Exposition de poésies… 1ère ES2 : Dis-moi un « poaime ». Aujourd’hui, la contribution d'Agatha et Léa


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La classe de Première ES2 du Lycée en Forêt est fière de vous présenter une exposition exceptionnelle : « Dis-moi un Po-aime »… Plusieurs fois par semaine, les élèves vous inviteront à partager l’une de leurs créations poétiques…
Bonne lecture !

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Aujourd’hui, vendredi 20 mai, la contribution d’Agatha et Léa
Précédentes publications : mardi 17 mai : Marie ; dimanche 15 mai : Furkan ; samedi 14 mai : Céline ; mardi 10 mai : Alyssa et Ninon ; dimanche 8 mai, Aymmy ; vendredi 6 mai, Aymeric ;

« Parole de la mer »

par Agatha G.-N. et Léa P.
Classe de Première ES2

Sur la scène de la vie Elle est en harmonie
Avec son intrigante démarche chaloupée
Elle avance avec opiniâtreté. La mer, avec nonchalance
Me regarde, me tient, me balance

«Wesh, bel ami, que fais-tu ici ?
En ce temps blanchi par la mélancolie,
Retrouve le sourire de ta vie
Parti trop loin d’ici… »

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Conception du calligramme : © mai 2016, Agatha et Léa

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Le point de vue des auteures…

Nous avons choisi ce titre en hommage tout d’abord au merveilleux essai d’Annie Leclerc, Parole de femme paru en 1974. Mais à cette première inspiration, est venue s’ajouter une réflexion sur le sens de la parole poétique : de même qu’écrire en poésie c’est vouloir exprimer, formuler pour soi-même et pour les autres une parole, c’est-à-dire un système de signes à déchiffrer, de même peut-on parler d’une parole de la mer : le bruit des vagues qui se brisent contre les rochers, ou qui viennent s’échouer sur le rivage, est presque un langage que la parole poétique peut essayer de traduire.

Cette « parole de la mer » est donc chargée d’intentions, elle est messagère de valeurs : comme rupture avec l’immédiateté, la mer comme l’ont si bien montré les poètes symbolistes, c’est avant tout l’ailleurs, le voyage… c’est ce qui explique que nous avons choisi de personnifier la mer : elle est humaine, comme la parole est humaine, c’est par elle que les hommes se rencontrent, que chaque peuple décrit le monde, écrit l’Histoire.

Partir en mer est toujours un voyage : comme le disait si bien Mallarmé à la fin de « Brise marine », il faut savoir, entendre le chant des matelots, autrement dit accéder grâce à la parole poétique, à l’imaginaire du voyage, au rythme des vagues qui déferlent sur la plage, à cet océan qui échappe à toute limite fixe… et c’est sans doute ce qui explique le choix du calligramme, qui est évidemment une allusion à Guillaume Apollinaire :

Écoutez la mer
La mer gémir au loin et crier toute seule
Ma voix fidèle comme l’ombre
Veut être enfin l’ombre de la vie
Veut être ô mer vivante… 

Ces quelques vers d’Apollinaire extraits de « La victoire », nous introduisent très bien dans la poétique particulière que nous avons cherché à mettre en place. Un calligramme comme on le sait, par sa disposition typographique, représente le thème ou la figure qu’il évoque : c’est ainsi que dans notre poème, la bouche représente cette parole de la mer.

De même, les volutes évoquent les vagues et leur musicalité. Des expressions comme « intrigante démarche chaloupée » ou « la mer avec nonchalance », connotent cette féminité de la mer. Dans le texte, elle conseille le narrateur : « Retrouve le sourire de ta vie/parti trop loin d’ici ». Même s’il ne répond pas, il comprend les paroles de la mer : Kanagawa_vaguece sont des paroles d’amour qui invitent à se souvenir de ceux qui nous sont chers, et dont l’âme semble circuler sur les vagues de cette mer.

← Katsushika Hokusai (1760-1849)
« La grande vague de Kanagawa »

C’est ainsi qu’au vague à l’âme du narrateur répond l’âme des vagues : et tout à coup le cœur de l’homme se dilate, sa pensée s’exalte, son inquiétude s’apaise. Parce que la mer lui parle le langage qu’il comprend : « Wesh bel ami que fais-tu ici ? »

Le lecteur pourrait voir dans ce « Wesh » une simple volonté de rompre avec les codes habituels du langage, une manière de faire « plus moderne ». Disons que, plus fondamentalement, cette familiarité s’accorde à la sensibilité du narrateur : la mer est sa conscience, sa confidente, son espérance.

Voici pourquoi notre poème est symboliste : de même que le personnage s’abandonne volontairement, et laisse refermer sur lui les vagues de la mer (« la mer […] me regarde, me tient, me balance »), de même la poésie ouvre à un déchiffrement : ce voyage au pays des mots, qui est parfois —qui est souvent— un voyage au pays des maux, amène à comprendre combien la poésie est infinie comme la mer, sa parole recommence sans cesse, comme un voyage autour du monde. C’est également ce qui explique le peu de ponctuation dans notre texte, comme pour suggérer cette poétique de l’espace et de la liberté. Mais il y a quand même quelques virgules, évocation du balancement des vagues, et les points de suspension qui expriment l’élan poétique et cette parole infinie de la mer : invitation à la méditation et au songe introspectif.

Sans doute le lecteur comprend-il mieux maintenant le sens du titre : « Parole de la mer ». Ainsi que nous avons essayé de le montrer, la mer revêt une valeur symbolique extraordinaire : tout vient de la mer, et tout y retourne, comme pour un grand voyage à jamais recommencé, de l’autre côté de la terre…

© Léa P et Agatha G.-N.., classe de Première ES2 (promotion 2015-2016), mai 2016.
Espace Pédagogique Contributif

Camille Saint-Saëns, « Aquarium », Le Carnaval des animaux (1886)

Exposition de poésies… 1ère ES2 : Dis-moi un « poaime ». Aujourd’hui, la contribution d’Agatha et Léa

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Bonne lecture !

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Aujourd’hui, vendredi 20 mai, la contribution d’Agatha et Léa
Précédentes publications : mardi 17 mai : Marie ; dimanche 15 mai : Furkan ; samedi 14 mai : Céline ; mardi 10 mai : Alyssa et Ninon ; dimanche 8 mai, Aymmy ; vendredi 6 mai, Aymeric ;

« Parole de la mer »

par Agatha G.-N. et Léa P.
Classe de Première ES2

Sur la scène de la vie Elle est en harmonie
Avec son intrigante démarche chaloupée
Elle avance avec opiniâtreté. La mer, avec nonchalance
Me regarde, me tient, me balance

«Wesh, bel ami, que fais-tu ici ?
En ce temps blanchi par la mélancolie,
Retrouve le sourire de ta vie
Parti trop loin d’ici… »

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Conception du calligramme : © mai 2016, Agatha et Léa

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Le point de vue des auteures…

Nous avons choisi ce titre en hommage tout d’abord au merveilleux essai d’Annie Leclerc, Parole de femme paru en 1974. Mais à cette première inspiration, est venue s’ajouter une réflexion sur le sens de la parole poétique : de même qu’écrire en poésie c’est vouloir exprimer, formuler pour soi-même et pour les autres une parole, c’est-à-dire un système de signes à déchiffrer, de même peut-on parler d’une parole de la mer : le bruit des vagues qui se brisent contre les rochers, ou qui viennent s’échouer sur le rivage, est presque un langage que la parole poétique peut essayer de traduire.

Cette « parole de la mer » est donc chargée d’intentions, elle est messagère de valeurs : comme rupture avec l’immédiateté, la mer comme l’ont si bien montré les poètes symbolistes, c’est avant tout l’ailleurs, le voyage… c’est ce qui explique que nous avons choisi de personnifier la mer : elle est humaine, comme la parole est humaine, c’est par elle que les hommes se rencontrent, que chaque peuple décrit le monde, écrit l’Histoire.

Partir en mer est toujours un voyage : comme le disait si bien Mallarmé à la fin de « Brise marine », il faut savoir, entendre le chant des matelots, autrement dit accéder grâce à la parole poétique, à l’imaginaire du voyage, au rythme des vagues qui déferlent sur la plage, à cet océan qui échappe à toute limite fixe… et c’est sans doute ce qui explique le choix du calligramme, qui est évidemment une allusion à Guillaume Apollinaire :

Écoutez la mer
La mer gémir au loin et crier toute seule
Ma voix fidèle comme l’ombre
Veut être enfin l’ombre de la vie
Veut être ô mer vivante… 

Ces quelques vers d’Apollinaire extraits de « La victoire », nous introduisent très bien dans la poétique particulière que nous avons cherché à mettre en place. Un calligramme comme on le sait, par sa disposition typographique, représente le thème ou la figure qu’il évoque : c’est ainsi que dans notre poème, la bouche représente cette parole de la mer.

De même, les volutes évoquent les vagues et leur musicalité. Des expressions comme « intrigante démarche chaloupée » ou « la mer avec nonchalance », connotent cette féminité de la mer. Dans le texte, elle conseille le narrateur : « Retrouve le sourire de ta vie/parti trop loin d’ici ». Même s’il ne répond pas, il comprend les paroles de la mer : Kanagawa_vaguece sont des paroles d’amour qui invitent à se souvenir de ceux qui nous sont chers, et dont l’âme semble circuler sur les vagues de cette mer.

← Katsushika Hokusai (1760-1849)
« La grande vague de Kanagawa »

C’est ainsi qu’au vague à l’âme du narrateur répond l’âme des vagues : et tout à coup le cœur de l’homme se dilate, sa pensée s’exalte, son inquiétude s’apaise. Parce que la mer lui parle le langage qu’il comprend : « Wesh bel ami que fais-tu ici ? »

Le lecteur pourrait voir dans ce « Wesh » une simple volonté de rompre avec les codes habituels du langage, une manière de faire « plus moderne ». Disons que, plus fondamentalement, cette familiarité s’accorde à la sensibilité du narrateur : la mer est sa conscience, sa confidente, son espérance.

Voici pourquoi notre poème est symboliste : de même que le personnage s’abandonne volontairement, et laisse refermer sur lui les vagues de la mer (« la mer […] me regarde, me tient, me balance »), de même la poésie ouvre à un déchiffrement : ce voyage au pays des mots, qui est parfois —qui est souvent— un voyage au pays des maux, amène à comprendre combien la poésie est infinie comme la mer, sa parole recommence sans cesse, comme un voyage autour du monde. C’est également ce qui explique le peu de ponctuation dans notre texte, comme pour suggérer cette poétique de l’espace et de la liberté. Mais il y a quand même quelques virgules, évocation du balancement des vagues, et les points de suspension qui expriment l’élan poétique et cette parole infinie de la mer : invitation à la méditation et au songe introspectif.

Sans doute le lecteur comprend-il mieux maintenant le sens du titre : « Parole de la mer ». Ainsi que nous avons essayé de le montrer, la mer revêt une valeur symbolique extraordinaire : tout vient de la mer, et tout y retourne, comme pour un grand voyage à jamais recommencé, de l’autre côté de la terre…

© Léa P et Agatha G.-N.., classe de Première ES2 (promotion 2015-2016), mai 2016.
Espace Pédagogique Contributif

Camille Saint-Saëns, « Aquarium », Le Carnaval des animaux (1886)

Exposition de poésies… 1ère ES2 : Dis-moi un « poaime ». Aujourd’hui, la contribution de Marie

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La classe de Première ES2 du Lycée en Forêt est fière de vous présenter une exposition exceptionnelle : « Dis-moi un Po-aime »… Plusieurs fois par semaine, les élèves vous inviteront à partager l’une de leurs créations poétiques…
Bonne lecture !

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Aujourd’hui, mardi 17 mai, la contribution de Marie
Précédentes publications : dimanche 15 mai : Furkan ; samedi 14 mai : Céline ; mardi 10 mai : Alyssa et Ninon ; dimanche 8 mai, Aymmy ; vendredi 6 mai, Aymeric ;
Prochaine publication de la semaine : vendredi 20 mai, Agatha et Léa.

