Travaux dirigés BTS… Le corps objet : la femme entre déification et réification



Support de cours, entraînement à la synthèse et à l’écriture personnelle…

Thème concernant l’enseignement de culture générale et expression en deuxième année de section de technicien supérieur (sessions 2015-2016) :
Ces objets qui nous envahissent : 
objets cultes, culte des objets

logo BTS_TDLe corps objet

la femme
entre déification 
et réification*

_

« La publicité est injuste pour les femmes ainsi que pour les hommes,
en les exploitant comme des objets. »
Michèle Martin
Communication et médias de masse. Culture, domination et opposition, 1991

« Dans notre société de consommation […], le corps se doit d’être jeune, performant
et excitant. Pour parvenir à cet idéal, il n’est guère de sacrifices —et en particulier
chez les femmes— auxquels on ne consente. Des plus bénignes aux plus douloureuses,
ces modifications du corps signifient qu’on l’appréhende comme un objet […]. »
Elisabeth Badinter
Fausse route, Odile Jacob, Paris 2003, page 133.
_

SUJET
La femme comme objet de consommation

C’est dans un essai mondialement connu, Le Deuxième sexe (1949), que Simone de Beauvoir a montré combien la société participait à la construction des identités sexuées|1| au point de réduire la femme à l’état de pur objet. Selon l’auteure, c’est en répandant des mythes —mythes que les femmes ont fini par intérioriser— sur sa prétendue infériorité, que la société des hommes a « fabriqué » l’éternel féminin : « Dalila et Judith, Aspasie et Lucrèce, Pandore et Athénée, la femme est à la fois Ève et la vierge Marie. Elle est une idole, une servante, la source de la vie, une puissance des ténèbres, elle est le silence élémentaire de la vérité, elle est artifice, bavardage et mensonge […] »|2|. Autant de mythes selon Simone de Beauvoir qui ont permis aux civilisations patriarcales de maintenir la situation de la femme à l’état d’objet et de bien consommable.

Prisonnière de cette immanence, et reléguée à la contemplation d’elle-même, contrainte de « choisir entre l’affirmation de sa transcendance et son aliénation* en objet »|3|, la femme serait ainsi définie par sa « condition de femme objet, être de chair et de beauté, interdite de penser sous peine de perdre son charme au regard des hommes »|4|. C’est cette femme comme signe, dont la corporalisation et la séduction apparaissent comme la forme ultime de sa propre dévalorisation en tant qu’être social, qu’interroge le présent corpus : en cantonnant la femme dans un environnement d’objets, la culture de masse ne l’a-t-elle pas soumise à un mode de vie purement instrumental ? Et la femme elle-même n’aurait-elle pas adopté dans une certaine mesure un mode d’être semblable au mode d’être des objets ? Le titre bien connu de l’essai de Claude Alzon La Femme potiche, la femme bonniche, (1977), serait l’exemple le plus parlant de cette réification*.

Nombreux sont les analystes qui ont à juste titre montré que ce statut objectal de la femme lui faisait en effet perdre son être-sujet : elle devient femme-objet, dont le « corps idéalisé, stylisé par la science »|5|, reconfiguré par les médias, est dépossédé de son identité. Instrumentalisée, elle est reléguée au rang d’objet de consommation, objet de luxe ou objet sexuel dont la futilité et l’ignorance n’ont d’égal que le paraître. La chanson de Gilbert Laffaille, « La Femme image » (document 5), est caractéristique de ces dérives : davantage rattachée au futile qu’à l’utile, la femme engendre une représentation ; soumise à la tyrannie de l’image, elle devient, au sens propre du terme, l’objet de tous les regardsComme le notait Daniela Roventa-Frumusani, « la grande quantité d’images de femmes disponibles sur les panneaux publicitaires dans les rues, les magasins, les métros… transmet de façon subliminale la vision hégémonique masculine de la féminité regardée, achetée, appropriée »|6|

