Entraînement BTS et support de cours… Le Sport, reflet du capitalisme?

Le Sport, reflet du capitalisme ?
Les valeurs sportives dans le discours managérial

Support de cours et entraînement BTS

[Je conseille aux étudiant(e)s intéressé(e)s de prendre également connaissance de cet exercice de synthèse et du corrigé qui l’accompagne : Sports de masse et Surmédiatisation, exploit « à tout prix » et principe de rendement].

En tant que représentation de notre société, le sport reflète les formidables évolutions qui caractérisent le capitalisme moderne. Qu’il s’agisse de compétition économique ou de compétition sportive, l’emprise du performatif est en effet représentative d’une tendance fortement marquée des sociétés actuelles, dominées à la fois par des logiques de globalisation et de compétition.

En premier lieu, comme l’ont montré avec justesse un certain nombre d’analyses, particulièrement d’inspiration marxiste, le développement du sport est inséparable de la montée du capitalisme. Laurent Gras note à ce titre combien « l’essor des exercices physiques s’inscrit tout au long du dix-neuvième siècle dans le cadre plus global d’une économie des corps destinée à accroître leurs rendements au profit de la productivité industrielle et bourgeoise » [ Google Livres : Laurent Gras, Le Sport en Prison, L’Harmattan « Sports en Société », Paris 2004, page 15].

  • Voir aussi : Philippe Jamet, Le Sport dans la société, entre raison(s) et passion(s), L’Harmattan, Paris 1991, page 14 et s.
Jean-Marie Brohm
Les Meutes sportives : critique de la domination L’Harmattan, Paris 2000.
Google livres  Page 25 et s.
a) le sport moderne apparaît avec l’émergence puis l’expansion du mode de production capitaliste. La naissance du sport est donc corrélative du capitalisme comme ensemble spécifique de rapports sociaux et d’institutions ;

b) l’histoire du sport s’inscrit totalement dans l’histoire du capitalisme, tant à l’échelle nationale qu’à l’échelle internationale. La mondialisation de l’institution et des pratiques sportives (fédérations internationales, championnats du monde, Jeux olympiques, Comité international olympique, etc.) est totalement synchrone de l’impérialisme, c’est-à-dire, plus précisément, de l’avènement du marché mondial. Il est impossible de comprendre le fait sportif contemporain si on ne l’intègre pas dans le processus des relations internationales et des échanges multinationaux. La périodisation du sport elle-même s’insère dans les cycles internationaux du capital et dans les grands « tournants », crises, ruptures, etc. de la société bourgeoise ;

c) le sport actuel est un sous-système du système capitaliste dont il réfracte tous les principes de fonctionnement, toutes les tendances, toutes les contradictions. En ce sens, l’institution sportive ne peut se comprendre que dans le cadre d’un système social spécifique : le capitalisme. Les rapports structurels du sport et du capitalisme déterminent des homologies fondamentales entre la mise en valeur du capital et la recherche de la performance sportive (course au rendement, chasse aux records, obsession de la compétitivité, etc.).
Voir aussi cet autre texte de Jean-Marie Brohm sur le sport en tant que reflet de la société capitaliste.

Comme nous le voyons, il paraît légitime d’approfondir l’analogie entre le sport et le capitalisme. En cherchant ainsi à développer leur capital humain et à fédérer l’action et le travail de chacun, les entreprises font souvent référence à un certain nombre de valeurs liées à la sociabilité par le sport, à commencer par l’esprit d’émulation et de compétition, l’esprit d’équipe, l’engagement individuel au service d’une performance collective, etc.

Je vous renvoie à ces propos de  Philippe Joffard, président du Comité Sport du Medef (document 4) : « Parce que le sport apprend l’esprit d’équipe, l’échange, le partage, la réussite, l’objectif en commun mais aussi l’accomplissement individuel, il peut donner du sens et responsabiliser les salariés ». Ainsi, le sport s’inscrit-il dans une logique de compétitivité où l’efficacité, le dépassement de soi, le coaching, l’optimisation de la performance deviennent les critères déterminants des stratégies modernes de management des équipes.

Comme il a été par ailleurs justement noté, « le vocabulaire sportif compétitif s’invite dans les discours des managers parce qu’il renvoie à des images connues et possède à ce titre une fonction pédagogique » [Julien Pierre, « Les valeurs du sport au service de la rhétorique managériale et de la mobilisation des salariés en entreprise, in Sport et travail, sous la direction de Claude Saubry, L’Harmattan Paris 2010, page 57]. Il suffit par exemple de consulter les annonces d’offres d’emplois pour voir combien elles abondent en métaphores sportives : ainsi l’impératif de dépassement conjugué à celui de rigueur visant à la production d’une performance et d’un record.

Dans un ouvrage consacré à la recherche d’emploi, un auteur écrit par exemple : « il faut se battre, se démener, se vendre, s’imposer […]. Pour gagner dans un entretien de recrutement, il est donc nécessaire d’être au top de sa performance, c’est-à-dire croire en soi et rayonner de motivation » [source]. On pourrait aussi mentionner la plupart des conseils donnés quant à la rédaction du CV, où la pratique d’un sport collectif dans un club corporatif constitue souvent un apport déterminant lorsqu’il s’agit de travailler au sein d’une équipe.

De fait, la professionnalisation et la médiatisation des sportifs de haut niveau, particulièrement depuis les années 80, ont profondément orienté les motivations les plus essentielles des stratégies entrepreneuriales. C’est ainsi que le management stratégique des ressources humaines associe de plus en plus fréquemment la compétition sportive à la compétitivité des entreprises.

Gilles Alexandre
« L’entreprise, le monde du travail et la compétition »
in Collectif, La Compétition, mère de toutes choses ? Colloque interdisciplinaire sous la présidence de Jean-Marie Pelt, « Le Collège supérieur », éd. de l’Emmanuel, 2008.
Google livres Page 27 et s.
Par nature, le terrain de l’entreprise semble inséparable du terrain de la compétition au sens où le sport l’entend. Même tension pour emporter des marchés comme on remporte un match, même exigence pour sélectionner les meilleurs diplômés comme on sélectionne des champions, même goût du résultat, de la mesure ou du chronomètre. Même engagement auprès des médias pour valoriser les succès ou soigner une image. Même sens de l’objectif, même implication dans la modernisation des moyens. Mais, curieusement, que la compétition illustre l’affrontement des entreprises entre elles, ou qu’elle se rapporte à la lutte des places en leur sein, la notion semble moins utilisée que les termes de concurrence, de compétitivité, de productivité, d’efficacité ou de rentabilité. Aujourd’hui, en interne, c’est celui de performance qui est le plus utilisé.

