75 minutes BTS : symbolique des objets et rituels de consommation. Support de cours et travaux dirigés

75_minutes_gabarit_2014

Le « 75 minutes », c’est quoi ?

Pour vous aider dans vos révisions, je vous propose 1 à 2 fois par semaine jusqu’à l’épreuve, un « 75 minutes » sur l’un des deux thèmes proposés à l’examen. Obligez-vous à respecter le timing : 1h15 pas plus, pour confronter trois documents, faire une fiche de synthèse à partir de la problématique abordée, et vous entraîner en temps limité sur quelques sujets-type. Bien entendu, rien ne vous empêche ensuite d’approfondir un ou plusieurs aspects, mais obligez-vous la première fois à travailler dans le temps imparti : 75 minutes ! Chronométrez-vous en n’oubliant pas qu’un temps limité est toujours mieux utilisé !

Révisions Thème 2015-2016 
Ces objets qui nous envahissent : objets cultes, culte des objets

Problématique de ce « 75 Minutes » :
Symbolique des objets
et rituels de consommation

mots clés : ces objets qui nous envahissent ; biens de consommation ; rituels ; mise en scène sociale ; objet sacré ; symbole

voir aussi :
– L’objet de consommation de masse : de la multiplication de l’objet à sa disparition
– Le smartphone, de l’objet culte à l’objet transitionnel


Support de cours

L’appropriation du produit passe très généralement par le développement de rituels qui permettent de structurer dans le temps la relation à l’objet ou la marque ». Ces propos de Benoît Heilbrunn (document 1) posent l’enjeu de ce 75 minutes. Dans des sociétés où les normes de comportement sont fortes, les objets sont investis de culture : leur appropriation répond en effet à des rituels de consommation, des rituels de possession, de projection et de mise en scène sociale. 

Ce qui confère un sens rituel à l’objet tient au fait qu’il est fréquemment détourné de sa fonction première, de sa fonction utilitaire : il prend ainsi une valeur symbolique. De fait, nous investissons affectivement les objets. En acquérant un objet, l’être humain donne bien souvent sens à sa vie : l’acquisition de l’objet s’accompagne d’un sentiment subjectif de possession, d’une conscience de soi. L’objet agit en effet comme un marqueur social ; il est révélateur d’une catégorie sociale d’appartenance. 

En outre, « les pratiques de consommation permettent de comprendre la manière dont les individus interagissent avec les objets de consommation, et quel lien est tissé au fil de leur utilisation. À travers leurs pratiques, les individus valorisent différemment le sens qu’ils donnent aux objets de consommation. Les pratiques de consommation permettent de comprendre comment se noue progressivement une relation personnelle à l’objet consommé. En l’utilisant, les consommateurs lui octroient un sens qui peut être différent d’un individu à l’autre »¹.

Nous possédons par exemple de nombreux objets parce qu’ils sont un moyen d’interagir avec les autres : posséder un objet serait à ce titre une forme de jouissance permettant de se situer. Ainsi que le rappelait Jean Baudrillard, la consommation est un mode actif de relations aux objets et aux autres. Si l’objet a été tellement consacré par la société bourgeoise et le consumérisme, c’est qu’il est un symbole de socialisation. Il est même parfois le seul moyen pour un individu de se procurer puissance, influence ou respectabilité. L’acquisition de l’objet est ainsi devenue une valeur intégratrice fondamentale de la société de consommation. À tel point que le fait de ne pas posséder est le signe d’une exclusion sociale. 

La possession de l’objet dépasse donc le simple cadre de son usage  : sa possession articule la fonction utilitaire à la valeurComme il a été justement dit, « les marques peuvent elles-mêmes créer un ensemble de mythes et de rituels qui donnent un sens à la vie du consommateur. La marque Apple a directement créé une culture de consommation à partir de ces produits informatiques. Il existe des aficionados qui veulent croire qu’elle propose une autre vision du monde que celle des PC, dominante avec les ordinateurs Apple, ils ont un autre rapport à l’informatique »²

Ainsi, un objet griffé par exemple est porteur d’une forte dimension symbolique qui doit pouvoir être identifiée par les porteurs de la marque mais aussi par ceux qui ne peuvent y accéder³Dans une perspective anthropologique, certains objets sont même porteurs d’une dimension quasi mystique permettant à son possesseur d’acquérir un statut : le fait de posséder par exemple un smartphone dernier cri, un jeu vidéo avant sa sortie officielle ou un vêtement de marque transforme l’objet ordinaire en objet sacré selon un mécanisme assez proche de la transsubstantiation, c’est-à-dire du changement de substance dans la possession.

De façon plus générale, Zola, dans Au bonheur des dames, avait bien montré que l’achat constituait un rituel social que l’on pouvait comparer aux célébrations religieuses. Ainsi, le consumérisme, à travers les nouveaux temples de la consommation, confère à l’objet un pouvoir extraordinaire et proprement hiérophanique, c’est-à-dire à partir duquel s’objective le sacré. Pouvoir de transfiguration et de rayonnement : en ce sens la possession de l’objet permet aux hommes de conjurer la terreur de l’histoire, c’est-à-dire le néant et la mort.

Dans une société vouée à la finitude (société de « consumation »), posséder c’est donner un sens à sa vie. N’oublions pas que la société de consommation est le signe d’une civilisation qui continue à vivre les contenus religieux de la tradition comme des traces, des modèles cachés et défigurés, mais nonobstant profondément présents. Qu’il le veuille ou non, notre monde conserve encore les traces du comportement des sociétés religieuses. Cela suppose qu’il existe une dimension « religieuse » dans l’acte d’achat.

Dans l’objet, la fonction réelle et le mythe sont donc entretissés, constituant un tout qui donne justement à l’objet un sens, et à son possesseur un pouvoir : les sociétés bourgeoises et le libéralisme, en mettant au premier plan la valeur travail, ont paradoxalement incité à développer l’instinct de conquête en faisant de l’objet et de sa possession une réponse à l’angoisse et à la crise d’existence. Citons ces propos éclairants de Fabien Ohl (document 2) : « Alors que les derniers événements marquants de notre siècle sont majoritairement vécus en spectateur, la consommation donne au contraire l’impression d’avoir prise sur le déroulement de la vie ».

Ce que révélait en effet la guerre jadis était la violence des hommes aperçus sous le jour de l’effusion du sang et de la mort. Ce que révèle la société de consommation est l’économie de la mort. Au lieu d’instituer la mort comme régulation de tension interétatique et fonction d’équilibre, la société de consommation l’introduit à l’inverse comme violence symbolique, et comme paroxysme des échanges : plus nous achetons, plus nous avons d’objets —réels ou symboliques— et plus nous manifestons notre besoin de durer à tout prix en essayant de nous soustraire à la confrontation avec la mort.

Toute la difficulté est qu’en possédant un objet, nous sommes également possédés par sa possession même : on peut donc parler d’une aliénation de l’être dans l’avoir, comme le suggérait de façon très intuitive la fameuse chanson « Foule sentimentale » d’Alain Souchon (1993). La surpossession d’objets tient au fait que nous sommes de plus en plus blasés, habitués à un système qui exhortant la quantité finit par déposséder l’objet de sa fonction première ; la possession de l’objet prend ainsi la dimension illusoire d’une libération : en dépendant de l’objet nous avons paradoxalement l’impression de ne dépendre de personne.

Copyright © mars 2016, Bruno Rigolt

1. Sylvie Jean, Marie-Catherine Mars, Loïck Menvielle, Jean-Baptiste Welté, Introduction au marketing : Cultures de consommation et création de valeur, page 15. Texte téléchargeable à cette adresse : http://www.pearson.ch/download/media/9782326000391_SP_01.pdf page 1.
2. ibid. p. 14.
3. Sans nous en rendre compte, chacun espère avoir le produit qui le démarquera de l’autre. Pour ceux qui ne peuvent pas se payer la marque, il existe des stratégies de contournement : à l’emploi de la fausse monnaie sur le plan économique, correspond l’usage des stratégies de contournement que sont les objets contrefaits.

 

Étape 1 : la prise de notes (35 minutes) : Document 1 : 20 minutes. Documents 2 et 3 : 15 minutes. Prenez connaissance des documents en relevant les informations vous paraissant les plus utiles au traitement de la problématique : relevez synthétiquement le thème précis, la thèse de l’auteur ou l’enjeu posé, ainsi que quelques arguments ou exemples représentatifs. Ne rentrez pas dans les détails : allez toujours vers l’interprétation textuelle GLOBALE.

1. Benoît Heilbrunn, « L’appropriation du sens des objets par les rituels de consommation ». In : La Consommation et ses sociologies, Paris, Armand Colin, 2010 (2005 pour la première édition).

2. Fabien Ohl, « Le siècle des objets »Libération, 24 décembre 1999 |→ Accéder à l’article|

3. Quatrième de couverture du hors-série Les Objets du siècle (Libération, 1999).

Libération_objets du siècle_4ème de couverture


→ Étape 2 : le réinvestissement des notes (45 minutes)

  • Essayez d’abord de répondre très brièvement aux questions suivantes en vous obligeant à réinvestir vos notes pour chacune de vos réponses, qui seront structurées autour d’un argument, illustré par un exemple précis :
  1. Relevez dans chacun des textes quelques aspects montrant que l’appropriation de l’objet répond à des rituels de consommation, des rituels de possession, de projection et de mise en scène sociale.
  2. Expliquez ces propos de Benoît Heilbrunn (document 1) : « De ce fait, la circulation des biens matériels représente un élément important des processus rituels ».
  3. À partir de l’exemple des rituels de consommation développé par McCraken (document 1), réfléchissez au cérémonial des cadeaux lors des fêtes (Noël par exemple).
  4. En exploitant le document 2, justifiez et commentez ces propos de Fabien Ohl (vous pourrez réinvestir votre connaissance du thème « Je me souviens ») : « L’importance anthropologique des objets se traduit de diverses façons et notamment dans la place qu’ils occupent dans les biographies familiales. Le culte des objets s’enracine dans l’enfance, les objets enchâssent aujourd’hui toutes les périodes marquantes de la vie. Les voitures familiales permettent de dater les événements, les disques remémorent les styles de vie d’une époque, le premier ballon de football signifie une rupture avec la petite enfance, la machine à laver indique un changement de mode de vie, les bas ou les chaussures à talon accompagnent l’acceptation d’une nouvelle féminité, la télévision, le magnétoscope ou le Caméscope retracent les modifications de l’univers domestique. »
  5. Fabien Ohl affirme : « Identifier les objets du siècle, c’est une façon d’approcher une histoire insignifiante et pourtant essentielle, puisqu’elle traduit une quête de sens ». Après avoir expliqué ces propos, essayez d’identifier à votre tour quelques objets en apparence insignifiants, mais pourtant essentiels dans votre vécu personnel.
  6. Document 3 : choisissez quelques objets présentés et essayez de montrer brièvement en quoi ils ont permis «  d’expérimenter des identités et d’afficher une appartenance » (F. Ohl).
  • Questions de synthèse :
    En réinvestissant les deux textes du corpus ainsi que le support de cours, étayez ces propos du support de cours : « en possédant un objet, nous sommes également possédés par sa possession même : on peut donc parler d’une aliénation de l’être dans l’avoir […] ; la possession de l’objet prend ainsi la dimension illusoire d’une libération : en dépendant de l’objet nous avons paradoxalement l’impression de ne dépendre de personne ».
  • Enfin, essayez de construire un plan d’écriture personnelle en 15 minutes à partir du sujet suivant : Dans quelle mesure la consommation d’objets « rappelle et fait exister des liens sociaux » (Fabien Ohl) ?

frise_1

Bon courage à toutes et à tous pour l’examen !

Travaux dirigés à venir :

  • « Support de cours et entraînement BTS » :
    (Thème : Je me souviens… « Le souvenir et l’attente comme mesure du temps »). Programme 2016-2017
  • « 75 minutes » :
    (Thème : Je me souviens… « Oubli et souvenir sont-ils si différents ? »). Programme 2016-2017

Travaux dirigés déjà mis en ligne (pour la session 2016) :

Méthodologie

Licence Creative Commons

Netiquette : comme pour l’ensemble des textes publiés dans l’Espace Pédagogique Contributif, cet article est protégé par copyright. Ils est mis à disposition des internautes selon les termes de la Licence Creative Commons Attribution – Pas d’Utilisation Commerciale – Pas de Modification 2.0 France. La diffusion publique est autorisée sous réserve de mentionner le nom de l’auteur ainsi que la référence complète de l’article cité (URL de la page).

In memoriam…

In Memoriam

esquisse_HergéIllustration : estampe d’Hergé
in : Numa Sadoul, Tintin et moi : entretiens avec Hergé, Paris, « Champs » Flammarion 2003

In memoriam… 

C’est une locution latine couramment utilisée en mémoire de ceux qui se reposent dans un pays lointain.

En revoyant ce dessin d’Hergé, je repense au grand hall des départs de l’aéroport de Zaventem : huit heures. Je me souviens aussi de la Station Maelbeek, près du Parlement européen : neuf heures onze. Ceux qui étaient encore vivants se prenaient les mains, ils s’embrassèrent dans les décors du silence, dans le tissu urbain.

Le bilan provisoire est d’au moins trente morts et plus de deux cents blessés. Bruxelles n’a ni fleuve ni rivière visible. Que l’eau glacée des tombes creusant les sillons d’autres tombes sur l’âge mûr des souvenirs. Mardi 22 mars : le jour est pâle ainsi qu’un matin. C’est le début du printemps.

Et Tintin en larmes tente de trouver une solution au problème : comment rendre la vie à ceux qui l’ont perdue ? B. R.

drapeau_belgique_mini_coeur

Annie Leclerc, "Parole de femme" : texte expliqué. Lecture analytique EAF

Cette lecture analytique s’adresse à mes classes de Première, mais elle intéressera bien évidemment les étudiantes et les étudiants travaillant sur les études féministes et l’écriture au féminin.


Écriture féminine
et revendication identitaire
Étude d’un extrait de Parole de femme d’Annie Leclerc (1974)
Bruno Rigolt


 

Annie Leclerc, Parole de femme, 1974

1
2
3
4

5
6
7
8

9
10
11
12
13
14
15
16
17
18
19
20
21
22
23
24
25
26
27
28
29
30
31
32
33
34
35
36
37

Rien n’existe qui ne soit le fait de l’homme, ni pensée, ni parole, ni mot. Rien n’existe encore qui ne soit le fait de l’homme ; pas même moi, surtout pas moi. Tout est à inventer. Les choses de l’homme ne sont pas seulement bêtes, mensongères et oppressives. Elles sont tristes surtout, tristes à en mourir d’ennui et de désespoir.

Inventer une parole de femme. Mais pas de femme comme il est dit dans la parole de l’homme ; car celle-là peut bien se fâcher, elle répète. Toute femme qui veut tenir un discours qui lui soit propre ne peut se dérober à cette urgence extraordinaire : inventer la femme. C’est une folie, j’en conviens. Mais c’est la seule raison qui me reste.

Qui parle ici ? Qui a jamais parlé ? Assourdissant tumulte des grandes voix ; pas une n’est de femme. Je n’ai pas oublié le nom des grands parleurs. Platon et Aristote et Montaigne, et Marx et Freud et Nietzsche…  Je les connais pour avoir vécu parmi eux et seulement parmi eux. Ces plus fortes voix sont aussi celles qui m’ont le plus réduite au silence. Ce sont ces superbes parleurs qui mieux que tout autre m’ont forcée à me taire.

Qui parle dans les gros livres sages des bibliothèques ? Qui parle au Capitole ? Qui parle au temple ? Qui parle à la tribune et qui parle dans les lois ? Les hommes ont la parole. Le monde est la parole de l’homme. Les paroles des hommes ont l’air de se faire la guerre. C’est pour faire oublier qu’elles disent toutes la même chose : notre parole d’homme décide. Le monde est la parole de l’homme. L’homme est la parole du monde.

[…] Une honnête femme ne saurait être un honnête homme. Une grande femme ne saurait être un grand homme, la grandeur est chez elle affaire de centimètres. […] Et je me dis : l’Homme ? Qu’est-ce que c’est, l’Homme ? L’Homme, c’est ce dont l’homme a accouché. Nous avons fait les enfants, et eux, ils ont fait l’Homme. Ils ont fait naître l’universel du particulier. Et l’universel a porté le visage du particulier. L’universalité fut désormais leur tour favori. Le décret parut légitime et la loi parut bonne : une parole pour tous.

[…] Toute bancale qu’elle fut, la machine fonctionna incomparablement mieux qu’aucune machine jamais conçue. Le monde entier, Blancs, Noirs, Jeunes, femmes et enfants, fut nourri, gavé, de son produit de base, la vérité et ses sous-produits, âme, raison, valeurs… Le tout toujours garanti, estampillé Universel. Ils ont dit que la vérité n’avait pas de sexe. Ils ont dit que l’art, la science et la philosophie étaient vérités pour tous. […] Pourquoi la Vérité sortirait-elle de la bouche des hommes ? La Vérité peut sortir de n’importe où. Pourvu que certains parlent et d’autres se taisent. La Vérité n’existe que parce qu’elle opprime et réduit au silence ceux qui n’ont pas la parole.

Inventer une parole qui ne soit pas oppressive. Une parole qui ne couperait pas la parole mais délierait les langues.

[…] Inventer, est-ce possible ?

[…] Je voudrais que la femme apprenne à naître, à manger, et à boire, à regarder le jour et à porter la nuit…

Annie Leclerc, Parole de femme, Grasset, Paris 1974
2001 pour la présente édition (« Babel » n°473, Actes Sud), page 15 et suivantes

NB : La structure des paragraphes a été modifiée, pour des raisons de mise en page.

« Il faut que la femme s’écrive : que la femme écrive de la femme et fasse venir les femmes à l’écriture, dont elles ont été éloignées aussi violemment qu’elles l’ont été de leurs corps : pour les mêmes raisons, par la même loi, dans le même but mortel. Il faut que la femme se mette en texte ― comme au monde, et à l’histoire ― de son propre mouvement. »

Hélène Cixous, « Le rire de la méduse »
L’Arc, n° 61 (« Simone de Beauvoir et la lutte des femmes »), 1975, p. 39.

INTRODUCTION


C’

est dans la mouvance des mouvements féministes des années 1970 qu’Annie Leclerc (1940-2006), écrivaine et professeure de philosophie, livre au grand public cet ouvrage audacieux et provocateur, qui fit scandale lors de sa parution : Parole de femme.

Dans cet essai à la fois philosophique et poétique, l’auteure exalte un féminisme nouveau, qui revendique haut et fort une « identité féminine » qu’il faut définir ou construire. À la différence du féminisme égalitariste par exemple qui s’en tient à des revendications d’égalité entre les hommes et les femmes, ce courant du féminisme est appelé différentialiste car il célèbre dans la femme la prise de conscience de sa féminité et de sa différence comme remède premier à l’impérialisme culturel des hommes et aux « systèmes de valeur qui imprègnent la culture patriarcale »¹.

Ce que propose Annie Leclerc dans ce très beau texte militant n’est autre qu’un renouvellement des savoirs, qui passe par l’affirmation du féminin, et donc d’une identité sexuelle. Comme elle l’écrit plus loin dans le livre, il faut que « les femmes se constituent des territoires propres, donnant lieu à l’émergence de savoirs et de pouvoirs particuliers ». Tout l’essai d’Annie Leclerc, et particulièrement ce texte, est en effet traversé par la problématique fondamentale de l’appropriation par les femmes du savoir et la mise en évidence de l’écriture féminine valorisant à la fois la conscience de soi en tant que femme, et une nouvelle approche des rapports de pouvoir.