« La pensée d’une fille »

par Marie P.
Classe de Première ES2

__Bien sûr, j’écris sur les murs les paroles d’une fille
Dotée de volonté ; de tendresse ; de générosité et d’amour.

__J’écris sur les murs, à l’encre de mon cœur ;
Des messages pour les jours à venir, sous des roches profondes.

__J’écris sur les murs, à la plume de mes rêves ;
Pour dire tout ce que je ressens sur l’infini des temps.

__ J’écris sur les murs, la grandeur des hommes ;
Qui fera d’eux une existence sans retour.

__J’écris sur les murs, des mots d’amour ;
Pour jeter l’ancre un jour sur des mémoires d’avenir.

__J’écris sur les murs, les vraies réponses ;
Pour rendre compte de mon acuité déchiffrée.

__J’écris sur les murs, ma tendresse ;
Pour transmettre mon éternelle carrière sous une heure fugitive.

__J’écris sur les murs, mes états d’âme ;
Pour rêver d’une mer or-étoilée.

__J’écris sur les murs, des messages éternels ;
Pour que le monde entier s’en souvienne.


marie_P_1es2_cPhotomontage et peinture numérique : © mai 2016, Bruno Rigolt

Le point de vue de l’auteure…

J’ai décidé d’écrire ce poème pour livrer au lecteur mes idées, mes sentiments et plus généralement pour évoquer ce que la plupart des jeunes filles éprouvent et ressentent. Le titre, « La pensée d’une fille » est à prendre au sens fort : la pensée, c’est-à-dire ce qui permet de construire du sens, de transmettre un ensemble d’idées propres à une jeune fille du vingt-et-unième siècle : c’est sa façon pour elle de juger, de s’engager, de donner ses opinions, et de montrer un trait de son caractère. De fait, j’ai souhaité transmettre mes ressentis d’adolescente à travers un lyrisme expressif, miroir de mes sentiments et de mes émotions personnelles.

Mais qu’on ne s’y méprenne pas : si romantisme il y a, c’est un romantisme engagé, affirmation et lyrisme au service d’une cause, d’une conscience universelle de l’humanité célébrant la paix et l’espoir d’un monde meilleur. À ce titre, j’avais en mémoire, en écrivant ce texte, une chanson qui me tenait très à cœur : « On écrit sur les murs », interprétée par le groupe Kids United. Cette reprise de la chanson écrite et composée par Romano Musumarra et Jean-Marie Moreau pour Demis Roussos en 1989 me semble bien illustrer cette parole de vérité et d’espérance à laquelle nous aspirons tous en ce début de troisième millénaire. Non seulement ce sont des enfants qui chantent, mais ils disent ce qu’ils ressentent et ce qu’ils voient dans la réalité. De même, j’ai voulu à travers mon poème conduire le lecteur à la fois vers le réel mais aussi vers l’imaginaire : toute poésie selon moi a pour fonction d’exprimer la réalité du monde, et de la transfigurer par l’imaginaire : telle est la problématique que je me propose de développer ici.

Pour commencer, j’ai débuté mon poème en utilisant une phrase d’accroche qui nous fait immédiatement connaitre qui est l’auteure : « J’écris sur les murs les paroles d’une fille ». Nous comprenons bien que c’est une fille qui parle et plus particulièrement une jeune fille. De plus, j’ai employé une affirmation, comme si c’était une évidence que ce soit une adolescente, en employant la locution adverbiale « bien sûr ». De même, l’accroche se poursuit par une énumération de qualités : « dotée de volonté, de tendresse, de générosité et d’amour ». Qualités morales qui selon moi devraient davantage caractériser l’humanité, bien souvent en proie à la lâcheté, à la violence et à l’égoïsme. Ainsi, par cette courte phrase d’accroche, nous comprenons tout de suite que l’auteure va évoquer tout ce qu’elle ressent en elle : chanter l’imaginaire en s’appuyant sur le réel.

Par ailleurs, au niveau de la composition du texte, j’ai privilégié une structure strophique exploitant le distique : ces strophes de deux vers forment ainsi une unité de sens. À cet égard, le système anaphorique qui structure le texte et sa distribution typographique suggèrent une organisation rythmique privilégiant le refrain. Comme je l’indiquais en début d’analyse, il me semble important que le poème puisse se chanter : d’ailleurs, toute poésie n’est-elle pas « chant » ? Chant lyrique par la recherche d’un principe d’équilibre rythmique et d’harmonie grâce à des effets de symétrie sonore. Même si les vers en effet sont hétérométriques, ils sont fortement structurés afin de donner à la lecture une impression de souffle et de respiration : ainsi au premier vers de chaque strophe,  la césure se place au même endroit que la virgule, afin de mettre en valeur les hémistiches.

Cette ponctuation répétitive, renforcée par les points virgules à la fin du premier vers et le point final à la fin du deuxième vers, permettait de mettre en relief la clôture syntaxique et sémantique des strophes. Alors que la multiplication des rejets et enjambements, notamment dans la poésie moderne, manifeste une discordance entre le vers et la phrase, j’ai voulu au contraire que du point de vue du sens, chaque strophe, par cette ponctuation forte, obéisse à un principe clair, répondant à l’esprit du poème : la pensée d’une adolescente d’aujourd’hui, qui parle avec sa conscience et son cœur.

Ainsi, le premier vers de chaque strophe évoque ce qu’elle ressent, ce qu’elle veut dire : par exemple, à la strophe 8 : « J’écris sur les murs mes états d’âme ». J’ajouterai ici un point essentiel : à savoir que le premier vers de chaque strophe fait davantage référence à la réalité des sentiments : « la plume de mes rêves », « la grandeur des hommes », « des mots d’amour », « ma tendresse »… Autant d’expressions qui témoignent, au fil de la plume, de mes ressentis. Quant au deuxième vers, il est plutôt dans la continuité du premier en le prolongeant par l’imagination : « sous des roches profondes », « l’infini des temps », « sous une heure fugitive », « Pour rêver d’une mer or-étoilée »…

marie_P_1es2_fIllustration : « J’écris sur les murs »  (© mai 2016, Bruno Rigolt)
D’après René Magritte, « Le retour » (1940)

Ces expressions, toutes métaphoriques ont pour but d’amener le lecteur à imaginer : c’est ainsi qu’au vers 1 (« j’écris sur les murs à l’encre de mon cœur »), l’encre fait à la fois référence à l’engagement de l’écrivain, à la mission qu’il doit assigner à son texte, mais aussi au sang que nous avons dans le cœur pour vivre. Cette encre, transfusée du cœur de l’écrivain à la sensibilité du lecteur est tout autant une parole de vie qu’un message d’espoir : la fonction du poète n’est-elle pas d’être un porte-parole ? Et son encre n’est-elle pas le sang qui donne vie aux mots ? Mais c’est aussi le sang de la souffrance et de la révolte. « Les chemins d’encre sont des chemins de sang ! » écrivait le poète Edmond Jabès, comme pour rappeler cette impérieuse mission de l’intellectuel…

Ce réseau lexical est renforcé à la deuxième strophe par l’expression  « j’écris sur les murs à la plume de mes rêves ». Si le mot « plume » fait évidemment référence à la plume du stylo, la plume évoque également l’envol : de même que, sans ailes, un oiseau ne pourrait voler, de même c’est sa plume qui amène le poète à transcender la réalité et à dire, selon les beaux mots de Victor Hugo dans « la Fonction du poète », « les choses qui seront un jour ». À ce titre, l’auteur des Rayons et des Ombres affirmait du poète qu’ « il est l’homme des utopies ». Et sans doute est-ce le sens que j’ai voulu donner en parlant de « la plume de mes rêves » : le rêve, c’est ce qui donne sens au présent en bâtissant l’avenir.

Mais toute réflexion sur le futur n’a de sens que si elle s’enracine dans le passé. Voici pourquoi mon poème invite aussi à se souvenir : par exemple, à la strophe 3, l’expression « j’écris sur les murs, la grandeur des hommes » fait référence au devoir de mémoire que nous devons tous avoir à l’égard de ces femmes et de ces hommes qui ont marqué l’histoire. C’est dans le même ordre d’idées que l’expression « J’écris sur des murs des messages éternels », dans la dernière strophe du poème inscrit la mission du poète dans une éternité vivante, hors de laquelle il n’y a pas de mémoire. Je parle par exemple, à la strophe 5, de « mémoires d’avenir » pour suggérer ce rapport au temps. Le présent de généralité, qui parcourt tout le texte, donne ainsi une grande force au message délivré, qui doit être, par définition, omnitemporel, c’est-à-dire de toutes les époques : le texte implique en effet des généralités, des permanences qui ne réfèrent pas seulement à l’actualité mais impliquent une réflexion bien plus large.

En conclusion, mon poème se situe sur deux registres.
D’une part, le registre lyrique. C’est l’être entier que la poésie engage ; c’est son univers intérieur et son intimité que le poète traduit en mots sur la page blanche. D’où l’importance du privé, de l’intime, du biographique : j’ai ainsi cherché à dévoiler ce que je vois dans mes rêves, ou plutôt ce que j’ai envie de voir : écrire pour donner du rêve.
Mais d’autre part, ce registre de l’imagination, de la rêverie, s’épanouit dans le texte en une méditation sur la condition humaine, et sur le rapport entre l’homme et l’histoire. J’ai surtout voulu montrer que l’engagement de l’écrivain réside dans ce qu’il a de plus profond  en lui : écrire pour donner du sens.
C’est la conjonction de ces deux réalités —écrire pour donner du rêve ; écrire pour donner du sens— qui me semble à la base même du texte poétique : en participant à la création d’un univers par essence subjectif, la poésie n’a-t-elle pas pour fonction de réinventer le monde ?

© Marie P., classe de Première ES2 (promotion 2015-2016), mai 2016.
Espace Pédagogique Contributif

Exposition de poésies… 1ère ES2 : Dis-moi un « poaime ». Aujourd’hui, la contribution de Furkan

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La classe de Première ES2 du Lycée en Forêt est fière de vous présenter une exposition exceptionnelle : « Dis-moi un Po-aime »… Plusieurs fois par semaine, les élèves vous inviteront à partager l’une de leurs créations poétiques…
Bonne lecture !

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Aujourd’hui, dimanche 15 mai, la contribution de Furkan
Précédentes publications : samedi 14 mai : Céline ; mardi 10 mai : Alyssa et Ninon ; dimanche 8 mai, Aymmy ; vendredi 6 mai, Aymeric ;
Prochaines publications : mardi 17 mai : Marie ; vendredi 20 mai : Agatha et Léa

« L’écume de l’amour »

par Furkan M.
Classe de Première ES2

Mon amour pour toi est aussi beau que le bleu d’outremer, d’azur
Ou de Neptune. Tes yeux colorés mettaient en valeur la brume
De tes cheveux, aussi longs que la mer au toit de dunes.
Mais tu cachais tes sentiments envers moi telles ces étoiles, comme cette lune

Chaque matin, ta beauté ressemblait aux nuits épanouies
Notre joie était encore plus belle que le bonheur du jour
Et je repense à cette nuit : tu étais en robe comme Cendrillon avant minuit
Mais tu cachais tes sentiments envers moi telles ces étoiles, comme cette lune

Nos regards se sont croisés si longtemps que le monde entier ne pouvait
Douter de notre amour. Ton sourire aux mille éclats me faisait rougir,
Et ton rire m’a fait parfois penser au chant du grand réveil
Mais tu cachais tes sentiments envers moi telles ces étoiles, comme cette lune

On s’est perdu de vue. J’étais encore plus perdu qu’une étoile sans nuit,
Un silence sans bruit. Sache que mon amour, que la beauté de ton visage
Ne seront jamais gravés en moi de manière temporelle
Mais tu cachais tes sentiments envers moi telles ces étoiles, comme cette lune

Je trempe ma plume dans mon cœur pour te montrer l’écume de mon amour,
Pour lutter contre les battements de tambour de mon chagrin,
Mon cœur n’appartiendra à personne jusqu’à mon dernier souffle
Mais tu cachais tes sentiments envers moi telles ces étoiles, comme cette lune

Chavannes_Recueillement_détailPierre Puvis de Chavannes (1824-1898), « Le recueillement » (1866)
Huile sur toile, (détail). Paris, Musée d’Orsay

Le point de vue de l’auteur…

Ce poème d’inspiration très personnelle est caractéristique de l’esthétique symboliste. De fait, le texte est guidé par une quête d’idéal et d’amour absolu : c’est cette quête au terme de laquelle l’être aimé devient le symbole d’un bonheur presque inaccessible, qui permet de transcender le quotidien, et de donner un sens à la vie. 