Pour le plus grand nombre, et d’une façon générale, le terme de performance renvoie à des prouesses sortant de l’ordinaire comme l’ascension hivernale d’une face nord, la chute d’un « inaccessible » record ou une victoire aussi héroïque qu’inattendue. Figure majeure de l’émotion sportive, le mot performance s’est immiscé dans tous les actes de l’entreprise à mesure que chacun, quelle que soit sa place, se fut trouvé sommé de se dépasser en faisant toujours plus que les objectifs prévus. Dans le monde de l’entreprise, tout se passe, tout semble conçu et organisé pour que l’ensemble des acteurs, des processus, des produits ou des services s’inscrivent dans un schéma « compétitif » dont il importe de sortir gagnant sous peine de disparaître ou de se retrouver aux mains de plus puissant que soi.

L’idéologie sportive réactive donc un certain nombre de mythes contemporains. Comme le rappelle Christian Pociello (Encyclopædia Universalis, « Sport »), « Les sports sont utilisés pour produire des images d’excellence qui résultent du travail individuel de perfectionnement. Mais, dans l’exploitation la plus large de l’éventail de ses images, le sport symbolise les qualités de jeunesse et d’« énergie », de dynamisme et de vitalité que vient renforcer l’imagerie insistante de ses bondissements. Sont également utilisés les sports d’aventure pour exprimer l’effort ambitieux de conquêtes, ou les vertus de la prise de risques, souligner les qualités d’organisation ainsi que les « capacités de survie » de l’entreprise. Lorsqu’elles doivent se manifester dans une aventure collective, ces vertus recourent volontiers au pouvoir métaphorique des grandes embarcations lancées dans l’épopée maritime (L’Esprit d’équipe). À travers cette ébauche de sémiologie des imageries sportives, soumises aux exigences de la communication, on perçoit que le sport est bien un produit saturé d’informations sur la société qui le produit, l’imprègne de ses mythes et de ses valeurs ».

Alain Ehrenberg
Le Culte de la performance Calmann-Lévy, Paris 1991
Google livres

Une entreprise dans un secteur de pointe qui cherche à recruter des jeunes gens compétents et ambitieux ne se contente plus de leur promettre la bonne utilisation de leurs compétences, de leur offrir des carrières mirobolantes, tout en magnifiant ses performances passées et à venir. Elle sature tout cela par la référence au sport (« Champion d’Europe : des records individuels pour une victoire d’équipe », annonce de recrutement de Cap Gémini Sogeti, 1987). Une entreprise de travail intérimaire, qui offre donc des emplois précaires, s’appuiera sur la rage de vaincre et l’esprit d’équipe (Bis, campagne publicitaire, 1990). […] Une entreprise a des salariés démotivés, elle a des problèmes d’identité et de communication interne ? Qu’elle sponsorise une équipe sur le Paris-Dakar pour insuffler chez elle l’esprit de challenge. Une entreprise cherche à bien intégrer son personnel ? Qu’elle demande à la Segos de lui organiser un P. S. T. (Physical Self Training) ou à Promosports Conseil de lui préparer un séminaire sportif où des champions montreront à des cadres ce qu’est la rage de vaincre.

De fait, si la création de valeur et le pilotage des performances de l’entreprise passent par la médiatisation du sport, c’est qu’elle améliore non seulement l’image de marque mais qu’elle permet aussi d’inculquer au sein des salariés la tactique, l’esprit de compétition, de rivalité, de combat, inhérent au discours sportif moderne, et qui va à l’encontre des aspects traditionnels de la pratique sportive.

Comme nous le comprenons en effet, un grand nombre de valeurs technicistes du sport sont au cœur des métamorphoses nouvelles du capitalisme et de ses dérives. Réduit à des paramètres quantitatifs —la recherche de la performance à tout prix—, le sport ne peut être que l’aboutissement des tendances réificationnelles de la société capitaliste, pour reprendre une image chère aux marxistes. C’est ainsi que Michel Caillat faisait justement remarquer combien « le sportif n’échappe pas au processus de réification : il se perd comme homme et devient chose dans son acte de production de performances » [Michel Caillat, Pensées critiques sur le sport, L’Harmattan, Paris 2000,  page 83].

Le sport constitue donc intrinsèquement un paradoxe : d’instrument de loisir et de détente qu’il était (cf. son étymologie : « desport » = plaisir, distraction), il a progressivement renversé cette valeur hédoniste et humaniste pour devenir un outil de prestige et de pouvoir mercantile orienté vers la course au rendement et à l’héroïsation. Cette orientation a contribué grandement à assimiler la société au modèle de l’organisation productive et de la performance collective. C’est en ce sens que, si l’utilité du sport est indéniable dans les stratégies d’aide à la décision et à la communication de l’entreprise, elle va toutefois de pair avec une certaine dérive techniciste du capitalisme moderne.

La question revient donc à se demander si le sport doit être l’expression de la puissance ou de la morale. Entre éthique et performance, il faut choisir… À un journaliste qui faisait remarquer en 1984 que « le sport construit ses règles lui-même », le champion olympique du disque Rolf Danneberg répondit : « L’éthique du sport, c’est un terme trop usé. L’éthique, c’est du bla bla bla insupportable ».
Je vous laisse méditer ces propos…

© Bruno Rigolt, mars 2013
Espace Pédagogique Contributif / Lycée en Forêt (Montargis, France)

       

Corpus

  • Document 1 : Dominique Bodin, Gaëlle Sempé, « Valeurs sportives, support identitaire de l’entreprise » (in Éthique et sport en Europe, Publishing Editions/Conseil de l’Europe, Strasbourg 2011).
    Google livres pages 116-117. [depuis : « Au-delà de son seul rôle de loisir, le sport occupe une place importante dans nos modes de vie –p. 116– jusqu’à : « Le rugby au moins, c’est un sport qui a des valeurs. » –page 117-].

           

Document 2 : Pauline Fatien, « Face à de nouvelles règles du « je » dans l’organisation : le coaching, un dispositif managérial de médiation de contradictions socio-économiques ? » (in Jean-Claude Sardas, David Giauque -sous la direction de- Comprendre et organiser : Quels apports des sciences humaines et sociales ?, L’Harmattan, Paris 2007.
Google livres pages 355-356. [depuis : « Le « sport » transcende sa signification première de jeu –p. 355– jusqu’à : « serait ainsi caractéristique d’une « économie renouvelée en permanence » (Ritzer 1989). » –p. 356-].