Ravalée au rang d’objet préfabriqué, manipulable et interchangeable, la femme-objet est donc la représentation du désir masculin dans l’économie de marché. Produite en série ad libitum, —que l’on songe au mannequinat—, élevée au rang de machine à rêver si elle rentre dans les canons de la mode, elle représente de façon métaphorique la société de consommation-consumation dans sa vaine quête de l’extra-ordinaireMais paradoxalement cette omniprésence de la femme est également le signe de son absentement social et plus encore culturel|7| dans une société qui l’a vouée à l’infériorisation. Simone de Beauvoir faisait ainsi remarquer qu’à l’opposé du garçon qu’on incite à l’indépendance, la fille est traitée comme une « poupée vivante » à qui l’on apprend que « pour plaire, il faut chercher à plaire, il faut se faire objet »|8|. Le document 3, « Femme-objet » de Peter Klasen, évoque remarquablement cette instrumentalisation de la figure féminine.

Entre la femme, muse des poètes et de l’amour, et la femme comme allégorie du consumérisme en passant par la femme instrument de musique de Man Ray (documents 4 et 5), la femme apparaît tout autant déifiée que réifiée* par l’homme, c’est-à-dire dépossédée de son moi comme sujet identitaire : élevée au rang d’objet symbolique, elle disparaît comme réalité d’une identité subjective. Le sociologue Edgar Morin faisait à ce titre remarquer que « si dans la grande presse magazine la femme éclipse […] l’homme, c’est qu’elle y est […] sujet identificateur pour les lectrices tandis qu’elle apparaît en objet de désir pour les lecteurs »|9|. Dès lors, une remarque fondamentale s’impose : à savoir que l’homme a souvent recherché dans la femme l’Autre comme nature et non l’Autre comme semblable : or la nature est faite pour être dominée, exploitée. Elle s’oppose à l’esprit : elle est donc objet tandis qu’il se pose comme sujet

L’essor spectaculaire de la société de consommation grâce au boom économique des Trente Glorieuses a paradoxalement renforcé cette objectivation. Changée en marchandise, en bien de consommation, —témoin le fameux sketch de Pierre Tchernia en 1965 « Achetez une femme ! » (document 6)— exhibée dans les magazines|9| ou à la télévision sous forme d’une féminité parfaite et idéalisée, ou rabaissée au statut d’échange, la femme est objet de représentation : elle est au sens propre du terme une « nature morte », retouchée et bricolée à l’infini, confinée dans ce que Laura Mulvey nomme à propos du cinéma le to-be-looked-at-ness (« le-fait-d’être-regardée »)|10|. Réduite trop souvent encore à cette fonction purement récréative et ornementale, elle n’existe que comme réplique de l’homo faber démiurge de la nature et du monde, pour échapper dans l’objectal et le paraître à l’angoisse de disparaître. Et cette femme-nature-morte sonne comme l’échec de notre modernité : c’est une étoile filante du marché…

© Bruno Rigolt

__________________

Aliénation et réification : en philosophie, le concept d’aliénation renvoie à l’idée d’une perte de liberté. Le concept de réification fait référence, particulièrement chez les philosophes marxistes, à une idée similaire : avec le capitalisme, le travailleur est réifié, c’est-à-dire « chosifié », réduit à l’état d’objet puisque la finalité de son travail lui échappe. Ici, ce terme évoque l’objetisation de la femme.

1. Simone de Beauvoir, Le Deuxième sexe, tome II (L’expérience vécue), 1949. Gallimard, Folio « Essais » 2000, page 13 : « On ne naît pas femme, on le devient. Aucun destin biologique, psychique, économique ne définit la figure que revêt au sein de la société la femelle humaine ; c’est l’ensemble de la civilisation qui élabore ce produit intermédiaire entre le mâle et le castrat qu’on qualifie de féminin ».
2. Simone de Beauvoir, Le Deuxième sexe, tome I (Les faits et les mythes), op. cit. p. 193
3. Simone de Beauvoir, Le Deuxième sexe, tome I, op. cit. page 93.
4. Claudine Monteil, Simone de Beauvoir, modernité et engagement, L’Harmattan Paris 2009. Source.
5. Isabelle Queval, »L’Hypercorps contemporain », Revue des deux mondes, mai 2005, page 139.
6. Daniela Roventa-Frumusani, Concepts fondamentaux pour les études de genre, Éditions des archives contemporaines/Agence Universitaire de la Francophonie, Paris 2009, page 70.
7. J’en veux pour preuve la sous-représentation des femmes dans les contenus enseignés.
8. Simone de Beauvoir, Le Deuxième sexe, tome II, op. cit. page 27.
9. Edgar Morin, L’Esprit du temps, Paris, Armand Colin/INA 2008.
10. Laura Mulvey, « Visual Pleasure and Narrative Cinema« , Screen 16.3, Autumn 1975, pages 6-18. Voir aussi : Monique Lebrun, Jean-François Boutin, Nathalie Lacelle (dir.), La Littératie médiatique multimodale : de nouvelles approches en lecture-écriture à l’école et hors de l’école, Presses de l’Université du Québec 2012, page 195.