Dans ce poème, le grand amour est l’objet de la quête du poète : il veut l’idéal, l’union parfaite. Poétisée à l’extrême, la femme est également associée à un personnage de conte (« tu étais en robe comme Cendrillon avant minuit », « ton sourire aux mille éclats me faisait rougir ») : dans le silence de la nuit étoilée et la magie du clair de lune, la jeune fille est comme un appel aux voix de l’infini permettant de dépasser le quotidien :

« Sache que mon amour, que la beauté de ton visage
Ne seront jamais gravés en moi de manière temporelle »

Grâce à l’amour que porte le poète à l’être aimé, l’univers semble s’agrandir : la femme est bien ici l’allégorie de la poésie comme en témoignent les jeux de l’imaginaire et de l’idéal, qui font penser à la poésie de Baudelaire, par exemple « l’invitation au voyage » :

« Mon enfant, ma sœur,
songe à la douceur
aller là-bas vivre ensemble ! »

De même, dans le texte, le pays rêvé est avant tout un pays métaphorique, illusoirement réel, comme le suggère le début du texte : « Mon amour pour toi est aussi beau que le bleu d’outremer, d’azur/Ou de Neptune ». L’enjambement accentue encore plus la dimension onirique et légendaire de cet univers où le bleu évoque à la fois le rêve mais aussi le voyage vers l’ailleurs.

Odilon_Redon_Ophélie_2Odilon Redon (Bordeaux 1840 – Paris 1916), « Ophélie », vers 1900-1905
Pastel sur papier sur carton. New York, Dian Woodner Collection

Voyage d’autant plus nostalgique qu’il semble d’un autre temps, comme le suggèrent les verbes au passé (imparfait et passé composé). Le texte est en effet tout sauf réaliste : la nostalgie, qui est à la fois disposition d’esprit et quête poétique, plonge le lecteur dans un univers irréel et mystérieux. La nostalgie revêt ainsi deux aspects : celui de la recréation (faire revivre le passé par la mémoire) et celui de la quête d’absolu, quête de l’idéal. Et l’idéal commence avec le « Grand Amour » conçu dans le poème comme un engagement, un don total de soi, comme l’ont si bien chanté les Romantiques, notamment Alphonse de Lamartine. Cet amour est d’autant plus beau qu’il apparaît presque comme impossible.

D’ailleurs le plus bel amour n’est-il pas l’Amour irréalisable et interdit ? Celui qu’on rêve plutôt que de le vivre ! La fin du texte suggère cet ancrage de la poésie dans une sorte d’absolu, presque en dehors de toute réalité :

On s’est perdu de vue. J’étais encore plus perdu qu’une étoile sans nuit,
Un silence sans bruit. Sache que mon amour, que la beauté de ton visage
Ne seront jamais gravés en moi de manière temporelle
[…]
Mon cœur n’appartiendra à personne jusqu’à mon dernier souffle

La vie en effet amène souvent à des désillusions, tandis que l’idéal est le chemin qui mène à l’imaginaire et à la poésie, seule capable de faire revivre cette pureté de l’amour, qui est gage tout à la fois de paix et de communion spirituelle avec l’univers.

J’ajouterai pour terminer qu’un texte de Paul Éluard m’a profondément marqué quand je l’ai lu : c’est L’amour la poésie publié en 1929. Plus particulièrement, le très célèbre poème « La terre est bleue » qui évoque les amours d’Éluard et de sa muse Gala, nostalgie d’un temps où l’amour n’était que poésie. De même qu’Éluard a pu décrire Gala telle « une Chagall_hommage au passé_détailétoile nommée azur », j’ai quant à moi voulu associer l’être aimé à un secret, un mystère caché comme en témoigne ce vers : « Mais tu cachais tes sentiments envers moi telles ces étoiles, comme cette lune ». Le retour continuel à la fin de chaque strophe de ce même vers crée une sorte de refrain, destiné à rappeler le passé en jouant sur les effets musicaux : de même que la musique est rythme et son, le poème grâce à ce refrain établit une sorte de musicalité quasiment surréaliste.

← Marc Chagall (1887-1985), « Hommage au passé », 1944 (détail). Collection particulière. |Source|

Je parlerai même ici d’une « musicalité du silence » : « telles ces étoiles, comme cette lune », l’être aimé devient la révélation d’une vérité intérieure et silencieuse qu’il faut savoir déchiffrer. Le but du texte est ainsi d’amener à une réflexion sur le « symbole » qui doit conduire à un déchiffrement à la fois métaphysique et mystique du monde, irréductible au matérialisme. De fait, à la mission de déchiffrement que les Symbolistes assignent à la poésie, correspond bien l’aspect mystique du texte. L’Amour devient ainsi une quête vers un autre univers : univers absolu conduisant à la révélation d’un monde qui doit guider l’homme vers une connaissance spirituelle, comme le suggère le titre du poème. « L’écume de l’amour », c’est un peu « l’écume inconnue » dont parle Mallarmé dans « Brise marine » : écume spirituelle qui permet de dépasser le chagrin amoureux dans l’art poétique, conçu d’abord comme une quête du sens…

© Furkan M., classe de Première ES2 (promotion 2015-2016), mai 2016.
Espace Pédagogique Contributif

Exposition de poésies… 1ère ES2 : Dis-moi un « poaime ». Aujourd’hui, la contribution de Céline

EPC Dis-moi_un_poaime GABARIT_2016_multicolore_1
La classe de Première ES2 du Lycée en Forêt est fière de vous présenter une exposition exceptionnelle : « Dis-moi un Po-aime »… Plusieurs fois par semaine, les élèves vous inviteront à partager l’une de leurs créations poétiques…
Bonne lecture !

frise_1

Aujourd’hui, jeudi 12 mai, la contribution de Céline
Précédentes publications : Vendredi 6 mai, Aymeric ; dimanche 8 mai, Aymmy ; mardi 10 mai, Alyssa et Ninon
Nouvelles publications cette semaine : dimanche 15 mai : Furkan ; mardi 17 mai : Marie

« L’Amour d’un troubadour »

par Céline V.
Classe de Première ES2

lettrine_c2_ma

ette femme est fleur mélodieuse
Elle soupire au fond du cœur à l’ombre
Des nuages argentés.

Belle dame éloignée de son preux chevalier,

Languit dans une longue attente
Ruisselle dans le mystère poudreux
Du soir venu lui parler,
Comme scintillement de pierres précieuses.

Fleur de beauté porteuse de grâce
Son sombre talent la rend capricieuse
L’attire au pays des anges
Comme un aigle majestueux s’en est allé

Son bonheur reviendra parmi la rosée où la fleur éclot,
Car la vie est un jeu semé de paliers :

Sources de lumière, abîmes de l’amour
Qui feront grandir et devenir qui nous sommes.

Jean_Pichore_Phyllis_DemophonIllustration : Jean Pichore et atelier, «Phyllis guettant le retour de Démophon »
Peinture sur parchemin, Paris, vers 1500 (détail), Paris, BNF
Image figurant à la page 43 du livre Le Moyen Âge flamboyant, Poésie et peinture, Diane de Selliers Éditeur)
Sélection des poèmes, biographies et répertoire : Lucile Desmoulins ; Iconographie et notices sur les manuscrits illustrés : Chrystèle Blondeau. Préface de Michel Zink. Ouvrage consultable au CDI du LEF sous la cote 840-1 « 11/14 » MOY

 

Le point de vue de l’auteure…

J’ai souhaité à travers ce poème rendre hommage à l’amour courtois que les troubadours au Moyen Âge nommaient le fin’amor, c’est-à-dire « amour fin, affiné, épuré, comme l’or fin est épuré par le feu. Rien plus que ce feu de l’amour, ce feu où s’épure l’amour, ne permet de dire le Moyen Âge flamboyant. Mais il n’existe, cet amour, que dans son expression poétique, il est le produit de la poésie nouvelle qui le forge »¹. Ces propos de Michel Zinc qui préfacent le bel ouvrage Le Moyen Âge flamboyant, Poésie et peinture, me semblent parfaitement correspondre à l’esprit de ce texte.

De fait, entre forme et symbole, la poésie lyrique est l’expression du sentiment amoureux. « L’Amour d’un troubadour » se réfère donc à l’amour courtois du Moyen Âge : la lettrine « C » avec son enluminure, de même que le choix du lexique éveilleront chez le lecteur des réminiscences de la poésie du fin’amor, inventée par les troubadours : poésie courtoise habile à jouer des rimes et des rythmes. Ainsi, même si les vers sont libres, ils obéissent cependant à une structure qui privilégie le lyrisme musical et poétique. Le poème étant un chant, la structure de certains vers se répète pour permettre le retour de la mélodie (par exemple, les vers 3, 7 et 11 qui sont des heptasyllabes).

Quelques vers pairs, souvent employés dans la poésie classique, se retrouvent dans mon texte, notamment l’alexandrin du vers 4, rythmé 6/6 et dont la régularité est propre à suggérer la mesure, l’équilibre et la vertu chevaleresque. Certains vers en revanche sont plus longs comme le vers 13 : « Son bonheur reviendra parmi la rosée où la fleur éclot ». Il s’agissait pour moi d’évoquer par ces changements de rythme toute la force du sentiment amoureux. Comme le note Michel Zinc, « Le chant est une manifestation de joie et l’élan sensuel qui emplit la nature au printemps invite au champ de l’amour, mais l’affolement douloureux du désir emplit ce champ de ses contradictions, si bien qu’il le nourrit et l’éteint à la fois. La pierre de touche du véritable amour et la qualité du poème qu’il inspire, et ce poème doit incarner dans son langage même les tensions de l’amour. C’est pourquoi la langue des troubadours est tendue, la syntaxe contournée, le lexique recherché, voire détourné, l’expression elliptique ou heurtée »² :Jean_Pichore_Phyllis_Demophon_détail1 il s’agissait donc pour moi de jouer sur la fluidité des rythmes et des sonorités. Aux vers 10 et 13 par exemple, les allitérations en |r| me semblent évoquer ces contradictions de l’amour, « fait de joie et d’angoisse, c’est pourquoi la satisfaction amoureuse est la pire des souffrances en même temps qu’une source d’exaltation »³.

Venons-en justement à la thématique du texte : le thème traditionnel de la célébration de la femme associé à l’expression du sentiment amoureux, oriente en effet mon poème. La femme est l’objet et le destinataire du poète qu’elle inspire. Le troubadour s’adresse à elle à la troisième personnelle du singulier : « elle soupire » (v. 2), « languit dans une longue attente » (v. 5), ce qui marque une distance envers cette « belle dame éloignée de son preux chevalier » (v. 4). Toute la thématique de l’amour courtois se trouve ici suggérée :  la poésie amoureuse tient à cet égard une place essentielle dans le cœur de l’amant-poète qui chante la femme telle une « fleur de beauté porteuse de grâce ». Le troubadour Bernard de Ventadour écrivait à ce titre : « Ce n’est pas merveille si je chante mieux que tout autre chanteur ; c’est que, plus que tous les autres, je me soumets à Amour et lui obéis : cœur et corps, savoir et sens, pouvoir et force, je lui ai tout donné » |source|. Le fin’amor fait ainsi de la femme la suzeraine de l’homme.

La représentation de la femme est donc associée ici à l’amour idéal que lui porte le poète. Cette expression de l’amour s’appuie également sur des phrases déclaratives mettant en avant par le présent gnomique le lien entre la femme et la réflexion plus métaphysique sur la condition humaine. Un aspect essentiel de l’élégie sentimentale apparaît ici : la romance troubadour privilégie en effet une tonalité à la fois intime et solennelle qui s’épanouit à la fin du texte dans une réflexion sur le destin et le sens de la vie :

Car la vie est un jeu semé de paliers :
Sources de lumière, abîmes de l’amour
Qui feront grandir et devenir qui nous sommes.

Écrire une poésie établit ainsi un rapport au monde, qu’il s’agit de représenter, de déchiffrer et d’analyser. En écrivant mon poème, j’ai voulu montrer surtout cette quête d’un idéal à travers le fin’amor pour la femme aimée. Cette idéalisation de la vie par l’amour, nul mieux que les troubadours du Moyen Âge ne l’ont exprimée à travers la poésie courtoise.

© Céline V., classe de Première ES2 (promotion 2015-2016), mai 2016.
Espace Pédagogique Contributif

  1. Michel Zinc, préface de l’ouvrage Le Moyen Âge flamboyant, Poésie et peinture, Diane de Selliers Éditeur, op. cit. page 21. Ouvrage consultable au CDI du LEF sous la cote 840-1 « 11/14 » MOY
  2. ibid.
  3. ibid.

Exposition de poésies… 1ère ES2 : Dis-moi un « poaime ». Aujourd’hui, la contribution d'Alyssa et Ninon

EPC Dis-moi_un_poaime GABARIT_2016_multicolore
La classe de Première ES2 du Lycée en Forêt est fière de vous présenter une exposition exceptionnelle : « Dis-moi un Po-aime »… Plusieurs fois par semaine, les élèves vous inviteront à partager l’une de leurs créations poétiques…
Bonne lecture !

