La citation de la semaine… Edwin Abbott Abbott…

« […] à Flatland, toute la vie sociale repose sur un principe fondamental : la volonté de la Nature, selon laquelle toutes les Figures doivent avoir les côtés égaux. »

the whole of the social life in Flatland rests upon the fundamental fact that Nature wills all Figures to have their sides equal.

             

[…] à Flatland tous les êtres humains étaient des Figures régulières, c’est-à-dire des Figures de construction régulière. J’entends par là qu’une Femme doit être non seulement une Ligne, mais une Ligne Droite ; qu’un Artisan ou un Soldat doit avoir deux côtés égaux ;  que les Commerçants doivent avoir trois côtés égaux ; les Hommes de Loi (catégorie à laquelle j’ai l’honneur d’appartenir), quatre côtés égaux, et qu’en général chez un Polygone tous les côtés doivent être égaux.

[…] Ce dont je parle, c’est de l’égalité des côtés, et point n’est besoin de beaucoup réfléchir pour comprendre qu’à Flatland toute la vie sociale repose sur un principe fondamental : la volonté de la Nature, selon laquelle toutes les Figures doivent avoir les côtés égaux.
[…]
« L’Irrégularité de Figure » est un terme qui désigne chez nous quelque chose aussi grave au moins que, chez vous, un mélange de distorsion morale et de criminalité ; nous traitons cette perversion en conséquence. Certes, nous avons nos faiseurs de paradoxes qui nient la nécessité d’une relation entre l’Irrégularité géométrique et morale.

« L’Irrégulier, disent-ils, est dès sa naissance dépisté par ses propres parents, accablé de sarcasmes par ses frères et sœurs, négligé par les domestiques, méprisé et soupçonné par la société ; il se voit interdire tous les postes à responsabilités, toutes les situations de confiance, toutes les activités utiles. La police surveille de près chacun de ses mouvements jusqu’à ce qu’il atteigne sa majorité et se présente à l’inspection ; puis, soit il est détruit si l’on constate qu’il dépasse la marge de déviation admise, soit il est enfermé dans un Bureau Gouvernemental en qualité d’employé de septième classe ; il se voit contraint d’exercer pendant toute sa morne existence un métier sans intérêt pour un salaire misérable, obligé de vivre jour et nuit au bureau, de se soumettre même pendant ses congés à une surveillance étroite ; comment s’étonner que la nature humaine, fût-elle de l’essence la meilleure et la plus pure, sombre dans l’amertume et la perversion au milieu de ces circonstances ? »

Ce raisonnement fort plausible ne parvient pas à me convaincre –pas plus qu’il n’a convaincu les plus sages de nos Hommes d’État– que nos ancêtres ont eu tort de poser en axiome politique l’impossibilité de tolérer l’Irrégularité sans mettre en danger la sécurité de l’État. La vie de l’Irrégulier est dure. Cela ne fait aucun doute ; mais les intérêts du Plus Grand Nombre exigent qu’il en soit ainsi. Que deviendraient les agréments de la vie si l’on devait permettre à un homme affligé d’un devant triangulaire et d’un arrière polygonal de survivre et de propager une postérité encore plus irrégulière ? Doit-on modifier les maisons, les portes et les temples de Flatland pour que de tels monstres puissent y accéder librement ?
[…]
Je n’en suis pas pour autant disposé à recommander (du moins pour l’instant) l’emploi des mesures extrêmes adoptées par certains États, où le nouveau-né dont l’angle dévie d’un demi-degré par rapport à la norme est aussitôt détruit sans autre forme de procès. Parmi nos plus grands personnages, nos génies même, il en est qui se sont trouvés affligés, pendant les premiers jours de leur vie, de déviations allant jusqu’à quarante-cinq minutes, ou même au-delà ; et la perte de leur précieuse existence aurait été pour l’État un mal irréparable. En outre, l’art de la médecine a remporté quelques-uns de ses plus beaux triomphes en guérissant, soit partiellement, soit totalement l’Irrégularité par des compressions, des extensions, des trépanations, des colligations et autres opérations chirurgicales ou esthétiques. Optant, par conséquent, pour une Via Media, je ne définirai aucune ligne de démarcation fixe ou absolue ; mais, à l’époque où le corps commence à se charpenter, et si le Conseil Médical déclare que la guérison est improbable, je suggérerai de mettre un terme aux souffrances du rejeton Irrégulier en le faisant passer sans douleur de vie à trépas.