À lire aussi → Sandrine Bazile, « Femme objet, œuvre en liberté : le mythe de la femme mécanique », in : Les Mythes des avant-gardes (collectif). Études rassemblées et présentées par Véronique Léonard-Roques et Jean-Christophe Valtat, Presses Universitaires Blaise Pascal, collection « Littératures », Clermont-Ferrand 2003, page 269 et suivantes.

women_legs_object_chair« Are you sitting uncomfortably? »
Pharell Williams, Chair with legs of woman|Source|

 

Document 1. Gilbert Laffaille, « La Femme image », 1978

Elle s’habille, elle se déshabille, se rhabille au fil des photos
Se maquille ou se remaquille, mascara tonique, eye-shadow.
Elle s’avance, elle se tourne, elle s’assied et sourit quand il faut.
Elle est tendre, agressive, libérée, tout dépend, tout dépend des journaux.

C’est une drôle de poupée sur du papier glacé.
C’est une drôle de poupée comme on n’en voit jamais.
Son monde est fait de mousse, de nacre et d’opaline
Loin du bruit des machines.

Elle s’habille, elle se déshabille, un tailleur, un slip, un manteau
Se maquille ou se remaquille, rouge désir, corail, coquelicot.
Elle est brune, elle est blonde, elle est rousse.
Marie-Claire, Jour de France.
Elle est sage, elle est stable, elle est douce.
Tout dépend, tout dépend de l’agence.

C’est une drôle de poupée qui fait vendre et rêver.
C’est une drôle de poupée, on dirait qu’elle est vraie.
Son monde est fait de flash, de luxe et de coton, loin du gris des corons.

Elle s’habille, elle se déshabille, change de pull, de style et de peau
Se maquille ou se démaquille, bleu profond, turquoise, abricot.
Elle est jeune, elle est belle et heureuse, c’est une femme d’aujourd’hui.
Lolita, bonne épouse, amoureuse, tout dépend, tout dépend du produit.

C’est une drôle de poupée, une image, un objet.
C’est une drôle de poupée, une étude de marché.
Son monde est fait de bluff, de poudre et de satin.
Loin des boules du matin.

Elle s’habille, elle se déshabille, jeu de glace, de face ou de dos
Se maquille ou se remaquille, mascara, faux cils… Clic, photo.

Paroles et musique : Gilbert Laffaille
(Prod. Budde Music France)

 Questions de lecture

1. Comment est évoqué et illustré dans ce texte le thème de la femme-objet ?
2. Expliquez l’identification de cette femme à une poupée.
3. Comparez ces paroles avec les chansons suivantes : « Poupée de cire, poupée de son » (Serge Gainsbourg, interprète France Gall, 1965) et « La poupée qui dit non » (Michel Polnareff, 1966). Dans quelle mesure la chanson de Gainsbourg et celle de Polnareff donnent-elles à voir deux femmes différentes ?

_

Document 2. Florence Montreynaud, L’Aventure des femmes, XXe-XXIe siècle, Nathan, Paris 2006. |Accès au document|

 Questions de lecture

1. Quel modèle de féminité la poupée Barbie donne-t-elle à voir ?
2. Dans quelle mesure cet objet est-il emblématique d’un certain modèle de consommation et de vie ?
3. En quoi la poupée Barbie vous paraît-elle illustrer les propos de Simone de Beauvoir : « On ne naît pas femme, on le devient » ?