      

  • Document 3 : Maxence Fontanel, Sportif de haut niveau, manager en devenir, L’Harmattan, Paris 2008.
    Google livres [depuis : « Le sportif de haut niveau développe de réelles capacités de leadership » –p. 43– jusqu’à : « leur reconnaissance dans les entreprises modernes » -bas de la page 44-].

 

  • Document 4 Philippe Joffard, président du Comité Sport du Medef.
    Référence de l’article : Guide pratique du sport en entreprise (Comité National Olympique et Sportif Français/Medef, page 5)

L’impact positif de la pratique d’activités physiques et sportives en entreprise sur la performance globale de celle-ci est aujourd’hui en passe d’être reconnu. Développer la pratique d’activités physiques, faire du sport un choix, placé sous le signe de la volonté et de l’adhésion du chef d’entreprise comme des salariés, peut constituer un nouvel outil managérial à même de réinscrire l’Homme au cœur du projet de l’entreprise.

Parce que le sport apprend l’esprit d’équipe, l’échange, le partage, la réussite, l’objectif en commun mais aussi l’accomplissement individuel, il peut donner du sens et responsabiliser les salariés.

Parce que le sport peut apporter de l’émotion, de l’énergie, de l’innovation, il peut s’intégrer dans un mode de management attentif au développement professionnel de chacun.

Parce que le sport permet d’oser, qu’il apprend la remise en question, à analyser ses échecs mais aussi ses victoires, il peut inciter à la reconnaissance du courage dans l’entreprise, à la prise d’initiative et au droit à l’erreur. Pour toutes ces raisons, j’encourage le plus grand nombre de dirigeants à faire entrer le sport dans leur entreprise.

  • Document 5 « Morgan Parra a su être le patron des Bleus face à l’Irlande. »
    Crédits photo : DPPI (source)

Documents complémentaires

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Vous trouverez ci-dessous plusieurs entraînements inédits sur le thème du sport(synthèse + écriture personnelle) :
  • Les valeurs du Sport : Excellence ou Sacralisation ? [Coubertin, INA, Caillat, Brohm] : Sujet + Corrigé
  • Sport et Droits de l’Homme [Bolotny, R. Yade, B. Laporte, Amnesty International, Lemieux, Collectif pour le Boycott des JO de Pékin 2008] : Sujet
  • Sport et discriminations de genre [Collectif, SOS Homophobie, Bodin, Robène, Héas, Mennesson, Kay, Jeanes + nombreux documents complémentaires] : Sujet
  • Sport et accomplissement [Lancelotti, Montherlant, Bollon, Andrieu] : Sujet
  • L’Art et le sport [Bégaudeau, De La Porte, Gaucher, Bellows, Boutrin] : Sujet
  • Sports de masse et Surmédiatisation [Thibon, Giono, Brohm, Couture] : Sujet + Corrigé
  • Le phénomène E-Sport : de la convivialité à la post-humanité… Support de cours + documents d’accompagnement

Le 8 mars, c'est toute l'année ! Aujourd'hui la contribution de Mélanie et Thaïs !

Parce que le 8 mars, c’est toute l’année, vous trouverez sur cet Espace Pédagogique Contributif à partir du dimanche 17 mars jusqu’à la fin de l’année scolaire un travail mis en ligne chaque semaine : exposé, article, recherche, affiche… abordant la question du droit des femmes…

Cette semaine, la contribution de Ménanie T. et de Thaïs T., élèves de Seconde 7
(promotion 2012-2013)…

VIOLENCE FAITE AUX FEMMES…
UN « DÉVELOPPEMENT DURABLE » ?

par Ménanie T. et Thaïs T.

Cette affiche a été réalisée dans le cadre du concours Mix’Art 2013. Pour des raisons éditoriales le projet original a été retouché et traité numériquement. B. R.

 
Quelques mots sur notre projet…
par Mélanie et Thaïs

Jeunes filles et lycéennes, nous sommes confrontées chaque jour par les médias et les campagnes de sensibilisation à la question de la violence faite aux femmes : « Une femme sur deux meurt en effet tous les deux jours et demi » sous les coups de leur mari, conjoint, ex-compagnon… Bref sous les coups d’un homme.

Mais quand une femme meurt, dites-vous bien que c’est la moitié de l’humanité qui meurt, et quand près de deux millions de femmes battues meurent chaque année, c’est la démocratie qui meurt, c’est l’espoir qui meurt, c’est l’idée que « la femme est l’avenir de l’homme » qui meurt !

Nous avons choisi de défendre cette cause car la situation faite aux femmes, malgré les apparences, reste très tabou, un peu comme s’il était dans le gène des femmes de mourir, d’être soumises, de se taire ! La mort des femmes est donc le corrélat d’un terrible silence : le silence du monde. Nous pensons, comme le rappelle  opportunément le slogan du ministère des droits de la femme que la journée de la femme, « c’est toute l’année » et c’est la raison pour laquelle nous avons décidé de créer cette affiche.

Notre projet en effet consiste à montrer les différentes étapes du cycle de vie d’une femme : spontanément, le ruban de Möbius qui mêle le développement durable et le recyclage a sollicité notre imaginaire : n’avons-nous pas tendance à « recycler » la violence, par peur d’en parler, par crainte de la dévoiler au grand jour ? Ainsi nous habituons-nous à ce qu’une femme sur deux meure tous les deux jours et demi sous les coups : nous « recyclons » notre violence, nous cachons notre lâcheté sous d’autres emballages : si le développement durable permet de préserver les générations présentes et futures, le développement durable de la violence semble malheureusement d’une triste actualité…

Chaque jour en effet, de nouvelles femmes rentrent dans ce cycle infernal de la violence, et qui semble ne jamais finir… Notre composition est faite tout d’abord sur un fond de briques rouges pour rappeler bien sûr le street art, mais plus fondamentalement pour situer notre réflexion dans le quotidien le plus banal de chacune et chacun de nous. Quant aux trois flèches du recyclage, elles renvoient à un triste schéma narratif : la femme soumise d’abord à la violence presque anodine… Et puis les coups se répètent : indéfiniment, inlassablement : la deuxième image témoigne de cette violence quotidienne. « Un peu », « beaucoup », « à la folie » : telle est la dernière image : celle de la femme morte…

Une petite mort de rien du tout, avant la prochaine femme tuée dans deux jours et demi…
© Mélanie T. Thaïs T.
Classe de Seconde 7, Lycée en Forêt (Montargis, France)
Relecture, correction du manuscrit : Bruno Rigolt

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Le 8 mars, c’est toute l’année ! Aujourd’hui la contribution de Mélanie et Thaïs !