Edwin A. Abbott
Flatland, une aventure à plusieurs dimensions, 1884

Librio, © E.J.L. 2013, chapitre 7 « Des formes irrégulières », pages 40-43
Traduit de l’anglais par Élisabeth Gille (cette traduction a d’abord paru chez Denoël en 1968).
Vous pouvez lire en ligne le roman dans son intégralité en cliquant ici, néanmoins je vous recommande pour plus de confort d’acheter chez Librio la version papier pour un prix très raisonnable (3€).

                  

[…] every human being in Flatland is a Regular Figure, that is to say of regular construction. By this I mean that a Woman must not only be a line, but a straight line; that an Artisan or Soldier must have two of his sides equal; that Tradesmen must have three sides equal; Lawyers (of which class I am a humble member), four sides equal, and, generally, that in every Polygon, all the sides must be equal.

[…] I am speaking of the equality of sides, and it does not need much reflection to see that the whole of the social life in Flatland rests upon the fundamental fact that Nature wills all Figures to have their sides equal.
[…]
“Irregularity of Figure” means with us the same as, or more than, a combination of moral obliquity and criminality with you, and is treated accordingly. There are not wanting, it is true, some promulgatorsof paradoxes who maintain that there is no necessary connection between geometrical and moral Irregularity. “The Irregular,” they say, “is from his birth scouted by his own parents, derided by his brothers and sisters, neglected by the domestics, scorned and suspected by society, and excluded from all posts of responsibility, trust, and useful activity. His every movement is jealously watched by the police till he comes of age and presents himself for inspection; then he is either destroyed, if he is found to exceed the fixed margin of deviation, at an uninteresting occupation for a miserable stipend; obliged to live and board at the office, and to take even his vacation under close supervision; what wonder that human nature, even in the best and purest, is embittered and perverted by such surroundings!”

All this very plausible reasoning does not convince me, as it has not convinced the wisest of our Statesmen, that our ancestors erred in laying it down as an axiom of policy that the toleration of Irregularity is incompatible with the safety of the State. Doubtless, the life of an Irregular is hard; but the interests of the Greater Number require that it shall be hard. If a man with a triangular front and a polygonal back were allowed to exist and to propagate a still more Irregular posterity, what would become of the arts of life? Are the houses and doors and churches in Flatland to be altered in order to accommodate such monsters? […]
Not that I should be disposed to recommend (at present) the extreme measures adopted by some States, where an infant whose angle deviates by half a degree from the correct angularity is summarily destroyed at birth. Some of our highest and ablest men, men of real genius, have during their earliest days laboured under deviations as great as, or even greater than forty-five minutes: and the loss of their precious lives would have been an irreparable injury to the State. The art of healing also has achieved some of its most glorious triumphs in the compressions, extensions, trepannings, colligations, and other surgical or diaetetic operations by which Irregularity has been partly or wholly cured. Advocating therefore a Via Media, I would lay down no fixed or absolute line of demarcation; but at the period when the frame is just beginning to set, and when the Medical Board has reported that recovery is improbably, I would suggest that the Irregular offspring be painlessly and mercifully consumed.

Edwin A. Abbott
Flatland, A Romance in Many Dimensions
(Londres, Seeley 1884)

Pour lire en ligne le roman dans son intégralité (en anglais), cliquez ici.