Document 3. Peter Klasen (1935- ), « Femme-objet », 1967. Peinture acrylique sur toile.
Paris, musée national d’Art moderne – Centre Georges Pompidou

« Peter Klasen rassemble sur le même support de la toile des représentations hétéroclites. Il associe volontairement des clichés – une voiture de luxe et une femme glamour ou lascive, allusion à la publicité et à l’instrumentalisation de la figure féminine -, qui sont les symboles de la réussite. La confrontation suscite un malaise dont on ne peut se détacher, désignant la violence du rapprochement entre l’image stéréotypée d’une femme et l’univers de la machine. Peter Klasen est un artiste qui a fait de la condition féminine, dès ses débuts, le sujet de nombreuses œuvres. » Source : Centre Pompidou, « La figuration narrative« 

Peter Klasen_Femme objetCrédit photographique : © Centre Pompidou, MNAM-CCI, Dist. RMN-Grand Palais / image Centre Pompidou, MNAM-CCI. © ADAGP
Source de l’image

 Questions de lecture

1. Comment sont présentés dans cette image les stéréotypes de la femme-objet ?
2. Pourquoi Peter Klasen a-t-il associé la femme à l’univers de la machine ?
3. Sur Internet, faites une recherche d’images afin de trouver d’autres œuvres de Peter Klasen dénonçant l’instrumentalisation de la femme.

_

Document 4. Man Ray, « Le Violon d’Ingres », 1924
_
-________Man Ray_Le_Violon_d'Ingres   ____________- Man Ray, Le Violon d’Ingres (1924). Paris, Centre Georges Pompidou
                                                                            © (diffusion RMN) © Man Ray Trust / Adagp, Paris

Document 5. Simone de Beauvoir, Le Deuxième sexe, 1949

« Cette femme unique, à la fois charnelle et artificielle, naturelle et humaine a le même sortilège que les objets équivoques aimés des surréalistes : elle est pareille à la cuiller-soulier, à la table-loup, au sucre de marbre que le poète découvre à la foire aux puces ou invente en rêve ; elle participe au secret des objets familiers soudain découverts dans leur vérité ; et à celui des plantes et des pierres. Elle est toutes les choses. »

Simone de Beauvoir
Le Deuxième sexe, tome I ( Les faits et les mythes), 1949
Gallimard, Folio « Essais » 2000, page 370

 Questions de lecture

1. Qu’est-ce qu’un « violon d’Ingres » ? En vous aidant de Wikipedia, expliquez le titre et l’inspiration de cette photographie.
2. Montrez que la femme oscille entre le rôle de muse inspiratrice et celui d’objet au service de l’œuvre.
3. Simone de Beauvoir fait allusion à d’autres objets surréalistes… En vous aidant de l’exposition en ligne « Le Surréalisme et l’objet » organisée par le Centre Pompidou, montrez que ces objets reposent sur un fonctionnement symbolique.
4. Par le trouble qu’elle suscite, la poupée de Hans Bellmer figurant dans l’exposition du Centre Pompidou apparaît comme un objet ambigu. Expliquez en justifiant votre point de vue.

Document 6. Pierre Tchernia au 34ème salon des Arts Ménagers (1965) :
« Achetez une femme ! »

 Questions de lecture

1. Dans la première partie de ce sketch, quels éléments du texte dénoncent avec humour une course toujours plus effrénée à la performance de l’objet ?
2. Dans quelle mesure la femme cherche-t-elle à imiter l’homme dans cette course à la performance ? Pourquoi la comparaison établie est-elle particulièrement dévalorisante pour les femmes ?
3. Dans la dernière partie du sketch, la femme est assimilée à un objet. Relevez-en les caractéristiques principales. Quelle vision stéréotypée de la femme se dégage de ce sketch ?