PLAN


1. Un texte polémique et engagé
   A/ L’énonciation du texte : le « je » dominant
   B/ Un blâme contre les hommes
2. Le féminisme d’Annie Leclerc : une double conquête de l’identité et de l’écriture
   A/ Le refus des universalismes
   B/ La nécessité d’une prise de conscience : parole et identité féminine
3. La dimension lyrique et poétique du texte
   A/ Une revendication qui passe par le langage poétique
   B/ Un hymne à la vie : l’articulation de l’écriture avec la revendication du corps féminin
Conclusion

Annie Leclerc_2

1

 

UN TEXTE POLÉMIQUE ET ENGAGÉ

A/ Un texte qui s’inscrit dans l’énonciation du discours


Si

la revendication par les femmes d’une parole militante, tout comme l’expression de revendications concernant l’égalité, est loin d’être un phénomène récent —on peut évoquer tout à fait arbitrairement Christine de Pisan (1364‑1430), Olympe de Gouges (1745‑1793) George Sand (1804-1876) ou Colette (1873-1954)— c’est dans les années 1970 sous la pression des mouvements néo-féministes et des revendications de Mai 68, que la parole écrite s’accompagne d’une parole « parlée » amenant à un basculement des valeurs : les femmes revendiquent le droit à une parole différente de celle des hommes, perçue comme un instrument de transmission de l’aliénation féminine.

En ce sens, le texte d’Annie Leclerc fait prévaloir un féminisme de la différence (ou différentialiste) : selon elle, le problème tient au fait que le référentiel du féminisme est essentiellement masculin, ce qui explique que l’égalitarisme ait été largement dominant. En opposition à cette « masculinisation féminine », c’est au contraire en tant que femme assumant son identité et sa différence, c’est-à-dire assumant la responsabilité de ce qu’elle affirme à travers l’emploi de la première personne qu’Annie Leclerc prend la parole. 

Les indices d’énonciation
On appelle indices d’énonciation les marques spécifiques permettant de déterminer qui parle, à qui s’adresse le texte, dans quelles circonstances il a été produit.

En premier lieu, il convient de s’interroger sur l’énonciation, c’est-à-dire sur la façon dont est produit l’énoncé. Dans le passage, nous voyons que l’énonciateur est très présent dans son énoncé : Annie Leclerc prend parti pour une thèse et manifeste clairement son implication et sa position dans le discours. La position de l’énonciation dans cet extrait, de même que dans tout l’essai, est explicitement féminine : c’est donc dans la perspective du discours féminin qu’il faut appréhender le texte.

Cette affirmation de la conscience de soi passe en effet par l’affirmation d’une identité de genre : pour Annie Leclerc, la femme doit s’affirmer comme sujet. Cette approche ne vise pas l’inclusion des femmes dans un discours et un système dominants mais l’expérimentation par les femmes d’une nouvelle « parole » s’inscrivant dans un langage propre : « Mais pas de femme comme il est dit dans la parole de l’homme » (lignes 5-6).

Prendre la parole pour Annie Leclerc, c’est ainsi trouver sa place dans ce qui détermine l’énonciation en affirmant son moi, et c’est assumer ce que la parole impose : l’abondance des indices personnels, à commencer par le pronom « je » qui parcourt tout le texte, mais aussi le pronom « nous » (« Nous avons fait les enfants, et eux, ils ont fait l’Homme », ligne 22), permet de mettre en évidence la nécessaire émancipation des femmes face au monde des hommes :

Rien n’existe qui ne soit le fait de l’homme, ni pensée, ni parole, ni mot. Rien n’existe encore qui ne soit le fait de l’homme ; pas même moi, surtout pas moi. (lignes 1-2)

Énoncée comme une opinion générale structurée autour de l’adverbe « rien », cette phrase est posée pour vérité : « Rien n’existe qui ne soit le fait de l’homme ». La tonalité didactique et l’énonciation volontairement impersonnelle du début permettent de formuler sur un ton qui semble objectif (c’est un fait que « rien n’existe ») une critique acerbe contre les hommes. Les indices de la personne comme le pronom personnel moi renforcent dans la suite de la phrase la présence de l’auteure dans son énoncé : « pas même moi, surtout pas moi ».

Inféodée à un code sexuel, pervertie par les référents imposés du pouvoir masculin, la parole des femmes est paradoxalement le produit de cette soumission même (« Rien n’existe encore qui ne soit le fait de l’homme ; pas même moi »). Elle doit donc s’en libérer afin d’« inventer une parole de femme », c’est-à-dire une écriture de la différence qui passe par la perspective d’une transformation des rapports de savoir et des rapports de pouvoir permettant au discours féminin de s’autonomiser sous forme de littérature et de devenir ainsi une parole de femme. Il s’agit bien d’un positionnement dans l’argumentation, où l’auteure se situe dans l’ici et le maintenant de son énonciation (discours direct : présent de l’indicatif comme temps pivot, première personne du singulier) en se confrontant avec les hommes :

Inventer une parole de femme. Mais pas de femme comme il est dit dans la parole de l’homme ; car celle-là peut bien se fâcher, elle répète. Toute femme qui veut tenir un discours qui lui soit propre ne peut se dérober à cette urgence extraordinaire : inventer la femme. C’est une folie, j’en conviens. Mais c’est la seule raison qui me reste. (lignes 5-8)

Afin de développer son argumentation et notamment sa critique des savoirs constitués totalisants, l’auteure produit un discours pamphlétaire qui met en avant une stratégie d’opposition pour se constituer dans un rapport d’altérité à la culture dominante des hommes :

« Je me dis » ≠ « il est dit », « ils ont dit »
« Nous avons fait » ≠ « et eux », « ils ont fait »

Cette relation de confrontation entre un discours masculin qui se prétend comme légitime et dominant (« il est dit que »), et un discours féminin, met en évidence le point de vue des hommes qui sous couvert d’universel et de neutralité, dissimule en fait une profonde discrimination : 

« Ils ont dit que la vérité n’avait pas de sexe. Ils ont dit que l’art, la science et la philosophie étaient vérités pour tous »

le point de vue du « ils » renforcé par le passé composé (valeur d’accompli du passé) et les tournures anaphoriques a pour fonction modalisante d’installer la parole des hommes dans une logique circulaire et répétitive coupée de la réalité du monde : « la parole de l’homme […] peut bien se fâcher, elle répète » (lignes 5-6) (notez le lexique dévalorisant). Nous aurions pu aussi étudier la tournure impersonnelle « il est dit » dont l’aspect très dogmatique prend la forme d’une règle arbitraire imposée à tous. Alors qu’une parole de femme est engagée dans le réel (« manger », « boire », « regarder le jour », « porter la nuit », lignes 36-37), « les paroles des hommes ont l’air de se faire la guerre » (ligne 16) selon une logique répétitive, uniformisante et mortifère.

Ces considérations amènent également à s’intéresser aux nombreux éléments qui marquent subjectivement l’énoncé et qui par conséquent indiquent clairement au lecteur les directions argumentatives formulées. Derrière cette opposition que nous notions entre le « je/moi » et le « ils/eux », se met en place un schéma dualiste amenant à une nécessaire prise de conscience de soi par la recherche assumée d’une écriture-femme qui cherche à se dégager des stéréotypes : ce n’est donc pas l’égalité homme/femme qui est mise en avant mais la nécessité d’inventer une parole de femme

On sait que, traditionnellement, les femmes n’avaient pas droit à la parole, l’homme étant l’autorité énonciative légitime. Cette réalité de la femme silencieuse, dépossédée de son identité, ayant pour tâche de prendre sur elle les soucis matériels afin de servir les préoccupations intellectuelles de l’homme est rappelé plusieurs fois dans le texte :

Ces plus fortes voix sont aussi celles qui m’ont le plus réduite au silence. Ce sont ces superbes parleurs qui mieux que tout autre m’ont forcée à me taire. (lignes 12-13)
Nous avons fait les enfants, et eux, ils ont fait l’Homme. (ligne. 22)

Les tournures impersonnelles au présent de vérité générale (« Rien n’existe… », « Les choses de l’homme ne sont pas seulement… Elles sont… ») permettent d’agir sur le lecteur : la notion d’argumentation suppose en effet l’action d’un énonciateur sur un auditoire, qui vise à modifier ses convictions et à gagner son adhésion.

Leclerc_1
L’argumentation cherche à agir sur le destinataire en modifiant ses convictions ou ses préjugés (thèse réfutée), par un discours qui lui est adressé, et qui vise à le faire adhérer à la thèse avancée.

Dans cette perspective, l’étude de l’argumentation doit prendre en compte les stratégies de persuasion du texte, c’est-à-dire la manière dont l’auteure nous induit à accepter sa thèse : donner à la « parole de femme » son statut de parole autonome, raisonnée, en la situant hors du champ de la rhétorique et de la dialectique masculines. Ce qui est marquant dans le passage, c’est l’énonciation rhétorique : les choix stylistiques, souvent d’ordre évaluatif, permettent comme nous le verrons, de situer le discours de la femme par rapport à des valeurs affectives fortes. C’est ainsi que le discours masculin, prétendument universaliste, inclusif et objectif, est montré comme cherchant à gommer toute trace de l’énonciation féminine : 

Ce sont ces superbes parleurs qui mieux que tout autre m’ont forcée à me taire. (lignes 12-13)

Par opposition, le discours subjectif dans lequel Annie Leclerc se situe explicitement (« C’est une folie, j’en conviens. Mais c’est la seule raison qui me reste. » ligne 8) ou se pose implicitement (« Les hommes ont la parole. ») passe par de nombreux jugements de valeur et un fort engagement émotionnel :

Je n’ai pas oublié le nom des grands parleurs. Platon et Aristote et Montaigne, et Marx et Freud et Nietzsche… Je les connais pour avoir vécu parmi eux et seulement parmi eux. Ces plus fortes voix sont aussi celles qui m’ont le plus réduite au silence.  (lignes 10-12)

La fonction dite émotive (ou expressive) du langage, qui met l’accent sur le locuteur, vise ainsi à une expression directe caractérisée par l’intentionnalité : le jugement de l’auteure transparaît en effet dans l’énonciation par l’emploi des indices de jugement.


leclerc2_a

Sans surprise, le lexique dépréciatif concerne les hommes. Ainsi, le vocabulaire affectif traduit la subjectivité par l’émotion et les sentiments manifestés :

Les choses de l’homme ne sont pas seulement bêtes, mensongères et oppressives. Elles sont tristes surtout, tristes à en mourir d’ennui et de désespoir. (lignes 3-4)

De même, le recours à l’ironie, utilisée comme procédé rhétorique,  permet d’entraîner la complicité du lecteur :

Qui parle dans les gros livres sages des bibliothèques ? (ligne 14)

Une honnête femme ne saurait être un honnête homme. Une grande femme ne saurait être un grand homme, la grandeur est chez elle affaire de centimètres. (lignes 19-20)

Enfin, la modalité interrogative qui parcourt tout le texte met particulièrement en valeur les questions rhétoriques. Loin d’être une demande d’information, ces interrogations comme le suggère leur formulation même, n’attendent pas de réponse, ce qui accentue plus encore la véracité des faits dénoncés :

Qui parle ici ? (ligne 9)
Qui a jamais parlé ? (ligne 9)
Qui parle dans les gros livres ? (ligne 14)
Pourquoi la Vérité sortirait-elle de la bouche des hommes ? (lignes 29-30)

Ces questions, associées fréquemment à des procédés d’amplification et de gradation (anaphores rhétoriques), montrent un très net engagement émotionnel de l’auteure et permettent d’interpeller le lecteur, de l’impliquer et de le responsabiliser.
_
B/ Un blâme contre les hommes


En

accentuant la disposition à l’action et à l’engagement, le texte d’Annie Leclerc cherche à renforcer l’adhésion des lecteurs aux valeurs qu’elle exalte. Ainsi le discours épidictique, combiné aux procédés oratoires et rhétoriques, est-il largement dominant. 

Le discours épidictique
Appelé également discours démonstratif, le discours épidictique fait l’éloge ou le blâme d’une personne ou d’une idée. Il se propose d’entraîner l’adhésion de l’auditoire aux valeurs qu’il exalte en combinant les moyens de l’art oratoire, notamment l’amplification, et la rigueur  de l’argumentation démonstrative.

Mais pour faire l’éloge d’une parole de femme, encore faut-il montrer les insuffisances de la parole des hommes. Annie Leclerc leur reproche tout d’abord de produire de l’exclusion. Le sexisme s’affiche ainsi à tous les niveaux, à commencer par la culture. En dépit de la volonté affichée d’universalité, l’assignation sociale des femmes à la sphère privée (« Nous avons fait les enfants, et eux, ils ont fait l’Homme ») alimente la logique d’homologation des contenus enseignés à une norme masculine faisant largement consensus : 

Qui parle ici ? Qui a jamais parlé ? Assourdissant tumulte des grandes voix ; pas une n’est de femme. Je n’ai pas oublié le nom des grands parleurs. Platon et Aristote et Montaigne, et Marx et Freud et Nietzsche… Je les connais pour avoir vécu parmi eux et seulement parmi eux. (lignes 9-12)

En outre, l’idée selon laquelle les hommes doivent être plus représentés entretient un rapport de domination et apparente la sous-représentation des femmes à une certaine idée de la norme : féminiser les savoirs enseignés reviendrait en premier lieu à ôter tout fondement à la tradition des savoirs enseignés et aux stéréotypes culturels en les rendant discutables. Oubliées comme sujet, les femmes sont dès lors réduites à une identité assignée d’objet selon une logique discriminante qui prouve la difficulté de la société à penser l’universel en incluant les femmes. Face au relativisme culturel, les hommes représentent ainsi l’universalisme du savoir.
Par ailleurs, en associant le féminin au mal (« m’ont forcée à me taire » ; « Une honnête femme ne saurait être un honnête homme. Une grande femme ne saurait être un grand homme »), le discours masculin pratique une forme de ségrégation : action de séparer un groupe social des autres en le traitant plus mal. Ainsi, les femmes n’ont-elles pas accès aux lieux de pouvoir :

Qui parle dans les gros livres sages des bibliothèques ? Qui parle au Capitole ? Qui parle au temple ? Qui parle à la tribune et qui parle dans les lois ? (lignes 14-15)

Annie Leclerc s’en prend en effet très violemment à la misogynie, comme en témoigne ce chiasme (Figure de style qui consiste à placer deux groupes de mots dans un ordre inversé) : « Le monde est la parole de l’homme. L’homme est la parole du monde » (ligne 18), condamnation sans appel qui fait presque de la parole masculine l’équivalent d’une parole divine : omnipotente, inique puisqu’elle réduit les femmes au silence. L’utilisation du présent de généralité est évidemment importante ici : selon Annie Leclerc, le monde est bien la parole des hommes, depuis les origines de la Civilisation.
L’auteure veut montrer par là que les hommes se sont presque arrogés la parole divine, ce qui explique la suite des comparaisons : qu’il s’agisse du Capitole, qui est une allusion à l’antiquité romaine, de la Tribune qui fait référence au monde politique, ou du Temple, condamnation sans appel des dogmes religieux, les hommes ont toujours monopolisé l’espace de parole. Ainsi, la misogynie est présente partout, et de tout temps, aussi bien dans l’univers sacré et religieux, que dans l’univers profane.

2

 

LE FÉMINISME D’ANNIE LECLERC :
une double conquête de l’identité et de l’écriture

A/ Le refus des universalismes


P

our Annie Leclerc, l’enjeu de la sexualité masculine a été trop souvent de dominer la femme, non par nature, mais culturellement. Ce constat, influencé par Simone de Beauvoir (Le Deuxième sexe, 1949) et par l’œuvre de l’écrivaine féministe américaine Kate Millett (Sexual Politics, 1970 ; La Politique du mâle, 1971) implique l’idée de l’identité sexuelle, non comme fondement biologique, mais comme construction socioculturelle : ainsi l’homme, en tant que « sujet », a de tout temps maintenu la femme dans une position de subordination selon la « raison du plus fort », faisant d’elle un « objet » incapable d’assumer sa liberté :

« Nous avons fait les enfants, et eux, ils ont fait l’Homme. Ils ont fait naître l’universel du particulier. Et l’universel a porté le visage du particulier. L’universalité fut désormais leur tour favori. Le décret parut légitime et la loi parut bonne : une parole pour tous. […] Le tout toujours garanti, estampillé Universel. » (lignes 22-24 ; 28)

Contre cet universalisme, la position d’Annie Leclerc est que les femmes doivent revendiquer le droit de parler et celui d’écrire d’une manière spécifique, qui échappe à l’universel : de fait, l’universalisme n’est en fait qu’un particularisme généralisé (« Et l’universel a porté le visage du particulier. »). La femme doit donc trouver sa voie, mais aussi sa « voix » en créant un espace de parole ouvrant de nouveaux espaces de signification et de sens. « Cela ne va pas […] de pair avec un afflux de paroles » (« ces superbes parleurs » ; « Assourdissant tumulte des grandes voix » ), « mais peut au contraire s’accommoder d’une forme de retenue »² valorisant la franchise et la sincérité :

La « vérité » n’existe que parce qu’elle opprime et réduit au silence ceux qui n’ont pas la parole. Non, non je ne demande pas l’accès à la vérité sachant ô combien c’est un puissant mensonge inventé par l’homme. Je ne me donne que la parole, plus sincère, plus honnête. (passage non cité dans le texte étudié)

Un aspect essentiel du féminisme différentialiste est précisément la dénonciation de l’universalisme masculin, à la base de stéréotypes sexistes sans fondement rationnel :

« Ils ont dit que la vérité n’avait pas de sexe. Ils ont dit que l’art, la science et la philosophie étaient vérités pour tous. […] Pourquoi la Vérité sortirait-elle de la bouche des hommes ? » (lignes 28-30)

Cette stéréotypisation des contenus enseignés est donc pour Annie Leclerc une régression de la société : elle conduit à l’imperméabilité, à l’uniformité, à la stagnation du savoir. Bien plus, cette exclusion des femmes du champ de la visibilité culturelle légitime l’enseignement et la transmission de savoirs figés (« Platon et Aristote et Montaigne, et Marx et Freud et Nietzsche ») et sert implicitement de justification à tous les discours misogynes. La sous-représentation des femmes dans les contenus enseignés est d’abord le problème d’une société qui refuse, au nom de l’universalisme égalitaire, le respect des différences : paradoxalement, la violence de genre est favorisée par l’institution qui, en véhiculant une certaine idée de la norme, contribue à figer des modèles de comportement résultant de processus de socialisation discriminatoires.

Plus largement, l’idéal civilisationnel issu des Lumières (Universalisme, intégration des cultures, assimilation), entraîne le refus du métissage culturel, au nom d’une norme assimilationniste et universaliste :

Le monde entier, Blancs, Noirs, Jeunes, femmes et enfants, fut nourri, gavé, de son produit de base, la vérité et ses sous-produits, âme, raison, valeurs… Le tout toujours garanti, estampillé Universel. (lignes 26-28)

Dans ce passage, le refus des particularismes ethniques (« Le monde entier, Blancs, Noirs, Jeunes, femmes et enfants ») relève de la même logique que le refus d’admettre une « parole de femme », à savoir l’inclusion du singulier non dans la pluralité, mais dans son unicité discriminante, garante de la « raison universelle » : « Le tout toujours garanti, estampillé Universel ».