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Aujourd’hui, mardi 10 mai, la contribution d’Alyssa et Ninon
Précédentes publications : Vendredi 6 mai, Aymeric ; dimanche 8 mai, Aymmy
Prochaines publications : samedi 14 mai, Céline ; dimanche 15 mai : Furkan ; mardi 17 mai : Marie.

« Fruit de la passion »

par Alyssa G. et Ninon V.-N.
Classe de Première ES2

L’abstrait brûlant de désir
Se déplaçait le long de mes formes
Le long de mes paroles

À l’aube fraîche et calme
Dans les draps du ciel
Dominés par l’intense lilas

Je repense à cette nuit éveillée
À ses courbes bleues,
Au souffle du vent contre ta peau

Tendres et douces pulsions
De naissances successives,
Toutes submergées de passions dissidentes

Matisse_Nu-bleu-II_1952_aIllustration : Henri Matisse, « Nu bleu II », 1952
Papiers gouachés, découpés et collés sur papier marouflé sur toile
Paris, Centre Pompidou

 

Le point de vue des auteures…

« Le désir, seul ressort du monde », écrivait André Breton dans L’Amour fou
De fait, le désir, chez les Surréalistes, est le point de convergence où se rassemblent les zones mystérieuses de l’inconscient, et l’enchantement du rêve. Tel a été le point de départ de ce poème qui évoque, à travers son titre, « Fruit de la passion », ce qui relève de la sensibilité, de l’émotion. Cette tonalité affective est ainsi suggérée dans le texte par l’évocation sensuelle d’un souvenir amoureux idéalisé, capable de modifier notre perception de la réalité.

Les vers libres, l’absence de ponctuation, et surtout les associations insolites de mots et d’images nous ont paru aller de soi, lors de la création de ce texte, afin de toucher à l’irréel même, qui est l’essence de tout poème. Les sentiments notamment se nourrissent d’émotions : voici pourquoi la forme du texte devait rendre compte de cette nature complexe du phénomène passionnel. Ainsi, cette irréalité suggérée dès le début du poème par « l’abstrait brûlant de désir » (v. 1) mêle le plus intime du moi ( « le long de mes formes / Le long de mes paroles ») à la lumière de l’autre (« Au souffle du vent contre ta peau »). Les nombreuses personnifications associent la nuit à un univers intimiste et magique, à la fois démystification de la raison et du réel, mais aussi revendication des profondeurs du désir, quête mystique et onirique de la Vérité dans la lignée de Rimbaud, Paul Eluard, André Breton ou René Crevel

Ce n’est donc pas un hasard si le poème s’achève sur l’idée de mouvement, de désordre, voire de transgression. La passion devient ressort, énergie, source de vie :

Tendres et douces pulsions
De naissances successives,
Toutes submergées de passions dissidentes

Face à la réalité monotone, ces « douces pulsions », ces « naissances successives […] submergées de passions dissidentes » traduisent un dynamisme, un souffle : la forme exalte en effet le mouvement et fait ressortir le fond : la révélation d’une dimension spirituelle, dissidente, apte à métamorphoser la réalité. La poésie est parole, commandée par les mouvements humains les plus fondamentaux : battement du cœur, rythme de la respiration. Le Verbe poétique, parce qu’il permet de toucher l’inaccessible, apparaît comme le signe d’une transfiguration, d’un désir, d’une liberté « submerg[ée] de passions dissidentes ».

Ce lyrisme mouvementé, libéré de toute entrave, ouvre véritablement à l’altérité : il interroge, autant qu’il interpelle, sous les traits d’une identité énigmatique, les motifs du corps féminin comme métaphore du monde : « formes » (v.2) ; « courbes » (v.8) ; « peau » (v.9)… De même, les allitérations en |s|, très présentes tout au long du poème, créent l’illusion de mouvement : « se déplaçait » (v.2) ; « ciel » (v.5) ; « intense » Paysage_bleu_Chagall_a(v.6) ; « repense » (v.7) ; « souffle » (v.9) ; « pulsions » (v.10) ; « naissances successives » (v.11) ; « submergées » ; « passions dissidentes » (v.12). Ces allitérations donnent aussi une expression musicale et ludique, propre à suggérer le désir amoureux.

Marc Chagall, « Le Paysage bleu » →
gouache sur papier, 1949

(Wuppertal, Von der Heydt Museum)

Terminons cette brève présentation par quelques remarques plus générales sur la forme. C’est l’antithèse voire l’oxymore (v. 10) qui dominent souvent dans le texte, de manière à mettre en valeur l’intensité même des sentiments, qui passe par la revendication du corps comme paradigme de liberté et d’affranchissement. Voici pourquoi le langage doit épouser cette violence sentimentale, conformément à l’esthétique surréaliste. Mais qu’on ne se méprenne pas : cette « douce violence » du désir traduit surtout l’intensité de la jeunesse, dont les désirs sont faits d’hyperboles, d’exagérations, de serments bien plus que de sermons… À ce titre, les « les draps du ciel / Dominés par l’intense lilas » (v.5-6), expriment métaphoriquement la quête paradisiaque d’un pur Éden dans « l’aube fraîche et calme » qui confère à l’amour une dimension à la fois de refuge et de pureté : ainsi, les « draps du ciel » semblent faire écho à ces « merveilleux nuages » qu’évoquait Baudelaire…

© Alyssa G. et Ninon V.-N., classe de Première ES2 (promotion 2015-2016), mai 2016.
Espace Pédagogique Contributif


Exposition de poésies… 1ère ES2 : Dis-moi un « poaime ». Aujourd’hui, la contribution d’Alyssa et Ninon

EPC Dis-moi_un_poaime GABARIT_2016_multicolore
La classe de Première ES2 du Lycée en Forêt est fière de vous présenter une exposition exceptionnelle : « Dis-moi un Po-aime »… Plusieurs fois par semaine, les élèves vous inviteront à partager l’une de leurs créations poétiques…
Bonne lecture !

frise_1

Aujourd’hui, mardi 10 mai, la contribution d’Alyssa et Ninon
Précédentes publications : Vendredi 6 mai, Aymeric ; dimanche 8 mai, Aymmy
Prochaines publications : samedi 14 mai, Céline ; dimanche 15 mai : Furkan ; mardi 17 mai : Marie.

« Fruit de la passion »

par Alyssa G. et Ninon V.-N.
Classe de Première ES2

L’abstrait brûlant de désir
Se déplaçait le long de mes formes
Le long de mes paroles

À l’aube fraîche et calme
Dans les draps du ciel
Dominés par l’intense lilas

Je repense à cette nuit éveillée
À ses courbes bleues,
Au souffle du vent contre ta peau

Tendres et douces pulsions
De naissances successives,
Toutes submergées de passions dissidentes

Matisse_Nu-bleu-II_1952_aIllustration : Henri Matisse, « Nu bleu II », 1952
Papiers gouachés, découpés et collés sur papier marouflé sur toile
Paris, Centre Pompidou

 

Le point de vue des auteures…

« Le désir, seul ressort du monde », écrivait André Breton dans L’Amour fou
De fait, le désir, chez les Surréalistes, est le point de convergence où se rassemblent les zones mystérieuses de l’inconscient, et l’enchantement du rêve. Tel a été le point de départ de ce poème qui évoque, à travers son titre, « Fruit de la passion », ce qui relève de la sensibilité, de l’émotion. Cette tonalité affective est ainsi suggérée dans le texte par l’évocation sensuelle d’un souvenir amoureux idéalisé, capable de modifier notre perception de la réalité.

Les vers libres, l’absence de ponctuation, et surtout les associations insolites de mots et d’images nous ont paru aller de soi, lors de la création de ce texte, afin de toucher à l’irréel même, qui est l’essence de tout poème. Les sentiments notamment se nourrissent d’émotions : voici pourquoi la forme du texte devait rendre compte de cette nature complexe du phénomène passionnel. Ainsi, cette irréalité suggérée dès le début du poème par « l’abstrait brûlant de désir » (v. 1) mêle le plus intime du moi ( « le long de mes formes / Le long de mes paroles ») à la lumière de l’autre (« Au souffle du vent contre ta peau »). Les nombreuses personnifications associent la nuit à un univers intimiste et magique, à la fois démystification de la raison et du réel, mais aussi revendication des profondeurs du désir, quête mystique et onirique de la Vérité dans la lignée de Rimbaud, Paul Eluard, André Breton ou René Crevel

Ce n’est donc pas un hasard si le poème s’achève sur l’idée de mouvement, de désordre, voire de transgression. La passion devient ressort, énergie, source de vie :

Tendres et douces pulsions
De naissances successives,
Toutes submergées de passions dissidentes

Face à la réalité monotone, ces « douces pulsions », ces « naissances successives […] submergées de passions dissidentes » traduisent un dynamisme, un souffle : la forme exalte en effet le mouvement et fait ressortir le fond : la révélation d’une dimension spirituelle, dissidente, apte à métamorphoser la réalité. La poésie est parole, commandée par les mouvements humains les plus fondamentaux : battement du cœur, rythme de la respiration. Le Verbe poétique, parce qu’il permet de toucher l’inaccessible, apparaît comme le signe d’une transfiguration, d’un désir, d’une liberté « submerg[ée] de passions dissidentes ».

Ce lyrisme mouvementé, libéré de toute entrave, ouvre véritablement à l’altérité : il interroge, autant qu’il interpelle, sous les traits d’une identité énigmatique, les motifs du corps féminin comme métaphore du monde : « formes » (v.2) ; « courbes » (v.8) ; « peau » (v.9)… De même, les allitérations en |s|, très présentes tout au long du poème, créent l’illusion de mouvement : « se déplaçait » (v.2) ; « ciel » (v.5) ; « intense » Paysage_bleu_Chagall_a(v.6) ; « repense » (v.7) ; « souffle » (v.9) ; « pulsions » (v.10) ; « naissances successives » (v.11) ; « submergées » ; « passions dissidentes » (v.12). Ces allitérations donnent aussi une expression musicale et ludique, propre à suggérer le désir amoureux.

Marc Chagall, « Le Paysage bleu » →
gouache sur papier, 1949

(Wuppertal, Von der Heydt Museum)

Terminons cette brève présentation par quelques remarques plus générales sur la forme. C’est l’antithèse voire l’oxymore (v. 10) qui dominent souvent dans le texte, de manière à mettre en valeur l’intensité même des sentiments, qui passe par la revendication du corps comme paradigme de liberté et d’affranchissement. Voici pourquoi le langage doit épouser cette violence sentimentale, conformément à l’esthétique surréaliste. Mais qu’on ne se méprenne pas : cette « douce violence » du désir traduit surtout l’intensité de la jeunesse, dont les désirs sont faits d’hyperboles, d’exagérations, de serments bien plus que de sermons… À ce titre, les « les draps du ciel / Dominés par l’intense lilas » (v.5-6), expriment métaphoriquement la quête paradisiaque d’un pur Éden dans « l’aube fraîche et calme » qui confère à l’amour une dimension à la fois de refuge et de pureté : ainsi, les « draps du ciel » semblent faire écho à ces « merveilleux nuages » qu’évoquait Baudelaire…

© Alyssa G. et Ninon V.-N., classe de Première ES2 (promotion 2015-2016), mai 2016.
Espace Pédagogique Contributif


Exposition de poésies… 1ère ES2 : Dis-moi un « poaime ». Aujourd’hui, la contribution d’Aymmy

EPC Dis-moi_un_poaime GABARIT-2016_1La classe de Première ES2 du Lycée en Forêt est fière de vous présenter une exposition exceptionnelle : « Dis-moi un Po-aime »… Plusieurs fois par semaine, les élèves vous inviteront à partager l’une de leurs créations poétiques…
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Aujourd’hui, dimanche 8 mai, la contribution d’Aymmy H.
Vendredi 6 mai : Aymeric ; Mardi 10 mai : Ninon V.-N. et Alyssa G.

« O2, Sphère bleue »

par Aymmy H.
Classe de Première ES2

Comme tous les matins, j’ai posé mon cahier
Sur le pupitre et je me dirige
Vers ce voyage inévitable qu’on appelle
La vie. Je vole à la découverte de mon destin
Qui s’écrit sur un cahier d’écolier,
Portée par l’espoir de fuir,
Fuir parmi les mots, parmi les lignes.