_

Document 7. Sophie Cheval, Belle, autrement ! En finir avec la tyrannie de l’apparence, A. Colin, coll. « Expérience de soi », Paris 2013.  |Accès au document|

[N]ous vivons, en Occident, l’ère du « corps post-industriel » […]. Autrefois, le corps était un outil de travail et de production, aux champs, à l’usine… À présent, ce sont surtout nos cerveaux qui produisent. Maintenant que nous avons cessé de travailler avec nos corps, travaillons donc sur eux ! Le corps, auparavant force de travail, est devenu l’objet d’un travail forcené. Le corps-instrument produisait de la valeur économique et collective, le corps-ornement produit de la valeur esthétique et individuelle. En libérant nos corps de l’esclavage de la production économique, nous les avons asservis à l’injonction esthétique. Puisque notre corps n’a plus d’utilité fonctionnelle, qu’il ne sert plus à rien, nous le regardons comme une parure, une décoration. Il faut donc qu’il soit beau.

Cette vision du corps-parure s’applique d’abord aux femmes […]. Depuis des siècles, les femmes sont valorisées pour leur beauté : leur corps possède ce statut d’objet des regards, notamment masculins. Elles ont donc intériorisé cette perspective sur leur corps. Le prisme de la beauté conduit les femmes à se regarder être regardées ! Elles évaluent leur corps par la lorgnette des autres (en particulier des hommes). Elles se perçoivent ainsi comme devant être les « jolies choses » […] qu’on attend qu’elles soient.

 Questions de lecture

1. Dans le premier paragraphe, l’auteure oppose deux conceptions du corps : lesquelles ?
2. Expliquez cette expression et illustrez-la d’exemples précis : « En libérant nos corps de l’esclavage de la production économique, nous les avons asservis à l’injonction esthétique ».
3. En vous aidant des pages 58 à 60 de cet ouvrage, trouvez plusieurs exemples dans la vie quotidienne montrant que la femme est impitoyablement jugée sur son apparence.

frise_1

Licence Creative CommonsNetiquette : comme pour l’ensemble des textes publiés dans l’Espace Pédagogique Contributif, cet article est protégé par copyright. Ils est mis à disposition des internautes selon les termes de la Licence Creative Commons Attribution – Pas d’Utilisation Commerciale – Pas de Modification 2.0 France. La diffusion publique est autorisée sous réserve de mentionner le nom de l’auteur ainsi que la référence complète de l’article cité (URL de la page).


© Bruno Rigolt, EPC septembre 2014__

Entraînement BTS… Thème : « Ces objets qui nous envahissent »… Le smartphone, de l’objet culte à l’objet transitionnel

BTSculgen_logo_1Thème concernant l’enseignement de culture générale et expression en deuxième année de section de technicien supérieur (sessions 2015-2016) : 
Ces objets qui nous envahissent : objets cultes, culte des objets

Objet rassurant, euphorisant, narcissique, le smartphone serait-il devenu la peluche des adultes ? 

De fait, « à l’instar de la mère ou du doudou dans la prime enfance, le portable pourrait être considéré comme l’objet transitionnel des grands »|1|. Inventé par le pédiatre et psychanalyste anglais Donald Winnicott|2|, le concept d’objet transitionnel s’applique à un objet auquel « l’enfant s’attache particulièrement, comme un petit ours, une poupée de chiffon, un morceau de tissu. Cet objet est emporté dans tous les déplacements, il a une fonction de sécurisation, de facilité pour l’endormissement. Quand l’enfant ne retrouve pas cet objet électif, il est perdu, inconsolable »|3|.

Objet transitionnel… Objet obsessionnel…

À ce titre, le téléphone portable, parce qu’il est souvent investi d’un lien affectif très fort, n’est pas sans rappeler cette fonction d’objet transitionnel. Comme le notaient très justement Florence Odin et Christian Thuderoz, « [le portable] permet à la fois de réaliser le rêve d’ubiquité, de s’affranchir des frontières géographiques et d’être affectivement proche d’un tiers distant. Il donne des ailes. Quant aux fonctions ludiques, elles permettent [à l’individu] de l’occuper, l’amuser, le distraire lorsqu’il est seul « comme un doudou régressif ou un cordon ombilical qui permet d’échapper à la peur de la solitude. Tu as la radio, la télé, le lecteur MP3 et les jeux intégrés. C’est comme un coffre à jouets pour ne plus jamais être seul. C’est magique comme la poupée qui parlait qu’on avait dans notre enfance » »|4|.