Toute la question pour Annie Leclerc est de se demander si les hommes prennent vraiment en compte la communication véritable, la parole réelle ? En ce sens, comme nous le verrons dans notre troisième partie, guider vers la vérité ne relève-t-il pas davantage d’un cheminement intérieur, d’un travail de réflexion et de questionnement, que de l’imposition d’une parole aussi unique qu’imperturbable ?

leclerc3_a

De fait, aveuglés par leur idéal d’universalité, par l’idéologie de la performance, du « tout communiquant », d’une parole sans limites et omnipotente [qui a le caractère de la toute-puissance], les hommes ont oublié le sens de l’échange véritable. Ainsi utilisent-t-ils bien souvent le discours à vide. Or, parler juste pour parler « dans les gros livres sages des bibliothèques », « au Capitole », « au temple », « à la tribune »,  ou « dans les lois » (lignes 14-15), n’est-ce pas passer à côté de l’essentiel : nous amener à un véritable enseignement, nous faire réfléchir à la vie en général ou nous apprendre quelque chose sur nous-même ?

De ce constat découlent trois conséquences directes :

  • Premièrement, réaliser que les discours dominants jusqu’à présent, notamment en matière de culture, relèvent d’une perception masculine qui s’est prétendue universelle et qui conduit au dogmatisme : il s’agit donc de sortir de l’illusion de l’universalisme du discours masculin.
  • Par ailleurs, si les différences entre hommes et femmes relèvent, comme nous l’avons vu, d’une construction socioculturelle, il est dès lors nécessaire de « réinventer la femme », c’est-à-dire de revendiquer une « écriture femme » permettant de sortir des dualismes étroits influencés par une conception normative de l’écriture : comprenons que pour Annie Leclerc, l’universel ne se décrète pas, il se construit dans la relation, entraînant ainsi une modification radicale des conceptions symboliques liées au rapport entre masculin et féminin³ ;
  • Enfin changer les représentations à l’égard des femmes en légitimant la perspective différentialiste, seule apte à mettre en question les représentations symboliques et culturelles.

En pointant la relativité des discours masculins qui se percevaient pourtant comme universels, Annie Leclerc se préoccupe donc « de revaloriser tout ce qui s’attache traditionnellement au féminin, et qui lui semble précieux non seulement pour les femmes mais pour la société tout entière, que de s’emparer des prérogatives des hommes » |source| (Car « Les paroles des hommes ont l’air de se faire la guerre », ligne 16).

Comme nous le voyons, à la différence de Simone de Beauvoir (cf. Le Deuxième Sexe), avec sa tendance « égalitariste » et « universaliste » visant à l’abolition de la différences des sexes, le courant « différentialiste » dont l’extrait est très représentatif, vise à défendre la « féminité » de la femme. Annie Leclerc reprochait en effet à Simone de Beauvoir son adhésion excessive aux « valeurs masculines ». Dans le texte au contraire, l’auteure s’adresse aux femmes et les incite à revendiquer leur féminité. Elle laisse entendre en effet que le féminisme est une idée d’origine masculine qui renie la féminité elle-même. « Elle souligne ainsi que la dévalorisation des tâches maternelles ou ménagères (dont le féminisme de l’époque se fait écho) n’est en fait qu’un concept purement masculin |source : CNED Académie en ligne|. Comme elle l’affirme, « Ce n’est pas soigner sa maison, ou prendre soin de ses enfants qui est dégradant, non absolument pas mais c’est le regard que l’homme et la moitié de l’humanité regarde de haut, pire ne regarde même pas ». Voilà ce qui explique dans le texte la présence de termes appartenant au champ lexical de l’univers domestique et intimiste :

« Je voudrais que la femme apprenne à naître, à manger, et à boire, à regarder le jour et à porter la nuit… » Lignes 36-37

C’est pourquoi, si Annie Leclerc revendique certes la liberté d’avoir accès, autant qu’un homme, à ce qui compte socialement, elle se méfie du « pouvoir », car il réprimerait la féminité même de la femme en gommant les différences et en uniformisant les individus. Plus que d’affronter ouvertement l’ordre social, le « féminisme de la différence » est une revendication de l’altérité de la femme et une reconnaissance de sa singularité par la parole.

L’écriture féminine, en valorisant une identité sexuée, est donc une étape essentielle de l’identité féminine parce qu’elle permet de mettre en question l’universalisme, en tant qu’instrument de domination sociale. En accédant à l’écriture, les femmes obligent ainsi le pseudo-universel à avouer sa partialité (fonder la domination masculine sous les traits hégémoniques de l’universel masculin).

_

B/ La nécessité d’une prise de conscience : parole et identité féminine


C

ette double conquête de l’identité et de l’écriture est l’occasion « pour la femme de s’établir comme sujet, de s’écrire autre que ne l’ont écrite les hommes, non plus de l’extérieur mais de l’intérieur. Le corps féminin est, plus que le corps masculin, morcelé dans la littérature masculine. Le corps senti, et non pas vu, reconquiert ainsi dans le texte son unité » |source| : cela signifie se dégager des stéréotypes romanesques qui voient dans la femme un « bel objet » de littérature. Pour Annie Leclerc, l’écriture est donc le lieu d’une reconquête par la femme de son propre corps : « regarder le jour… porter la nuit », signifie que la femme peut partir à la découverte d’elle-même, à la reconquête de son corps et de son désir d’affirmer ce qu’elle pense vraiment. La conquête d’une parole de femme, c’est-à-dire d’une écriture féminine dans sa particularité et sa spécificité mêmes, participe à cette quête d’identité, quête humaniste d’un nouveau vivre ensemble.

Il faut donc une « prise de conscience » par la femme de son apport à la création littéraire ; l’écriture devient un moyen légitime de se distinguer des hommes et de réinventer une culture permettant aux femmes de changer le monde :

« La Vérité peut sortir de n’importe où. Pourvu que certains parlent et d’autres se taisent. La Vérité n’existe que parce qu’elle opprime et réduit au silence ceux qui n’ont pas la parole. » (lignes 31-32)

Annie Leclerc, dans Je parlerai de moi (2004), qui est le dernier texte qu’elle écrira avant sa mort, affirme :

« J’ai écrit ainsi Parole de femme. On ne savait pas où le ranger : est-ce un essai ? Est-ce de la philosophie ? Est-ce de la poésie ? C’est tout cela, et ça m’est bien égal qu’on ne sache pas le ranger. […] À ma manière, je m’occupe de tout ce qui a été passé sous silence, et les plus grands font cela : je suis un peu prétentieuse !… La première injonction faite aux femmes est : tais-toi. Occupe-toi des enfants, de les amener à l’âge adulte, surtout de faire des petits garçons, de fabriquer des soldats. Occupe-toi de les mettre au monde, de les nourrir, de les éduquer dans le bon sens, et tais-toi. C’est pourquoi j’avais appelé mon livre Parole de femme, car la première subversion des femmes, peut-être la plus importante, est la parole. […] Alors, suffit ! Il faut qu’elles disent ce qu’elles en pensent, et ne se contentent pas […] de se plaindre, de dire qu’elles n’ont pas la bonne part. Prendre la parole, c’est s’occuper de dire ce qu’on en pense ».

« Dire ce qu’on en pense » selon les termes d’Annie Leclerc, c’est donc « défendre le « féminin » en écriture […] par l’imposition sur la scène littéraire du droit des femmes à symboliser ce qui leur a toujours été interdit par les hommes » : la parole. Comme le note très remarquablement Béatrice Slama, « Pour une femme, écrire a toujours été subversif : elle sort ainsi de la condition qui lui est faite et entre comme par effraction dans un domaine qui lui est interdit. La Littérature est aventure de l’esprit, de l’universel, de l’Homme : de l’homme. C’est affaire de talent et de génie, donc ce n’est pas une affaire de femme. […] On leur a longtemps fixé des limites, concédé des territoires : la lettre-conversation et le roman féminin, la plainte de la mal mariée et la chronique du quotidien, les délicatesses du cœur et les déchirures de la passion. On a voulu y voir des « ouvrages de dames ». Quand des femmes sont sorties de ces limites et de ces territoires, quand il a fallu leur reconnaître talent et génie, on a cherché la « paternité » de leurs œuvres : l’amant, l’ami, le conseiller ou admiré, leur « mâle pensée » : « antennes qui vibrent aux idées d’autrui » ou « femmes hommes » : femmes par le cœur, hommes par le cerveau ».

Écrire s’apparente donc à une conquête de l’identité. Il y a une claire revendication politique et sociale, et surtout une revendication identitaire : l’écriture féminine comme stratégie de libération. En devenant sujet, la femme passe à l’Histoire et participe à la mémoire collective. Ainsi l’écriture incarne-t-elle pour Annie Leclerc la revendication des valeurs féminines. En se départissant de plus en plus de l’arrogance machiste traditionnelle pour repenser le sens du lien social, cette « parole de femme », fortement ancrée dans l’affectivité et l’attention à autrui, déplace les frontières établies entre les sphères privée et publique.

En fait, il faut comprendre que le texte d’Annie Leclerc pose ici, bien avant la lettre, les fondements d’une éthique féministe —le care— comme l’attention, le souci, la responsabilité, les sentiments et les émotions. Mais ne nous y trompons pas : il ne faudrait pas interpréter le texte comme un retour de valeurs féminines de maternage dans la société ! Il ne s’agit en rien d’une dévalorisation, bien au contraire : la volonté d’utiliser la féminité « assigne à la perception du particulier et aux sentiments moraux une importance décisive dans l’agir moral »⁶.

Le « care »
comme éthique féministe

Care en Anglais signifie prendre soin, éprouver de l’attention envers autrui. Ce terme est à l’origine d’un courant de pensée qu’on désigne souvent sous le nom d’éthique du care, c’est-à-dire la volonté d’inclure dans les discours « rationnels » masculins, un discours plus spécifiquement féminin valorisant la sensibilité, l’attention portée aux individus et au particulier.
Une idée essentielle du Care touche à la mise en question de l’universalisme et à la revendication d’une spécificité féminine. Plus près de nous, la psychologue Carol Gilligan a publié un best-seller intitulé In a Different Voice  (Flammarion, 1986) dans lequel elle revendique que les femmes ont une vision différente des choses, apte à repenser le politique. À n’en pas douter, la pensée d’Annie Leclerc a grandement contribué à ces nouveaux questionnements.

Au modèle égocentrique du machisme tourné vers la performance (« Les paroles des hommes ont l’air de se faire la guerre »), domine un autre modèle apte à repenser la sociabilité : celui du moi en relation avec les autres, écriture de rencontre et de partage, écriture sublimée qui confère aux mots un pouvoir et une puissance extrêmes. Pour dénoncer la violence des hommes, Annie Leclerc conjugue en effet l’intensité d’un langage souvent transgressif et la pudeur d’une prose intimiste, proprement féminine, « où sont remis en cause l’organisation rationnelle et le clivage entre le réel et le surnaturel, la raison et l’imaginaire » ; écriture permettant ainsi un passage fréquent du discours polémique au dévoilement poétique.

3

 

LA DIMENSION POÉTIQUE DU TEXTE

A/ Une revendication qui passe par le langage poétique


Le

passage présenté met fortement l’accent sur la fonction poétique du langage. La tonalité lyrique, aisément reconnaissable à la présence personnelle de l’auteure et à l’émotion qu’elle veut communiquer à ses lecteurs, sert la visée argumentative du texte. Le registre lyrique est associé comme nous l’avons vu à une forte tonalité oratoire, apte à toucher et à sensibiliser : ampleur de la phrase, choix évocateur des images. Ce qu’on peut noter de prime abord, c’est combien l’accent est mis sur le caractère « spontané », « direct », prosaïque, ordinaire de cette « parole de femme » : point de mots grandiloquents issus des « livres sages des bibliothèques ». On a davantage l’impression que l’auteure écrit, simplement et pudiquement, à la première personne, pour se faire entendre d’un destinataire absent. L’écrit ressemblerait presque à une confession, proche parfois du journal intime, du monologue intérieur : « Rien n’existe encore qui ne soit le fait de l’homme ; pas même moi, surtout pas moi. » (lignes 1-2) ; « C’est une folie, j’en conviens. Mais c’est la seule raison qui me reste » (ligne 8).

De fait, le texte peut se lire comme un long poème en prose. De nombreux passages par exemple sont traversés par un projet d’autobiographie ou du moins de biographie écrite qui confère aux phrases une tonalité très intimiste, presque confidentielle. Ainsi que nous l’avons noté, l’emploi du pronom personnel Je confère une autorité et une authenticité aux paroles prononcées : « C’est une folie, j’en conviens »…  « Je voudrais que la femme apprenne… ».

À ce titre, on peut rappeler la forte modalisation du discours que nous évoquions dans notre première partie : Annie Leclerc révèle souvent dans son énoncé son point de vue, c’est-à-dire ses préférences, ses opinions, ses sentiments, ses sensations. L’énoncé contient alors des traces, des indices de cette subjectivité, ce qui accentue le caractère personnel et lyrique du texte :

  • procédés lexicaux : verbes d’opinion associés à l’amplification et à l’exagération : (« m’ont réduite au silence… m’ont forcée à me taire »), adjectifs d’intensité (« bêtes, mensongères et oppressives » : notez la gradation ternaire) ;
  • procédés grammaticaux : conditionnel (« Je voudrais »), tournures interrogatives oratoires ;
  • procédés stylistiques : hyperboles (« le monde est la parole de l’homme »), métaphores (« Le monde entier, Blancs, Noirs, Jeunes, femmes et enfants, fut nourri, gavé, de son produit de base, la vérité et ses sous-produits, âme, raison, valeurs… Le tout toujours garanti, estampillé Universel »), antiphrases (« grands parleurs », « ces superbes parleurs »), jeux de mots (« Une grande femme ne saurait être un grand homme », «Nous avons fait les enfants, et eux, ils ont fait l’Homme »), etc.

Ces marques de modalisation renforcent donc l’intensité des sentiments. La langue, très recherchée malgré l’apparente simplicité est souple, ondulante, sonore :

Inventer une parole de femme. Mais pas de femme comme il est dit dans la parole de l’homme ; car celle-là peut bien se fâcher, elle répète. Toute femme qui veut tenir un discours qui lui soit propre ne peut se dérober à cette urgence extraordinaire : inventer la femme. C’est une folie, j’en conviens. Mais c’est la seule raison qui me reste. (lignes 5-8)
Qui parle ici ? Qui a jamais parlé ? Assourdissant tumulte des grandes voix ; pas une n’est de femme. Je n’ai pas oublié le nom des grands parleurs. Platon et Aristote et Montaigne, et Marx et Freud et Nietzsche… » (lignes 9-11)

Dans ces passages où se conjuguent autobiographie, philosophie et poésie, Annie Leclerc emploie un style particulièrement ample (cf. plus particulièrement le « et » emphatique souligné en gras) qui permet au lecteur d’entrer dans la subjectivité de l’auteure, d’en ressentir les doutes, les passions, la colère, les désirs.

Je voudrais que la femme apprenne à naître, à manger, et à boire, à regarder le jour et à porter la nuit…

leclerc_3_phrase_aNotez l’organisation rythmique de la phrase, presque musicale, construite pour mettre en valeur le lyrisme des images et les connotations des mots : le mélange des termes prosaïques —manger, boire— et des mots poétiques, rattache la femme au maternel et au temps —naître, jour, nuit— : affamée et assoiffée de renouveau (« manger », « boire »), c’est elle qui donne le jour et qui « porte » la nuit comme si elle portait le monde. Ces dernières images, empreintes d’un profond symbolisme, expriment des sentiments qui ont à la fois une dénotation propre (« apprenne à naître » = se débarrasser des préjugés) mais surtout un signifié de connotation qui place la femme, par « métaphore », au sein d’un conditionnel de rêve —je voudrais— puisqu’il s’agit d’inventer une parole étroitement associée à un renouveau humaniste.

Je voudrais que la femme apprenne à naître, à manger, et à boire, à regarder le jour et à porter la nuit...
La dimension poétique du passage, en constituant une place à l’intime, n’amène pas seulement à faire entendre une parole de femme réfractaire à l’universalisation des savoirs, mais à faire vibrer dans toute sa plénitude le féminin dont il s’agit plus fondamentalement de reconnaître la fonction éthique et sociale.

Cette prise de conscience d’une identité féminine revendique en effet la recherche d’un nouveau sens, qui prend les dimensions d’une « urgence extraordinaire » : « Inventer, est-ce possible ? » Avec poésie et sensibilité, Annie Leclerc s’attache donc à exprimer les nuances multiples de l’identité féminine par un discours qui passe fréquemment par la rencontre de la femme avec sa propre intimité qui est aussi sa plus intime altérité : apprendre à se regarder autrement.

Si la parole des femmes peut rendre le monde plus lisible, c’est en se constituant comme l’indicible point d’intersection où se nouent en elle le moi le plus intime (l’intimité d’une femme, sa propre intimité) et les exigences les plus universalistes : à la fois journal intime et journal extime, réquisitoire et plaidoyer, écriture profonde et spontanée, à l’écoute de la plus secrète intériorité mais aussi des bruits du monde.

En fait, la dimension poétique que nous notions, en constituant une place à l’intime, ne consiste pas seulement à faire entendre une parole de femme réfractaire à l’universalisation des savoirs, mais à faire vibrer dans toute sa plénitude le féminin dont il s’agit de reconnaître la fonction éthique et sociale (voir plus haut : Le « care »comme éthique féministe) dans la quête du sens comme en témoigne cet autre passage de l’essai d’Annie Leclerc :

Un jour peut-être, ce sera la Fête.
Nous serons ensemble et confondus. Les taquineries, les caresses et les rires feront la ronde des vieillards aux enfants, des enfants aux adultes, des filles aux garçons, et de tous à tous. Les bouches fraîches baiseront les joues fanées. Les bras rhumatisants et lourds entoureront les vigoureuses épaules.
Et nous partagerons les fruits, le lait de nos labeurs.


