de cuisine. Mais il se produisit alors un événement merveilleux, dont vous croirez ce que vous voudrez.  Du côté de la Tramontane, un grand, gras, gros, gris pourceau arriva en volant, avec des ailes longues et amples comme celles d’un moulin à vent. Il portait des plumes d’un rouge cramoisi, comme celles d’un flamant rose. Il avait des yeux rouges et brillants comme ceux d’un rubis, des oreilles vertes comme une émeraude, les dents jaunes comme un topaze, la queue longue et noire comme du marbre, les pieds blancs et diaphanes comme des diamants, et ils étaient palmés comme ceux des oies. Il portait un collier d’or autour du cou sur lequel figuraient des lettres grecques, dont je ne pus lire que deux mots, YS ATHINAN. Ce cochon en apprend à Minerve !

Il faisait beau et clair. Mais à l’arrivée de ce monstre, il y eut vers l’ouest un coup de tonnerre si fort que nous en sommes restés tous étonnés. Les Andouilles qui l’aperçurent jetèrent tout à coup leurs bâtons et leurs armes à terre, elles se mirent toutes à genoux, en levant bien haut leurs mains jointes sans dire un mot, comme si elles l’adoraient. Frère Jean avec ses hommes frappait toujours et embrochait les Andouilles. Mais sur un ordre de Pantagruel, on sonna la retraite et tous les combats cessèrent. Le monstre ayant volé et revolé plusieurs fois au-dessus des deux armées arrosa la terre de plus de vingt-sept tonneaux de moutarde, puis il disparut en volant, et en criant sans cesse « Mardigras, Mardigras, Mardigras ».

François Rabelais Quart livre, Chapitre 41
« La guerre contre les Andouilles » 1548-1552

Dans ce récit déroutant qui met à mal la culture savante autant que l’édifice officiel, la réhabilitation du « bas corporel », la parodie, la folie, la bizarrerie, le décalage incongru deviennent source d’enseignement, ainsi que l’avait bien montré en 1970 le célèbre critique russe Mikhaïl Bakhtine pour qui le rire « a une profonde valeur de conception du monde, c’est une des formes capitales par lesquelles s’exprime la vérité sur le monde dans son ensemble, sur l’histoire, sur l’homme ; c’est un point de vue particulier et universel sur le monde, qui perçoit ce dernier différemment, mais de manière non moins importante (sinon plus) que le sérieux »¹.

1. Mikhaïl Bakhtine, L’Œuvre de François Rabelais et la culture populaire au Moyen-âge et sous la Renaissance, Paris Gallimard 1970 pour la traduction française.

Nous pourrions évoquer aussi Nasr Eddin Hodja, ouléma mythique des contes folkloriques turcs, sorte de fou sage et faux-naïf prodiguant des enseignements tantôt absurdes tantôt ingénieux, qui aurait vécu en Turquie de 1208 à 1284. En transgressant les normes et en renversant l’ordre des choses, ce personnage fantasque et parfois bouffon nous invite à découvrir les bienfaits du désordre : par sa bizarrerie, Nasr Eddin Hodja transgresse les tabous et les préjugés : ses excès et sa sagesse extravagante n’amènent-ils pas en définitive au conseil socratique du « Connais-toi » ? Pour se connaître, nous avons besoin d’être dérangés dans nos certitudes.

gustave-dore-rabelaisGustave Doré illustrant le Quart-livre : « Les offrandes à Manduce », 1854 |BnF|


Excentricité, transgression et rupture

Bien au-delà d’une simple fonction divertissante, le rôle dévolu au bizarre et à l’incongru prend donc une profonde valeur didactique et sociale : faire voler en éclat l’ordre socio-culturel établi. L’excentrique est en effet du côté de la rupture, du rejet, de la négation comme nous le rappelle la définition du CNRTL : « Qui est en opposition avec les habitudes reçues ; dont la singularité attire l’attention ». En ce sens, il construit un univers différent qui peut se faire l’instrument d’un véritable contre-pouvoir puisqu’il va à l’opposé de l’effet de masse, c’est-à-dire du normal, du raisonnable, du sensé.