Parce que le 8 mars, c’est toute l’année, vous trouverez sur cet Espace Pédagogique Contributif à partir du dimanche 17 mars jusqu’à la fin de l’année scolaire un travail mis en ligne chaque semaine : exposé, article, recherche, affiche… abordant la question du droit des femmes…

Cette semaine, la contribution de Ménanie T. et de Thaïs T., élèves de Seconde 7
(promotion 2012-2013)…

VIOLENCE FAITE AUX FEMMES…
UN « DÉVELOPPEMENT DURABLE » ?

par Ménanie T. et Thaïs T.

Cette affiche a été réalisée dans le cadre du concours Mix’Art 2013. Pour des raisons éditoriales le projet original a été retouché et traité numériquement. B. R.

 

Quelques mots sur notre projet…
par Mélanie et Thaïs

Jeunes filles et lycéennes, nous sommes confrontées chaque jour par les médias et les campagnes de sensibilisation à la question de la violence faite aux femmes : « Une femme sur deux meurt en effet tous les deux jours et demi » sous les coups de leur mari, conjoint, ex-compagnon… Bref sous les coups d’un homme.

Mais quand une femme meurt, dites-vous bien que c’est la moitié de l’humanité qui meurt, et quand près de deux millions de femmes battues meurent chaque année, c’est la démocratie qui meurt, c’est l’espoir qui meurt, c’est l’idée que « la femme est l’avenir de l’homme » qui meurt !

Nous avons choisi de défendre cette cause car la situation faite aux femmes, malgré les apparences, reste très tabou, un peu comme s’il était dans le gène des femmes de mourir, d’être soumises, de se taire ! La mort des femmes est donc le corrélat d’un terrible silence : le silence du monde. Nous pensons, comme le rappelle  opportunément le slogan du ministère des droits de la femme que la journée de la femme, « c’est toute l’année » et c’est la raison pour laquelle nous avons décidé de créer cette affiche.

Notre projet en effet consiste à montrer les différentes étapes du cycle de vie d’une femme : spontanément, le ruban de Möbius qui mêle le développement durable et le recyclage a sollicité notre imaginaire : n’avons-nous pas tendance à « recycler » la violence, par peur d’en parler, par crainte de la dévoiler au grand jour ? Ainsi nous habituons-nous à ce qu’une femme sur deux meure tous les deux jours et demi sous les coups : nous « recyclons » notre violence, nous cachons notre lâcheté sous d’autres emballages : si le développement durable permet de préserver les générations présentes et futures, le développement durable de la violence semble malheureusement d’une triste actualité…

Chaque jour en effet, de nouvelles femmes rentrent dans ce cycle infernal de la violence, et qui semble ne jamais finir… Notre composition est faite tout d’abord sur un fond de briques rouges pour rappeler bien sûr le street art, mais plus fondamentalement pour situer notre réflexion dans le quotidien le plus banal de chacune et chacun de nous. Quant aux trois flèches du recyclage, elles renvoient à un triste schéma narratif : la femme soumise d’abord à la violence presque anodine… Et puis les coups se répètent : indéfiniment, inlassablement : la deuxième image témoigne de cette violence quotidienne. « Un peu », « beaucoup », « à la folie » : telle est la dernière image : celle de la femme morte…

Une petite mort de rien du tout, avant la prochaine femme tuée dans deux jours et demi…

© Mélanie T. Thaïs T.
Classe de Seconde 7, Lycée en Forêt (Montargis, France)
Relecture, correction du manuscrit : Bruno Rigolt

Licence Creative CommonsNetÉtiquette : comme pour l’ensemble des textes publiés dans l’Espace Pédagogique Contributif, les travaux des étudiant(e)s sont protégés par copyright. Ils sont mis à disposition des internautes selon les termes de la Licence Creative Commons Attribution – Pas d’Utilisation Commerciale – Pas de Modification 2.0 France. La diffusion publique est autorisée sous réserve de mentionner le prénom de l’auteur, l’initiale de son nom, la classe, l’établissement ainsi que la référence complète du document cité (URL de la page).

 

Ecriture contributive Dissertation "Selon vous, qu'est-ce qu'un bon livre ?" Corrigé élève

Entraînement à l’EAF
Dissertation 

« Selon vous, qu’est-ce qu’un bon livre ? »

La classe de Première S4 (promotion 2012-2013) a été amenée il y a quelques semaines, à traiter le sujet de dissertation suivant : « Selon vous, qu’est-ce qu’un bon livre ? » Parmi tous les travaux que j’ai lus, un devoir a particulièrement retenu mon attention : celui de Ludwig S.

Étant donné la grande qualité de ce travail, j’ai décidé d’en exploiter plusieurs aspects pour rédiger le présent corrigé. 

ans un article célèbre sur le romancier François Mauriac repris plus tard dans Situations I (1947), Jean-Paul Sartre écrit qu’ « un livre n’est rien qu’un petit tas de feuilles sèches ou alors une grande forme en mouvement : la lecture ». De fait, si un ouvrage provoque l’ennui et la déception de son lecteur, peut-être ne sera « qu’un petit tas de feuilles sèches ». A contrario, s’il répond aux attentes du lecteur, alors le livre devient « une grande forme en mouvement », c’est-à-dire un grand livre. Comme nous le comprenons, l’acte d’écriture est le corrélat de l’activité même du lecteur ; ainsi pouvons-nous nous poser la question : « qu’est-ce qu’un bon livre ? ».
__________Nous répondrons à cette problématique selon une triple perspective : si un bon livre répond d’abord aux enjeux du divertissement et de l’évasion, il assume également une fonction d’apprentissage, voire un rôle militant et engagé qu’on ne saurait sous-estimer. Cela dit, la question de déterminer ce qu’est un bon livre, éminemment personnelle et subjective, nous amènera, de façon plus métaphysique, à envisager la dimension introspective de tout processus de lecture : lorsqu’il juge un livre peut être le lecteur se juge-t-il lui-même ?