Couverture originale de Flatland (illustration de l’auteur)

Publié en 1884 par Edwin A. Abbott (1838-1926), célèbre théologien et universitaire anglais,  Flatland est un court roman allégorique qui relève à la fois de la fable de science-fiction, de la fantaisie mathématique et du conte philosophique. L’histoire, qui donne vie à des figures géométriques, a pour narrateur un carré qui vit dans un monde plat : Flatland. Les personnages y sont des cercles, des triangles, des carrés, des polygones… Dans ce monde dénué de hauteur n’existent que deux dimensions, la longueur et la largeur. Les habitants ne peuvent donc ni monter ni descendre, ni en concevoir la possibilité même.

Toute la première partie de l’ouvrage (Notre monde) décrit la société bidimensionnelle de Flatland.  À ce titre, l’ouvrage cache une satire implicite de la société aristocratique victorienne puisque le nombre de côtés des polygones-habitants détermine la classe sociale des individus : plus ce nombre est grand, et plus ils sont élevés hiérarchiquement. Ainsi, dans Flatland, tout s’ordonne selon un principe strict, à savoir que l’ordre naturel de la société repose sur l’égalité des côtés : au sommet la caste des prêtres symbolisée par les Cercles, au bas de l’échelle, les triangles isocèles symbolisant les soldats et la plèbe. Les femmes quant à elles sont réduites à de simples lignes, et les individus déviants sont représentés par des polygones irréguliers dont la difformité géométrique cache une irrégularité morale.

La deuxième partie de l’ouvrage (Autres mondes) est d’une grande originalité, tant scientifique que sociale : alors qu’il médite en l’an 2000 sur son existence dans l’univers bidimensionnel de Flatland, le carré-narrateur reçoit la visite d’un étranger, qui se fait appeler une Sphère. Traversant l’espace plan de son univers que le Carré croyait universel, la Sphère l’entraîne dans un espace à trois dimensions, lui offrant une vision inédite de son propre univers vu du dessus : Flatland devient Spaceland. Bouleversé par la vision de cet espace en trois dimensions, l’infortuné Carré veut témoigner de ce qu’il a vu et compris (la possibilité d’une autre dimension), et faire partager son voyage initiatique à ses concitoyens en propageant « l’Évangile des Trois Dimensions ».

Arrêté et traduit devant le Conseil pour avoir voulu subvertir l’ordre de la pensée unique, il sera condamné à la détention perpétuelle comme un dangereux révolutionnaire. À cet égard, si la fin de l’ouvrage est empreinte d’un profond pessimisme, elle délivre aussi un message humaniste de tolérance et de paix :

Je n’ai donc absolument aucun disciple et, à ma connaissance, la Révélation millénaire m’a été faite pour rien. Là-haut, à Spaceland, Prométhée fut châtié pour avoir apporté le feu aux mortels, mais moi —pauvre Prométhée de Flatland— je suis en prison sans avoir apporté quoi que ce soit à mes compatriotes. Je survis cependant, en espérant que ces Mémoires parviendront, je ne sais comment, jusqu’à un esprit humain, dans une Dimension quelconque, et susciteront une race rebelle qui refusera de se confiner aux limitations dimensionnelles. (Librio, page 119)

Comme l’a très bien montré Paul Watzlawick¹, « ce que Flatland dépeint avec éclat est la complète relativité de la réalité. Sans doute l’élément le plus meurtrier de l’histoire de l’humanité est-il l’illusion d’une réalité « réelle », avec toutes les conséquences qui en découlent logiquement. Il faut par ailleurs un haut degré de maturité et de tolérance envers les autres pour vivre avec une vérité relative, avec des questions auxquelles il n’est pas de réponse, la certitude qu’on ne sait rien et les incertitudes résultant des paradoxes. Mais si nous ne pouvons développer cette faculté, nous nous relèguerons, sans le savoir, au monde du Grand Inquisiteur, où nous mènerons une vie de mouton, troublée de temps à autre par l’âcre fumée de quelque autodafé, ou des cheminées d’un crématoire ».
← Edwin Abbott Abbot
De fait, si l’ouvrage d’Edwin A. Abbott connut un regain d’intérêt au vingtième siècle grâce aux découvertes d’Einstein quant à la relativité restreinte, il amène fondamentalement à une réflexion critique en matière de rapports de pouvoir sur nos valeurs institutionnelles et morales. C’est ainsi que Flatland peut être replacé dans le contexte particulier de certaines dérives sociales caractéristiques de l’Angleterre victorienne. Il faut rappeler en effet que « le concept moderne d’eugénisme (eugenics) est inventé en 1883 par le statisticien Francis Galton, le cousin du célèbre Darwin »². Par exemple, le passage que j’ai sélectionné pour cette Citation de la semaine peut se lire comme la critique sous-jacente d’une société eugéniste et formatée multipliant les exigences de normalité :