B/ Un hymne à la vie


P

our Annie Leclerc, ce dont les femmes ont été intimement le plus privées, c’est de la vie elle-même : la vie n’est pas constituée de réponses toutes faites, simplificatrices et dogmatiques, elle est le fruit d’un cogito herméneutique qui amène conséquemment à se chercher et à essayer de se comprendre dans l’acte d’écriture. Il n’est que de songer à cet autre extrait de Parole de femme, dans lequel l’auteure affirme :

« Que je dise d’abord, d’où je tiens ce que je dis.
Je le tiens de moi, femme, et de mon ventre de femme. Car c’est bien dans mon ventre que cela débuta, par de petits signes légers, à peine audibles lorsque je fus enceinte. Et je me suis mis à l’écoute de cette voix timide qui poussait, heureuse, émerveillée, en moi. Et j’entendis une parole extraordinaire […] »

Si la parole est ainsi au centre de la théorie féministe, c’est qu’elle est l’expression du corps, « à la fois comme lieu d’une parole renouvelée et comme métaphore à la venue à l’écriture au féminin […]. [L]’écriture féminine se veut création, exhortation à la création, traversée de la chape de plomb du discours dominant, de la culture aux mains des hommes, et invention de langage, exploration d’un style autre, d’une autre voi(e)x ». Ces très riches remarques de Patricia Godi-Tkatchouk montrent bien que pour les femmes, la parole est comme une naissance à soi-même, une façon d’apprendre à vivre. 
Paradoxalement, la survalorisation des flux de paroles comme fin en soi, qui imprègne la culture masculine dominante, a dépersonnalisé les rapports humains. Comme nous le comprenons, l’un des dangers est que l’échange ne se fasse plus par le langage, par la parole, mais par la force et l’arbitraire qui s’attribuent par le moyen des mots, un statut de fin. Dans un autre passage de Parole de femme, Annie Leclerc évoque « l’harmonie de nos rimes », c’est-à-dire la « pure expression du besoin de s’exprimer, de rompre le silence,  de franchir des barrières de langage,  levées des censures sur le corps, donc des jouissances et ses douleurs, le désir […], l’accouchement ; le rapport à la  mère ; à la nourriture ; l’enfermement  et le désir paniqué de sorties et d’envol, rêves de naissances et de traversées »⁹
L’extrait étudié est caractéristique de cette quête poétique et symbolique : questionner le mystère infini de la vie, voilà le sens de la parole pour Annie Leclerc. Le registre émotionnel et intimiste sur lequel se clôt le passage, presque écrit sur une veine confessionnelle, peut donc se lire comme une invitation jubilatoire faite à la femme d’assumer sa propre sensibilité, mais également sa « féminité » : « porter la nuit » comme une femme « porte un enfant », n’est-ce pas servir la cause même de la vie ? N’est-ce pas s’affirmer comme sujet ? Cette dernière image qui est comme une revendication de sa féminité par la femme, emmène le lecteur dans un voyage au cœur des mots, où la parole fait vivre la liberté d’imaginer et de créer, où la voix s’exprime dans un jeu d’ombres et de lumière (« regarder le jour… porter la nuit… »). Images profondément lyriques et poétiques assez improbables…

Annie Leclerc est d’ailleurs consciente de l’immensité de la tâche qui exige de ne pas enfermer la femme dans un concept clos. La fin du texte résonne en effet comme un appel. La véritable culture est celle de la nature et de la vie mêmes, où les mots n’ont pas « l’air de se faire la guerre ». Apprendre « à naître, à manger, et à boire, à regarder le jour et à porter la nuit », c’est pour la femme renaître au monde dans l’acte de la communion du monde, qui est aussi une « connaissance du monde » : il faut apprendre « à naître », tant il est vrai que toute connaissance est une nouvelle naissance. Naître à soi-même par l’écriture, pour mieux être à soi-même, n’est-ce pas là le message du texte ? Le féminisme d’Annie Leclerc se conjugue ainsi avec un humanisme à réinventer.

CONCLUSION


Les

propos d’Annie Leclerc dans ce passage de Parole de femme se situent sur deux registres : celui de la revendication militante et féministe ; et celui du sensible, de l’intime, du lyrisme personnel. Son inspiration, qui puise aux sources du corps et de l’expérience féminine, explore ainsi les paramètres d’une écriture-femme, pleinement assumée, qui caresse l’énigme d’un moi féminin, intégré à une nouvelle manière de penser, invalidée du référent masculin. Cette écriture s’impose ainsi comme une véritable stratégie de libération, qui s’apparente à une revendication identitaire : écrire, c’est existerS’assimiler à la culture des hommes, c’est précisément ne pas prendre la parole. L’attachement d’Annie Leclerc à une « parole de femme » est donc comme la célébration d’une nouvelle naissance amenant la femme à naître à elle-même.

Mais le rôle de cette parole de femme est aussi de témoigner de l’invisible, de celles qui « se taisent » tandis « que certains parlent ». À cet égard, le texte n’est-il pas aussi une réponse à un monde qui ne sait plus communiquer, et dont les bruits incessants ne sont que d’inutiles paroles ? Ainsi, le féminisme doit-il être conçu non comme une revendication catégorielle, mais comme un bouleversement des valeurs qui gouvernent la société : « inventer, est-ce possible » ? À n’en pas douter, inventer la femme consiste à réinventer l’homme en construisant un monde plus équitable, apte à promouvoir des changements significatifs et à repenser les enjeux du pouvoir. En ce sens le féminisme est posé comme une condition essentielle d’un nouvel humanisme, c’est-à-dire d’une nouvelle idée de l’homme et de la femme

Copyright © mars 2016, Bruno Rigolt. Dernière révision du texte : lundi 28 mars 2016 17:21
Licence Creative Commons

Netiquette : comme pour l’ensemble des textes publiés dans l’Espace Pédagogique Contributif, cet article est protégé par copyright. Ils est mis à disposition des internautes selon les termes de la Licence Creative Commons Attribution – Pas d’Utilisation Commerciale – Pas de Modification 2.0 France. La diffusion publique est autorisée sous réserve de mentionner le nom de l’auteur ainsi que la référence complète de l’article cité (URL de la page).

Annie Leclerc_1

NOTES

1. Anna Rita Iezzi, La Pensée en narrations : différence sexuelle et poétique de la relation chez Nancy Huston, Thèse de doctorat sous la direction de Nadia Setti, Université de Paris 8—Vincennes-Saint-Denis (Centre d’Études féminines et d’Études de genre), page 149.
2.  Aline Mura-Brunel, « Le pouvoir infini de l’infime », in : Stella Harvey and Kate Ince, Duras, Femme du Siècle: papers from the first international conference of the Société Marguerite Duras, held at the Institut français, London, 5-6 February 1999, page 49.
3. Cf. ces très intéressants propos d’Ida Dominijanni : « Grâce à l’expérience féminine, nous savons en effet que l’oppression dont les femmes souffrent dépend moins des conditions matérielles et juridiques de leur existence sociale que de leur position dans l’ordre symbolique qui nous traite comme un objet et non un sujet du désir et du langage. Une femme n’est pas libre quand elle ne peut pas se penser et se dire libre ; et elle ne peut pas se penser et se dire libre tant que sa mesure reste la mesure phallocentrique de l’autre […] ».
Ida Dominijanni, « Politique du symbolique et liberté des femmes » In : Christiane Veauvy, Les Femmes dans l’espace public. Itinéraires français et italiens, Éditions de la Maison des sciences de l’homme, Paris/Le fil d’Ariane (Université -Paris 8, Saint-Denis), 2004. Page 198.
4. Delphine Naudier, « L’écriture-femme, une innovation esthétique emblématique », Sociétés contemporaines, 2001/4, n° 44, pp. 57-73.
5. Béatrice Slama,  « De la « littérature féminine » à « l’écrire-femme » : différence et institution », Littérature, année 1981, volume 44, n°4  pp. 51-71.
6. Marie Garrau, Alice le Goff, Care, justice et dépendance : Introduction aux théories du care, « Philosophies », PUF Paris 2015. Pour accéder à la citation, cliquez ici.
7. Stéphanie Traver, Création au féminin, Montréal 1998.
8. Patricia Godi-Tkatchouk, Voi(es)x de l’Autre : Poète femmes XIXe-XXIe siècles, Actes du colloque Littératures, Université de Clermont-Ferrand/Presses Universitaires Blaise Pascal, 2010. Page 21.
9. Françoise van Rossum-Guyon, Le Cœur critique : Butor, Simon, Kristeva, Cixous, Amsterdam, Éditions Rodopi 1997, page 158.

→ Voir aussi : Jean-Noël Jeanneney, Grégoire Kauffmann (sous la direction de), « Annie Leclerc, Parole de femme » in :  Les Rebelles, Une anthologie, ParisLe Monde/CNRS Éditions, 2014.


 

Annie Leclerc, « Parole de femme » : texte expliqué. Lecture analytique EAF

Cette lecture analytique s’adresse à mes classes de Première, mais elle intéressera bien évidemment les étudiantes et les étudiants travaillant sur les études féministes et l’écriture au féminin.


Écriture féminine
et revendication identitaire

Étude d’un extrait de Parole de femme d’Annie Leclerc (1974)

Bruno Rigolt


 

Annie Leclerc, Parole de femme, 1974

1
2
3
4

5
6
7
8

9
10
11
12
13

14
15
16
17
18

19
20
21
22
23
24

25
26
27
28
29
30
31
32

33
34

35

36
37

Rien n’existe qui ne soit le fait de l’homme, ni pensée, ni parole, ni mot. Rien n’existe encore qui ne soit le fait de l’homme ; pas même moi, surtout pas moi. Tout est à inventer. Les choses de l’homme ne sont pas seulement bêtes, mensongères et oppressives. Elles sont tristes surtout, tristes à en mourir d’ennui et de désespoir.

Inventer une parole de femme. Mais pas de femme comme il est dit dans la parole de l’homme ; car celle-là peut bien se fâcher, elle répète. Toute femme qui veut tenir un discours qui lui soit propre ne peut se dérober à cette urgence extraordinaire : inventer la femme. C’est une folie, j’en conviens. Mais c’est la seule raison qui me reste.

Qui parle ici ? Qui a jamais parlé ? Assourdissant tumulte des grandes voix ; pas une n’est de femme. Je n’ai pas oublié le nom des grands parleurs. Platon et Aristote et Montaigne, et Marx et Freud et Nietzsche…  Je les connais pour avoir vécu parmi eux et seulement parmi eux. Ces plus fortes voix sont aussi celles qui m’ont le plus réduite au silence. Ce sont ces superbes parleurs qui mieux que tout autre m’ont forcée à me taire.

Qui parle dans les gros livres sages des bibliothèques ? Qui parle au Capitole ? Qui parle au temple ? Qui parle à la tribune et qui parle dans les lois ? Les hommes ont la parole. Le monde est la parole de l’homme. Les paroles des hommes ont l’air de se faire la guerre. C’est pour faire oublier qu’elles disent toutes la même chose : notre parole d’homme décide. Le monde est la parole de l’homme. L’homme est la parole du monde.

[…] Une honnête femme ne saurait être un honnête homme. Une grande femme ne saurait être un grand homme, la grandeur est chez elle affaire de centimètres. […] Et je me dis : l’Homme ? Qu’est-ce que c’est, l’Homme ? L’Homme, c’est ce dont l’homme a accouché. Nous avons fait les enfants, et eux, ils ont fait l’Homme. Ils ont fait naître l’universel du particulier. Et l’universel a porté le visage du particulier. L’universalité fut désormais leur tour favori. Le décret parut légitime et la loi parut bonne : une parole pour tous.

[…] Toute bancale qu’elle fut, la machine fonctionna incomparablement mieux qu’aucune machine jamais conçue. Le monde entier, Blancs, Noirs, Jeunes, femmes et enfants, fut nourri, gavé, de son produit de base, la vérité et ses sous-produits, âme, raison, valeurs… Le tout toujours garanti, estampillé Universel. Ils ont dit que la vérité n’avait pas de sexe. Ils ont dit que l’art, la science et la philosophie étaient vérités pour tous. […] Pourquoi la Vérité sortirait-elle de la bouche des hommes ? La Vérité peut sortir de n’importe où. Pourvu que certains parlent et d’autres se taisent. La Vérité n’existe que parce qu’elle opprime et réduit au silence ceux qui n’ont pas la parole.

Inventer une parole qui ne soit pas oppressive. Une parole qui ne couperait pas la parole mais délierait les langues.

[…] Inventer, est-ce possible ?

[…] Je voudrais que la femme apprenne à naître, à manger, et à boire, à regarder le jour et à porter la nuit…

Annie Leclerc, Parole de femme, Grasset, Paris 1974
2001 pour la présente édition (« Babel » n°473, Actes Sud), page 15 et suivantes

NB : La structure des paragraphes a été modifiée, pour des raisons de mise en page.

« Il faut que la femme s’écrive : que la femme écrive de la femme et fasse venir les femmes à l’écriture, dont elles ont été éloignées aussi violemment qu’elles l’ont été de leurs corps : pour les mêmes raisons, par la même loi, dans le même but mortel. Il faut que la femme se mette en texte ― comme au monde, et à l’histoire ― de son propre mouvement. »

Hélène Cixous, « Le rire de la méduse »
L’Arc, n° 61 (« Simone de Beauvoir et la lutte des femmes »), 1975, p. 39.

INTRODUCTION


C’

est dans la mouvance des mouvements féministes des années 1970 qu’Annie Leclerc (1940-2006), écrivaine et professeure de philosophie, livre au grand public cet ouvrage audacieux et provocateur, qui fit scandale lors de sa parution : Parole de femme.

Dans cet essai à la fois philosophique et poétique, l’auteure exalte un féminisme nouveau, qui revendique haut et fort une « identité féminine » qu’il faut définir ou construire. À la différence du féminisme égalitariste par exemple qui s’en tient à des revendications d’égalité entre les hommes et les femmes, ce courant du féminisme est appelé différentialiste car il célèbre dans la femme la prise de conscience de sa féminité et de sa différence comme remède premier à l’impérialisme culturel des hommes et aux « systèmes de valeur qui imprègnent la culture patriarcale »¹.

Ce que propose Annie Leclerc dans ce très beau texte militant n’est autre qu’un renouvellement des savoirs, qui passe par l’affirmation du féminin, et donc d’une identité sexuelle. Comme elle l’écrit plus loin dans le livre, il faut que « les femmes se constituent des territoires propres, donnant lieu à l’émergence de savoirs et de pouvoirs particuliers ». Tout l’essai d’Annie Leclerc, et particulièrement ce texte, est en effet traversé par la problématique fondamentale de l’appropriation par les femmes du savoir et la mise en évidence de l’écriture féminine valorisant à la fois la conscience de soi en tant que femme, et une nouvelle approche des rapports de pouvoir.

PLAN


1. Un texte polémique et engagé
   A/ L’énonciation du texte : le « je » dominant
   B/ Un blâme contre les hommes
2. Le féminisme d’Annie Leclerc : une double conquête de l’identité et de l’écriture
   A/ Le refus des universalismes
   B/ La nécessité d’une prise de conscience : parole et identité féminine
3. La dimension lyrique et poétique du texte
   A/ Une revendication qui passe par le langage poétique
   B/ Un hymne à la vie : l’articulation de l’écriture avec la revendication du corps féminin
Conclusion

Annie Leclerc_2

1

 

UN TEXTE POLÉMIQUE ET ENGAGÉ

A/ Un texte qui s’inscrit dans l’énonciation du discours


Si

la revendication par les femmes d’une parole militante, tout comme l’expression de revendications concernant l’égalité, est loin d’être un phénomène récent —on peut évoquer tout à fait arbitrairement Christine de Pisan (1364‑1430), Olympe de Gouges (1745‑1793) George Sand (1804-1876) ou Colette (1873-1954)— c’est dans les années 1970 sous la pression des mouvements néo-féministes et des revendications de Mai 68, que la parole écrite s’accompagne d’une parole « parlée » amenant à un basculement des valeurs : les femmes revendiquent le droit à une parole différente de celle des hommes, perçue comme un instrument de transmission de l’aliénation féminine.

En ce sens, le texte d’Annie Leclerc fait prévaloir un féminisme de la différence (ou différentialiste) : selon elle, le problème tient au fait que le référentiel du féminisme est essentiellement masculin, ce qui explique que l’égalitarisme ait été largement dominant. En opposition à cette « masculinisation féminine », c’est au contraire en tant que femme assumant son identité et sa différence, c’est-à-dire assumant la responsabilité de ce qu’elle affirme à travers l’emploi de la première personne qu’Annie Leclerc prend la parole. 

Les indices d’énonciation
On appelle indices d’énonciation les marques spécifiques permettant de déterminer qui parle, à qui s’adresse le texte, dans quelles circonstances il a été produit.

En premier lieu, il convient de s’interroger sur l’énonciation, c’est-à-dire sur la façon dont est produit l’énoncé. Dans le passage, nous voyons que l’énonciateur est très présent dans son énoncé : Annie Leclerc prend parti pour une thèse et manifeste clairement son implication et sa position dans le discours. La position de l’énonciation dans cet extrait, de même que dans tout l’essai, est explicitement féminine : c’est donc dans la perspective du discours féminin qu’il faut appréhender le texte.

Cette affirmation de la conscience de soi passe en effet par l’affirmation d’une identité de genre : pour Annie Leclerc, la femme doit s’affirmer comme sujet. Cette approche ne vise pas l’inclusion des femmes dans un discours et un système dominants mais l’expérimentation par les femmes d’une nouvelle « parole » s’inscrivant dans un langage propre : « Mais pas de femme comme il est dit dans la parole de l’homme » (lignes 5-6).

Prendre la parole pour Annie Leclerc, c’est ainsi trouver sa place dans ce qui détermine l’énonciation en affirmant son moi, et c’est assumer ce que la parole impose : l’abondance des indices personnels, à commencer par le pronom « je » qui parcourt tout le texte, mais aussi le pronom « nous » (« Nous avons fait les enfants, et eux, ils ont fait l’Homme », ligne 22), permet de mettre en évidence la nécessaire émancipation des femmes face au monde des hommes :

Rien n’existe qui ne soit le fait de l’homme, ni pensée, ni parole, ni mot. Rien n’existe encore qui ne soit le fait de l’homme ; pas même moi, surtout pas moi. (lignes 1-2)

Énoncée comme une opinion générale structurée autour de l’adverbe « rien », cette phrase est posée pour vérité : « Rien n’existe qui ne soit le fait de l’homme ». La tonalité didactique et l’énonciation volontairement impersonnelle du début permettent de formuler sur un ton qui semble objectif (c’est un fait que « rien n’existe ») une critique acerbe contre les hommes. Les indices de la personne comme le pronom personnel moi renforcent dans la suite de la phrase la présence de l’auteure dans son énoncé : « pas même moi, surtout pas moi ».

Inféodée à un code sexuel, pervertie par les référents imposés du pouvoir masculin, la parole des femmes est paradoxalement le produit de cette soumission même (« Rien n’existe encore qui ne soit le fait de l’homme ; pas même moi »). Elle doit donc s’en libérer afin d’« inventer une parole de femme », c’est-à-dire une écriture de la différence qui passe par la perspective d’une transformation des rapports de savoir et des rapports de pouvoir permettant au discours féminin de s’autonomiser sous forme de littérature et de devenir ainsi une parole de femme. Il s’agit bien d’un positionnement dans l’argumentation, où l’auteure se situe dans l’ici et le maintenant de son énonciation (discours direct : présent de l’indicatif comme temps pivot, première personne du singulier) en se confrontant avec les hommes :

Inventer une parole de femme. Mais pas de femme comme il est dit dans la parole de l’homme ; car celle-là peut bien se fâcher, elle répète. Toute femme qui veut tenir un discours qui lui soit propre ne peut se dérober à cette urgence extraordinaire : inventer la femme. C’est une folie, j’en conviens. Mais c’est la seule raison qui me reste. (lignes 5-8)

Afin de développer son argumentation et notamment sa critique des savoirs constitués totalisants, l’auteure produit un discours pamphlétaire qui met en avant une stratégie d’opposition pour se constituer dans un rapport d’altérité à la culture dominante des hommes :

« Je me dis » ≠ « il est dit », « ils ont dit »
« Nous avons fait » ≠ « et eux », « ils ont fait »

Cette relation de confrontation entre un discours masculin qui se prétend comme légitime et dominant (« il est dit que »), et un discours féminin, met en évidence le point de vue des hommes qui sous couvert d’universel et de neutralité, dissimule en fait une profonde discrimination : 

« Ils ont dit que la vérité n’avait pas de sexe. Ils ont dit que l’art, la science et la philosophie étaient vérités pour tous »

le point de vue du « ils » renforcé par le passé composé (valeur d’accompli du passé) et les tournures anaphoriques a pour fonction modalisante d’installer la parole des hommes dans une logique circulaire et répétitive coupée de la réalité du monde : « la parole de l’homme […] peut bien se fâcher, elle répète » (lignes 5-6) (notez le lexique dévalorisant). Nous aurions pu aussi étudier la tournure impersonnelle « il est dit » dont l’aspect très dogmatique prend la forme d’une règle arbitraire imposée à tous. Alors qu’une parole de femme est engagée dans le réel (« manger », « boire », « regarder le jour », « porter la nuit », lignes 36-37), « les paroles des hommes ont l’air de se faire la guerre » (ligne 16) selon une logique répétitive, uniformisante et mortifère.