Villiers de l’Isle-Adam (1838-1889) dans le journal L’Étoile française, daté du 25 décembre 1880 parlait ainsi des « symboliques et extraordinaires bouffonneries » des Romantiques décadents. Le recueil de Tristan Corbière intitulé Les Amours jaunes est à ce titre une sorte de pied de nez au romantisme des débuts : le pathétique s’y mue en antiphrase, le lyrisme élégiaque en ironie grinçante, et le sentiment du moi en une sorte d’auto-flagellation. Il n’est que de lire le sonnet inversé —véritable déstabilisation exemplaire du sonnet— intitulé « Le crapaud », pour s’en convaincre :

Tristan Corbière

« Le Crapaud »

(Les Amours jaunes, 1873)

Un chant dans une nuit sans air…
— La lune plaque en métal clair
Les découpures du vert sombre.

… Un chant ; comme un écho, tout vif
Enterré, là, sous le massif…
— Ça se tait : Viens, c’est là, dans l’ombre…

— Un crapaud ! — Pourquoi cette peur,
Près de moi, ton soldat fidèle !
Vois-le, poète tondu, sans aile,
Rossignol de la boue… – Horreur ! –

… Il chante. — Horreur !! — Horreur pourquoi ?
Vois-tu pas son œil de lumière…
Non : il s’en va, froid, sous sa pierre.
…………………..
Bonsoir — ce crapaud-là c’est moi.

(Ce soir, 20 juillet)

La forme du texte, très surprenante, l’éclatement de la syntaxe, et surtout la mise en place d’un décor qui fait voler en éclat les clichés romantiques (à commencer par la rencontre amoureuse au clair de lune !) semblent désorganiser, voire renier les normes et les valeurs. Par leur extravagance, les « poètes maudits » s’attaquent ainsi à l’essence même de la culture classique qui, de la tradition cartésienne aux Lumières, prône le rationnel et la logique. À l’opposé, les poètes maudits mettent très bien en relief les notions de décadence et d’anti-modèle, qui caractérisent explicitement le romantisme tardif.

Car si elle participe à l’élévation spirituelle, leur poésie débouche invariablement sur la déception de l’homme de ne pouvoir atteindre cet idéal : en ce sens, le romantisme est une résistance assez désabusée au monde, à la nécessité, au rationnel, à la marche même de l’Histoire (cf. le « mal du siècle ») et qui conduira à un certain nihilisme social. On pourrait évoquer ici ce manifeste surréaliste avant la lettre qu’ont été les Chants de Maldoror. Publiée à titre posthume en 1920, l’œuvre sulfureuse de Lautréamont incarne l’écart, le détour et le dissonant poussés à leur paroxysme :

« Moi, comme les chiens, j’éprouve le besoin de l’infini… Je ne puis, je ne puis contenter ce besoin ! Je suis fils de l’homme et de la femme, d’après ce qu’on m’a dit. Ça m’étonne… je croyais être davantage ! Au reste, que m’importe d’où je viens ? Moi, si cela avait pu dépendre de ma volonté, j’aurais voulu être plutôt le fils de la femelle du requin, dont la faim est amie des tempêtes, et du tigre, à la cruauté reconnue : je ne serais pas si méchant. Vous, qui me regardez, éloignez-vous de moi, car mon haleine exhale un souffle empoisonné. Nul n’a encore vu les rides vertes de mon front ; ni les os en saillie de ma figure maigre, pareils aux arêtes de quelque grand poisson, ou aux rochers couvrant les rivages de la mer, ou aux abruptes montagnes alpestres, que je parcourus souvent, quand j’avais sur ma tête des cheveux d’une autre couleur. Et, quand je rôde autour des habitations des hommes, pendant les nuits orageuses, les yeux ardents, les cheveux flagellés par le vent des tempêtes, isolé comme une pierre au milieu du chemin, je couvre ma face flétrie, avec un morceau de velours, noir comme la suie qui remplit l’intérieur des cheminées : il ne faut pas que les yeux soient témoins de la laideur que l’Être suprême, avec un sourire de haine puissante, a mise sur moi. Chaque matin, quand le soleil se lève pour les autres, en répandant la joie et la chaleur salutaires dans toute la nature, tandis qu’aucun de mes traits ne bouge, en regardant fixement l’espace plein de ténèbres, accroupi vers le fond de ma caverne aimée, dans un désespoir qui m’enivre comme le vin, je meurtris de mes puissantes mains ma poitrine en lambeaux. »