__________Un livre est, dans un premier temps, un moyen de se divertir, de se couper du monde. Personnellement, c’est en feuilletant « l’objet-livre », objet certes banal, produit de consommation courante, que me vient pourtant cette envie si particulière de m’évader pour oublier la réalité de la vie. Beaucoup de registres littéraires amènent à ce titre un profond divertissement intellectuel. Le fantastique et le merveilleux concourent par exemple à faire du livre « une grande forme en mouvement » pour reprendre l’expression de Sartre, apte à solliciter l’imagination du lecteur, et à le transporter dans un monde nouveau et surnaturel qui va exciter son imaginaire, un peu comme s’il feuilletait l’un de ses rêves. Comment ne pas évoquer ici le Seigneur des Anneaux, magnifique réflexion littéraire sur le Bien et le Mal. À travers les trois tomes qui le composent, la Communauté de l’Anneau, les Deux tours, le Retour du Roi, l’histoire repose sur la symbolique de l’Anneau, incarnation des forces maléfiques de Sauron, le seigneur de « Mordor ». À la lecture, comment ne pas se sentir emporté dans une quête hors du temps, profondément spirituelle et morale, faite de multiples péripéties ? Si l’ouvrage a renouvelé le genre de l’épopée, il revient aussi à Tolkien d’avoir inauguré l’heroic fantasy, mythologie centrée sur des aventures héroïques dans des mondes imaginaires. En construisant un véritable cycle dans lequel les héros, nourris de la substance des mythes, affrontent des peurs et des angoisses, combattent des créatures mystérieuses, le Seigneur des anneaux est donc un bon livre, tant il parvient à objectiver nos fantasmes sur le mode du fantastique et plus encore du symbolique.
__________Mais d’autres œuvres laissent au lecteur le plaisir mêlé d’inquiétude de s’imaginer dans d’autres mondes, cherchant les limites du scientifiquement connu comme la science fiction, ou détournant la réalité comme la littérature d’anticipation. Ainsi, peut-on parler d’une poétique du futur, qui puise son inspiration à la fois dans le surnaturel et dans la réalité même dont elle se plait à détourner le système référentiel. En tant que lecteur assidu de ce genre d’ouvrages, j’évoquerai le plaisir que j’ai éprouvé à la lecture des romans de Jules verne : si je n’en devais citer qu’un seul, j’évoquerais Vingt mille lieues sous les mers. Plus encore que le Voyage au centre de la terre ou le Tour du monde en quatre-vingts jours, ce roman me semble parfaitement illustrer cette part d’extraordinaire, d’intrigue et de mystère que recherche tout lecteur : la lecture, particulièrement du fantastique, ne suppose-t-elle pas une rupture, un arrachement du réel ? Et conséquemment un surgissement du désordre ? Le lecteur va s’imaginer ce qu’il pourrait faire avec d’incroyables technologies qui dépassent l’entendement ; il se projettera dans le Nautilus commandé par le capitaine Nemo pour voyager au cœur de l’inconnu. Un bon livre, c’est donc comme nous le comprenons, effectuer un « voyage extraordinaire » pour aller vers l’inexploré et l’inimaginable : ainsi le lecteur devient-il le « suprême savant » dont parle si bien Rimbaud dans la « Lettre du voyant », celui qui arrivant « à l’inconnu », se plonge avec délice dans le possible de l’impossible.
__________Enfin, un bon livre selon nous, procède d’une identification du lecteur au personnage : merveilleuse confusion entre la notion de personnage et celle de personne ! La détermination de ce qui émeut le lecteur dépend en effet de ce que privilégie l’art du point de vue. Certains ouvrages en particulier nous permettent de nous plonger totalement dans la peau du personnage. Cette identification perceptive est particulièrement sensible dans le roman policier et le roman noir, où la présence d’une intrigue, d’une enquête, la recherche du coupable à partir d’un certain nombre d’indices, permettent au lecteur de se substituer au détective et de conduire la résolution de l’intrigue jusqu’à la fin du livre. Personnellement, lorsque je me trouve pris dans l’intrigue, j’ai hâte de terminer rapidement le livre afin de découvrir la vérité, ce qui m’amène à une sorte de voyage criminologique permettant de mieux saisir les différentes facettes du crime, mais aussi les très nombreuses théories explicatives de celui-ci. Dans Une Étude en rouge (1887) qui est la première enquête de Sherlock Holmes, Arthur Conan Doyle donne vie à des personnages qui, dépassant la fiction, finissent par prendre la place de l’auteur : on se rappelle davantage d’Holmes ou de Watson que d’Arthur Conan Doyle ! De toutes ces remarques, il convient de comprendre que la lecture constitue un voyage intellectuel. Pour paraphraser Louis-Ferdinand Céline dans Voyage au bout de la nuit, « Voyager c’est bien utile, ça fait travailler l’imagination. Tout le reste n’est que déceptions et fatigues. Notre voyage à nous est entièrement imaginaire. Voilà sa force ! » La force d’un bon livre réside en effet dans ce voyage métaphorique que permet la lecture, dans ce jeu libre et gratuit de l’imagination.