Ces considérations amènent également à s’intéresser aux nombreux éléments qui marquent subjectivement l’énoncé et qui par conséquent indiquent clairement au lecteur les directions argumentatives formulées. Derrière cette opposition que nous notions entre le « je/moi » et le « ils/eux », se met en place un schéma dualiste amenant à une nécessaire prise de conscience de soi par la recherche assumée d’une écriture-femme qui cherche à se dégager des stéréotypes : ce n’est donc pas l’égalité homme/femme qui est mise en avant mais la nécessité d’inventer une parole de femme

On sait que, traditionnellement, les femmes n’avaient pas droit à la parole, l’homme étant l’autorité énonciative légitime. Cette réalité de la femme silencieuse, dépossédée de son identité, ayant pour tâche de prendre sur elle les soucis matériels afin de servir les préoccupations intellectuelles de l’homme est rappelé plusieurs fois dans le texte :

Ces plus fortes voix sont aussi celles qui m’ont le plus réduite au silence. Ce sont ces superbes parleurs qui mieux que tout autre m’ont forcée à me taire. (lignes 12-13)

Nous avons fait les enfants, et eux, ils ont fait l’Homme. (ligne. 22)

Les tournures impersonnelles au présent de vérité générale (« Rien n’existe… », « Les choses de l’homme ne sont pas seulement… Elles sont… ») permettent d’agir sur le lecteur : la notion d’argumentation suppose en effet l’action d’un énonciateur sur un auditoire, qui vise à modifier ses convictions et à gagner son adhésion.

Leclerc_1
L’argumentation cherche à agir sur le destinataire en modifiant ses convictions ou ses préjugés (thèse réfutée), par un discours qui lui est adressé, et qui vise à le faire adhérer à la thèse avancée.

Dans cette perspective, l’étude de l’argumentation doit prendre en compte les stratégies de persuasion du texte, c’est-à-dire la manière dont l’auteure nous induit à accepter sa thèse : donner à la « parole de femme » son statut de parole autonome, raisonnée, en la situant hors du champ de la rhétorique et de la dialectique masculines. Ce qui est marquant dans le passage, c’est l’énonciation rhétorique : les choix stylistiques, souvent d’ordre évaluatif, permettent comme nous le verrons, de situer le discours de la femme par rapport à des valeurs affectives fortes. C’est ainsi que le discours masculin, prétendument universaliste, inclusif et objectif, est montré comme cherchant à gommer toute trace de l’énonciation féminine : 

Ce sont ces superbes parleurs qui mieux que tout autre m’ont forcée à me taire. (lignes 12-13)

Par opposition, le discours subjectif dans lequel Annie Leclerc se situe explicitement (« C’est une folie, j’en conviens. Mais c’est la seule raison qui me reste. » ligne 8) ou se pose implicitement (« Les hommes ont la parole. ») passe par de nombreux jugements de valeur et un fort engagement émotionnel :

Je n’ai pas oublié le nom des grands parleurs. Platon et Aristote et Montaigne, et Marx et Freud et Nietzsche… Je les connais pour avoir vécu parmi eux et seulement parmi eux. Ces plus fortes voix sont aussi celles qui m’ont le plus réduite au silence.  (lignes 10-12)

La fonction dite émotive (ou expressive) du langage, qui met l’accent sur le locuteur, vise ainsi à une expression directe caractérisée par l’intentionnalité : le jugement de l’auteure transparaît en effet dans l’énonciation par l’emploi des indices de jugement.


leclerc2_a

Sans surprise, le lexique dépréciatif concerne les hommes. Ainsi, le vocabulaire affectif traduit la subjectivité par l’émotion et les sentiments manifestés :

Les choses de l’homme ne sont pas seulement bêtes, mensongères et oppressives. Elles sont tristes surtout, tristes à en mourir d’ennui et de désespoir. (lignes 3-4)

De même, le recours à l’ironie, utilisée comme procédé rhétorique,  permet d’entraîner la complicité du lecteur :

Qui parle dans les gros livres sages des bibliothèques ? (ligne 14)

Une honnête femme ne saurait être un honnête homme. Une grande femme ne saurait être un grand homme, la grandeur est chez elle affaire de centimètres. (lignes 19-20)

Enfin, la modalité interrogative qui parcourt tout le texte met particulièrement en valeur les questions rhétoriques. Loin d’être une demande d’information, ces interrogations comme le suggère leur formulation même, n’attendent pas de réponse, ce qui accentue plus encore la véracité des faits dénoncés :

Qui parle ici ? (ligne 9)
Qui a jamais parlé ? (ligne 9)
Qui parle dans les gros livres ? (ligne 14)
Pourquoi la Vérité sortirait-elle de la bouche des hommes ? (lignes 29-30)

Ces questions, associées fréquemment à des procédés d’amplification et de gradation (anaphores rhétoriques), montrent un très net engagement émotionnel de l’auteure et permettent d’interpeller le lecteur, de l’impliquer et de le responsabiliser.

_

B/ Un blâme contre les hommes


En

accentuant la disposition à l’action et à l’engagement, le texte d’Annie Leclerc cherche à renforcer l’adhésion des lecteurs aux valeurs qu’elle exalte. Ainsi le discours épidictique, combiné aux procédés oratoires et rhétoriques, est-il largement dominant. 

Le discours épidictique
Appelé également discours démonstratif, le discours épidictique fait l’éloge ou le blâme d’une personne ou d’une idée. Il se propose d’entraîner l’adhésion de l’auditoire aux valeurs qu’il exalte en combinant les moyens de l’art oratoire, notamment l’amplification, et la rigueur  de l’argumentation démonstrative.

Mais pour faire l’éloge d’une parole de femme, encore faut-il montrer les insuffisances de la parole des hommes. Annie Leclerc leur reproche tout d’abord de produire de l’exclusion. Le sexisme s’affiche ainsi à tous les niveaux, à commencer par la culture. En dépit de la volonté affichée d’universalité, l’assignation sociale des femmes à la sphère privée (« Nous avons fait les enfants, et eux, ils ont fait l’Homme ») alimente la logique d’homologation des contenus enseignés à une norme masculine faisant largement consensus : 

Qui parle ici ? Qui a jamais parlé ? Assourdissant tumulte des grandes voix ; pas une n’est de femme. Je n’ai pas oublié le nom des grands parleurs. Platon et Aristote et Montaigne, et Marx et Freud et Nietzsche… Je les connais pour avoir vécu parmi eux et seulement parmi eux. (lignes 9-12)

En outre, l’idée selon laquelle les hommes doivent être plus représentés entretient un rapport de domination et apparente la sous-représentation des femmes à une certaine idée de la norme : féminiser les savoirs enseignés reviendrait en premier lieu à ôter tout fondement à la tradition des savoirs enseignés et aux stéréotypes culturels en les rendant discutables. Oubliées comme sujet, les femmes sont dès lors réduites à une identité assignée d’objet selon une logique discriminante qui prouve la difficulté de la société à penser l’universel en incluant les femmes. Face au relativisme culturel, les hommes représentent ainsi l’universalisme du savoir.

Par ailleurs, en associant le féminin au mal (« m’ont forcée à me taire » ; « Une honnête femme ne saurait être un honnête homme. Une grande femme ne saurait être un grand homme »), le discours masculin pratique une forme de ségrégation : action de séparer un groupe social des autres en le traitant plus mal. Ainsi, les femmes n’ont-elles pas accès aux lieux de pouvoir :

Qui parle dans les gros livres sages des bibliothèques ? Qui parle au Capitole ? Qui parle au temple ? Qui parle à la tribune et qui parle dans les lois ? (lignes 14-15)

Annie Leclerc s’en prend en effet très violemment à la misogynie, comme en témoigne ce chiasme (Figure de style qui consiste à placer deux groupes de mots dans un ordre inversé) : « Le monde est la parole de l’homme. L’homme est la parole du monde » (ligne 18), condamnation sans appel qui fait presque de la parole masculine l’équivalent d’une parole divine : omnipotente, inique puisqu’elle réduit les femmes au silence. L’utilisation du présent de généralité est évidemment importante ici : selon Annie Leclerc, le monde est bien la parole des hommes, depuis les origines de la Civilisation.

L’auteure veut montrer par là que les hommes se sont presque arrogés la parole divine, ce qui explique la suite des comparaisons : qu’il s’agisse du Capitole, qui est une allusion à l’antiquité romaine, de la Tribune qui fait référence au monde politique, ou du Temple, condamnation sans appel des dogmes religieux, les hommes ont toujours monopolisé l’espace de parole. Ainsi, la misogynie est présente partout, et de tout temps, aussi bien dans l’univers sacré et religieux, que dans l’univers profane.

2

 

LE FÉMINISME D’ANNIE LECLERC :
une double conquête de l’identité et de l’écriture

A/ Le refus des universalismes


P

our Annie Leclerc, l’enjeu de la sexualité masculine a été trop souvent de dominer la femme, non par nature, mais culturellement. Ce constat, influencé par Simone de Beauvoir (Le Deuxième sexe, 1949) et par l’œuvre de l’écrivaine féministe américaine Kate Millett (Sexual Politics, 1970 ; La Politique du mâle, 1971) implique l’idée de l’identité sexuelle, non comme fondement biologique, mais comme construction socioculturelle : ainsi l’homme, en tant que « sujet », a de tout temps maintenu la femme dans une position de subordination selon la « raison du plus fort », faisant d’elle un « objet » incapable d’assumer sa liberté :

« Nous avons fait les enfants, et eux, ils ont fait l’Homme. Ils ont fait naître l’universel du particulier. Et l’universel a porté le visage du particulier. L’universalité fut désormais leur tour favori. Le décret parut légitime et la loi parut bonne : une parole pour tous. […] Le tout toujours garanti, estampillé Universel. » (lignes 22-24 ; 28)

Contre cet universalisme, la position d’Annie Leclerc est que les femmes doivent revendiquer le droit de parler et celui d’écrire d’une manière spécifique, qui échappe à l’universel : de fait, l’universalisme n’est en fait qu’un particularisme généralisé (« Et l’universel a porté le visage du particulier. »). La femme doit donc trouver sa voie, mais aussi sa « voix » en créant un espace de parole ouvrant de nouveaux espaces de signification et de sens. « Cela ne va pas […] de pair avec un afflux de paroles » (« ces superbes parleurs » ; « Assourdissant tumulte des grandes voix » ), « mais peut au contraire s’accommoder d’une forme de retenue »² valorisant la franchise et la sincérité :

La « vérité » n’existe que parce qu’elle opprime et réduit au silence ceux qui n’ont pas la parole. Non, non je ne demande pas l’accès à la vérité sachant ô combien c’est un puissant mensonge inventé par l’homme. Je ne me donne que la parole, plus sincère, plus honnête. (passage non cité dans le texte étudié)

Un aspect essentiel du féminisme différentialiste est précisément la dénonciation de l’universalisme masculin, à la base de stéréotypes sexistes sans fondement rationnel :

« Ils ont dit que la vérité n’avait pas de sexe. Ils ont dit que l’art, la science et la philosophie étaient vérités pour tous. […] Pourquoi la Vérité sortirait-elle de la bouche des hommes ? » (lignes 28-30)

Cette stéréotypisation des contenus enseignés est donc pour Annie Leclerc une régression de la société : elle conduit à l’imperméabilité, à l’uniformité, à la stagnation du savoir. Bien plus, cette exclusion des femmes du champ de la visibilité culturelle légitime l’enseignement et la transmission de savoirs figés (« Platon et Aristote et Montaigne, et Marx et Freud et Nietzsche ») et sert implicitement de justification à tous les discours misogynes. La sous-représentation des femmes dans les contenus enseignés est d’abord le problème d’une société qui refuse, au nom de l’universalisme égalitaire, le respect des différences : paradoxalement, la violence de genre est favorisée par l’institution qui, en véhiculant une certaine idée de la norme, contribue à figer des modèles de comportement résultant de processus de socialisation discriminatoires.

Plus largement, l’idéal civilisationnel issu des Lumières (Universalisme, intégration des cultures, assimilation), entraîne le refus du métissage culturel, au nom d’une norme assimilationniste et universaliste :

Le monde entier, Blancs, Noirs, Jeunes, femmes et enfants, fut nourri, gavé, de son produit de base, la vérité et ses sous-produits, âme, raison, valeurs… Le tout toujours garanti, estampillé Universel. (lignes 26-28)

Dans ce passage, le refus des particularismes ethniques (« Le monde entier, Blancs, Noirs, Jeunes, femmes et enfants ») relève de la même logique que le refus d’admettre une « parole de femme », à savoir l’inclusion du singulier non dans la pluralité, mais dans son unicité discriminante, garante de la « raison universelle » : « Le tout toujours garanti, estampillé Universel ».

Toute la question pour Annie Leclerc est de se demander si les hommes prennent vraiment en compte la communication véritable, la parole réelle ? En ce sens, comme nous le verrons dans notre troisième partie, guider vers la vérité ne relève-t-il pas davantage d’un cheminement intérieur, d’un travail de réflexion et de questionnement, que de l’imposition d’une parole aussi unique qu’imperturbable ?

leclerc3_a

De fait, aveuglés par leur idéal d’universalité, par l’idéologie de la performance, du « tout communiquant », d’une parole sans limites et omnipotente [qui a le caractère de la toute-puissance], les hommes ont oublié le sens de l’échange véritable. Ainsi utilisent-t-ils bien souvent le discours à vide. Or, parler juste pour parler « dans les gros livres sages des bibliothèques », « au Capitole », « au temple », « à la tribune »,  ou « dans les lois » (lignes 14-15), n’est-ce pas passer à côté de l’essentiel : nous amener à un véritable enseignement, nous faire réfléchir à la vie en général ou nous apprendre quelque chose sur nous-même ?

De ce constat découlent trois conséquences directes :

  • Premièrement, réaliser que les discours dominants jusqu’à présent, notamment en matière de culture, relèvent d’une perception masculine qui s’est prétendue universelle et qui conduit au dogmatisme : il s’agit donc de sortir de l’illusion de l’universalisme du discours masculin.
  • Par ailleurs, si les différences entre hommes et femmes relèvent, comme nous l’avons vu, d’une construction socioculturelle, il est dès lors nécessaire de « réinventer la femme », c’est-à-dire de revendiquer une « écriture femme » permettant de sortir des dualismes étroits influencés par une conception normative de l’écriture : comprenons que pour Annie Leclerc, l’universel ne se décrète pas, il se construit dans la relation, entraînant ainsi une modification radicale des conceptions symboliques liées au rapport entre masculin et féminin³ ;
  • Enfin changer les représentations à l’égard des femmes en légitimant la perspective différentialiste, seule apte à mettre en question les représentations symboliques et culturelles.

En pointant la relativité des discours masculins qui se percevaient pourtant comme universels, Annie Leclerc se préoccupe donc « de revaloriser tout ce qui s’attache traditionnellement au féminin, et qui lui semble précieux non seulement pour les femmes mais pour la société tout entière, que de s’emparer des prérogatives des hommes » |source| (Car « Les paroles des hommes ont l’air de se faire la guerre », ligne 16).

Comme nous le voyons, à la différence de Simone de Beauvoir (cf. Le Deuxième Sexe), avec sa tendance « égalitariste » et « universaliste » visant à l’abolition de la différences des sexes, le courant « différentialiste » dont l’extrait est très représentatif, vise à défendre la « féminité » de la femme. Annie Leclerc reprochait en effet à Simone de Beauvoir son adhésion excessive aux « valeurs masculines ». Dans le texte au contraire, l’auteure s’adresse aux femmes et les incite à revendiquer leur féminité. Elle laisse entendre en effet que le féminisme est une idée d’origine masculine qui renie la féminité elle-même. « Elle souligne ainsi que la dévalorisation des tâches maternelles ou ménagères (dont le féminisme de l’époque se fait écho) n’est en fait qu’un concept purement masculin |source : CNED Académie en ligne|. Comme elle l’affirme, « Ce n’est pas soigner sa maison, ou prendre soin de ses enfants qui est dégradant, non absolument pas mais c’est le regard que l’homme et la moitié de l’humanité regarde de haut, pire ne regarde même pas ». Voilà ce qui explique dans le texte la présence de termes appartenant au champ lexical de l’univers domestique et intimiste :

« Je voudrais que la femme apprenne à naître, à manger, et à boire, à regarder le jour et à porter la nuit… » Lignes 36-37

C’est pourquoi, si Annie Leclerc revendique certes la liberté d’avoir accès, autant qu’un homme, à ce qui compte socialement, elle se méfie du « pouvoir », car il réprimerait la féminité même de la femme en gommant les différences et en uniformisant les individus. Plus que d’affronter ouvertement l’ordre social, le « féminisme de la différence » est une revendication de l’altérité de la femme et une reconnaissance de sa singularité par la parole.

L’écriture féminine, en valorisant une identité sexuée, est donc une étape essentielle de l’identité féminine parce qu’elle permet de mettre en question l’universalisme, en tant qu’instrument de domination sociale. En accédant à l’écriture, les femmes obligent ainsi le pseudo-universel à avouer sa partialité (fonder la domination masculine sous les traits hégémoniques de l’universel masculin).

_

B/ La nécessité d’une prise de conscience : parole et identité féminine


C

ette double conquête de l’identité et de l’écriture est l’occasion « pour la femme de s’établir comme sujet, de s’écrire autre que ne l’ont écrite les hommes, non plus de l’extérieur mais de l’intérieur. Le corps féminin est, plus que le corps masculin, morcelé dans la littérature masculine. Le corps senti, et non pas vu, reconquiert ainsi dans le texte son unité » |source| : cela signifie se dégager des stéréotypes romanesques qui voient dans la femme un « bel objet » de littérature. Pour Annie Leclerc, l’écriture est donc le lieu d’une reconquête par la femme de son propre corps : « regarder le jour… porter la nuit », signifie que la femme peut partir à la découverte d’elle-même, à la reconquête de son corps et de son désir d’affirmer ce qu’elle pense vraiment. La conquête d’une parole de femme, c’est-à-dire d’une écriture féminine dans sa particularité et sa spécificité mêmes, participe à cette quête d’identité, quête humaniste d’un nouveau vivre ensemble.