« Le monde dans la main »…

Mais si le smartphone est un médiateur avec le monde extérieur, il amène également, comme beaucoup d’objets numériques, à le rapetisser, et ainsi à s’en protéger en le condensant fantasmatiquement aux dimensions d’un écran qu’on tient dans la main. Ce dérèglement des systèmes de repérage du réel entraîné par les objets connectés ne risque-t-il pas d’entraîner « une perte dans le lien à soi-même et aux autres »|5| ? Métaphore d’un cordon ombilical rassurant, substitut de l’omnipotence|6| maternelle et archaïque, le smartphone constituerait ainsi un refuge qui, paradoxalement, nous isole d’autant plus du monde qu’il nous en rapproche illusoirement.

Bruno Rigolt

1. Régine Gioria, Préparation aux concours secteur sanitaire et social 2012-2013, 15e édition, Les Éditions Foucher, Malakoff 2012, page 425.
2. Voir en particulier : Donald Winnicott, « Objets transitionnels et phénomènes transitionnels » in : De la pédiatrie à la psychanalyse, Payot, Paris 1953, pages 109-125.

3. Bernard Aucouturier, La Méthode Aucouturier, Fantasmes d’action et pratique psychomotrice, De Boeck Supérieur, coll. « Carrefour des psychothérapies », Bruxelles (Belgique) 2005, page 72.
4. Florence Odin et Christian Thuderoz, Des mondes bricolés ? : Arts et sciences à l’épreuve de la notion de bricolage, METIS Lyon Tech, Presses polytechniques et universitaires romandes, 2010, pages 288289.
5. Laurent Vuilloud (source).
6. omnipotence : toute-puissance, pouvoir sans limite.

♦ Entraînement à la synthèse

Vous rédigerez une synthèse concise, ordonnée et objective des documents suivants :

  • Document 1 : François Gantheret, « Winnicott Donald Woods », Encyclopædia Universalis, 1995
  • Document 2 : Martine Laronche, « Le portable, doudou envahissant des grands », Le Monde, 5 septembre 2010
  • Document 3 : Federico Montanari, « Un objet ‘néo-magique’ : le cas des téléphones portables », 2005
  • Document 4 : Des jeunes avec leur portable, 2010
  • Document 5. L’addiction des adultes au portable, 2013

♦ Écriture personnelle

Dans quelle mesure les objets connectés nous amènent-ils à reconsidérer notre rapport à l’objet, ainsi que notre rapport à nous-même ?
Vous répondrez dans un travail argumenté en appuyant votre réflexion sur les documents du corpus, vos lectures de l’année et vos connaissances personnelles.

frise_bulles_3

 

  • Document 1 : François Gantheret*, « WINNICOTT DONALD WOODS (1896-1971) », Encyclopædia Universalis, 1995 (extrait).
    * Maître assistant à l’université de Paris-VII, psychanalyste, membre de l’Association psychanalytique de France

[…] L’enfant vient au monde inachevé, démuni, sans possibilités immédiates de distinguer un intérieur et un extérieur, un moi et un non-moi. Le psychanalyste britannique postule que le besoin interne ressenti par l’enfant lui fait créer, de manière hallucinatoire, un « objet subjectif » apte à apporter la satisfaction. […] À ses yeux, une mère suffisamment bonne est une mère qui sent suffisamment son nourrisson pour lui présenter l’objet au moment même où celui-ci le crée sur le mode hallucinatoire. Ainsi s’établit progressivement une zone d’illusion, espace où l’enfant peut exercer une omnipotence imaginaire, en créant l’objet qui est en fait apporté par l’environnement. Winnicott considère ce paradoxe comme essentiel et constitutif, comme devant être respecté et non réduit. […].