L’extrait est saisissant : animé d’une foi primitive et sauvage, le personnage de Maldoror incarne d’une part l’incandescence de la transgression faite de déchirement et de conflit intérieur ; et d’autre part la quête fiévreuse d’un ailleurs extraordinaire vécu comme échappatoire et libération à travers la volupté du langage, levé de la pénitence des tabous. Le thème du refus social se repère en effet dans le texte par la décadence, le désordre, la déviation morale, la provocation qu’il instaure dans la norme.

Même le langage se désolidarise de la syntaxe pour la détourner contre elle-même : en s’écartant volontairement du sens commun, le poème donne en effet l’impression d’une discontinuité empreinte de dérision et de violence : brisée, la trame de l’écriture est celle d’un poète marginal pour qui le romantisme se vit comme volonté de se perdre pour mieux se retrouver, fût-ce dans la mort. Détour de conduite, renversement esthétique, détours verbaux sont ici vécus comme nihilisme convulsif, vertige du néant et de l’inhumain.
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La culture excentrique

Charles Nodier disait d’un livre excentrique qu’il avait lu que c’est un livre « fait hors de toutes les règles communes de la composition et du style, et dont il est impossible ou très difficile de deviner le but […] ». Ces propos nous paraissent parfaitement s’appliquer au phénomène de l’excentricité. Privilégiant une « métaphysique du paraître » qui instaure la transgression et la déviance george-brummellcomme règle, et comme concrétisation de l’idéal, la culture excentrique a largement popularisé le dandysme propre à certains romantiques. Que l’on songe à Baudelaire ou à l’Anglais George Bryan Brummell (Londres 1778—Caen 1840), surnommé « Beau Brummell ».

← Robert Dighton, « Portrait of George Beau Brummell », 1805

Barbey d’Aurevilly, dans Du dandysme et de George Brummell (1845) a ainsi cherché à définir le dandysme : selon lui, il s’agit de quelque chose de plus fondamental que l’art du paraître : c’est une manière d’être, une transgression du conformisme bourgeois, utilitariste et puritain :

Les esprits qui ne voient les choses que par leur plus petit côté ont imaginé que le dandysme était surtout l’art de la mise, une heureuse et audacieuse dictature en fait de toilette et d’élégance extérieure. Très certainement c’est cela aussi ; mais c’est bien davantage[1] Le dandysme est toute une manière d’être, et l’on n’est que par le côté matériellement visible. C’est une manière d’être, entièrement composée de nuances, comme il arrive toujours dans les sociétés très vieilles et très civilisées, où la comédie devient si rare et où la convenance triomphe à peine de l’ennui.

[…]

Ainsi, une des conséquences du dandysme, un des ses principaux caractères ― pour mieux parler, son caractère le plus général ―, est-il de produire toujours de l’imprévu, ce à quoi l’esprit accoutumé au joug des règles ne peut pas s’attendre en bonne logique. L’excentricité, cet autre fruit du terroir anglais, le produit aussi, mais d’une autre manière, d’une façon effrénée, sauvage, aveugle. C’est une révolution individuelle contre l’ordre établi, quelquefois contre la nature : ici on touche à la folie. Le dandysme, au contraire, se joue de la règle et pourtant la respecte encore. Il en souffre et s’en venge tout en la subissant ; il s’en réclame quand il y échappe ; il la domine et en est dominé tour à tour : double et muable caractère ! Pour jouer ce jeu, il faut avoir à son service toutes les souplesses qui font la grâce, comme les nuances du prisme forment l’opale, en se réunissant.

La distinction opérée par Barbey d’Aurevilly entre excentricité et dandysme est très importante : le dandy « se joue de la règle et pourtant la respecte encore » : son attitude, impertinente, dédaigneuse et décentrée, est en fait une sorte de détournement des codes de la bienséance.. À l’opposé, le caractère excessif et violent de l’excentrique refuse souvent toute règle, au point de jouer avec les limites. Apparue au milieu des années 1970 à New York et en Angleterre avec les Sex Pistols, la culture punk par exemple, avec son esthétique de la subversion et de la transgression, est très représentative de l’excentricité.