Que deviendraient les agréments de la vie si l’on devait permettre à un homme affligé d’un devant triangulaire et d’un arrière polygonal de survivre et de propager une postérité encore plus irrégulière ? Doit-on modifier les maisons, les portes et les temples de Flatland pour que de tels monstres puissent y accéder librement ?

Comme nous le voyons dans ces lignes, l’action eugénique à l’encontre des individus non conformes amène à une réflexion sur la notion même de normalité, si importante quand on aborde par exemple la liberté face à la conception totalitaire de la rationalité  : les figures irrégulières et déviantes constituent ainsi une menace conceptuelle contre l’ordre moral et social. De même, lorsque le personnage narrateur (le Carré) bouscule la logique linéaire des habitants de Flatland, il faut voir dans cette transgression (qui semble préfigurer 1984 d’Orwell, dont le titre ne peut que faire songer à la date de publication du roman d’Edwin A. Abbott) l’impossibilité même de toute pensée autonome.

En ce sens, Flatland apparaît comme une brillante dystopie antiautoritaire. Cette dimension politique de l’œuvre n’a presque pas été étudiée ; elle est néanmoins essentielle et invite le lecteur à une réflexion critique sur les rapports entre pensée et liberté.

Bruno Rigolt

 

1.  Paul Watzlawick, La Réalité de la réalité. Confusion, désinformation, communication, Seuil « Points Essais », Paris 1978. Voyez en particulier cette page.
2. Gilbert Hottois, Jean-Noël Missa, Nouvelle Encyclopédie de bioéthique : médecine, environnement, biotechnologie, De Boeck Université, Bruxelles 2001, page 421.

Un été en Poésie… 22 juillet-22 août 2013… Aujourd’hui : Marie Noël

En été, hydratez votre cerveau au maximum !

Du lundi 22 juillet au jeudi 22 août inclus, découvrez une exposition inédite : « Un été en poésie«  : chaque jour, un poème sera publié. En tout, plus de vingt pays seront représentés dans ce tour du monde poétique. Conformément au cahier des charges éditorial de ce blog de Lettres, le principe de la parité sera strictement respecté.

 

Aujourd’hui… Marie Noël (1883 — 1967, Auxerre) … FRANCE

Hier, mercredi 21 août : Georges Séféris… GRÈCE ; Marguerite Duras… FRANCE

Aujourd’hui, jeudi 22 août : 3 livraisons
– Nicole Barrière… FRANCE (livraison du matin)
– Paul Valéry… FRANCE (livraison de l’après-midi)
– Marie Noël… FRANCE ( livraison de la nuit : dernière livraison de l’édition 2013 d’
Un été en Poésie).

 

Chanson

Quand il est entré dans mon logis clos,
J’ourlais un drap lourd près de la fenêtre,
L’hiver dans les doigts, l’ombre sur le dos…
Sais-je depuis quand j’étais là sans être ?

Et je cousais, je cousais, je cousais…
— Mon cœur, qu’est-ce que tu faisais ?

Il m’a demandé des outils à nous.
Mes pieds ont couru, si vifs, dans la salle,
Qu’ils semblaient, —si gais, si légers, si doux,—
Deux petits oiseaux caressant la dalle

De-ci, de-là, j’allais, j’allais, j’allais…
— Mon cœur, qu’est-ce que tu voulais ?

Il m’a demandé du beurre, du pain,
— ma main en l’ouvrant caressait la huche —
Du cidre nouveau, j’allais et ma main
Caressait les bols, la table, la cruche.