Je tourne les pages et m’éveille au Nord-Sud
De la leçon du jour, là où le temps semble infini
Flottant sur l’O2 indispensable : là où  le crépuscule,
—Pression de la plume sur le papier des songes—
Me rattache à l’horizon.
La solitude bleue du royaume des dieux
Aujourd’hui est ma destination…

O2_b_Aymmy_2016_modifié-1Illustration : © mai 2016 Bruno Rigolt

Le point de vue de l’auteure…

Ce poème répond à une double inspiration : d’une part, il est fortement inspiré par le symbolisme, notamment avec la création d’un univers onirique où les rêves participent du domaine du possible. Cette vision symbolique du monde, qui métamorphose le réel m’a également été inspirée par Rimbaud, et la définition de la poésie qu’il propose dans la « Lettre du voyant », comme « immense et raisonné dérèglement de tous les sens ». En outre, l’écriture automatique, telle que la conçoivent les surréalistes (en particulier André Breton dans son Manifeste du surréalisme, 1924) m’a permis d’entreprendre un travail sur la libération du Verbe, ou le monde du visible O3-Aymmy_2016_BR3(l’univers référentiel, celui des sciences expérimentales) côtoie celui de l’invisible et de l’inconscient des songes.

Ce poème est donc un voyage métaphysique visant à idéaliser le réel. Je suis ainsi partie de mon quotidien de lycéenne (notez le champ lexical de l’école : « pupitre »,  « mon cahier d’écolier », « la leçon du jour ») symbolisant le présent et la répétition quelque peu monotone des activités : en tant qu’étudiante, chaque jour se ressemble, la vie devient vite une routine entre la maison et l’école. Mais à ce spleen, répond une forte quête de l’idéal : s’enfuir de cette routine, n’est-ce pas donner à la poésie son sens ? C’est, au sens fort du terme, « être dans les nuages », un peu comme Baudelaire a pu l’évoquer dans « l’Étranger ». « O2, sphère bleue » apparaît ainsi comme une poésie de l’évasion vers de plus larges horizons : « portée par l’espoir de fuir,/Fuir parmi les mots, parmi les lignes ».

J’ai souhaité enfin faire ressentir au lecteur ce voyage métaphysique qui s’écrivait sur le papier blanc. Mais dans mon texte, le voyage n’est pas maritime comme dans nombre des œuvres symbolistes (que l’on songe à Baudelaire ou Mallarmé) : le voyage se passe au contraire dans les cieux, il s’agit d’un voyage presque stellaire. Passionnée d’aviation (j’aimerais devenir plus tard pilote d’hélicoptère dans l’armée de l’air), j’ai souhaité situer le poème à la fois dans le champ vocationnel (« je vole à la découverte de mon destin ») et privilégier la thématique du voyage, à la fois réel et métaphorique : on y voit notamment le champ lexical du ciel « O2 », « horizon », « crépuscule », « Nord-Sud », « vole », « flottant »…

Sans doute, est-ce cela le sens profond de la poésie, se sentir en apesanteur… L’écriture devient ainsi un moment de flottement, un lieu d’expérimentation du langage, un univers appréhendé par les mots et par la sensibilité artistique. Voici pourquoi, dans mon poème, je suis partie de la chimie car elle me semblait donner une clé importante pour déchiffrer l’art poétique et les mécanismes créatifs qui s’en dégagent, évoquant des espaces abstraits à partir de situations expérimentales tout à fait concrètes.

© Aymmy H., classe de Première ES2 (promotion 2015-2016), mai 2016.
Espace Pédagogique Contributif


Exposition de poésies… 1ère ES2 : Dis-moi un "poaime". Aujourd'hui, la contribution d'Aymeric

EPC Dis-moi_un_poaime_Rigolt_2016La classe de Première ES2 du Lycée en Forêt est fière de vous présenter une exposition exceptionnelle : « Dis-moi un Po-aime »… Plusieurs fois par semaine, les élèves vous inviteront à partager l’une de leurs créations poétiques…
Bonne lecture !

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Aujourd’hui, vendredi 6 mai, la contribution d’Aymeric V.
Dimanche 8 mai : Aymmy H.

« GHETTO »

par Aymeric V.
Classe de Première ES2

Imagine cette fleur deux minutes avant
Cette fleur qui vient du ghetto
Elle a grandi dans le froid silence
De Detroit ou Soweto

6h27 elle se lève
Réveillée par le bruit des sirènes
Des types cagoulés casqués
Déboulent à toute allure

Cette fleur c’est la colombe poignardée
Encerclée entre ces centaines de murs
Entre les armes parmi le sang qui tombe
Comme les larmes

Elle voulait amener la lumière
Aux cœurs les plus sombres
Elle est tombée dans la poussière du monde
Au total la scène a duré moins de deux minutes

Ghetto_copyright_Bruno Rigolt_2016Illustration : © avril 2014, mai 2016 Bruno Rigolt
Peinture numérique et Photomontage à partir de : Bansky, « Balloon debate » (2005) Barrière de séparation israélienne en Cisjordanie

Le point de vue de l’auteur…

Tout d’abord, ce texte m’a été inspiré par le quotidien : le trafic de drogue dans les ghettos. Ainsi Soweto situé dans la banlieue de Johannesbourg en Afrique du Sud ou Detroit aux États-Unis, sont des lieux de sinistre mémoire qui amènent à s’interroger sur le fait social de la marginalité. À ce titre, le registre réaliste ainsi que la concision de la syntaxe cherchent à produire sur le lecteur un effet de réel et d’immédiateté : des expressions comme « 6h27 », « bruit des sirènes », « types cagoulés casqués », amènent en effet à rendre compte de la réalité sans l’embellir.

J’ai en outre choisi de dénoncer la violence dans les ghettos en privilégiant le style journalistique, afin de plonger le lecteur directement dans l’univers référentiel, comme si c’était un fait divers provenant d’un quotidien qui était raconté. La fin du texte est à ce titre caractéristique : « au total la scène a duré moins de deux minutes » : l’accompli du passé et la brièveté du temps confèrent à la scène un caractère anecdotique et dérisoire. C’est également la raison pour laquelle j’ai privilégié souvent l’utilisation du présent de narration afin d’accentuer la tension du récit et le caractère objectivant des informations.

À ce registre réaliste, se mêle le lyrisme apte à transmettre une profonde émotion : la disparition tragique d’une adolescente, métaphorisée dans le texte par la suppression de la ponctuation et le recours à l’image de la fleur : image qui s’insère naturellement dans le réseau imaginaire du rêve et de l’innocence. De même, l’allusion explicite à Apollinaire au vers 9, accentuée par le présent de vérité générale (« c’est la colombe poignardée »), inscrit la poésie à la fois dans la tradition lyrique et dans le paysage urbain contemporain comme a pu le faire par exemple Apollinaire dans le poème « Zone ».

© Aymeric V., classe de Première ES2 (promotion 2015-2016), mai 2016.
Espace Pédagogique Contributif


Exposition de poésies… 1ère ES2 : Dis-moi un « poaime ». Aujourd’hui, la contribution d’Aymeric

EPC Dis-moi_un_poaime_Rigolt_2016La classe de Première ES2 du Lycée en Forêt est fière de vous présenter une exposition exceptionnelle : « Dis-moi un Po-aime »… Plusieurs fois par semaine, les élèves vous inviteront à partager l’une de leurs créations poétiques…
Bonne lecture !

frise_1

Aujourd’hui, vendredi 6 mai, la contribution d’Aymeric V.
Dimanche 8 mai : Aymmy H.

« GHETTO »

par Aymeric V.
Classe de Première ES2

Imagine cette fleur deux minutes avant
Cette fleur qui vient du ghetto
Elle a grandi dans le froid silence
De Detroit ou Soweto

6h27 elle se lève
Réveillée par le bruit des sirènes
Des types cagoulés casqués
Déboulent à toute allure

Cette fleur c’est la colombe poignardée
Encerclée entre ces centaines de murs
Entre les armes parmi le sang qui tombe
Comme les larmes

Elle voulait amener la lumière
Aux cœurs les plus sombres
Elle est tombée dans la poussière du monde
Au total la scène a duré moins de deux minutes

Ghetto_copyright_Bruno Rigolt_2016Illustration : © avril 2014, mai 2016 Bruno Rigolt
Peinture numérique et Photomontage à partir de : Bansky, « Balloon debate » (2005) Barrière de séparation israélienne en Cisjordanie

Le point de vue de l’auteur…

Tout d’abord, ce texte m’a été inspiré par le quotidien : le trafic de drogue dans les ghettos. Ainsi Soweto situé dans la banlieue de Johannesbourg en Afrique du Sud ou Detroit aux États-Unis, sont des lieux de sinistre mémoire qui amènent à s’interroger sur le fait social de la marginalité. À ce titre, le registre réaliste ainsi que la concision de la syntaxe cherchent à produire sur le lecteur un effet de réel et d’immédiateté : des expressions comme « 6h27 », « bruit des sirènes », « types cagoulés casqués », amènent en effet à rendre compte de la réalité sans l’embellir.

J’ai en outre choisi de dénoncer la violence dans les ghettos en privilégiant le style journalistique, afin de plonger le lecteur directement dans l’univers référentiel, comme si c’était un fait divers provenant d’un quotidien qui était raconté. La fin du texte est à ce titre caractéristique : « au total la scène a duré moins de deux minutes » : l’accompli du passé et la brièveté du temps confèrent à la scène un caractère anecdotique et dérisoire. C’est également la raison pour laquelle j’ai privilégié souvent l’utilisation du présent de narration afin d’accentuer la tension du récit et le caractère objectivant des informations.

À ce registre réaliste, se mêle le lyrisme apte à transmettre une profonde émotion : la disparition tragique d’une adolescente, métaphorisée dans le texte par la suppression de la ponctuation et le recours à l’image de la fleur : image qui s’insère naturellement dans le réseau imaginaire du rêve et de l’innocence. De même, l’allusion explicite à Apollinaire au vers 9, accentuée par le présent de vérité générale (« c’est la colombe poignardée »), inscrit la poésie à la fois dans la tradition lyrique et dans le paysage urbain contemporain comme a pu le faire par exemple Apollinaire dans le poème « Zone ».

© Aymeric V., classe de Première ES2 (promotion 2015-2016), mai 2016.
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Ecriture collaborative BTS : L’Objet : L'homme a-t-il créé l'objet à son image ? Par Floriane, Marine, Sasha et Mélissa

Écriture collaborative BTS…

L’homme a-t-il créé l’objet
à son image ?

par Floriane C., Marine C., Sasha A., Mélissa B.
Étudiantes BTS Assistant de gestion de PME PMI

Relecture et correction du manuscrit : Bruno Rigolt

→ Mots clés : Ces objets qui nous envahissent ; obsolescence ; recyclage ; réincarnation ; hypermodernité
→ Article lié : Bruno Rigolt, « De la prolifération de l’objet à sa disparition », EPC, octobre 2014


 

« Et Dieu dit : Faisons l’homme à notre image et à notre ressemblance, et qu’il domine sur les poissons de la mer, sur les oiseaux du ciel, sur le bétail, sur toute la terre, et sur tous les reptiles qui rampent sur la terre.  Et Dieu créa l’homme à son image, à son image Il le créa. »

Genèse, 1 : 26

INTRODUCTION


Q

UELLES que soient les époques, l’objet conçu comme « chose solide, maniable, généralement fabriquée, une et indépendante, ayant une identité propre, qui relève de la perception extérieure […] et répond à une certaine destination »¹ est le produit de l’homme, sa perfectibilité même. C’est par l’objet, rendu possible par la découverte et l’utilisation des outils, que l’homme s’est construit identitairement et symboliquement : plus il a produit d’objets et paradoxalement plus il s’est objectivé dans l’objet lui-même.

Tel est le point de départ de notre réflexion : comment l’objet est-il devenu le moteur de l’activité économique, la valeur centrale de la société de consommation ? Et pour quelles raisons désirons-nous tant acquérir les objets ? En fait, il nous semble intéressant de formuler l’hypothèse selon laquelle l’homme a produit l’objet à son image. Serge Tisseron faisait remarquer à ce titre la « profonde parenté » qui existe entre l’objet et l’humain²Si les Écritures affirment que « Dieu a créé l’homme à son image », ne peut-on pas dire que l’homme a créé l’objet à son image ?

De simple outil, l’objet a progressivement été investi affectivement au point que l’homme du vingt-et-unième siècle rêve de donner à l’objet une intelligence, un cœur, une volonté indépendante… Bref : un supplément d’âme… Ainsi l’objet n’est-il pas seulement un déterminant, un marqueur social qui en dit long sur son propriétaire, il est aussi, et surtout en relation étroite avec l’humain… Et voilà peut-être pourquoi l’homme du troisième millénaire rêve de donner à l’objet un « esprit », pour que l’objet puisse enfin connaître son Créateur…

Cette hypothèse a conduit notre démarche de travail : nous pensons en effet que l’objet est le reflet de l’homme. À ce titre, ne pourrait-on établir un parallèle entre le cycle de vie de l’objet et celui de l’humain ? Tel sera l’enjeu de notre première partie. Il conviendra ensuite de mettre en évidence cette survalorisation de l’objet et de montrer qu’elle répond à un besoin hiérophanique (relatif au sacré) qui prend aujourd’hui de plus en plus d’importance : le désir d’être sans limite. Pour finir, nous étudierons l’importance que donne l’homme à la réincarnation en montrant que le recyclage de la vie des objets, réponse à l’obsolescence programmée, s’inscrit plus fondamentalement dans une réflexion sur la finitude de la condition humaine.