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Nourri de culture punk, l’artiste anarchiste Jamie Reid avait créé en 1977 cette affiche provocatrice pour la chanson des Sex Pistols, « God Save The Queen ».

Comme il a été très bien dit, « la culture excentrique […] impulse […] une mouvance débridée, déclinée en dispositifs […] qui puisent dans le registre de l’absurde, de la provocation, du « psychédélique », du fantastique, voire d’une forme d’extravagance iconique alambiquée ou de maniérisme revisité enchanteur (immergeant l’un et l’autre dans un monde onirique) […]. [La culture excentrique] joue donc avec les limites, distille une poétique de l’originalité, féconde un développement (s’appuyant sur un décalage emblématique) de nouvelles postures et réflexions formelles, thématiques, génériques, picturales : une flambée de clichés insolites colorant, aujourd’hui, de façon prégnante, l’art […] et la culture marchande »³.

3. Isabelle Papieau, La Culture excentrique : de Michael Jackson à Tim Burton, Paris L’Harmattan, page 9.

À ce titre, l’Angleterre possède une large culture dans le domaine de l’excentricité. En 1955 par exemple, la styliste Mary Quant ouvre sa première boutique à Londres, « Bazaar » et créé un véritable scandale en proposant aux adolescentes la minijupe, qui s’imposera comme un symbole de la libération de la femme. On pourrait évoquer également la créatrice d’avant-garde Vivienne Westwood dont les créations antimode, inspirées de la culture Underground (tatouages, piercings, style punk, épingles à nourrice, vinyle, zips, etc.) magnifient superbement la culture excentrique et son extravagance.

vivienne-westwood-seditionaries_1977_aVivienne Westwood, collection « Seditionaries », automne 1977 (Photographie : Ku Khanh). |Source|

Mais du grain de folie à la folie meurtrière, il n’y a parfois qu’un pas : comme le rappellent les Instructions officielles, « l’extraordinaire se manifeste aussi dans son extrême violence. Loin d’exciter, il anéantit. Loin de favoriser le verbe et l’hyperbole, il coupe le souffle et la parole. C’est alors le traumatisme qui prévaut […] ». Si l’extraordinaire est donc une force vitale, on peut l’envisager à l’inverse comme instinct agressif, force destructrice, pulsion de mort ; en témoigne le film Orange mécanique, réalisé en 1971 par  par Stanley Kubrick d’après le roman de science-fiction A Clockwork Orange d’Anthony Burgess (1962).

orange-mecanique_1Réalisé en 1971 par Stanley Kubrick avec l’acteur Malcolm McDowell, le film Orange mécanique pousse l’excentricité du côté de la folie malsaine…

Par son inquiétante étrangeté, l’acteur Malcolm McDowell nous rappelle combien l’excentricité et la survalorisation de l’extraordinaire peut souvent dévier vers la folie mortifère ! Conçu initialement comme une réflexion sur la mécanisation de l’être humain et son conditionnement, le film Orange mécanique, orange-mecanique_2n’en est pas moins une radiographie de l’Angleterre de 1971 et la fascination de certains punks pour l’excentricité la plus déjantée allant jusqu’à la quête désespérée et l’ultra-violence.

Malcolm McDowell dans le film Orange Mécanique →

Comme nous le voyons, la réflexion sur la notion d’extraordinaire n’est pas toujours, loin s’en faut, synonyme de merveilleux. Bien au contraire, en versant dans l’extravagance ou pire, dans la folie, la démence, l’extraordinaire appelle la vigilance, au risque de confondre l’imaginaire et le réel, de déréaliser la réalité. Dans le monde quotidien, nous avons à répondre de nos actes : ils nous engagent. Et à trop se complaire dans l’extraordinaire, on en vient à habiter le cybermonde de l’illusion ou des paradis artificiels.
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Extraordinaire et morale

L’extraordinaire ne doit donc pas faire oublier un principe de réalité essentiel : il n’y a pas d’acte gratuit et chacun de nous est responsable de lui-même. Si la quête d’extraordinaire apporte à son auteur la vaine jubilation de l’immoralisme, alors elle ne saurait se légitimer d’un point de vue éthique car elle en oublie l’Être : l’extraordinaire n’a de sens que si l’on peut y trouver une vérité, un idéal.  Il n’est pas un artefact mais plutôt la capacité à « voir », dirait Rimbaud ; autrement dit à saisir l’insaisissable.