__________Pour autant, un bon livre ne relève-t-il que de l’imaginaire ? N’est-il pas apte également à féconder le réel ? Certes, comme nous avons essayé de le montrer dans notre première partie, en s’éloignant des repères normatifs traditionnels par le biais de la fiction, du fantastique, de l’imaginaire, le livre devient le terrain d’élection du rêve, voire de l’utopie. Cependant ne faut-il voir dans un bon livre qu’un objet de divertissement ? Dans le sens pascalien que nous donnons à ce terme, le divertissement ne serait-il pas une réponse, d’ailleurs illusoire à notre angoisse existentielle ? Ainsi, loin de se limiter à sa fonction narrative un bon livre selon nous a pour vocation d’instruire le lecteur. Ce rôle didactique, parfois dénigré bien à tort, est pourtant essentiel. Si pour l’auteur des Pensées, le divertissement amène à l’intolérance de l’homme en le détournant de la vérité, c’est précisément selon nous, parce que la vérité est indissociable d’une quête morale et spirituelle dont un bon livre doit se faire l’instrument. Il nous revient en mémoire ici la fameuse Lettre de Gargantua à Pantagruel qui correspond si bien à l’idéal d’une lecture humaniste du monde : Du droit civil, je veulx que tu saiche par cueur les beaulx textes et me les confère avecques philosophie. […] Puis sougneusement revisite les livres des médicins grecz, arabes et latins, sans contemner les thalmudistes et cabalistes, et par fréquentes anatomies acquiers-toy parfaicte congnoissance de l’aultre monde, qui est l’homme. Et par lesquelles heures du jour commence à visiter les sainctes lettres, premièrement en grec Le Nouveau Testamant et Epistres des Apostres et puis en hébrieu Le Vieux Testament. Somme, que je voy un abysme de science »… Comme nous le comprenons, un bon livre est un livre « bon », autrement dit porteur d’enseignement et de sagesse : « Science sans conscience… » rappelle encore Rabelais ! Et au risque de choquer, j’avancerai qu’il faut lire des ouvrages aptes à nous enseigner les valeurs du monde dans sa diversité.
__________Dans cette perspective, un bon livre doit également nous « éclairer » selon l’acception que les philosophes des Lumières donnaient à ce terme : éclairer, c’est-à-dire instruire et, pour reprendre un mot célèbre du philosophe Emmanuel Kant, nous faire « sortir d’une minorité » pour avoir « le courage de [nous] servir de [notre] propre entendement ». Tout lecteur n’est-il pas quelque part à l’image du « Candide » de Voltaire ? Lire un bon livre, n’est-ce pas découvrir le monde de façon plus critique en nous servant de notre « entendement » ? Rédigé en 1759, ce conte philosophique allie en effet au divertissement le plus jubilatoire une éclairante critique de la société et du pouvoir au dix-huitième siècle. À travers un registre satirique et très ironique, jouant à fond avec les codes de l’humour noir et de la parodie, Voltaire fait du « héros » éponyme le symbole de l’homme naïf capable de se libérer des absolus spéculatifs et dogmatiques de Pangloss. Comme le chapitre trente le suggère très bien, le véritable bonheur est à la fois « prise de conscience » et « crise de conscience » d’un système idéologique marqué par l’ancien régime.  « Cultiver son jardin », c’est pour Voltaire refuser tout ce qui détourne l’homme de ses finalités concrètes. C’est en ce sens que ce conte philosophique est un bon livre car il nous aide à redéfinir la place des hommes dans le monde selon une vision politique qui fait de l’action la source du bonheur humain, et de notre lecture « une grande forme en mouvement », pour reprendre l’expression de Sartre que nous citions au début de notre travail. Dans le même ordre d’idée, le naturalisme, en fondant le roman expérimental et sociologique, nous semble parfaitement s’accorder avec notre réflexion. Paru en 1880, le Roman expérimental de Zola, fortement redevable à la méthode exploratoire de Claude Bernard et au positivisme d’Auguste Comte, notamment sur les lois de l’hérédité, nous rappelle qu’un bon livre est celui qui prend le parti de l’histoire et place l’écrivain « en situation dans son époque » pour reprendre une autre expression célèbre de Sartre. Comme le rappelle Zola à propos de l’Assommoir, ce septième volume de la série des Rougon-Macquart est en effet « le premier roman sur le peuple, qui ne mente pas et qui ait l’odeur du peuple ». L’écrivain y restitue la langue et les mœurs des ouvriers, tout en décrivant les ravages causés par la misère et l’alcoolisme. Si l’ouvrage a suscité de telles polémiques, c’est qu’il se réclame sans doute du droit de tout dire, et d’instruire le lecteur en lui ouvrant les yeux sur les problèmes réels de la société.
__________Mais certains textes ont une portée testimoniale encore plus forte : c’est ainsi que le genre autobiographique, en plaçant le lecteur au cœur du « pacte » si brillamment analysé par Philippe Lejeune, c’est-à-dire sur la confiance établie entre le lecteur et l’auteur, et qui suppose aussi une déclaration explicite d’intention de l’auteur, nous amène à en partager intimement le vécu. Le lecteur va alors porter une attention plus particulière au récit car il est conscient que c’est la réalité. À cet égard, un livre qui m’a profondément marqué est le témoignage de Primo Levi : Se questo è un uomo. Rédigé entre décembre 1945 et janvier 1947, ce récit autobiographique raconte la terrible épreuve des camps d’extermination d’Auschwitz pendant la Seconde Guerre mondiale. Primo Levi explique, à partir de son quotidien dans le camp, la lutte et l’organisation pour la survie des prisonniers. Tout au long de ce récit, il montre et enseigne les horreurs de la déshumanisation des camps aux lecteurs. Ce bouleversant témoignage sur la Shoah répond donc d’abord à une nécessité vitale pour l’auteur. Comme il l’écrira dans la préface à l’édition italienne, « le besoin de raconter aux « autres », de faire participer les « autres », avait acquis chez nous, avant comme après notre libération, la violence d’une impulsion immédiate, aussi impérieuse que les autres besoins élémentaires ; c’est pour répondre à un tel besoin que j’ai écrit mon livre, c’est avant tout en vue d’une libération intérieure ». « Faire participer les autres », voilà peut être le principe le plus fort d’un bon livre : comme nous avons essayé de le montrer, cette communion entre l’auteur et le lecteur est primordiale, car c’est là l’aboutissement de l’écriture.

__________Interrogeons-nous dans une dernière partie sur ce rapport étroit de l’auteur et du lecteur : au fond, en jugeant qu’un livre est « bon » ou non peut être que le lecteur se juge lui-même ? Comme le rappelle tout d’abord Jean-Pierre Saucy, « Existe-t-il de bons ou de mauvais livres ? Si tel est le cas cela implique qu’il y a de bons et de mauvais lecteurs. Ce qui est presque exact. Il y a en réalité des lecteurs qui ont des niveaux de lecture différents. Il y a ceux qui lisent beaucoup, ceux qui lisent très occasionnellement et ceux qui ne lisent pas —qui restent néanmoins des lecteurs potentiels, même s’ils ne le savent pas. Il y a ceux qui lisent des textes très complexes et ceux qui lisent des textes légers et facile d’accès. Pour autant, il n’y a pas de bons ou de mauvais lecteurs : il en existe simplement différentes espèces dont le goût et le jugement sont extrêmement variés ». À cet égard, si nous sommes en accord avec le sujet ou le thème d’un livre, peut-être aurons-nous un avis totalement différent qu’avec un livre de même style mais en désaccord avec nos principes. Cela signifie que le livre dévoile nos défauts, nos qualités : il est un reflet de notre propre soi et si nous le jugeons, nous nous jugeons également.
__________N’avons-nous pas d’ailleurs une vision introspective de nous-mêmes à travers nos lectures ? Dans le roman d’Oscar Wilde publié en 1890, le Portrait de Dorian Gray, le héros peint un tableau qui change au cours du temps en fonction des actes qu’il fait. Le livre, comme ce tableau, serait donc un miroir. Comment ne pas évoquer à ce titre le recueil de nouvelles Danse macabre (Night Shift, 1978), dans lequel Stephen King écrit : « Si vous jugez le livre, le livre vous juge aussi ». De fait si nous cherchons le bon livre, celui-ci recherche peut être le bon lecteur avant de se dévoiler… Toute lecture est donc un apprivoisement mutuel : si l’on estime qu’un livre est bon ou mauvais, alors ce jugement se reflète dans le livre lui-même qui juge son lecteur à travers l’histoire, le schéma narratif, les péripéties, les personnages. Autrement dit, le livre nous renvoie à notre propre responsabilité de lecteur, à notre propre rapport au texte. Si tout acte d’écriture répond à une question qui engage l’écrivain, ce questionnement nous engage aussi. Dans La Mémoire et l’oblique, Philippe Lejeune intitule un chapitre « Lire mal pour n’avoir pas mal » : à la différence de la mauvaise lecture, la bonne lecture mènerait en effet le lecteur « au seuil de l’insupportable ». Comme nous le voyons, la vraie question à laquelle nous invite ce travail n’est pas tant de savoir reconnaître un « bon livre » que d’apprendre à devenir un bon lecteur.
__________L’acte de lecture nous engage au même titre que l’acte d’écriture, non pas en y voyant une projection de nous-même, mais davantage un questionnement de soi. Ce retour à soi-même que permet le livre est essentiel : même quand nous critiquons un livre, il révèle nos idées, nos valeurs ou nos principes. Il nous conseille, nous enseigne. C’est un camarade de voyage, un frère de conscience qui nous suit partout. Ainsi Jacques-Henri Bernardin de Saint-Pierre n’hésitait pas à rappeler dans Paul et Virginie : « Lisez donc, […]. Les sages qui ont écrit avant nous, sont des voyageurs qui nous ont précédés dans les sentiers de l’infortune, qui nous tendent la main, et nous invitent à nous joindre à leur compagnie lorsque tout nous abandonne. Un bon livre est un bon ami ». Ces propos éclairants nous rappellent que l’ami est celui à qui l’on peut tout dire : un livre n’est donc pas qu’une succession de pages, c’est une rencontre qui oblige tout autant l’auteur que le lecteur à se mettre en question et à se parler.