Il faut donc une « prise de conscience » par la femme de son apport à la création littéraire ; l’écriture devient un moyen légitime de se distinguer des hommes et de réinventer une culture permettant aux femmes de changer le monde :

« La Vérité peut sortir de n’importe où. Pourvu que certains parlent et d’autres se taisent. La Vérité n’existe que parce qu’elle opprime et réduit au silence ceux qui n’ont pas la parole. » (lignes 31-32)

Annie Leclerc, dans Je parlerai de moi (2004), qui est le dernier texte qu’elle écrira avant sa mort, affirme :

« J’ai écrit ainsi Parole de femme. On ne savait pas où le ranger : est-ce un essai ? Est-ce de la philosophie ? Est-ce de la poésie ? C’est tout cela, et ça m’est bien égal qu’on ne sache pas le ranger. […] À ma manière, je m’occupe de tout ce qui a été passé sous silence, et les plus grands font cela : je suis un peu prétentieuse !… La première injonction faite aux femmes est : tais-toi. Occupe-toi des enfants, de les amener à l’âge adulte, surtout de faire des petits garçons, de fabriquer des soldats. Occupe-toi de les mettre au monde, de les nourrir, de les éduquer dans le bon sens, et tais-toi. C’est pourquoi j’avais appelé mon livre Parole de femme, car la première subversion des femmes, peut-être la plus importante, est la parole. […] Alors, suffit ! Il faut qu’elles disent ce qu’elles en pensent, et ne se contentent pas […] de se plaindre, de dire qu’elles n’ont pas la bonne part. Prendre la parole, c’est s’occuper de dire ce qu’on en pense ».

« Dire ce qu’on en pense » selon les termes d’Annie Leclerc, c’est donc « défendre le « féminin » en écriture […] par l’imposition sur la scène littéraire du droit des femmes à symboliser ce qui leur a toujours été interdit par les hommes » : la parole. Comme le note très remarquablement Béatrice Slama, « Pour une femme, écrire a toujours été subversif : elle sort ainsi de la condition qui lui est faite et entre comme par effraction dans un domaine qui lui est interdit. La Littérature est aventure de l’esprit, de l’universel, de l’Homme : de l’homme. C’est affaire de talent et de génie, donc ce n’est pas une affaire de femme. […] On leur a longtemps fixé des limites, concédé des territoires : la lettre-conversation et le roman féminin, la plainte de la mal mariée et la chronique du quotidien, les délicatesses du cœur et les déchirures de la passion. On a voulu y voir des « ouvrages de dames ». Quand des femmes sont sorties de ces limites et de ces territoires, quand il a fallu leur reconnaître talent et génie, on a cherché la « paternité » de leurs œuvres : l’amant, l’ami, le conseiller ou admiré, leur « mâle pensée » : « antennes qui vibrent aux idées d’autrui » ou « femmes hommes » : femmes par le cœur, hommes par le cerveau ».

Écrire s’apparente donc à une conquête de l’identité. Il y a une claire revendication politique et sociale, et surtout une revendication identitaire : l’écriture féminine comme stratégie de libération. En devenant sujet, la femme passe à l’Histoire et participe à la mémoire collective. Ainsi l’écriture incarne-t-elle pour Annie Leclerc la revendication des valeurs féminines. En se départissant de plus en plus de l’arrogance machiste traditionnelle pour repenser le sens du lien social, cette « parole de femme », fortement ancrée dans l’affectivité et l’attention à autrui, déplace les frontières établies entre les sphères privée et publique.

En fait, il faut comprendre que le texte d’Annie Leclerc pose ici, bien avant la lettre, les fondements d’une éthique féministe —le care— comme l’attention, le souci, la responsabilité, les sentiments et les émotions. Mais ne nous y trompons pas : il ne faudrait pas interpréter le texte comme un retour de valeurs féminines de maternage dans la société ! Il ne s’agit en rien d’une dévalorisation, bien au contraire : la volonté d’utiliser la féminité « assigne à la perception du particulier et aux sentiments moraux une importance décisive dans l’agir moral »⁶.

Le « care »
comme éthique féministe

Care en Anglais signifie prendre soin, éprouver de l’attention envers autrui. Ce terme est à l’origine d’un courant de pensée qu’on désigne souvent sous le nom d’éthique du care, c’est-à-dire la volonté d’inclure dans les discours « rationnels » masculins, un discours plus spécifiquement féminin valorisant la sensibilité, l’attention portée aux individus et au particulier.

Une idée essentielle du Care touche à la mise en question de l’universalisme et à la revendication d’une spécificité féminine. Plus près de nous, la psychologue Carol Gilligan a publié un best-seller intitulé In a Different Voice  (Flammarion, 1986) dans lequel elle revendique que les femmes ont une vision différente des choses, apte à repenser le politique. À n’en pas douter, la pensée d’Annie Leclerc a grandement contribué à ces nouveaux questionnements.

Au modèle égocentrique du machisme tourné vers la performance (« Les paroles des hommes ont l’air de se faire la guerre »), domine un autre modèle apte à repenser la sociabilité : celui du moi en relation avec les autres, écriture de rencontre et de partage, écriture sublimée qui confère aux mots un pouvoir et une puissance extrêmes. Pour dénoncer la violence des hommes, Annie Leclerc conjugue en effet l’intensité d’un langage souvent transgressif et la pudeur d’une prose intimiste, proprement féminine, « où sont remis en cause l’organisation rationnelle et le clivage entre le réel et le surnaturel, la raison et l’imaginaire » ; écriture permettant ainsi un passage fréquent du discours polémique au dévoilement poétique.

3

 

LA DIMENSION POÉTIQUE DU TEXTE

A/ Une revendication qui passe par le langage poétique


Le

passage présenté met fortement l’accent sur la fonction poétique du langage. La tonalité lyrique, aisément reconnaissable à la présence personnelle de l’auteure et à l’émotion qu’elle veut communiquer à ses lecteurs, sert la visée argumentative du texte. Le registre lyrique est associé comme nous l’avons vu à une forte tonalité oratoire, apte à toucher et à sensibiliser : ampleur de la phrase, choix évocateur des images. Ce qu’on peut noter de prime abord, c’est combien l’accent est mis sur le caractère « spontané », « direct », prosaïque, ordinaire de cette « parole de femme » : point de mots grandiloquents issus des « livres sages des bibliothèques ». On a davantage l’impression que l’auteure écrit, simplement et pudiquement, à la première personne, pour se faire entendre d’un destinataire absent. L’écrit ressemblerait presque à une confession, proche parfois du journal intime, du monologue intérieur : « Rien n’existe encore qui ne soit le fait de l’homme ; pas même moi, surtout pas moi. » (lignes 1-2) ; « C’est une folie, j’en conviens. Mais c’est la seule raison qui me reste » (ligne 8).

De fait, le texte peut se lire comme un long poème en prose. De nombreux passages par exemple sont traversés par un projet d’autobiographie ou du moins de biographie écrite qui confère aux phrases une tonalité très intimiste, presque confidentielle. Ainsi que nous l’avons noté, l’emploi du pronom personnel Je confère une autorité et une authenticité aux paroles prononcées : « C’est une folie, j’en conviens »…  « Je voudrais que la femme apprenne… ».

À ce titre, on peut rappeler la forte modalisation du discours que nous évoquions dans notre première partie : Annie Leclerc révèle souvent dans son énoncé son point de vue, c’est-à-dire ses préférences, ses opinions, ses sentiments, ses sensations. L’énoncé contient alors des traces, des indices de cette subjectivité, ce qui accentue le caractère personnel et lyrique du texte :

  • procédés lexicaux : verbes d’opinion associés à l’amplification et à l’exagération : (« m’ont réduite au silence… m’ont forcée à me taire »), adjectifs d’intensité (« bêtes, mensongères et oppressives » : notez la gradation ternaire) ;
  • procédés grammaticaux : conditionnel (« Je voudrais »), tournures interrogatives oratoires ;
  • procédés stylistiques : hyperboles (« le monde est la parole de l’homme »), métaphores (« Le monde entier, Blancs, Noirs, Jeunes, femmes et enfants, fut nourri, gavé, de son produit de base, la vérité et ses sous-produits, âme, raison, valeurs… Le tout toujours garanti, estampillé Universel »), antiphrases (« grands parleurs », « ces superbes parleurs »), jeux de mots (« Une grande femme ne saurait être un grand homme », «Nous avons fait les enfants, et eux, ils ont fait l’Homme »), etc.

Ces marques de modalisation renforcent donc l’intensité des sentiments. La langue, très recherchée malgré l’apparente simplicité est souple, ondulante, sonore :

Inventer une parole de femme. Mais pas de femme comme il est dit dans la parole de l’homme ; car celle-là peut bien se fâcher, elle répète. Toute femme qui veut tenir un discours qui lui soit propre ne peut se dérober à cette urgence extraordinaire : inventer la femme. C’est une folie, j’en conviens. Mais c’est la seule raison qui me reste. (lignes 5-8)

Qui parle ici ? Qui a jamais parlé ? Assourdissant tumulte des grandes voix ; pas une n’est de femme. Je n’ai pas oublié le nom des grands parleurs. Platon et Aristote et Montaigne, et Marx et Freud et Nietzsche… » (lignes 9-11)

Dans ces passages où se conjuguent autobiographie, philosophie et poésie, Annie Leclerc emploie un style particulièrement ample (cf. plus particulièrement le « et » emphatique souligné en gras) qui permet au lecteur d’entrer dans la subjectivité de l’auteure, d’en ressentir les doutes, les passions, la colère, les désirs.

Je voudrais que la femme apprenne à naître, à manger, et à boire, à regarder le jour et à porter la nuit…

leclerc_3_phrase_aNotez l’organisation rythmique de la phrase, presque musicale, construite pour mettre en valeur le lyrisme des images et les connotations des mots : le mélange des termes prosaïques —manger, boire— et des mots poétiques, rattache la femme au maternel et au temps —naître, jour, nuit— : affamée et assoiffée de renouveau (« manger », « boire »), c’est elle qui donne le jour et qui « porte » la nuit comme si elle portait le monde. Ces dernières images, empreintes d’un profond symbolisme, expriment des sentiments qui ont à la fois une dénotation propre (« apprenne à naître » = se débarrasser des préjugés) mais surtout un signifié de connotation qui place la femme, par « métaphore », au sein d’un conditionnel de rêve —je voudrais— puisqu’il s’agit d’inventer une parole étroitement associée à un renouveau humaniste.

Je voudrais que la femme apprenne à naître, à manger, et à boire, à regarder le jour et à porter la nuit...
La dimension poétique du passage, en constituant une place à l’intime, n’amène pas seulement à faire entendre une parole de femme réfractaire à l’universalisation des savoirs, mais à faire vibrer dans toute sa plénitude le féminin dont il s’agit plus fondamentalement de reconnaître la fonction éthique et sociale.

Cette prise de conscience d’une identité féminine revendique en effet la recherche d’un nouveau sens, qui prend les dimensions d’une « urgence extraordinaire » : « Inventer, est-ce possible ? » Avec poésie et sensibilité, Annie Leclerc s’attache donc à exprimer les nuances multiples de l’identité féminine par un discours qui passe fréquemment par la rencontre de la femme avec sa propre intimité qui est aussi sa plus intime altérité : apprendre à se regarder autrement.

Si la parole des femmes peut rendre le monde plus lisible, c’est en se constituant comme l’indicible point d’intersection où se nouent en elle le moi le plus intime (l’intimité d’une femme, sa propre intimité) et les exigences les plus universalistes : à la fois journal intime et journal extime, réquisitoire et plaidoyer, écriture profonde et spontanée, à l’écoute de la plus secrète intériorité mais aussi des bruits du monde.

En fait, la dimension poétique que nous notions, en constituant une place à l’intime, ne consiste pas seulement à faire entendre une parole de femme réfractaire à l’universalisation des savoirs, mais à faire vibrer dans toute sa plénitude le féminin dont il s’agit de reconnaître la fonction éthique et sociale (voir plus haut : Le « care »comme éthique féministe) dans la quête du sens comme en témoigne cet autre passage de l’essai d’Annie Leclerc :

Un jour peut-être, ce sera la Fête.
Nous serons ensemble et confondus. Les taquineries, les caresses et les rires feront la ronde des vieillards aux enfants, des enfants aux adultes, des filles aux garçons, et de tous à tous. Les bouches fraîches baiseront les joues fanées. Les bras rhumatisants et lourds entoureront les vigoureuses épaules.
Et nous partagerons les fruits, le lait de nos labeurs.

B/ Un hymne à la vie


P

our Annie Leclerc, ce dont les femmes ont été intimement le plus privées, c’est de la vie elle-même : la vie n’est pas constituée de réponses toutes faites, simplificatrices et dogmatiques, elle est le fruit d’un cogito herméneutique qui amène conséquemment à se chercher et à essayer de se comprendre dans l’acte d’écriture. Il n’est que de songer à cet autre extrait de Parole de femme, dans lequel l’auteure affirme :

« Que je dise d’abord, d’où je tiens ce que je dis.
Je le tiens de moi, femme, et de mon ventre de femme. Car c’est bien dans mon ventre que cela débuta, par de petits signes légers, à peine audibles lorsque je fus enceinte. Et je me suis mis à l’écoute de cette voix timide qui poussait, heureuse, émerveillée, en moi. Et j’entendis une parole extraordinaire […] »

Si la parole est ainsi au centre de la théorie féministe, c’est qu’elle est l’expression du corps, « à la fois comme lieu d’une parole renouvelée et comme métaphore à la venue à l’écriture au féminin […]. [L]’écriture féminine se veut création, exhortation à la création, traversée de la chape de plomb du discours dominant, de la culture aux mains des hommes, et invention de langage, exploration d’un style autre, d’une autre voi(e)x ». Ces très riches remarques de Patricia Godi-Tkatchouk montrent bien que pour les femmes, la parole est comme une naissance à soi-même, une façon d’apprendre à vivre. 

Paradoxalement, la survalorisation des flux de paroles comme fin en soi, qui imprègne la culture masculine dominante, a dépersonnalisé les rapports humains. Comme nous le comprenons, l’un des dangers est que l’échange ne se fasse plus par le langage, par la parole, mais par la force et l’arbitraire qui s’attribuent par le moyen des mots, un statut de fin. Dans un autre passage de Parole de femme, Annie Leclerc évoque « l’harmonie de nos rimes », c’est-à-dire la « pure expression du besoin de s’exprimer, de rompre le silence,  de franchir des barrières de langage,  levées des censures sur le corps, donc des jouissances et ses douleurs, le désir […], l’accouchement ; le rapport à la  mère ; à la nourriture ; l’enfermement  et le désir paniqué de sorties et d’envol, rêves de naissances et de traversées »⁹

L’extrait étudié est caractéristique de cette quête poétique et symbolique : questionner le mystère infini de la vie, voilà le sens de la parole pour Annie Leclerc. Le registre émotionnel et intimiste sur lequel se clôt le passage, presque écrit sur une veine confessionnelle, peut donc se lire comme une invitation jubilatoire faite à la femme d’assumer sa propre sensibilité, mais également sa « féminité » : « porter la nuit » comme une femme « porte un enfant », n’est-ce pas servir la cause même de la vie ? N’est-ce pas s’affirmer comme sujet ? Cette dernière image qui est comme une revendication de sa féminité par la femme, emmène le lecteur dans un voyage au cœur des mots, où la parole fait vivre la liberté d’imaginer et de créer, où la voix s’exprime dans un jeu d’ombres et de lumière (« regarder le jour… porter la nuit… »). Images profondément lyriques et poétiques assez improbables…

Annie Leclerc est d’ailleurs consciente de l’immensité de la tâche qui exige de ne pas enfermer la femme dans un concept clos. La fin du texte résonne en effet comme un appel. La véritable culture est celle de la nature et de la vie mêmes, où les mots n’ont pas « l’air de se faire la guerre ». Apprendre « à naître, à manger, et à boire, à regarder le jour et à porter la nuit », c’est pour la femme renaître au monde dans l’acte de la communion du monde, qui est aussi une « connaissance du monde » : il faut apprendre « à naître », tant il est vrai que toute connaissance est une nouvelle naissance. Naître à soi-même par l’écriture, pour mieux être à soi-même, n’est-ce pas là le message du texte ? Le féminisme d’Annie Leclerc se conjugue ainsi avec un humanisme à réinventer.

CONCLUSION


Les

propos d’Annie Leclerc dans ce passage de Parole de femme se situent sur deux registres : celui de la revendication militante et féministe ; et celui du sensible, de l’intime, du lyrisme personnel. Son inspiration, qui puise aux sources du corps et de l’expérience féminine, explore ainsi les paramètres d’une écriture-femme, pleinement assumée, qui caresse l’énigme d’un moi féminin, intégré à une nouvelle manière de penser, invalidée du référent masculin. Cette écriture s’impose ainsi comme une véritable stratégie de libération, qui s’apparente à une revendication identitaire : écrire, c’est existerS’assimiler à la culture des hommes, c’est précisément ne pas prendre la parole. L’attachement d’Annie Leclerc à une « parole de femme » est donc comme la célébration d’une nouvelle naissance amenant la femme à naître à elle-même.

Mais le rôle de cette parole de femme est aussi de témoigner de l’invisible, de celles qui « se taisent » tandis « que certains parlent ». À cet égard, le texte n’est-il pas aussi une réponse à un monde qui ne sait plus communiquer, et dont les bruits incessants ne sont que d’inutiles paroles ? Ainsi, le féminisme doit-il être conçu non comme une revendication catégorielle, mais comme un bouleversement des valeurs qui gouvernent la société : « inventer, est-ce possible » ? À n’en pas douter, inventer la femme consiste à réinventer l’homme en construisant un monde plus équitable, apte à promouvoir des changements significatifs et à repenser les enjeux du pouvoir. En ce sens le féminisme est posé comme une condition essentielle d’un nouvel humanisme, c’est-à-dire d’une nouvelle idée de l’homme et de la femme

Copyright © mars 2016, Bruno Rigolt. Dernière révision du texte : lundi 28 mars 2016 17:21

Licence Creative Commons

Netiquette : comme pour l’ensemble des textes publiés dans l’Espace Pédagogique Contributif, cet article est protégé par copyright. Ils est mis à disposition des internautes selon les termes de la Licence Creative Commons Attribution – Pas d’Utilisation Commerciale – Pas de Modification 2.0 France. La diffusion publique est autorisée sous réserve de mentionner le nom de l’auteur ainsi que la référence complète de l’article cité (URL de la page).