PLAN


1. Cycle de vie de l’homme… Cycle de vie de l’objet
2. Objet et sacré : l’homme démiurge
3. De l’obsolescence programmée à l’éternité programmée

creation_homme_br_3Composition d’après Michel Ange,  fresque du plafond de la chapelle Sixtine (1508-1512), Rome (détail)

1

 

CYCLE DE VIE DE L’HOMME… CYCLE DE VIE DE L’OBJET

Évolution humaine et anthropologie de l’objet


Si

la vie de l’homme est constituée de nombreuses étapes qui lui permettent de se forger une identité, une histoire dépendante d’une évolution biologique, il en est de même pour l’objet qui dispose également d’un cycle de vie. Tous deux, homme et objet, naissent de l’association de plusieurs composants. Leur cycle de vie est en effet très similaire : leur destinée est de muer, de se transformer, de grandir… À ce titre, l’historien et sociologue Thierry Bonnot n’hésitait pas à parler de biographies d’objets : « Un objet matériel, du moment qu’il subit une ou plusieurs transformations (techniques, physiques, usuelles ou symboliques) peut donc dans ce sens être gratifié d’une vie. En admettant ces arguments, le terme biographie (récit de la vie d’une personne dans son acception la plus courante) peut donc s’appliquer aux objets : s’ils se transforment, ils ont une vie ; s’ils ont une vie, on doit pouvoir la narrer, donc rédiger leur biographie ». Ainsi, toute vieillesse de l’homme ou toute obsolescence de l’objet annonce une naissance, un nouveau cycle de fabrication.

Comme il a été justement noté, « le cycle de vie de l’objet se voit doublé par le processus d’appropriation de l’objet. La première étape est l’acquisition. Pour [Abraham] Moles, il s’agit de la naissance phénoménologique de l’objet au sujet. C’est le passage de l’objet de la sphère publique du magasin à la sphère personnelle. C’est une phase chargée émotionnellement. À cela s’ajoute une phase de découverte. L’objet est confronté à la représentation que l’individu s’en faisait. […] La phase suivante est l’habituation. Ce qui est caractéristique de cette phase c’est une forme de dépréciation cognitive. L’objet n’est plus aussi investi psychologiquement. Il fait partie intégrante de la sphère personnelle. Phénoménologiquement, c’est par la disparition soudaine de l’objet que celui-ci pourrait révéler l’importance de l’attachement qui lui est porté. Enfin la mort de l’objet caractérise la désaffection, la perte progressive de l’attachement à l’objet, jusqu’à son oubli, sa relégation définitive (l’objet est jeté ou détruit intentionnellement) ou temporaire (l’objet est stocké au grenier par exemple) »³.

Si nous réinvestissons ces remarques, nous nous rendons compte que l’objet comme l’homme suit en effet un cycle développemental : d’abord chéri (Taking care), manipulé (Handing), exhibé par des propriétaires (les nouveaux parents) qui annoncent fièrement son entrée dans le ménage, l’objet devient le premier sujet de conversation, nous en sommes fiers. Passée l’adolescence, l’homme va entrer sur le marché du travail et un prix lui sera donné (salaire). Quant à l’objet, il sera envoyé sur le marché des biens et services. Leurs valeurs varieront avec la loi de l’offre et de la demande. Mais plus le temps passe, et plus l’objet comme l’homme font apparaître des imperfections : nous changeons nos vieux organes comme les pièces défectueuses d’une machine… Enfin arrive le temps du vieillissement biologique ou de l’obsolescence : nous nous séparons de l’objet pour en acquérir un nouveau, plus performant ou plus intéressant. Alors l’objet sera abandonné dans une décharge-cimetière où il terminera ses jours dans l’espérance d’une « vie éternelle » au terme d’un perpétuel cycle de réincarnations : le recyclage.

À cet égard, un film comme Toy Story nous semble très caractéristique de cette anthropologie de l’objet que nous évoquions : à la peur de la mort, correspond bien la peur de l’obsolescence programmée. woody-personnage-toy-storyCe dialogue entre Sid Phillips, le méchant garçon, et le shérif Woody, chef des jouets, nous semble illustrer ce refus d’une approche substantialiste de l’objet, qui conduirait à le considérer comme une simple chose :

SID — Il est pété ce jouet.
WOODY — Tu crois vraiment que j’suis pété petit ? Oui mon gars, c’est à toi que j’m’adresse Sid ! Nous n’aimons pas être pulvérisés, Sid Phillips. Ou écrabouillés ou écartelés.
SID — Qui ? Les jouets ?
WOODY — Absolument, tes jouets ! À partir de maintenant tu devras prendre soin de tes jouets… parce que sinon… Nous le saurons Sid ! Nous les jouets… nous voyons tout.

Toy Story exploite parfaitement la thématique de l’angoisse qui place l’homme moderne devant le néant qu’il est pour lui-même. L’obsolescence programmée devient ainsi une métaphore de notre angoisse face aux déterminismes naturels et à la finitude.

2

 

OBJET ET SACRÉ : L’HOMME DÉMIURGE

« Objets inanimés avez-vous donc une âme »… (Lamartine)


C’

est ainsi qu’on peut avancer l’idée selon laquelle les objets, vitrines de nos états d’âme⁵, sont aussi la concrétisation des idées émanant de l’esprit humain. En ce sens, ils reposent sur tout un système de valeurs, c’est-à-dire sur une axiologie. En 1988, Jean-Marie Floch introduisait le concept de « valeurs de consommation » : cette idée est particulièrement intéressante car elle permet d’articuler la sémiotique de l’objet à des valeurs, à une éthique de l’objet : en construisant l’objet à son image, l’homme l’a paré de vertus morales. Le designer Philippe Starck expliquait ainsi vouloir concevoir des « objets bons » :

« je voudrais simplement que les produits soient bons, de manière à ce que l’on vive bien avec. Le Bon serait un produit, une action ou un lieu réellement utiles et qui apporteraient dans la vie de chacun quelque chose d’épanouissant: quelque chose qui rendrait plus intelligent, plus créatif, plus amoureux.
Pour résumer, je pense qu’un produit doit être absolument nécessaire pour exister. Je redoute qu’il soit beau car c’est une préméditation de sur-consommation et je voudrais tout simplement qu’il soit bon. |Source|

On peut alors dire que les objets sont l’essence même de notre créativité, de la volonté humaine de se mettre à la place de Dieu qui a créé l’homme, en créant Dieu à notre tour : la quête de la perfectibilité est au cœur même du besoin compulsif, vécu comme vital, de s’affranchir de la nature et des déterminismes : particulièrement depuis les Lumières, l’homme entreprend la création de l’objet comme une néantisation continuelle de sa encart_bts_objet_5nature finie. L’objet est ainsi l’emblème d’une idéologie de la perfectibilité. Tout comme Dieu a créé l’homme à son image, nous avons créé les objets à notre image.

Mais au XXIe siècle, le caractère inédit des nouvelles technologies montre que cette quête accélérée de la perfectibilité, du « zéro défaut », donne quelque part à l’homme l’illusion d’être un démiurge. Si la production d’objets en série est en effet liée à une amélioration, un progrès, un perfectionnement continuels de l’homme, nous nous rendons compte que cette idéologie de la transformation dont le scientisme constitue sans nul doute l’archétype, arrache peu à peu l’homme à sa pesanteur : l’objet intelligent n’est-il pas en ce sens une surestimation de la connaissance absolue ? Le principe de l’ère postindustrielle est que la science satisfait tous les besoins de l’intelligence humaine : elle refuse l’inconnaissable, le hasard, pour lui substituer un acte de foi dans l’objet parfait. Par lui, avec lui et en lui, nous dominons ce monde, en nous en séparant, en nous y opposant.

Pour Serge Tisseron, l’objet ne prolonge pas seulement certaines fonctions, il transforme la perception que nous avons de nous-même, notre façon de tromper l’angoisse par exemple. Dans son essai Comment l’esprit vient aux objets ? il montre en effet « que les objets qui nous entourent, tout autant que nos semblables, sont le support d’attente, d’attachement, d’émotion, qui en font des médiateurs psychiques essentiels à la construction de notre existence sociale et de notre personnalité ». Mais alors que l’objet fabriqué artisanalement l’est selon le point de vue de l’humain, l’objet postindustriel ne se prête plus à cette conception : sa nature de plus en plus immatérielle, de même que son fonctionnement symbolique font qu’il est un partenaire à part entière, capable de se poser comme sujet : les objets intelligents du XXIe siècle attestent ainsi d’une nouvelle orientation de la société de consommation où la technique peut influer sur les dynamiques des interactions sociales.

3

 

DE L’OBSOLESCENCE PROGRAMMÉE
À L’ÉTERNITÉ PROGRAMMÉE

« Meurs un autre jour » 


N’

est-ce pas cette application idéale que l’homme du troisième millénaire aspire à installer dans son smartphone ? « Die another day », comme le chantait Madonna en 2002, c’est pour l’homme postmoderne se soustraire à sa finitude, à la dimension tragique de l’histoire. Les rapports que nous entretenons avec l’objet oscillent ainsi entre la dégradation et la décadence, autrement dit la finitude ; et l’entraide, la générosité ou le recyclage : manière de passer de l’obsolescence programmée à l’éternité programmée. Avec le recyclage,encart_bts_objet_3 les objets ont une autre vie et ouvrent un au-delà de la société de consommation qui apparaît encore plus comme une possession éternelle d’objets, un désir d’éternité.

On peut ainsi interpréter le recyclage à la fois comme refus du temps lui-même et paradoxalement comme une façon de donner du sens au temps. Alors que la société de l’éphémère, qui a marqué les Trente Glorieuses était le contraire de l’immortalité, l’obsession de la finitude, la peur « que cela cesse » marque le XXIe siècle et alimente le désir chez l’homme d’une forme d’autonomie biologique qui le rendrait maître de sa propre mort et le pousserait à envisager l’immémorial. Dans un monde limité quant à ses capacités d’approvisionnement, le développement durable amène ainsi à repenser les fondements mêmes du consumérisme : face à l’éphémère et au dérisoire, il oblige à envisager la fabrication de l’objet en termes de durabilité, de long terme. Il constitue aussi, face au rouleau compresseur de la postmodernité et au fantasme d’une informatisation généralisée, une sorte de paradis perdu, de primitivisme, de revendication du passé : la destruction de l’objet étant suivie de sa réincarnation.

Puisqu’il n’a pas le pouvoir de fabriquer de ses mains l’immortalité, l’homme a fabriqué l’objet immortel à travers le recyclage, qui est aussi une façon de remonter le temps. Ainsi peut-il exorciser la perspective insupportable d’un anéantissement pur et simple de la vie. Le recyclage est alors une quête de l’éternité fondée sur le dépassement de la mort, de l’absurde. Mais en permettant à l’objet de renaître et de se réincarner, il correspond également à une sorte d’attente millénariste de la fin des temps, à une seconde vie, à une nouvelle espérance de l’homme qui le rapproche de son propre commencement. Lucidité ou nouvelle illusion métaphysique ? Le recyclage s’articule en effet autour d’un rêve quelque peu utopique : bâtir dans un monde qui voit les repères géographiques, sociaux, politiques s’effondrer, un avenir commun, une communauté de destin, un vivre-ensemble permettant de donner un sens, une finalité, un but à la finitude : c’est ce qui explique à l’évidence le développement si considérable des objets communicants.

Le poète et philosophe Paul Valéry lançait en 1919, dans La Crise de l’esprit, ce terrible avertissement : « Nous autres, civilisations, nous savons maintenant que nous sommes mortelles. […] Nous sentons qu’une civilisation a la même fragilité qu’une vie ».  Et sans doute il est vrai qu’en ce début de troisième millénaire, nous comprenons que réfléchir à ces objets qui nous envahissent, c’est réfléchir aux espoirs et aux peurs qui marquent le vingt-et-unième siècle. « Par ses effets d’ambivalence et de multiplicité, le déferlement technologique actuel amène donc à repenser la société de consommation ainsi que notre rapport à l’objet… et sans doute notre rapport à nous-même : la technique pourrait-elle transformer l’être humain en une chose » ?