Une morale se dessine donc ici : l’extraordinaire comme valorisation de notre capacité à mettre en cause, grâce à l’extraordinaire effervescence de l’esprit, la pensée technicienne et le monde artificiel que notre modernité a multipliés autour de nous. Ainsi, l’extraordinaire peut se lire comme l’émergence d’une conscience individuelle —notre besoin de chimères, de fiction, de merveilleux, de bizarre, d’invraisemblable ou de sensationnel— pensée comme nouvelle conscience morale et comme nouveau lien social.

interlligence-artificielle-davidDavid, l’inoubliable petit robot du film de Steven Spielberg, Intelligence Artificielle (2001), confronté à un monde déshumanisé :  l’extraordinaire comme  quête identitaire et appel à un nouvel humanisme…

Comme nous le rappelle Don Quichotte, ce chevalier errant créé par Cervantes au tout début du XVIIè siècle, l’excentricité et la fantaisie n’ont de valeur que parce qu’elles contrastent avec la violence du réalisme politique, dont elles dénoncent l’imposture. Et si les héros rabelaisiens semblent se comporter en dépit du bon sens, n’est-ce pas pour mieux se soustraire à la contrainte de la normalité et proposer une nouvelle vision du monde ? Ainsi redonnent-ils sens à l’humanisme, c’est-à-dire à l’humanité de l’humain.

CONCLUSION


 
A

insi que nous l’avons vu, la fiction d’un monde extraordinaire nous est nécessaire. Le merveilleux fait souvent la saveur ou le sens de la vie… Mais il faut voir dans l’extraordinaire un idéal régulateur qui peut, et doit aussi nous amener à la connaissance de soi et à une conscience du sens. Tel est par exemple le rôle de l’art : en bâtissant des chimères, il nous faire toucher à l’intangible.

Dès lors, l’extraordinaire ne se met en œuvre que par rapport à une éthique de la responsabilité dont l’homme ne saurait se soustraire. Pour être le moteur de l’action, l’extraordinaire doit être consubstantiel à la vie elle-même, et être porteur d’un mobile et d’une légitimité amenant à préférer à la contingence du monde le monde du possible. Là réside sans doute tout l’enjeu de l’extraordinaire.

Être « déjanté » certes… Mais par rapport à une conscience morale, un idéalisme : l’éloge du merveilleux suit de près la définition de la responsabilité. Certains héros de films ou de romans, nimbés d’énigme et de mystère, n’en sont pas moins de vulgaires criminels qui, sous couvert de vivre « par-delà le bien et le mal » et de chercher en tout l’écart, la transgression, la marginalité, en appellent à notre lucidité.

Le film Nerve sorti en août 2016, ou le tristement célèbre « jeu de l’escalier », prouvent combien la quête de l’inédit, du sensationnel, de l’émotion pour l’émotion, peuvent conduire au pire. L’extraordinaire ne se justifie donc qu’en tant qu’expérience existentielle, c’est-à-dire prise de conscience du merveilleux, moment de lucidité visant à réenchanter le réel et non à vivre dans l’illusion, comme dirait Nietzsche, des arrière-mondes…

© Bruno Rigolt, octobre 2016


pomme-extraordinaire_4© octobre 2016, Bruno Rigolt
Travaux dirigés niveau de difficulté : facile à moyen ★★