Deux fois, dix fois, vingt fois je les touchais…
— Mon cœur, qu’est-ce que tu cherchais ?

Il m’a fait sur tout trente-six pourquoi.
J’ai parlé de tout, des poules, des chèvres,
Du froid, du chaud, des gens, et ma voix
En sortant de moi caressait mes lèvres…

Et je causais, je causais, je causais…
— Mon cœur, qu’est-ce que tu disais ?

Quand il est parti, pour finir l’ourlet
Que j’avais laissé, je me suis assise…
L’aiguille chantait, l’aiguille volait,
Mes doigts caressaient notre toile bise…

Et je cousais, je cousais, je cousais…
— Mon cœur, qu’est-ce que tu faisais ?

Marie Noël
Les Chansons et les Heures, 1920

Françoise Duparc (1726-1778), « Femme cousant » c. 1750-1760
Marseille, Musée des Beaux-Arts

Un été en Poésie… 22 juillet-22 août 2013… Aujourd’hui : Paul Valéry

En été, hydratez votre cerveau au maximum !

Du lundi 22 juillet au jeudi 22 août inclus, découvrez une exposition inédite : « Un été en poésie«  : chaque jour, un poème sera publié. En tout, plus de vingt pays seront représentés dans ce tour du monde poétique. Conformément au cahier des charges éditorial de ce blog de Lettres, le principe de la parité sera strictement respecté.

 

Aujourd’hui… Paul Valéry (1871, Sète — 1945, Paris) … FRANCE

Hier, mercredi 21 août : Georges Séféris… GRÈCE ; Marguerite Duras… FRANCE

Aujourd’hui, jeudi 22 août : 3 livraisons
– Nicole Barrière… FRANCE (livraison du matin)
– Paul Valéry… FRANCE (livraison de l’après-midi)
– Marie Noël… FRANCE ( livraison de la nuit : dernière livraison de l’édition 2013 d’
Un été en Poésie).

 

Sur l’obscur de la mer (*)

__Une mer qui semble unie, — çà et là dans le plan,
çà et là dans le temps — éclate un petit fait d’écume ;
__un événement candide sur l’obscur de la mer,
ici ou là ;
__Jamais au même lieu ;
__un épisode,
__un indice de chocs entre des puissances invisibles
__et des différences internes,
__çà et là, ici ou là.
__L’eau changée en neige, l’instant du choc changé
en blancheur, et le mouvement massif en désordre de
gouttes que l’ordre pesant résorbe aussitôt.

(*) titre donné à partir d’une expression du texte, non choisi par P. Valéry

Paul Valéry
Poèmes et PPA (Petits Poèmes Abstraits), 1929
Édition utilisée : Paul Valéry, Poésie perdue. Les poèmes en prose des Cahiers
Édition de Michel Jarrety, NRF Gallimard, Paris 2000, page 192.

Illustration : © Bruno Rigolt
« Soir et la Mer IV » Peinture numérique et photographie, août 2013

Un été en Poésie… 22 juillet-22 août 2013… Aujourd’hui : Nicole Barrière

 

En été, hydratez votre cerveau au maximum !

Du lundi 22 juillet au jeudi 22 août inclus, découvrez une exposition inédite : « Un été en poésie«  : chaque jour, un poème sera publié. En tout, plus de vingt pays seront représentés dans ce tour du monde poétique. Conformément au cahier des charges éditorial de ce blog de Lettres, le principe de la parité sera strictement respecté.

 

Aujourd’hui… Nicole Barrière (contemporaine) … FRANCE

Hier, mercredi 21 août : Georges Séféris… GRÈCE ; Marguerite Duras… FRANCE

Aujourd’hui, jeudi 22 août : 3 livraisons
– Nicole Barrière… FRANCE (livraison du matin)
– Paul Valéry… FRANCE (livraison de l’après-midi)
– Marie Noël… FRANCE ( livraison de la nuit : dernière livraison de l’édition 2013 d’
Un été en Poésie).