 

our conclure ce travail, interrogeons-nous une dernière fois. Comme nous l’avons compris, un bon livre est comme un voyage : voyage métaphorique d’abord, voyage immobile, immatériel qui nous transporte, nous transforme et qui une fois terminé laisse une trace, si infime soit-elle, un sillage. Ainsi est-il un miroir qui reflète l’âme de son lecteur. Mais cette traversée intellectuelle doit entraîner comme nous avons tenté de le montrer, autre chose qu’un simple plaisir de lire : une plénitude, une curiosité spirituelle comme si l’auteur avait écrit à l’intention du lecteur.
__________Dans un texte célèbre des Contemplations (« La vie aux champs« ) Victor Hugo, compare l’homme à un livre : « Tout homme est un livre où Dieu lui-même écrit ». De fait, le bon livre n’est-il pas le livre des heures ? Le livre des jours ? Le livre de la vie ? Les pages que l’on tourne disent parfois adieu a un passé douloureux et révèlent de nouveaux chapitres qui cachent nos propres rêves. Comme le disait si bien Hélène Cixous, « La vie est un livre, mais qui n’est pas encore écrit, qui est en train de s’écrire »…

© Bruno Rigolt. Merci à Ludwig S., pour sa contribution au présent corrigé.
Lycée en Forêt (Montargis, France), mars 2013.
Classe de Première S4 (Promotion 2012-2013)

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Ecriture contributive Dissertation « Selon vous, qu’est-ce qu’un bon livre ? » Corrigé

Entraînement à l’EAF
Dissertation 

« Selon vous, qu’est-ce qu’un bon livre ? »

La classe de Première S4 (promotion 2012-2013) a été amenée il y a quelques semaines, à traiter le sujet de dissertation suivant : « Selon vous, qu’est-ce qu’un bon livre ? » Parmi tous les travaux que j’ai lus, un devoir a particulièrement retenu mon attention : celui de Ludwig S.

Étant donné la grande qualité de ce travail, j’ai décidé d’en exploiter plusieurs aspects pour rédiger le présent corrigé. 

ans un article célèbre sur le romancier François Mauriac repris plus tard dans Situations I (1947), Jean-Paul Sartre écrit qu’ « un livre n’est rien qu’un petit tas de feuilles sèches ou alors une grande forme en mouvement : la lecture ». De fait, si un ouvrage provoque l’ennui et la déception de son lecteur, peut-être ne sera « qu’un petit tas de feuilles sèches ». A contrario, s’il répond aux attentes du lecteur, alors le livre devient « une grande forme en mouvement », c’est-à-dire un grand livre. Comme nous le comprenons, l’acte d’écriture est le corrélat de l’activité même du lecteur ; ainsi pouvons-nous nous poser la question : « qu’est-ce qu’un bon livre ? ».
__________Nous répondrons à cette problématique selon une triple perspective : si un bon livre répond d’abord aux enjeux du divertissement et de l’évasion, il assume également une fonction d’apprentissage, voire un rôle militant et engagé qu’on ne saurait sous-estimer. Cela dit, la question de déterminer ce qu’est un bon livre, éminemment personnelle et subjective, nous amènera, de façon plus métaphysique, à envisager la dimension introspective de tout processus de lecture : lorsqu’il juge un livre peut être le lecteur se juge-t-il lui-même ?