Annie Leclerc_1

NOTES

1. Anna Rita Iezzi, La Pensée en narrations : différence sexuelle et poétique de la relation chez Nancy Huston, Thèse de doctorat sous la direction de Nadia Setti, Université de Paris 8—Vincennes-Saint-Denis (Centre d’Études féminines et d’Études de genre), page 149.
2.  Aline Mura-Brunel, « Le pouvoir infini de l’infime », in : Stella Harvey and Kate Ince, Duras, Femme du Siècle: papers from the first international conference of the Société Marguerite Duras, held at the Institut français, London, 5-6 February 1999, page 49.
3. Cf. ces très intéressants propos d’Ida Dominijanni : « Grâce à l’expérience féminine, nous savons en effet que l’oppression dont les femmes souffrent dépend moins des conditions matérielles et juridiques de leur existence sociale que de leur position dans l’ordre symbolique qui nous traite comme un objet et non un sujet du désir et du langage. Une femme n’est pas libre quand elle ne peut pas se penser et se dire libre ; et elle ne peut pas se penser et se dire libre tant que sa mesure reste la mesure phallocentrique de l’autre […] ».
Ida Dominijanni, « Politique du symbolique et liberté des femmes » In : Christiane Veauvy, Les Femmes dans l’espace public. Itinéraires français et italiens, Éditions de la Maison des sciences de l’homme, Paris/Le fil d’Ariane (Université -Paris 8, Saint-Denis), 2004. Page 198.
4. Delphine Naudier, « L’écriture-femme, une innovation esthétique emblématique », Sociétés contemporaines, 2001/4, n° 44, pp. 57-73.
5. Béatrice Slama,  « De la « littérature féminine » à « l’écrire-femme » : différence et institution », Littérature, année 1981, volume 44, n°4  pp. 51-71.
6. Marie Garrau, Alice le Goff, Care, justice et dépendance : Introduction aux théories du care, « Philosophies », PUF Paris 2015. Pour accéder à la citation, cliquez ici.
7. Stéphanie Traver, Création au féminin, Montréal 1998.
8. Patricia Godi-Tkatchouk, Voi(es)x de l’Autre : Poète femmes XIXe-XXIe siècles, Actes du colloque Littératures, Université de Clermont-Ferrand/Presses Universitaires Blaise Pascal, 2010. Page 21.
9. Françoise van Rossum-Guyon, Le Cœur critique : Butor, Simon, Kristeva, Cixous, Amsterdam, Éditions Rodopi 1997, page 158.

→ Voir aussi : Jean-Noël Jeanneney, Grégoire Kauffmann (sous la direction de), « Annie Leclerc, Parole de femme » in :  Les Rebelles, Une anthologie, ParisLe Monde/CNRS Éditions, 2014.


 

Entraînement BTS Thème : « Je me souviens » Histoire et mémoire

BTSculgen_logo_1Thème concernant l’enseignement de culture générale et expression en deuxième année de section de technicien supérieur (sessions 2016-2017) : 
Je me souviens


Cours en ligne :

Histoire, souvenir et conscience mémorielle

  • Pourquoi se souvenir ?
  • Y a-t-il une histoire objective ?
  • En quoi le devoir de mémoire est-il nécessaire ?

 

C

onjugué à la première personne du singulier, l’intitulé du thème (« Je me souviens ») met en avant la mémoire comme phénomène individuel de rétention du passé dans le présent : par opposition à l’oubli, se souvenir, c’est entretenir un rapport intentionnel et conscient au passé. En ce sens, le souvenir relève de deux dimensions étroitement liées : « un acte de conservation de la représentation de l’événement passé, et un acte d’actualisation de cette représentation »¹. Mais à un niveau plus collectif, le souvenir est également une condition nécessaire de la connaissance historique et du jugement mémoriel : ainsi, comme exigence éthique et identitaire, la célébration des événements historiques fondateurs d’une nation invite toujours à se pencher sur la mémoire collective : sans mémoire, point de conscience ni d’obligation morale.

Le devoir de mémoire se présente en effet à la conscience collective sous la forme d’un impératif catégorique qui dépasse l’individu puisqu’il s’adresse à tous : il est donc contraignant et collectif. Oublier le devoir de mémoire, c’est effacer de sa conscience l’héritage de l’histoire, transmis de génération en génération ; c’est enfouir au fond de soi-même la conscience historique, et conséquemment refuser les rapports d’obligation et de solidarité qui constituent le corps social. Certes, on objectera qu’il n’y a pas d’histoire sans travail de mémoire ; cependant « la seule aspiration à la connaissance et à la vérité »² suffit-elle à jeter le discrédit sur le devoir de mémoire ? L’histoire ne saurait se réduire à établir des faits car il lui manquerait alors la conscience du temps, dans laquelle chaque conscience individuelle interagit avec la conscience collective.

De même que les souvenirs nous permettent d’exister individuellement, la construction d’une conscience collective est nécessaire au fonctionnement des États et à l’élucidation de l’historicité, de sorte que l’histoire devienne un acte de conscience intellectuelle, puis morale. À l’heure de la mondialisation, du mélange des cultures mais aussi des replis identitaires, nous nous rendons compte combien l’humanité a besoin d’une histoire qui renvoie à une mémoire partagée, c’est-à-dire à une conscience identitaire collective, fruit d’un long travail de résilience : c’est cette conscience subjective du temps qui donne sens à notre présent. De fait, il manque sans doute un aspect essentiel à toute conception de l’histoire qui s’en tiendrait au seul travail de reconstruction du passé, c’est de reconnaître la positivité accordée au souvenir pour la constitution du sens de l’humain.

Anatole France, dans Le Jardin d’Épicure, posait avec acuité tout l’enjeu du débat : « Y a-t-il une histoire impartiale ? Et qu’est-ce que l’histoire ? La représentation écrite des événements passés. Mais qu’est-ce qu’un événement ? Est-ce un fait quelconque ? Non pas ! c’est un fait notable. Or, comment l’historien juge-t-il qu’un fait est notable ou non ? Il en juge arbitrairement, selon son goût et son caractère, à son idée, en artiste enfin. Car les faits ne se divisent pas, de leur propre nature, en faits historiques et en faits non historiques. Un fait est quelque chose d’infiniment complexe »³. Y a-t-il en effet une Histoire pleinement objective, pure et parfaite, capable d’opérer une mise à distance critique à l’endroit des phénomènes observés ? Suffit-il d’établir la véracité d’un fait en le séparant d’un contenu axiologique, c’est-à-dire d’un jugement de valeur, sans porter atteinte à la vérité elle-même ?

A

utrement dit, l’histoire, même quand elle entend faire le récit véridique d’événements, est une représentation du passé : en ce sens, elle donne à voir dans un moment donné du temps. Elle est donc paradoxalement tributaire de l’histoire, des enjeux idéologiques, des systèmes de valeur et de représentation d’une société. Qu’en est-il dès lors de l’objectivité de l’histoire ? Comment s’en tenir à la seule ambition d’établir des faits sans « mise en page » de l’événement, sans affect, sans jugement ? Comme l’a bien montré l’historien Henri-Irénée Marrou, si la vérité historique est une connaissance scientifiquement élaborée du passé, elle fabrique de la mémoire, donc des jugements de valeur, des idées, en prétendant pourtant se libérer des artefacts mémoriels : là est son paradoxe. Comme nous le comprenons, l’histoire est d’abord l’idée que l’homme se fait de son rapport au passé.

Certes, nous connaissons tous les dérives du devoir de mémoire. Dans sa subjectivité même, ne risque-t-il pas de se trouver en opposition avec ce qu’il prétend être : le dépositaire de la vérité ? Un fantasme capable de sombrer dans l’arbitraire le plus total au nom même d’une lutte contre l’oubli ? C’est ainsi que le philosophe Paul Ricœur⁴ a pu montrer, notamment au moment du débat sur les lois mémorielles en France, qu’érigé en « dogme », en bonne conscience, en « injonction à se souvenir », le devoir de mémoire allait contre l’équité même de l’historien. Il proposait, sur le modèle freudien du « travail de deuil », la notion de « travail de mémoire », sorte de rétrospection authentique et objective, capable, en transformant la mémoire en objet d’histoire, de restituer le passé sans affabulation et sans manipulation. Nous touchons là à la question fondamentale du fondement de la vérité historique.

Selon l’historien Pierre Nora, « parce qu’elle est affective et magique, la mémoire ne s’accommode que des détails qui la confortent ; elle se nourrit de souvenirs flous, télescopants, globaux ou flottants, particuliers ou symboliques, sensibles à tous les transports, écrans, censures ou projections […]. L’histoire, parce qu’opération intellectuelle et laïcisante, appelle analyse et discours critique »⁵. Séparer la mémoire de l’histoire ne va pourtant pas sans difficulté : comme science humaine qui s’enrichit sans cesse de nouvelles interprétations, l’histoire en effet est une « subjectivité de réflexion » (Paul Ricœur, Histoire et Vérité) : en ce sens, elle est toujours juge d’elle-même. Reconnaître le passé relève d’une représentation du passé, d’un construit, d’une conscience, d’une dette humaine à l’égard même de l’histoire vécue, dans le sens défini par Primo Levi (Si c’est un homme)⁶.

Il n’y a donc pas d’absolu de l’histoire, et l’historien lui-même, dans son exigence de neutralité, peut-il s’abstraire de cette subjectivisation ? Comment dès lors organiser le relatif, l’instable et le trivial en lui donnant la forme du concept ? Comment prétendre objectiver le fait historique, sans lui prêter le mouvement de l’esprit qui le guide implicitement ? Et comment abstraire le travail de mémoire de la flamme du souvenir ? De fait, avant d’être une mise à distance, l’histoire est une prise de conscience : dans un monde en crise de rêves, où le passé n’est plus source d’avenir, où la mémoire collective est de moins en moins agissante dans la société, faire que l’on se souvienne d’un lieu, d’un geste, d’une parole, d’un cri, est aussi une manière d’appréhender l’histoire à travers la mémoire de ceux qui ne sont plus, et qui sommeillent encore en nous.

________

L’

histoire n’est pas neutre, le matériau de l’historien n’est pas de la matière inerte, sous peine de demeurer des faits, des mots et des nombres. Le devoir de mémoire revêt donc le caractère d’une exigence morale autant que d’un principe de raison : sauver l’humain dans l’homme. Si je dis par exemple : « Je dois me souvenir de ce 13 novembre 2015 », mon souvenir, fût-il constitué en dehors de toute science et de toute rationalité effective, est cependant légitimement fondé : comme revendication historique basée sur l’attachement aux droits de chacun de vivre ensemble selon des règles collectives, il est ce qui réactualise le passé dans la trame de la vie et me fait advenir à la conscience mémorielle, c’est-à-dire à l’infini potentiel humain qui est de se souvenir pour ne jamais oublier, pour rendre présent l’Autre et se rendre présent aux événements futurs.

Copyright © mars 2016, Bruno Rigolt (dernière révision : dimanche 6 mars, 20:17)

Licence Creative Commons

Netiquette : comme pour l’ensemble des textes publiés dans l’Espace Pédagogique Contributif, cet article est protégé par copyright. Ils est mis à disposition des internautes selon les termes de la Licence Creative Commons Attribution – Pas d’Utilisation Commerciale – Pas de Modification 2.0 France. La diffusion publique est autorisée sous réserve de mentionner le nom de l’auteur ainsi que la référence complète de l’article cité (URL de la page).

____________

1. Cyrille Bégorre-Bret, 100 fiches pour aborder la philosophie, 2ème édition, Paris Bréal 2008, page 46.
2. Tzvetan Todorov, « La mémoire devant l’histoire », Terrain, n° 25, 1995, pp. 101-112.
3. Anatole France, Le Jardin d’Épicure, Paris, Calmann-Lévy, 1895, page 139.
4. Paul Ricœur, La Mémoire, l’histoire, l’oubli,  Paris, Les Éditions du Seuil, collection « L’ordre philosophique », 2000.
5. Pierre Nora (sous la direction de), Les Lieux de mémoire, 1984-1993. Préface (« Entre mémoire et histoire », page XIX. Voir aussi : « Pierre Nora et le métier d’historien : la France malade de sa mémoire » , Propos recueillis par Jacques Buob et Alain Frachon, « Le Grand Entretien », Le Monde 2 n° 105, 18 février 2006.

Invité par Bernard Pivot en 1984, Pierre Nora explique les raisons qui l’ont poussé à diriger Les Lieux de mémoire.

6. Comme le remarque Jean-François Forges, « le but de cette écriture, c’est de transmettre pour toujours se souvenir de ceux qui ont été engloutis et qui, sans l’écrivain, seraient morts à jamais » (Jean-François Forges, Éduquer Contre Auschwitz, histoire et mémoire, ESF éditeur, Paris 1997, page 122).

 

♦ Entraînement à la synthèse

Vous rédigerez une synthèse concise, ordonnée et objective des documents suivants :

  • Document 1 : Elie Wiesel, « Préface » de l’ouvrage (collectif) : Pourquoi se souvenir, Académie Universelle des Cultures (Forum International « Mémoire et Histoire »: UNESCO 25 mars 1998, La Sorbonne 26 mars 1998), éd. Grasset 1999.
  • Document 2 : Henri-Irénée Marrou, De la connaissance historique, chapitre 2 (extrait) : « L’histoire est inséparable de l’historien ». Paris, Éditions du Seuil 1954,
  • Document 3 : Louis Aragon, « Les lilas et les roses », poème paru dans Le Figaro des 21 septembre et 28 septembre 1940 (version corrigée). Le Crève-cœur, 1941
  • Document 4 : Pierre Nora, Françoise Chandernagor « Malaise dans l’identité historique », in : Liberté pour l’histoire, Paris CNRS Éditions, 2008 |source|

  • Annexe 1. Collectif, Manifeste du Comité de Vigilance face aux Usages publics de l’Histoire (CVUH), 2005. |Source|
  • Annexe 2. Programme de la Conférence internationale « Géopolitique, réconciliation et usages de la mémoire », 4-6 décembre 2008 (Kiev, Ukraine).
  • Voir aussi : SciencesPo Bibliothèque, « Les usages du passé en Europe »

♦ Écriture personnelle

  • Sujet 1 : Dans son travail de mémoire, l’historien selon vous peut-il être impartial, et même doit-il l’être ?
    Vous répondrez dans un travail argumenté en appuyant votre réflexion sur les documents du corpus, vos lectures de l’année et vos connaissances personnelles.
  • Sujet 2 : le philosophe Friedrich Nietzsche* a écrit : « Quand l’histoire prend une prédominance trop grande, la vie s’émiette et dégénère et, en fin de compte, l’histoire elle-même pâtit de cette dégénérescence […] à savoir que l’excès d’études historiques est nuisible aux vivants. » Partagez-vous cette critique de l’inflation mémorielle ?
    Vous répondrez dans un travail argumenté en appuyant votre réflexion sur les documents du corpus, vos lectures de l’année et vos connaissances personnelles.
    * Friedrich Nietzsche, Seconde Considération Inactuelle : De l’utilité et de l’inconvénient des études historiques pour la vie, dans : Considérations inactuelles (Œuvres complètes, volume 5, tomes I et II), 1874, pages 137 et 138. Traduction Henri Albert.

frise_bulles_3

  • Document 1 : Elie Wiesel, « Préface » de l’ouvrage : Pourquoi se souvenir, Académie Universelle des Cultures (Forum International « Mémoire et Histoire »: UNESCO 25 mars 1998, La Sorbonne 26 mars 1998), éd. Grasset 1999.

  • Document 2 : Henri-Irénée Marrou, De la connaissance historique, chapitre 2 (extrait) : « L’histoire est inséparable de l’historien ». Paris, Éditions du Seuil 1954, pp. 51 et s.

Si on la dépouille de ses outrances polémiques et de ses formulations paradoxales, la philosophie critique de l’histoire se ramène finalement à la mise en évidence du rôle décisif que joue, dans l’élaboration de la connaissance historique, l’intervention active de l’historien, de sa pensée, de sa personnalité. Nous ne dirons plus « histoire est, hélas ! inséparable de l’historien»…
[…]
Nous enregistrons ce fait, inscrit dans la structure de l’être, sans surprise ni colère ; nous ne pouvons que constater la situation faite à l’historien par les conditions de la connaissance (structure de l’esprit et nature de l’objet) et c’est à l’intérieur de ces nécessités que nous cherchons a montrer à quelles conditions et dans quelle limite une connaissance authentique, c’est-à-dire vraie, du passé humain se trouve accessible.
[…]
Il est devenu classique et il peut être encore utile, pédagogiquement, d’opposer cette prise de conscience, qui suffit à définir ce que nous appelons avec fierté le nouvel esprit historique, ce principe fondamental, aux illusions de nos prédécesseurs positivistes. Ils rêvaient, je ne crois pas qu’il soit calomnieux de le dire, d’aligner l’histoire sur ce qu’ils appelaient, le mot est bien révélateur, les sciences « exactes » la physique, la chimie, la biologie — sciences d’ailleurs dont ils se faisaient une image bien naïve, si élémentaire qu’elle en devenait fausse […] : éblouis et un peu intimidés par les triomphes incontestables de ces sciences, les théoriciens positivistes essayèrent de définir les conditions auxquelles devrait satisfaire l’histoire pour atteindre, elle aussi, à l’honorable rang de science positive, de connaissance « valable pour tous », — à l’objectivité. Leur ambition avouée était de promouvoir, une science exacte des choses de l’esprit ». Le mot est de Renan : il faut relire l’Avenir de la science pour mesurer la tragique assurance avec laquelle les hommes de 1848 se sont engagés, et ont engagé avec eux la culture occidentale, sur une voie qui s’est révélée aujourd’hui une impasse ; s’il reste quelque amertume dans notre voix lorsque nous évoquons ces hommes, qui furent nos maîtres, je demande à mes jeunes lecteurs de mesurer quelle fut l’ampleur du redressement que nous avons été contraints d’effectuer.

Pour mettre à son tour, leur position en formule, nous poserions, conservant les mêmes symboles que plus haut :

h = P +

[Dans cette formule, h est l’histoire, P le Passé et p le présent]

Pour eux, l’histoire c’est du Passé, objectivement enregistré, plus, hélas ! une intervention inévitable du présent de l’historien, quelque chose comme l’équation personnelle de l’observateur en astronomie, ou l’astigmatisme de l’ophtalmologiste, c’est-à-dire une donnée parasitaire, quantité qu’il faudrait s’efforcer de rendre aussi petite que possible, jusqu’à la rendre négligeable, tendant vers zéro.

Dans cette conception, on paraît admettre que l’historien, et déjà avant lui le témoin dont il utilise le document, ne pourraient, par leur apport personnel, que porter atteinte à l’intégrité de la vérité, objective, de l’histoire ; qu’il fût positif ou négatif, — lacunes, incompréhensions, erreurs dans le second cas, considérations oiseuses, fleurs de rhétorique dans le premier —, cet apport serait toujours regrettable et devrait être éliminé. On eût aimé faire de l’historien, et déjà de ses informateurs, un instrument purement passif, comme un appareil enregistreur, qui n’aurait qu’à reproduire son objet, le passé, avec une fidélité mécanique, — à le photographier, comme on eût dit, j’imagine, vers 1900.

Et l’image eût été magnifiquement trompeuse, car nous avons appris entre-temps à reconnaître tout ce que pouvait avoir de personnel, de construit, de profondément informé par l’intervention active de l’opérateur ces images obtenues pourtant avec des moyens aussi objectifs que des lentilles et une émulsion de bromure d’argent […].

Feuilletons le parfait manuel de l’érudit positiviste, notre vieux compagnon le Langlois et Seignobos : à leurs yeux, l’histoire apparaît comme l’ensemble des « faits » qu’on dégage des documents ; elle existe, latente, mais déjà réelle dans les documents, dès avant qu’intervienne le labeur de l’historien. Suivons la description des opérations techniques de celui-ci : l’historien trouve les documents puis procède à leur « toilette », c’est l’œuvre de la critique externe, « technique de nettoyage et de raccommodage » : on dépouille le bon grain de la balle et de la paille ; la critique d’interprétation dégage le témoignage dont une sévère « critique interne négative de sincérité et d’exactitude » détermine la valeur (le témoin a-t-il pu se tromper ? A-t-il voulu nous tromper ?…) ; peu à peu s’accumule dans nos fiches le pur froment des « faits » : l’historien n’a plus qu’à les rapporter avec exactitude et fidélité, s’effaçant derrière les témoignages reconnus valides.
[…]
Mais non, « il n’existe pas une réalité historique, toute faite avant la science qu’il conviendrait simplement de reproduire avec fidélité » (Raymond Aron) : l’histoire est le résultat de l’effort, en un sens créateur, par lequel l’historien, le sujet connaissant, établit ce rapport entre le passé qu’il évoque et le présent qui est le sien.