Certes, si la mythologie de l’homme artificiel et du robot hante les imaginations et les cultures humaines depuis des siècles, jamais l’homme n’a autant rêvé se fabriquer lui-même… L’écrivain Michel Houellebecq, dans Les Particules élémentaires, fait dire à son héros : « Accepter l’idéologie du changement continuel, c’est accepter que la vie d’un homme soit strictement réduite à son existence individuelle, et que les générations passées et futures n’aient plus aucune importance à ses yeux. C’est ainsi que nous vivons, et avoir un enfant, aujourd’hui, n’a plus aucun sens pour un homme ».   Ces propos très âcres sont pourtant à méditer : comme le remarquait avec justesse Nicole Aubert, « l’hypermodernité est un rêve de déshumanisation. L’homme hypermoderne rêve de se fabriquer lui-même à l’aide de techniques de pointe : non seulement opérer ou réparer, ou même transplanter, mais fabriquer, faire vivre un clone, image d’un moi idéal improbable, purement narcissique et pervers. L’homme, en tant qu’espèce, serait désormais remplacé par la technique, produit par la technique, exterminé par la technique. Tout est automatisé, numérisé, mis en réseau, en vidéo ».

_

CONCLUSION


C

omme nous avons essayé de le montrer à travers notre étude, si le cycle de vie de l’objet semble finalement similaire à celui de l’homme, il apparaît que l’homme postmoderne, marqué par l’incertitude croissante face à l’avenir, a cherché de plus en plus à retranscrire son humanité imparfaite à travers celle des objets et peut-être même à s’objetiser lui-même à travers une technologie toujours plus grande, plus précise, plus compétente, afin de repousser toujours plus sa propre finitude. Cependant, à force de rechercher la voie du bonheur à travers l’objet, celui-ci ne deviendra-t-il pas un jour plus parfait que l’homme ?

Copyright © mai 2016, Floriane C., Marine C., Sasha A., Mélissa B.
Étudiantes BTS Assistant de gestion de PME PMI au Lycée en Forêt (Montargis, France)

Relecture et correction du manuscrit : Bruno Rigolt

Licence Creative Commons

Netiquette : comme pour l’ensemble des textes publiés dans l’Espace Pédagogique Contributif, cet article est protégé par copyright. Ils est mis à disposition des internautes selon les termes de la Licence Creative Commons Attribution – Pas d’Utilisation Commerciale – Pas de Modification 2.0 France. La diffusion publique est autorisée sous réserve de mentionner le nom de l’auteur ainsi que la référence complète de l’article cité (URL de la page).

 

NOTES

1. http://www.cnrtl.fr/definition/objet
2. Serge Tisseron, Comment l’esprit vient aux objets, Paris, PUF 2016. Voyez cette page.
3. Collectif, sous la direction de Philippe Robert-Demontrond et Eric Rémy, Regards croisés sur la consommation – Tome 1. Du fait social à la question du sujet, 2014 Éditions EMS, page 228. Cf. aussi ces propos de Richard Ladwein : « L’objet dispose également d’un cycle de vie. Il n’a de prégnance que pour la durée de son séjour dans la sphère personnelle de l’individu. Avant ce séjour, il est généralement un objet neuf, provenant d’une interface commerciale. Suite à son séjour dans la sphère personnelle d’action, l’objet peut être caractérisé par une désaffection qui le relègue, d’abord dans l’habitat puis dans la cave ou le grenier. De là, il est susceptible d’être rejeté définitivement, mais il peut également intégrer un circuit secondaire et être réhabilité comme objet d’occasion dans le circuit des antiquaires ou des objets de seconde main et être de nouveau disponible pour un séjour dans la sphère personnelle d’action d’un autre individu » (Abraham Moles – Un phénoménologue de la vie quotidienne, 2014 Éditions EMS).
4. Voir à ce sujet : Bruno Rigolt, « De la prolifération de l’objet à sa disparition », Espace Pédagogique Contributif 2014 : « Alors que l’objet jeté, c’est le limité, le périssable, le recyclage au contraire est une manière d’ordonner le destin de l’objet à une Providence, et conséquemment pour l’homme une façon d’aller au-delà de sa finitude en installant le mémoriel dans la fatalité évolutionniste, et en se faisant lui-même infini pour conjurer l’obsolescence programmée et l’irréversibilité. Le concept fondamental de la société post-industrielle est donc celui de l’idéalisme et du surhumain pour échapper à la relativité et à la finitude ».
5. Voir aussi : Bruno Rigolt, Les objets sont-ils inutiles ? Ou « la loi du Ripolin », Espace Pédagogique Contributif, avril 2015.
6. Bruno Rigolt, « De la prolifération de l’objet à sa disparition », Espace Pédagogique Contributif 2014. Voir aussi : Bruno Rigolt, « Pour une sociologie du détour » (EPC, mars 2009).
7. Propos cités par Éric Deschavanne et Pierre-Henri Tavoillot in : Philosophie des âges de la vie, Paris Grasset 2007.
8. Nicole Aubert, L’Individu hypermoderne, Toulouse ERES, 2014.


© Bruno Rigolt, EPC mais 2016

Ecriture collaborative BTS : L’Objet : L’homme a-t-il créé l’objet à son image ? Par Floriane, Marine, Sasha et Mélissa

Écriture collaborative BTS…

L’homme a-t-il créé l’objet
à son image ?

par Floriane C., Marine C., Sasha A., Mélissa B.
Étudiantes BTS Assistant de gestion de PME PMI

Relecture et correction du manuscrit : Bruno Rigolt

→ Mots clés : Ces objets qui nous envahissent ; obsolescence ; recyclage ; réincarnation ; hypermodernité
→ Article lié : Bruno Rigolt, « De la prolifération de l’objet à sa disparition », EPC, octobre 2014


 

« Et Dieu dit : Faisons l’homme à notre image et à notre ressemblance, et qu’il domine sur les poissons de la mer, sur les oiseaux du ciel, sur le bétail, sur toute la terre, et sur tous les reptiles qui rampent sur la terre.  Et Dieu créa l’homme à son image, à son image Il le créa. »

Genèse, 1 : 26

INTRODUCTION


Q

UELLES que soient les époques, l’objet conçu comme « chose solide, maniable, généralement fabriquée, une et indépendante, ayant une identité propre, qui relève de la perception extérieure […] et répond à une certaine destination »¹ est le produit de l’homme, sa perfectibilité même. C’est par l’objet, rendu possible par la découverte et l’utilisation des outils, que l’homme s’est construit identitairement et symboliquement : plus il a produit d’objets et paradoxalement plus il s’est objectivé dans l’objet lui-même.

Tel est le point de départ de notre réflexion : comment l’objet est-il devenu le moteur de l’activité économique, la valeur centrale de la société de consommation ? Et pour quelles raisons désirons-nous tant acquérir les objets ? En fait, il nous semble intéressant de formuler l’hypothèse selon laquelle l’homme a produit l’objet à son image. Serge Tisseron faisait remarquer à ce titre la « profonde parenté » qui existe entre l’objet et l’humain²Si les Écritures affirment que « Dieu a créé l’homme à son image », ne peut-on pas dire que l’homme a créé l’objet à son image ?

De simple outil, l’objet a progressivement été investi affectivement au point que l’homme du vingt-et-unième siècle rêve de donner à l’objet une intelligence, un cœur, une volonté indépendante… Bref : un supplément d’âme… Ainsi l’objet n’est-il pas seulement un déterminant, un marqueur social qui en dit long sur son propriétaire, il est aussi, et surtout en relation étroite avec l’humain… Et voilà peut-être pourquoi l’homme du troisième millénaire rêve de donner à l’objet un « esprit », pour que l’objet puisse enfin connaître son Créateur…

Cette hypothèse a conduit notre démarche de travail : nous pensons en effet que l’objet est le reflet de l’homme. À ce titre, ne pourrait-on établir un parallèle entre le cycle de vie de l’objet et celui de l’humain ? Tel sera l’enjeu de notre première partie. Il conviendra ensuite de mettre en évidence cette survalorisation de l’objet et de montrer qu’elle répond à un besoin hiérophanique (relatif au sacré) qui prend aujourd’hui de plus en plus d’importance : le désir d’être sans limite. Pour finir, nous étudierons l’importance que donne l’homme à la réincarnation en montrant que le recyclage de la vie des objets, réponse à l’obsolescence programmée, s’inscrit plus fondamentalement dans une réflexion sur la finitude de la condition humaine.

PLAN


1. Cycle de vie de l’homme… Cycle de vie de l’objet
2. Objet et sacré : l’homme démiurge
3. De l’obsolescence programmée à l’éternité programmée

creation_homme_br_3Composition d’après Michel Ange,  fresque du plafond de la chapelle Sixtine (1508-1512), Rome (détail)

1

 

CYCLE DE VIE DE L’HOMME… CYCLE DE VIE DE L’OBJET

Évolution humaine et anthropologie de l’objet


Si

la vie de l’homme est constituée de nombreuses étapes qui lui permettent de se forger une identité, une histoire dépendante d’une évolution biologique, il en est de même pour l’objet qui dispose également d’un cycle de vie. Tous deux, homme et objet, naissent de l’association de plusieurs composants. Leur cycle de vie est en effet très similaire : leur destinée est de muer, de se transformer, de grandir… À ce titre, l’historien et sociologue Thierry Bonnot n’hésitait pas à parler de biographies d’objets : « Un objet matériel, du moment qu’il subit une ou plusieurs transformations (techniques, physiques, usuelles ou symboliques) peut donc dans ce sens être gratifié d’une vie. En admettant ces arguments, le terme biographie (récit de la vie d’une personne dans son acception la plus courante) peut donc s’appliquer aux objets : s’ils se transforment, ils ont une vie ; s’ils ont une vie, on doit pouvoir la narrer, donc rédiger leur biographie ». Ainsi, toute vieillesse de l’homme ou toute obsolescence de l’objet annonce une naissance, un nouveau cycle de fabrication.

Comme il a été justement noté, « le cycle de vie de l’objet se voit doublé par le processus d’appropriation de l’objet. La première étape est l’acquisition. Pour [Abraham] Moles, il s’agit de la naissance phénoménologique de l’objet au sujet. C’est le passage de l’objet de la sphère publique du magasin à la sphère personnelle. C’est une phase chargée émotionnellement. À cela s’ajoute une phase de découverte. L’objet est confronté à la représentation que l’individu s’en faisait. […] La phase suivante est l’habituation. Ce qui est caractéristique de cette phase c’est une forme de dépréciation cognitive. L’objet n’est plus aussi investi psychologiquement. Il fait partie intégrante de la sphère personnelle. Phénoménologiquement, c’est par la disparition soudaine de l’objet que celui-ci pourrait révéler l’importance de l’attachement qui lui est porté. Enfin la mort de l’objet caractérise la désaffection, la perte progressive de l’attachement à l’objet, jusqu’à son oubli, sa relégation définitive (l’objet est jeté ou détruit intentionnellement) ou temporaire (l’objet est stocké au grenier par exemple) »³.

Si nous réinvestissons ces remarques, nous nous rendons compte que l’objet comme l’homme suit en effet un cycle développemental : d’abord chéri (Taking care), manipulé (Handing), exhibé par des propriétaires (les nouveaux parents) qui annoncent fièrement son entrée dans le ménage, l’objet devient le premier sujet de conversation, nous en sommes fiers. Passée l’adolescence, l’homme va entrer sur le marché du travail et un prix lui sera donné (salaire). Quant à l’objet, il sera envoyé sur le marché des biens et services. Leurs valeurs varieront avec la loi de l’offre et de la demande. Mais plus le temps passe, et plus l’objet comme l’homme font apparaître des imperfections : nous changeons nos vieux organes comme les pièces défectueuses d’une machine… Enfin arrive le temps du vieillissement biologique ou de l’obsolescence : nous nous séparons de l’objet pour en acquérir un nouveau, plus performant ou plus intéressant. Alors l’objet sera abandonné dans une décharge-cimetière où il terminera ses jours dans l’espérance d’une « vie éternelle » au terme d’un perpétuel cycle de réincarnations : le recyclage.