 

[sans titre]

Revient indemne l’Ombre
L’enfance criant son mutisme
L’énigme du poème qui contient tout entier
La même femme
Elle veille la lumière secrète d’autres rêves
Dont tu ne sais rien
Femme debout, de face
Elle a fait la rencontre endeuillée de l’histoire
Tu ne sais rien de sa clarté
Elle a conquis seule la grande plaine du ciel et la liberté d’espace
Tu demeures comme elle, blessé à demi-mot
Tu l’aimeras errante, endormie, enroulée de linceul ou debout face au mur
Défais ta vie de ses fragiles habits
Aime, aime ses chevauchées d’azur dans ton pays écorché
Quand la brise court sur les oliviers
Ose ses lèvres, ose la rose dans sa nacre vivante
Ce monde de beauté où tu la vois dormir.

Nicole Barrière
 Femmes en parallèle : Anthologie personnelle
L’Harmattan, Paris 2010. Page 15.

« Elle a conquis seule la grande plaine du ciel et la liberté d’espace »

Illustration : Kay Sage (1898-1963), « I Saw Three Cities », 1944
Princeton University Art Museum
Crédit photographique : Bruce M. White

Un été en Poésie… 22 juillet-22 août 2013… Aujourd’hui : Marguerite Duras

 

En été, hydratez votre cerveau au maximum !

Du lundi 22 juillet au jeudi 22 août inclus, découvrez une exposition inédite : « Un été en poésie«  : chaque jour, un poème sera publié. En tout, plus de vingt pays seront représentés dans ce tour du monde poétique. Conformément au cahier des charges éditorial de ce blog de Lettres, le principe de la parité sera strictement respecté.

 

Aujourd’hui… Marguerite Duras
(1914, Saigon — 1996, Paris)… FRANCE

Hier, mardi 20 août : Marie-Claire Bancquart… FRANCE ; Robert Frost… ÉTATS-UNIS

Ce matin : Georges Séféris… GRÈCE

Demain, jeudi 22 août : 3 livraisons
– Nicole Barrière… FRANCE (livraison du matin)
– Paul Valéry… FRANCE (livraison de l’après-midi)
– Marie Noël… FRANCE ( livraison de la nuit : dernière livraison de l’édition 2013 d’
Un été en Poésie).

 

Les Mains négatives

On appelle mains négatives, les peintures de mains trouvées dans les grottes magdaléniennes de l’Europe Sub-Atlantique. Le contour de ces mains —posées grandes ouvertes sur la pierre— était enduit de couleur. Le plus souvent de bleu, de noir. Parfois de rouge. Aucune explication n’a été trouvée à cette pratique.

       

Devant l’océan
sous la falaise
sur la paroi de granit

ces mains
ouvertes

Bleues
Et noires

Du bleu de l’eau
Du noir de la nuit

L’homme est venu seul dans la grotte
face à l’océan
Toutes les mains ont la même taille
il était seul

L’homme seul dans la grotte a regardé
dans le bruit
dans le bruit de la mer
l’immensité des choses

Et il a crié

Toi qui es nommée toi qui es douée d’identité je t’aime

Ces mains
du bleu de l’eau
du noir du ciel

Plates

Posées écartelées sur le granit gris

Pour que quelqu’un les ait vues.

Je suis celui qui appelle
Je suis celui qui appelait qui criait il y a trente mille ans

Je t’aime

Je crie que je veux t’aimer, je t’aime

J’aimerai quiconque entendra que je crie

Sur la terre vide resteront ces mains  sur la paroi de granit face au fracas de l’océan

Insoutenable

Personne n’entendra plus

Ne verra

Trente mille ans
Ces mains-là, noires

La réfraction de la lumière sur la mer fait frémir
la paroi de la pierre

Je suis quelqu’un je suis celui qui appelait
qui
criait dans cette lumière blanche

Le désir
le mot n’est pas encore inventé

Il a regardé l’immensité des choses dans le fracas des vagues, l’immensité de sa force

et puis il a crié

Au-dessus de lui les forêts d’Europe,
sans fin

Il se tient au centre de la pierre
des couloirs
des voies de pierre
de toutes parts