 
  • Autoexercice 1
    Découvrez le site de l’artiste américaine Nancy Fouts : montrez en quoi ses créations illustrent bien ces propos du support de cours : « l’extraordinaire, parce qu’il est en opposition à un certain formalisme et aux habitudes reçues, est du domaine de l’original, de l’extravagant. Il explore ainsi des univers oniriques, insolites voire cauchemardesques ».
  • Autoexercice 2
    Piercings, tatous, jupes pour homme, robes à seins en obus ironisant sur la féminité, burnous et boubous, tenues skinhead…  Le Français Jean-Paul Gaultier a cherché à travers ses créations à renouveler l’imaginaire du vêtement. Après avoir visité le site du couturier ainsi que l’exposition « La planète mode de Jean-Paul Gaultier : de la rue aux étoiles », essayez de composer un paragraphe d’une quinzaine de lignes montrant comment les créations du couturier, à contre-courant des styles traditionnels, ont permis de réhabiliter l’extravagance et la fantaisie, longtemps refoulées dans la mode masculine.
  • Autoexercice 3
    Philippe Pilard, dans son Histoire du cinéma britannique, rédige les propos suivants : « Andrew Kötting, qui se présente comme un « ex-punk » égaré du côté des arts plastiques […] s’embarque [en 1995] dans une aventure cinématographique inhabituelle : il a décidé de suivre le périple de sa grand-mère (octogénaire !) Qui a entrepris de faire à pied, et par la côte, le tour de la Grande-Bretagne. La vieille dame est accompagnée de sa petite fille, elle-même handicapée moteur. Ce voyage, « en dehors des sentiers battus » au sens propre, dure une dizaine de semaines, et donne un récit documentaire picaresque, profondément original et émouvant : Gallivant. »
    Visionnez un passage du film  puis étayez à l’oral les propos de Philippe Pilard.

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  • Autoexercice 4
    Lisez le chapitre 1 de Don Quichotte en version abrégée (3 pages à peine) : quels éléments du texte valorisent l’invraisemblance, la bouffonnerie, et l’incongru ?
  • Autoexercice 5
    À l’oral, et si possible en groupe, essayez de trouver un exemple caractéristique pour chacun de ces mots clés. Obligez-vous à construire, même brièvement, une démonstration :
Mots clés : bizarre, farfelu, biscornu, excentrique, baroque, absurde, étrange, invraisemblable, incroyable, extravagant, fantasmagorique, choquant, déplacé, dissonant, impertinent, inadéquat, inconvenant, incorrect, indécent, inopportun, insolent, irrévérencieux, malséant, messéant, monstrueux, répugnant, saugrenu…
  • Autoexercice 6
    La quête du mystérieux et de l’insolite a toujours fasciné les collectionneurs, ainsi qu’en témoigne le développement au XVIe siècle, des cabinets de curiosité, lieux où les amateurs fortunés entreposaient et exposaient des collections d’objets étranges et insolites issus du monde minéral, végétal ou animal.
    → Faites tout d’abord une recherche plus approfondie sur ces cabinets de curiosité sous la Renaissance, en élargissant vos investigations  jusqu’à l’époque contemporaine.
    → Regardez attentivement cette page du Catalogue of Valuable Specimens (1867), conservé à la British Library (Londres). Que nous apprend-elle sur les objets étranges et insolites qui composent les cabinets de curiosité ?

    catalogue-of-valuable-specimensSource : Rev J B P Dennis, Catalogue of Valuable Specimens, 1867, p.13
    Copyright : British Library. Cote : 7005.ccc.14

    → De nos jours, Sylvio Perlstein, diamantaire et bijoutier belgo-brésilien, a constitué une collection d’un millier de pièces, qui étonnent par leur côté excentrique, décalé et transgressif. Après avoir regardé quelques objets présentés lors de l’exposition « Busy going crazy », justifiez ces propos par lesquels le collectionneur évoque sa passion pour l’insolite : « En Portugais, nous avons le mot esquisito pour désigner ce que je ressens »* [le terme esquisito peut être traduit par : bizarre, insolite, déroutant, excentrique].
    → Pourquoi selon vous, la recherche de l’insolite est-elle toujours aussi vive de nos jours ? Essayez dans votre réponse d’exploiter ces propos des Instructions officielles : « l’extraordinaire a un véritable pouvoir de révélation. Il fait surgir des réalités hors du commun aussi bien que des sensations nouvelles ».

* David Rosenberg, « Esquisito ! Entretien avec Sylvio Perlstein », in M5, Catalogue de l’exposition : Busy going crazy. Collection Sylvio Perlstein. Art et photographie de dada à aujourd’hui, Paris, coédition Fage et La maison rouge, 2006.

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pietro_longhi_rhinoceros_1751Pietro Longhi, « Il rinoceronte » (« Le rhinocéros »), 1751
Venise, Ca’ Rezzonico