  • Document 3. Louis Aragon, « Les lilas et les roses », poème paru dans Le Figaro des 21 septembre et 28 septembre 1940 (version corrigée). Le Crève-cœur, 1941

Les Lilas et les Roses

O mois des floraisons mois des métamorphoses
Mai qui fut sans nuage et Juin poignardé
Je n’oublierai jamais les lilas ni les roses
Ni ceux que le printemps dans les plis a gardés

Je n’oublierai jamais l’illusion tragique
Le cortège les cris la foule et le soleil
Les chars chargés d’amour les dons de la Belgique
L’air qui tremble et la route à ce bourdon d’abeilles
Le triomphe imprudent qui prime la querelle
Le sang que préfigure en carmin le baiser
Et ceux qui vont mourir debout dans les tourelles
Entourés de lilas par un peuple grisé

Je n’oublierai jamais les jardins de la France
Semblables aux missels des siècles disparus
Ni le trouble des soirs l’énigme du silence
Les roses tout le long du chemin parcouru
Le démenti des fleurs au vent de la panique
Aux soldats qui passaient sur l’aile de la peur
Aux vélos délirants aux canons ironiques
Au pitoyable accoutrement des faux campeurs

Mais je ne sais pourquoi ce tourbillon d’images
Me ramène toujours au même point d’arrêt
A Sainte-Marthe Un général De noirs ramages
Une villa normande au bord de la forêt
Tout se tait L’ennemi dans l’ombre se repose
On nous a dit ce soir que Paris s’est rendu
Je n’oublierai jamais les lilas ni les roses
Et ni les deux amours que nous avons perdus

Bouquets du premier jour lilas lilas des Flandres
Douceur de l’ombre dont la mort farde les joues
Et vous bouquets de la retraite roses tendres
Couleur de l’incendie au loin roses d’Anjou

  • Document 4. Pierre Nora, Françoise Chandernagor « Malaise dans l’identité historique », Liberté pour l’histoire, Paris CNRS Éditions, 2008

Quoi de plus normal que de rendre justice à la souffrance humaine ? Quoi de plus innocent qu’une sanction législative symbolique qui vient donner à un crime collectif la qualification qu’il mérite moralement ? Quoi de plus juste que d’assurer aux victimes la protection de la loi assortie d’éventuelles réparations et de sanctions contre les contrevenants ? C’est ce qui donne leur apparence de justification, pour l’opinion comme pour les députés qui les votent, à l’arsenal de lois d’un type nouveau dont la France s’est dotée depuis une quinzaine d’années, concernant toutes des crimes collectifs incontestables, et toutes destinées à offrir aux catégories qui les réclament les garanties qu’a offertes aux juifs, en 1990, la loi Gayssot ?

Il faut cependant prendre la mesure, claire et nette, de la logique qui inspire ces mesures ponctuelles, du mouvement auquel elles répondent et du point où elles aboutissent. Car derrière les nobles intentions qui les inspirent – et qui ne cachent, le plus souvent, que la démagogie électoraliste et la lâcheté politique –, la philosophie d’ensemble, spontanément accordée à l’esprit de l’époque, tend à une criminalisation générale du passé dont il faut bien voir ce qu’elle implique, et où elle mène.

Cette prise de conscience est d’autant plus urgente que si, après toutes les protestations des historiens, toutes les assurances des responsables politiques, toutes les mises en garde du président de la République – « Ce n’est pas à la loi d’écrire l’histoire » –, toutes les commissions ministérielles et parlementaires destinées à orienter et à encadrer l’expression du « devoir de mémoire », il se trouvait à nouveau à l’Assemblée nationale des majorités pour décider par la loi une vérité historique, la voie serait ouverte à une généralisation du crime contre l’humanité et à son extension à toutes les victimes de l’histoire nationale et même internationale, puisque, par exemple, dans l’extermination des Arméniens en 1915, la France n’est pour rien. Et, par voie de conséquence, aux sanctions pénales qu’implique leur mise en question.

Le crime contre l’humanité avait été conçu pour des faits contemporains, qui dépassaient l’entendement et dont l’horreur et l’ampleur ne relevaient d’aucune catégorie juridique. Il qualifiait le présent immédiat, il ne concernait pas le souvenir, ni la mémoire, ni le passé. Quant à la loi Gayssot, elle avait été conçue, dans les circonstances très précises du négationnisme faurissonien, non pas contre les historiens, mais contre les militants de la contre-vérité historique.

Avec l’extension de la loi Gayssot et la généralisation de la notion de crime contre l’humanité, on est dans une double dérive : la rétroactivité sans limites et la victimisation généralisée du passé.

La rétroactivité, et l’imprescriptibilité que prévoyaient les jugements de Nuremberg, puis la loi de 1964, comme la loi Gayssot qui s’y réfère, étaient limitées à la période des crimes nazis. On ne remontait en arrière que de cinq ou six ans. En quelques années, on est passé d’une rétroactivité de six ans à une rétroactivité de six siècles.

Il n’y a aucune raison pour que les descendants des victimes de toute l’histoire de la France ne réclament et n’obtiennent pas ce que les fils et filles des descendants d’esclaves ont obtenu. Le « génocide » vendéen attend sa reconnaissance officielle, les Russes blancs ne manquent pas d’arguments contre les massacres communistes en Ukraine, pas plus que les Polonais réfugiés contre les massacres de Katyn. Suivraient, avec un argumentaire imparable, les descendants des protestants de la Saint-Barthélemy, les aristocrates guillotinés, les Albigeois exterminés. Et pourquoi, dans la foulée, la France ne se donnerait-elle pas, au nom de ses principes les plus fondamentaux, une compétence mémorielle à dimension planétaire, incriminant les Espagnols et les Américains pour leur action exterminatrice contre les Indiens, au nord et au sud ? Et les Chinois au Tibet ? Il y aurait déjà, paraît-il, une vingtaine de projets de lois sur le bureau des Assemblées, l’une d’elles remontant aux croisades. Et pourquoi pas ? C’est, en effet, aux yeux des musulmans, la scène primitive de la criminalité occidentale dont la France est effectivement la première des parties prenantes.

L’histoire n’est qu’une longue suite de crimes contre l’humanité. Et puisque les auteurs de ces crimes sont morts, ces lois ne peuvent et ne pourraient que poursuivre, soit au civil, soit au pénal, les historiens qui traitent de ces périodes et les professeurs qui les enseignent, en les accusant de complicité de génocide ou de complicité de « crime contre l’humanité ». J’exagère ? Rappelons que c’est seulement la très large et active mobilisation des historiens qui, du propre aveu de son président, a fait abandonner au Collectifdom l’assignation qu’il avait lancée contre Olivier Pétré-Grenouilleau, l’auteur des Traites négrières.

Il pèse aujourd’hui sur l’ensemble des historiens un insupportable soupçon de réaction corporatiste. Comme si l’histoire n’était, après tout, que la mémoire d’un groupe de professionnels attachés à leurs fiches et à leurs privilèges et que leur tranquille métier a rendus insensibles à l’histoire vraie, faite de la douleur et de la souffrance des femmes et des hommes. Une mémoire, somme toute, comme une autre. Ce reproche est grave. Il mesure l’ampleur des dégâts et la toute-puissance de l’hégémonie mémorielle. L’heure est à une dangereuse radicalisation de la mémoire et à son utilisation intéressée, abusive et perverse.

[…]

Si les historiens se sont élevés contre le principe de ces lois dites « mémorielles », ce n’est nullement pour se réserver à eux-mêmes, comme une propriété de la corporation, comme une « mémoire » à prétention scientifique, l’expression exclusive d’une vérité vraie. C’est qu’en fonction de leur responsabilité civique ils se trouvent en première ligne d’un combat qui intéresse la collectivité tout entière, celui de la liberté intellectuelle et des libertés publiques dans un État démocratique.

Le mouvement général de réinterprétation du passé par la mémoire, du jugement sur le passé au nom de la mémoire mène tout droit à l’abolition de toute forme d’esprit et de raisonnement historiques. Est-ce cela que nous voulons ? Sommes-nous prêts à en accepter les conséquences ?

La mémoire nie par définition les différences et les transitions temporelles, supprime les facteurs de transformation et les conditions du changement. Il ne s’agit plus de comprendre et de faire comprendre le passé pour lui-même, de le connaître pour le faire sentir et de rétablir les enchaînements qui nous ont fait ce que nous sommes, mais de plaquer directement sur tous les phénomènes du passé un jugement qui n’est bâti que sur des valeurs et des critères d’aujourd’hui, comme si ces valeurs et ces critères n’avaient pas eux-mêmes une histoire et existaient de toute éternité. Nous vivons aujourd’hui convaincus et dominés par le droit des individus ; c’est sans doute à certains égards heureux, mais ce droit a lui-même une longue histoire. Une sourde contamination s’est opérée entre la mémoire et la morale ; et la mémoire a mangé l’histoire.

Là est le péché intrinsèque à la généralisation menaçante du crime contre l’humanité. En soi, l’émergence de la notion exprime peut-être un progrès de la conscience universelle, à laquelle le spectacle des actualités télévisuelles donne tous les jours de bonnes raisons de s’indigner. Mais, appliquée généreusement, et paresseusement, à des périodes lointaines, à des humanités incomparables à la nôtre et qui n’étaient ni pires ni meilleures, mais différentes, elle aboutit à des absurdités. Elle ne juge même que nous. Il revient à l’histoire de rendre hommage et justice aux victimes et aux vaincus. Mais une histoire entièrement réécrite et jugée du point de vue des victimes et des vaincus est une négation de l’histoire.

 

  • Annexe 1. Manifeste du Comité de Vigilance face aux Usages publics de l’Histoire (CVUH)

Adopté le 17 juin 2005

En tant que chercheurs et enseignants en histoire, notre rôle principal consiste à élaborer et à transmettre des connaissances rigoureuses sur le passé. Celles-ci résultent d’une analyse critique des sources disponibles, et répondent à des questions qui ont pour but de mieux comprendre les phénomènes historiques et non pas de les juger. Mais les historiens ne vivent pas dans une tour d’ivoire. Depuis le XIXe siècle, le contexte politique et social a joué un rôle essentiel dans le renouvellement de leurs objets d’étude. Les luttes ouvrières, le mouvement féministe, la mobilisation collective contre le racisme, l’antisémitisme et la colonisation, ont incité certains d’entre eux à s’intéresser aux « exclus » de l’histoire officielle, même si la France est restée à la traîne de ces mutations.

Il y a donc un rapport étroit entre la recherche historique et la mémoire collective, mais ces deux façons d’appréhender le passé ne peuvent pas être confondues. S’il est normal que les acteurs de la vie publique soient enclins à puiser dans l’histoire des arguments pour justifier leurs causes ou leurs intérêts, en tant qu’enseignants-chercheurs nous ne pouvons pas admettre l’instrumentalisation du passé. Nous devons nous efforcer de mettre à la disposition de tous les connaissances et les questionnements susceptibles de favoriser une meilleure compréhension de l’histoire, de manière à nourrir l’esprit critique des citoyens, tout en leur fournissant des éléments qui leur permettront d’enrichir leur propre jugement politique, au lieu de parler à leur place.

• Les enjeux de mémoire aujourd’hui. Les tentatives visant à mettre l’histoire au service de la politique ont été nombreuses depuis un siècle. Le nationalisme et le stalinisme ont montré que lorsque les historiens et, au-delà, l’ensemble des intellectuels renonçaient à défendre l’autonomie de la pensée critique, les conséquences ne pouvaient être que désastreuses pour la démocratie. Au cours de la période récente, les manipulations du passé se sont multipliées. Les « négationnistes », ces « assassins de la mémoire » (Pierre Vidal Naquet), ont cherché à travestir l’histoire de la Shoah pour servir les thèses de l’extrême droite. Aujourd’hui, l’enjeu principal concerne la question coloniale. Dans plusieurs communes du sud de la France, on a vu apparaître des stèles et des plaques célébrant des activistes de l’OAS qui ont pourtant été condamnés par la justice pour leurs activités antirépublicaines. Tout récemment, le gouvernement n’a pas hésité à adopter une loi (23 février 2005) exigeant des enseignants qu’ils insistent sur « le rôle positif» de la colonisation. Cette loi est non seulement inquiétante parce qu’elle est sous-tendue par une vision conservatrice du passé colonial, mais aussi parce qu’elle traduit le profond mépris du pouvoir à l’égard des peuples colonisés et du travail des historiens. Cette loi reflète une tendance beaucoup plus générale. L’intervention croissante du pouvoir politique et des médias dans des questions d’ordre historique tend à imposer des jugements de valeur au détriment de l’analyse critique des phénomènes. Les polémiques sur la mémoire se multiplient et prennent un tour de plus en plus malsain. Certains n’hésitent pas à établir des palmarès macabres, visant à hiérarchiser les victimes des atrocités de l’histoire, voire à opposer les victimes entre elles. On voit même des militants, soucieux de combattre les injustices et les inégalités de la France actuelle, se placer sur le terrain de leurs adversaires, en confondant les polémiques sur le passé et les luttes sociales d’aujourd’hui. Présenter les laissés-pour-compte de la société capitaliste actuelle comme des « indigènes de la République », c’est raisonner sur le présent avec les catégories d’hier, c’est se laisser piéger par ceux qui ont intérêt à occulter les problèmes fondamentaux de la société française, en les réduisant à des enjeux de mémoire.

Il existe beaucoup d’autres domaines où les historiens sont confrontés à ces logiques partisanes. La multiplication des « lieux de mémoire » dénonçant les « horreurs de la guerre » ou célébrant « la culture d’entreprise » tend à imposer une vision consensuelle de l’histoire, qui occulte les conflits, la domination, les révoltes et les résistances. Les débats d’actualité ignorent les acquis de la recherche historique et se contentent, le plus souvent, d’opposer un « passé » paré de toutes les vertus, à un présent inquiétant et menaçant : « Autrefois, les immigrés respectaient “nos” traditions car ils voulaient “s’intégrer”. Aujourd’hui, ils nous menacent et vivent repliés dans leurs communautés. Autrefois, les ouvriers luttaient pour de bonnes raisons, aujourd’hui ils ne pensent qu’à défendre des intérêts “corporatistes”, encouragés par des intellectuels “populistes” et irresponsables ».

Nous en avons assez d’être constamment sommés de dresser des bilans sur les aspects « positifs » ou « négatifs » de l’histoire. Nous refusons d’être utilisés afin d’arbitrer les polémiques sur les « vraies » victimes des atrocités du passé. Ces discours ne tiennent compte ni de la complexité des processus historiques, ni du rôle réel qu’ont joué les acteurs, ni des enjeux de pouvoir du moment. Au bout du compte, les citoyens qui s’interrogent sur des problèmes qui les ont parfois (eux ou leur famille) directement affectés, sont privés des outils qui leur permettraient de les comprendre.

frise_bulles_3

  • Annexe 2 : Programme de la Conférence internationale « Géopolitique, réconciliation et usages de la mémoire », 4-6 décembre 2008 (Kiev, Ukraine).

La fin du communisme en Europe centrale et orientale a renouvelé les débats sur l’histoire et ravivé les enjeux mémoriels. La concomitance avec les processus d’intégration européenne a eu un effet dynamisant. Les usages de l’Europe ne se sont pas limités à l’apprentissage de l’acquis communautaire ni à l’interaction des acteurs institutionnels. Une intense activité symbolique impliquant plusieurs catégories d’acteurs, à l’intérieur et à l’extérieur, s’est engouffrée dans la fenêtre d’opportunité   qu’a   constitué la période transitoire   avant   l’élargissement.   Après l’adhésion   de  nouveaux   pays, des problématiques mémorielles inédites ont fait irruption dans l’espace élargi de l’UE et chez ses voisins les plus proches comme l’Ukraine ou la Russie. Tous ces pays nous mettent au défi d’analyser et de comprendre leurs héritages mémoriels.

L’espace   européen   s’est   enrichi   de   nouvelles tendances : il n’abrite pas uniquement l’axe de rotation mémoriel autour de l’Allemagne, même si ce dernier reste dominant. L’Europe   est   le théâtre   de   la récurrence   des   mouvements   « mémoriels   »   tous azimuts,   du  Nord au   Sud   et   d’Est   en   Ouest. Sans doute la politique de l’Union européenne  d’encouragement des dispositifs et des actions de réconciliation agit-elle comme une soupape qui évacue périodiquement le trop plein de pression, mais elle donne aussi de la visibilité aux acteurs qui prennent en charge les dissensions et les conflits de requalification des dossiers qui semblaient être définitivement classés.

Depuis peu, on note le recours explicite à l’instrument historique dans la gouvernance de certains Etats, non pas­ comme ce fut le cas par exemple lorsque l’usage du passé conflictuel servait au couple Mitterrand et Kohl –, pour améliorer les   relations  bilatérales et   la construction   européenne,   mais   pour   mobiliser l’électorat   d’un   parti   ou d’une coalition   autour   d’objectifs   de   revendication identitaire,   symbolique  et   belliqueuse, dans   l’arène   interne   et   face   au   monde extérieur.   En   Pologne,   on   va   jusqu’à parler de   « politique   historique »,   partie constitutive   des   politiques   publiques. Les conflits   interétatiques qui semblaient appartenir au passé resurgissent à travers les jeux mémoriels. Entre les anciens empires et les ex­ colonies, on rappelle le solde mémoriel négatif. Des querelles symboliques sont parfois à l’origine de surenchères géopolitiques, dangereuses pour la stabilité régionale. On gère les relations internationales en mettant en scène des représentations conflictuelles de l’histoire du voisinage.

La forme extrême des manipulations de l’histoire et de la mémoire tient à la volonté de certains auteurs des crimes de masse, souvent détenteurs du pouvoir, d’en effacer les traces. Elles sont comme le prolongement du crime lorsque la vie est redevenue « normale ». Le conflit ex­yougoslave abonde en exemples de ce type. Ces manipulations se manifestent sous   d’innombrables   formes   comme   la production  de  récits falsifiés des événements, l’effacement   des   preuves, l’interdiction   ou   la   destruction des archives, la   répression ou l’élimination des témoins, l’instauration de la censure et la criminalisation des producteurs des récits dissidents.

Pour beaucoup de pays libérés de la domination étrangère au 20e siècle les retrouvailles avec l’histoire occultée ou déformée par les puissances occupantes sont des moments forts de reconstruction des référents identitaires et de leur statut international.

Face à ce phénomène de prolifération des usages de l’Histoire à des fins géopolitiques, la conférence qui se tient à Kiev du 4 au 6 décembre 2008 a une double fonction :

  • répertorier les « conflits de mémoires » tels qu’ils jouent dans les rapports de force présents ;
  • rendre intelligibles les raisons du « recyclage » du passé « douloureux » dans les conjonctures actuelles pour apporter des éclairages utiles aux acteurs institutionnels en charge des dossiers de réconciliation.