Ce procès de découverte-création de l’objet (object-presenting), ainsi que le rôle qu’y joue l’environnement, est capital pour Winnicott, qui le situe dans trois moments ou fonctions de l’apport environnemental : le holding de l’enfant, c’est-à-dire le fait qu’il soit tenu (et maintenu) ; le handling, la façon dont il est manipulé ; le taking care, la façon dont on prend soin de lui (la forme progressive, telle qu’elle s’exprime ici en termes de processus mouvants et d’interaction, est systématique dans cette œuvre, dont elle est une caractéristique majeure). Une étape nouvelle est franchie quand l’enfant, par le jeu (procès essentiel de l’humanisation pour Winnicott), est à même de faire fonctionner pour lui-même cet espace d’illusion et d’omnipotence : c’est là qu’interviennent l’espace transitionnel et les quasi-objets qui y sont mis en jeu, les objets transitionnels, objets bien spéciaux (morceau de chiffon, coin de couverture, etc.), qui sont élus par l’enfant et lui servent à expérimenter de façon ludique l’omnipotence¹.

1. omnipotence : toute-puissance, pouvoir sans limite.

 

  • Document 2 : Martine Laronche, « Le portable, doudou envahissant des grands », Le Monde, 5 septembre 2010

Quand il s’est offert son iPhone, Bruno, 47 ans, réalisateur de documentaires, est retombé en enfance. […]
Pour lui, l’appareil représente bien plus qu’un téléphone, plutôt un ordinateur de poche qui lui ouvre des possibilités « incroyables ». « Mon iPhone m’est devenu indispensable, il est entré dans ma vie. C’est un prolongement professionnel de mon travail. […] »
Dans le métro, il joue sans mise d’argent à des jeux de cartes, le poker souvent, la roulette. Ce qu’il aime aussi, c’est la notion de partage instantané. « Tu fais une photo et tu l’envoies aussitôt ». […] Objet ludique, éminemment sensuel, le smartphone se caresse, répond au doigt et à l’œil et révèle son intimité (carnet d’adresses, courriel, photos, musique, agenda, notes personnelles…). Révélateur de soi-même et promesse des autres (on y consulte ses amis sur Facebook, on communique sur Twitter, etc.). « On va retrouver une gestuelle quasiment toxicomaniaque avec le mobile, considère Michael Stora, psychanalyste […]. Il y a un enjeu de maîtrise très fort. D’autant plus qu’il tient dans la main comme une souris d’ordinateur. La révolution tactile assouvi nos fantasmes de l’enfance. »
Cette époque où le bébé avait une relation d’emprise avec sa mère, faisait corps avec elle, où tous les besoins étaient satisfaits comme par magie. Le smartphone a cette capacité instantanée de combler les désirs grâce à un toucher magique. On peut faire apparaître des images à volonté, des contacts […].
« On retrouve l’illusion de toute-puissance du bébé, celle de créer le monde. Le fait de pouvoir toucher l’image va renforcer la possibilité de pouvoir s’approprier quelque chose de lointain », poursuit le psychanalyste. Le mobile serait en quelque sorte « un substitut à la relation maternelle, un objet transitionnel », à l’instar du doudou conceptualisé par le pédiatre britannique Donald Winnicott, qui permet au petit enfant de supporter l’absence de sa mère. Mais à la différence du doudou, dont le nourrisson va apprendre à se se passer , le smartphone nous fait entrer dans la dimension du lien permanent. De la capacité à être seul sans se sentir seul. Qu’on l’oublie, et c’est la panique. On s’endort avec (il nous donne l’occasion d’envoyer un dernier SMS ou de raconter sa journée à ses amis sur un réseau social), on s’agace de ne pouvoir joindre son interlocuteur. L’espace-temps est aboli au profit de l’immédiateté.
« Je n’ai jamais eu de demandes de gens qui souhaitaient décrocher du mobile, remarque Marc Valleur, addictologue et médecin-chef de l’hôpital Marmottan, à Paris. C’est une vraie dépendance, mais tout à fait acceptable, utile et plutôt positive. » Avec un bémol cependant. « Il peut y avoir un abus d’usage, mais comme pour l’ordinateur avec les jeux en réseau », précise-t-il.
Cet abus d’usage viendrait révéler, chez les plus accros, une forme de fragilité. Comme chez Ivan, 25 ans, qui refusa, après une soirée arrosée, de dormir chez une amie et préféra faire un long trajet pour recharger son iPhone. […] Justine Desbouvrie, psychologue clinicienne, a consacré son mémoire de maîtrise au thème du téléphone portable et des angoisses de séparation. « Ce n’est pas parce qu’on a besoin de son mobile que c’est une addiction, c’est quand il vient prendre la place de la relation à l’autre », explique-t-elle. On préfère sa communauté virtuelle à la vraie rencontre. « Avec son téléphone à côté de soi, on se sent plus fort, c’est un autre partiel qui vous rassure. »
Mais qu’il n’y ait personne à l’autre bout et la panique s’installe. « Il se développe une intolérance à la frustration. Les limites deviennent floues entre être là et pas là. Certaines personnes ne supportent pas que leurs interlocuteurs ne répondent pas. Du coup, eux-mêmes se sentent obligé de répondre à chaque appel », développe la psychologue. Et le téléphone se transforme en tyran de l’autre et de soi-même. Cet objet apparemment sécurisant peut provoquer, paradoxalement, une « grande insécurité affective en fragilisant l’engagement à l’autre », poursuit Justine Desbouvrie. Avant, on se donnait un rendez-vous dans un endroit précis, à une heure convenue, et on s’y tenait. Avec le mobile, on annule plus facilement un rendez-vous au dernier moment, profitant d’une meilleure occasion. «Ça accompagne un mouvement global de société à chercher la satisfaction ailleurs que dans une relation aux autres qui soit solide et fiable », considère […] Sylvie Craipeau, sociologue à l’Institut Télécom Sud Paris, à Evry, qui fait remarquer que le téléphone tient un peu place d’un chapelet. On s’assure de sa présence. Dès qu’on a un moment, on le consulte. Dans les transports, on joue avec. « Il a une fonction presque existentielle. Et permet de nous réunifier dans une société morcelée et qui nous morcelle », considère-t-elle. Mais il génère aussi une certaine intolérance à la solitude. « On apprend plus à être seul et à rêver », déclare la sociologue. Et certains chercheurs vont jusqu’à considérer que cette merveille technologique menace l’imaginaire, prenant subrepticement la place des moments de rêverie, propice à la création.