Toi qui es nommée toi qui es douée d’identité
je
t’aime d’un amour indéfini

Il fallait descendre la falaise
vaincre la peur

Le vent souffle du continent il repousse
l’océan
Les vagues luttent contre le vent
Elles avancent
ralenties par sa force
et patiemment parviennent à la paroi

Tout s’écrase

Je t’aime plus loin que toi
J’aimerai quiconque entendra que je crie que je t’aime

Trente mille ans
J’appelle
J’appelle celui qui me répondra

Je veux t’aimer je t’aime

Depuis trente mille ans je crie devant la mer le spectre blanc

Je suis celui qui criait qu’il t’aimait, toi.

Marguerite Duras
Les Mains négatives, 1978
Marguerite Duras, Le Navire Night – Césarée – Les Mains négatives – Aurélia Steiner
Mercure de France, Paris 1979, page 97 et suivantes.

La Cueva de las Manos (la Grotte des mains)
Patagonie, Argentine


Le court métrage réalisé en 1979 par Marguerite Duras
Sur les images de Paris la nuit, désert, Marguerite Duras interprète comme un appel les traces de mains peintes dans les grottes préhistoriques d’Espagne

Un été en Poésie… 22 juillet-22 août 2013… Aujourd’hui : Georges Séféris

 

En été, hydratez votre cerveau au maximum !

Du lundi 22 juillet au jeudi 22 août inclus, découvrez une exposition inédite : « Un été en poésie«  : chaque jour, un poème sera publié. En tout, plus de vingt pays seront représentés dans ce tour du monde poétique. Conformément au cahier des charges éditorial de ce blog de Lettres, le principe de la parité sera strictement respecté.

 

Aujourd’hui… Georges Séféris  (1900, [Smyrne] Izmir — 1971, Athènes)… GRÈCE

Hier, mardi 20 août : Marie-Claire Bancquart… FRANCE ; Robert Frost… ÉTATS-UNIS

Cet après-midi : Marguerite Duras… FRANCE

Demain, jeudi 22 août : 3 livraisons
– Nicole Barrière… FRANCE (livraison du matin)
– Paul Valéry… FRANCE (livraison de l’après-midi)
– Marie Noël… FRANCE ( livraison de la nuit : dernière livraison de l’édition 2013 d’
Un été en Poésie).

 

Le Dernier Jour
(extrait)

Le ciel était couvert. Nul ne se décidait.
Un vent léger soufflait. « Ce n’est pas le grégos, c’est le sirocco » fit quelqu’un.
Quelques minces cyprès cloués sur le versant et la mer grise,
avec des flaques de lumière, un peu plus loin.
Les soldats présentaient les armes quand la bruine se mit à tomber.
« Ce n’est pas le grégos, c’est le sirocco. » Ce fut la seule chose précise que l’on entendit.
Pourtant, nous le savions que dès l’aube suivante
Rien ne nous resterait, pas même la femme buvant près de nous le sommeil
Pas même le souvenir d’avoir été, jadis, hommes,
Rien, dès l’aube suivante.

« Ce vent fait songer au printemps » disait l’amie qui marchait près de moi.
En regardant au loin, « le printemps
Tombé soudain en plein hiver près de la mer bouchée.
Printemps si imprévu. Tant d’années ont passé. Comment allons-nous mourir ? »
[…]

Georges Séféris
Poèmes. 1933-1955, suivis de Trois poèmes secrets

Traduit du grec par Jacques Lacarrière et Égérie Mavraki.
Préface d’Yves Bonnefoy, postface de Gaëtan Picon
© Gallimard, NRF « Poésie », page 103.

Pour mieux comprendre le contexte politique évoqué dans ce poème, voyez cette page de l’ouvrage de Jean Bessière et Judit Maár, L’Écriture empoisonnée (L’Harmattan, Paris 2007).

 Yiánnis Móralis
(« Dix dessins en couleur pour les poèmes de Georges Séféris« , 1965)