À cet égard, un film comme Toy Story nous semble très caractéristique de cette anthropologie de l’objet que nous évoquions : à la peur de la mort, correspond bien la peur de l’obsolescence programmée. woody-personnage-toy-storyCe dialogue entre Sid Phillips, le méchant garçon, et le shérif Woody, chef des jouets, nous semble illustrer ce refus d’une approche substantialiste de l’objet, qui conduirait à le considérer comme une simple chose :

SID — Il est pété ce jouet.
WOODY — Tu crois vraiment que j’suis pété petit ? Oui mon gars, c’est à toi que j’m’adresse Sid ! Nous n’aimons pas être pulvérisés, Sid Phillips. Ou écrabouillés ou écartelés.
SID — Qui ? Les jouets ?
WOODY — Absolument, tes jouets ! À partir de maintenant tu devras prendre soin de tes jouets… parce que sinon… Nous le saurons Sid ! Nous les jouets… nous voyons tout.

Toy Story exploite parfaitement la thématique de l’angoisse qui place l’homme moderne devant le néant qu’il est pour lui-même. L’obsolescence programmée devient ainsi une métaphore de notre angoisse face aux déterminismes naturels et à la finitude.

2

 

OBJET ET SACRÉ : L’HOMME DÉMIURGE

« Objets inanimés avez-vous donc une âme »… (Lamartine)


C’

est ainsi qu’on peut avancer l’idée selon laquelle les objets, vitrines de nos états d’âme⁵, sont aussi la concrétisation des idées émanant de l’esprit humain. En ce sens, ils reposent sur tout un système de valeurs, c’est-à-dire sur une axiologie. En 1988, Jean-Marie Floch introduisait le concept de « valeurs de consommation » : cette idée est particulièrement intéressante car elle permet d’articuler la sémiotique de l’objet à des valeurs, à une éthique de l’objet : en construisant l’objet à son image, l’homme l’a paré de vertus morales. Le designer Philippe Starck expliquait ainsi vouloir concevoir des « objets bons » :

« je voudrais simplement que les produits soient bons, de manière à ce que l’on vive bien avec. Le Bon serait un produit, une action ou un lieu réellement utiles et qui apporteraient dans la vie de chacun quelque chose d’épanouissant: quelque chose qui rendrait plus intelligent, plus créatif, plus amoureux.
Pour résumer, je pense qu’un produit doit être absolument nécessaire pour exister. Je redoute qu’il soit beau car c’est une préméditation de sur-consommation et je voudrais tout simplement qu’il soit bon. |Source|

On peut alors dire que les objets sont l’essence même de notre créativité, de la volonté humaine de se mettre à la place de Dieu qui a créé l’homme, en créant Dieu à notre tour : la quête de la perfectibilité est au cœur même du besoin compulsif, vécu comme vital, de s’affranchir de la nature et des déterminismes : particulièrement depuis les Lumières, l’homme entreprend la création de l’objet comme une néantisation continuelle de sa encart_bts_objet_5nature finie. L’objet est ainsi l’emblème d’une idéologie de la perfectibilité. Tout comme Dieu a créé l’homme à son image, nous avons créé les objets à notre image.

Mais au XXIe siècle, le caractère inédit des nouvelles technologies montre que cette quête accélérée de la perfectibilité, du « zéro défaut », donne quelque part à l’homme l’illusion d’être un démiurge. Si la production d’objets en série est en effet liée à une amélioration, un progrès, un perfectionnement continuels de l’homme, nous nous rendons compte que cette idéologie de la transformation dont le scientisme constitue sans nul doute l’archétype, arrache peu à peu l’homme à sa pesanteur : l’objet intelligent n’est-il pas en ce sens une surestimation de la connaissance absolue ? Le principe de l’ère postindustrielle est que la science satisfait tous les besoins de l’intelligence humaine : elle refuse l’inconnaissable, le hasard, pour lui substituer un acte de foi dans l’objet parfait. Par lui, avec lui et en lui, nous dominons ce monde, en nous en séparant, en nous y opposant.

Pour Serge Tisseron, l’objet ne prolonge pas seulement certaines fonctions, il transforme la perception que nous avons de nous-même, notre façon de tromper l’angoisse par exemple. Dans son essai Comment l’esprit vient aux objets ? il montre en effet « que les objets qui nous entourent, tout autant que nos semblables, sont le support d’attente, d’attachement, d’émotion, qui en font des médiateurs psychiques essentiels à la construction de notre existence sociale et de notre personnalité ». Mais alors que l’objet fabriqué artisanalement l’est selon le point de vue de l’humain, l’objet postindustriel ne se prête plus à cette conception : sa nature de plus en plus immatérielle, de même que son fonctionnement symbolique font qu’il est un partenaire à part entière, capable de se poser comme sujet : les objets intelligents du XXIe siècle attestent ainsi d’une nouvelle orientation de la société de consommation où la technique peut influer sur les dynamiques des interactions sociales.

3

 

DE L’OBSOLESCENCE PROGRAMMÉE
À L’ÉTERNITÉ PROGRAMMÉE

« Meurs un autre jour » 


N’

est-ce pas cette application idéale que l’homme du troisième millénaire aspire à installer dans son smartphone ? « Die another day », comme le chantait Madonna en 2002, c’est pour l’homme postmoderne se soustraire à sa finitude, à la dimension tragique de l’histoire. Les rapports que nous entretenons avec l’objet oscillent ainsi entre la dégradation et la décadence, autrement dit la finitude ; et l’entraide, la générosité ou le recyclage : manière de passer de l’obsolescence programmée à l’éternité programmée. Avec le recyclage,encart_bts_objet_3 les objets ont une autre vie et ouvrent un au-delà de la société de consommation qui apparaît encore plus comme une possession éternelle d’objets, un désir d’éternité.

On peut ainsi interpréter le recyclage à la fois comme refus du temps lui-même et paradoxalement comme une façon de donner du sens au temps. Alors que la société de l’éphémère, qui a marqué les Trente Glorieuses était le contraire de l’immortalité, l’obsession de la finitude, la peur « que cela cesse » marque le XXIe siècle et alimente le désir chez l’homme d’une forme d’autonomie biologique qui le rendrait maître de sa propre mort et le pousserait à envisager l’immémorial. Dans un monde limité quant à ses capacités d’approvisionnement, le développement durable amène ainsi à repenser les fondements mêmes du consumérisme : face à l’éphémère et au dérisoire, il oblige à envisager la fabrication de l’objet en termes de durabilité, de long terme. Il constitue aussi, face au rouleau compresseur de la postmodernité et au fantasme d’une informatisation généralisée, une sorte de paradis perdu, de primitivisme, de revendication du passé : la destruction de l’objet étant suivie de sa réincarnation.

Puisqu’il n’a pas le pouvoir de fabriquer de ses mains l’immortalité, l’homme a fabriqué l’objet immortel à travers le recyclage, qui est aussi une façon de remonter le temps. Ainsi peut-il exorciser la perspective insupportable d’un anéantissement pur et simple de la vie. Le recyclage est alors une quête de l’éternité fondée sur le dépassement de la mort, de l’absurde. Mais en permettant à l’objet de renaître et de se réincarner, il correspond également à une sorte d’attente millénariste de la fin des temps, à une seconde vie, à une nouvelle espérance de l’homme qui le rapproche de son propre commencement. Lucidité ou nouvelle illusion métaphysique ? Le recyclage s’articule en effet autour d’un rêve quelque peu utopique : bâtir dans un monde qui voit les repères géographiques, sociaux, politiques s’effondrer, un avenir commun, une communauté de destin, un vivre-ensemble permettant de donner un sens, une finalité, un but à la finitude : c’est ce qui explique à l’évidence le développement si considérable des objets communicants.

Le poète et philosophe Paul Valéry lançait en 1919, dans La Crise de l’esprit, ce terrible avertissement : « Nous autres, civilisations, nous savons maintenant que nous sommes mortelles. […] Nous sentons qu’une civilisation a la même fragilité qu’une vie ».  Et sans doute il est vrai qu’en ce début de troisième millénaire, nous comprenons que réfléchir à ces objets qui nous envahissent, c’est réfléchir aux espoirs et aux peurs qui marquent le vingt-et-unième siècle. « Par ses effets d’ambivalence et de multiplicité, le déferlement technologique actuel amène donc à repenser la société de consommation ainsi que notre rapport à l’objet… et sans doute notre rapport à nous-même : la technique pourrait-elle transformer l’être humain en une chose » ?

Certes, si la mythologie de l’homme artificiel et du robot hante les imaginations et les cultures humaines depuis des siècles, jamais l’homme n’a autant rêvé se fabriquer lui-même… L’écrivain Michel Houellebecq, dans Les Particules élémentaires, fait dire à son héros : « Accepter l’idéologie du changement continuel, c’est accepter que la vie d’un homme soit strictement réduite à son existence individuelle, et que les générations passées et futures n’aient plus aucune importance à ses yeux. C’est ainsi que nous vivons, et avoir un enfant, aujourd’hui, n’a plus aucun sens pour un homme ».   Ces propos très âcres sont pourtant à méditer : comme le remarquait avec justesse Nicole Aubert, « l’hypermodernité est un rêve de déshumanisation. L’homme hypermoderne rêve de se fabriquer lui-même à l’aide de techniques de pointe : non seulement opérer ou réparer, ou même transplanter, mais fabriquer, faire vivre un clone, image d’un moi idéal improbable, purement narcissique et pervers. L’homme, en tant qu’espèce, serait désormais remplacé par la technique, produit par la technique, exterminé par la technique. Tout est automatisé, numérisé, mis en réseau, en vidéo ».

_

CONCLUSION


C

omme nous avons essayé de le montrer à travers notre étude, si le cycle de vie de l’objet semble finalement similaire à celui de l’homme, il apparaît que l’homme postmoderne, marqué par l’incertitude croissante face à l’avenir, a cherché de plus en plus à retranscrire son humanité imparfaite à travers celle des objets et peut-être même à s’objetiser lui-même à travers une technologie toujours plus grande, plus précise, plus compétente, afin de repousser toujours plus sa propre finitude. Cependant, à force de rechercher la voie du bonheur à travers l’objet, celui-ci ne deviendra-t-il pas un jour plus parfait que l’homme ?

Copyright © mai 2016, Floriane C., Marine C., Sasha A., Mélissa B.
Étudiantes BTS Assistant de gestion de PME PMI au Lycée en Forêt (Montargis, France)

Relecture et correction du manuscrit : Bruno Rigolt

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NOTES

1. http://www.cnrtl.fr/definition/objet
2. Serge Tisseron, Comment l’esprit vient aux objets, Paris, PUF 2016. Voyez cette page.
3. Collectif, sous la direction de Philippe Robert-Demontrond et Eric Rémy, Regards croisés sur la consommation – Tome 1. Du fait social à la question du sujet, 2014 Éditions EMS, page 228. Cf. aussi ces propos de Richard Ladwein : « L’objet dispose également d’un cycle de vie. Il n’a de prégnance que pour la durée de son séjour dans la sphère personnelle de l’individu. Avant ce séjour, il est généralement un objet neuf, provenant d’une interface commerciale. Suite à son séjour dans la sphère personnelle d’action, l’objet peut être caractérisé par une désaffection qui le relègue, d’abord dans l’habitat puis dans la cave ou le grenier. De là, il est susceptible d’être rejeté définitivement, mais il peut également intégrer un circuit secondaire et être réhabilité comme objet d’occasion dans le circuit des antiquaires ou des objets de seconde main et être de nouveau disponible pour un séjour dans la sphère personnelle d’action d’un autre individu » (Abraham Moles – Un phénoménologue de la vie quotidienne, 2014 Éditions EMS).
4. Voir à ce sujet : Bruno Rigolt, « De la prolifération de l’objet à sa disparition », Espace Pédagogique Contributif 2014 : « Alors que l’objet jeté, c’est le limité, le périssable, le recyclage au contraire est une manière d’ordonner le destin de l’objet à une Providence, et conséquemment pour l’homme une façon d’aller au-delà de sa finitude en installant le mémoriel dans la fatalité évolutionniste, et en se faisant lui-même infini pour conjurer l’obsolescence programmée et l’irréversibilité. Le concept fondamental de la société post-industrielle est donc celui de l’idéalisme et du surhumain pour échapper à la relativité et à la finitude ».
5. Voir aussi : Bruno Rigolt, Les objets sont-ils inutiles ? Ou « la loi du Ripolin », Espace Pédagogique Contributif, avril 2015.
6. Bruno Rigolt, « De la prolifération de l’objet à sa disparition », Espace Pédagogique Contributif 2014. Voir aussi : Bruno Rigolt, « Pour une sociologie du détour » (EPC, mars 2009).
7. Propos cités par Éric Deschavanne et Pierre-Henri Tavoillot in : Philosophie des âges de la vie, Paris Grasset 2007.
8. Nicole Aubert, L’Individu hypermoderne, Toulouse ERES, 2014.


© Bruno Rigolt, EPC mais 2016