Martine Laronche
« Le portable, doudou envahissant des grands », Le Monde, 5 septembre 2010
Texte cité par Régine Gioria, Préparation aux concours secteur sanitaire et social 2012-2013, 15e édition,
Les Éditions Foucher, Malakoff 2012, page 424425.

  • Document 3 : Federico Montanari, « Un objet ‘néo-magique’ : le cas des téléphones portables ». In : Jacques Fontanille, Alessandro Zinna (sous la direction de), Les Objets au quotidien, coll. « Nouveaux actes sémiotiques ». Presses Universitaires de Limoges, Limoges 2005, pages 113-115.
     Depuis « Si, il y a quelques années, un téléphone portable pouvait être considéré… » (haut de la page 113) jusqu’à « nous sentons que nous existons, nous sommes personnalisés » (milieu de la page 115).

_

  • Document 4 : Des jeunes avec leur portable (2010) | © Innamorati / Sintesi / Sipa

Jeunes_tel_© Innamorati_Sintesi_Sipa(Source© Innamorati / Sintesi / Sipa

  • Document 5. L’addiction des adultes au portable, 2013 | © Getty 

portables_addiction(Source) © Getty


  • Documents complémentaires :

– Corinne Martin, Le Téléphone portable et nous, L’Harmattan Paris 2007, particulièrement cette page.
– Justine Desbouvrie, Le Téléphone portable et les angoisses de séparation, mémoire de maîtrise sous la direction de Sylvain Missonnier, 2003-2004. Surtout les pages 6 à 9.

– « Le téléphone portable : un ‘doudou technologique’ ?« , La Nouvelle République, 24/07/2014.
– Aurélie Charpentier, « Le mobile, doudou du XXIème siècle« , Marketing n°109 (01/12/2006).

© Bruno Rigolt, septembre 2014_