__________Un livre est, dans un premier temps, un moyen de se divertir, de se couper du monde. Personnellement, c’est en feuilletant « l’objet-livre », objet certes banal, produit de consommation courante, que me vient pourtant cette envie si particulière de m’évader pour oublier la réalité de la vie. Beaucoup de registres littéraires amènent à ce titre un profond divertissement intellectuel. Le fantastique et le merveilleux concourent par exemple à faire du livre « une grande forme en mouvement » pour reprendre l’expression de Sartre, apte à solliciter l’imagination du lecteur, et à le transporter dans un monde nouveau et surnaturel qui va exciter son imaginaire, un peu comme s’il feuilletait l’un de ses rêves. Comment ne pas évoquer ici le Seigneur des Anneaux, magnifique réflexion littéraire sur le Bien et le Mal. À travers les trois tomes qui le composent, la Communauté de l’Anneau, les Deux tours, le Retour du Roi, l’histoire repose sur la symbolique de l’Anneau, incarnation des forces maléfiques de Sauron, le seigneur de « Mordor ». À la lecture, comment ne pas se sentir emporté dans une quête hors du temps, profondément spirituelle et morale, faite de multiples péripéties ? Si l’ouvrage a renouvelé le genre de l’épopée, il revient aussi à Tolkien d’avoir inauguré l’heroic fantasy, mythologie centrée sur des aventures héroïques dans des mondes imaginaires. En construisant un véritable cycle dans lequel les héros, nourris de la substance des mythes, affrontent des peurs et des angoisses, combattent des créatures mystérieuses, le Seigneur des anneaux est donc un bon livre, tant il parvient à objectiver nos fantasmes sur le mode du fantastique et plus encore du symbolique.
__________Mais d’autres œuvres laissent au lecteur le plaisir mêlé d’inquiétude de s’imaginer dans d’autres mondes, cherchant les limites du scientifiquement connu comme la science fiction, ou détournant la réalité comme la littérature d’anticipation. Ainsi, peut-on parler d’une poétique du futur, qui puise son inspiration à la fois dans le surnaturel et dans la réalité même dont elle se plait à détourner le système référentiel. En tant que lecteur assidu de ce genre d’ouvrages, j’évoquerai le plaisir que j’ai éprouvé à la lecture des romans de Jules verne : si je n’en devais citer qu’un seul, j’évoquerais Vingt mille lieues sous les mers. Plus encore que le Voyage au centre de la terre ou le Tour du monde en quatre-vingts jours, ce roman me semble parfaitement illustrer cette part d’extraordinaire, d’intrigue et de mystère que recherche tout lecteur : la lecture, particulièrement du fantastique, ne suppose-t-elle pas une rupture, un arrachement du réel ? Et conséquemment un surgissement du désordre ? Le lecteur va s’imaginer ce qu’il pourrait faire avec d’incroyables technologies qui dépassent l’entendement ; il se projettera dans le Nautilus commandé par le capitaine Nemo pour voyager au cœur de l’inconnu. Un bon livre, c’est donc comme nous le comprenons, effectuer un « voyage extraordinaire » pour aller vers l’inexploré et l’inimaginable : ainsi le lecteur devient-il le « suprême savant » dont parle si bien Rimbaud dans la « Lettre du voyant », celui qui arrivant « à l’inconnu », se plonge avec délice dans le possible de l’impossible.
__________Enfin, un bon livre selon nous, procède d’une identification du lecteur au personnage : merveilleuse confusion entre la notion de personnage et celle de personne ! La détermination de ce qui émeut le lecteur dépend en effet de ce que privilégie l’art du point de vue. Certains ouvrages en particulier nous permettent de nous plonger totalement dans la peau du personnage. Cette identification perceptive est particulièrement sensible dans le roman policier et le roman noir, où la présence d’une intrigue, d’une enquête, la recherche du coupable à partir d’un certain nombre d’indices, permettent au lecteur de se substituer au détective et de conduire la résolution de l’intrigue jusqu’à la fin du livre. Personnellement, lorsque je me trouve pris dans l’intrigue, j’ai hâte de terminer rapidement le livre afin de découvrir la vérité, ce qui m’amène à une sorte de voyage criminologique permettant de mieux saisir les différentes facettes du crime, mais aussi les très nombreuses théories explicatives de celui-ci. Dans Une Étude en rouge (1887) qui est la première enquête de Sherlock Holmes, Arthur Conan Doyle donne vie à des personnages qui, dépassant la fiction, finissent par prendre la place de l’auteur : on se rappelle davantage d’Holmes ou de Watson que d’Arthur Conan Doyle ! De toutes ces remarques, il convient de comprendre que la lecture constitue un voyage intellectuel. Pour paraphraser Louis-Ferdinand Céline dans Voyage au bout de la nuit, « Voyager c’est bien utile, ça fait travailler l’imagination. Tout le reste n’est que déceptions et fatigues. Notre voyage à nous est entièrement imaginaire. Voilà sa force ! » La force d’un bon livre réside en effet dans ce voyage métaphorique que permet la lecture, dans ce jeu libre et gratuit de l’imagination.

__________Pour autant, un bon livre ne relève-t-il que de l’imaginaire ? N’est-il pas apte également à féconder le réel ? Certes, comme nous avons essayé de le montrer dans notre première partie, en s’éloignant des repères normatifs traditionnels par le biais de la fiction, du fantastique, de l’imaginaire, le livre devient le terrain d’élection du rêve, voire de l’utopie. Cependant ne faut-il voir dans un bon livre qu’un objet de divertissement ? Dans le sens pascalien que nous donnons à ce terme, le divertissement ne serait-il pas une réponse, d’ailleurs illusoire à notre angoisse existentielle ? Ainsi, loin de se limiter à sa fonction narrative un bon livre selon nous a pour vocation d’instruire le lecteur. Ce rôle didactique, parfois dénigré bien à tort, est pourtant essentiel. Si pour l’auteur des Pensées, le divertissement amène à l’intolérance de l’homme en le détournant de la vérité, c’est précisément selon nous, parce que la vérité est indissociable d’une quête morale et spirituelle dont un bon livre doit se faire l’instrument. Il nous revient en mémoire ici la fameuse Lettre de Gargantua à Pantagruel qui correspond si bien à l’idéal d’une lecture humaniste du monde : Du droit civil, je veulx que tu saiche par cueur les beaulx textes et me les confère avecques philosophie. […] Puis sougneusement revisite les livres des médicins grecz, arabes et latins, sans contemner les thalmudistes et cabalistes, et par fréquentes anatomies acquiers-toy parfaicte congnoissance de l’aultre monde, qui est l’homme. Et par lesquelles heures du jour commence à visiter les sainctes lettres, premièrement en grec Le Nouveau Testamant et Epistres des Apostres et puis en hébrieu Le Vieux Testament. Somme, que je voy un abysme de science »… Comme nous le comprenons, un bon livre est un livre « bon », autrement dit porteur d’enseignement et de sagesse : « Science sans conscience… » rappelle encore Rabelais ! Et au risque de choquer, j’avancerai qu’il faut lire des ouvrages aptes à nous enseigner les valeurs du monde dans sa diversité.
__________Dans cette perspective, un bon livre doit également nous « éclairer » selon l’acception que les philosophes des Lumières donnaient à ce terme : éclairer, c’est-à-dire instruire et, pour reprendre un mot célèbre du philosophe Emmanuel Kant, nous faire « sortir d’une minorité » pour avoir « le courage de [nous] servir de [notre] propre entendement ». Tout lecteur n’est-il pas quelque part à l’image du « Candide » de Voltaire ? Lire un bon livre, n’est-ce pas découvrir le monde de façon plus critique en nous servant de notre « entendement » ? Rédigé en 1759, ce conte philosophique allie en effet au divertissement le plus jubilatoire une éclairante critique de la société et du pouvoir au dix-huitième siècle. À travers un registre satirique et très ironique, jouant à fond avec les codes de l’humour noir et de la parodie, Voltaire fait du « héros » éponyme le symbole de l’homme naïf capable de se libérer des absolus spéculatifs et dogmatiques de Pangloss. Comme le chapitre trente le suggère très bien, le véritable bonheur est à la fois « prise de conscience » et « crise de conscience » d’un système idéologique marqué par l’ancien régime.  « Cultiver son jardin », c’est pour Voltaire refuser tout ce qui détourne l’homme de ses finalités concrètes. C’est en ce sens que ce conte philosophique est un bon livre car il nous aide à redéfinir la place des hommes dans le monde selon une vision politique qui fait de l’action la source du bonheur humain, et de notre lecture « une grande forme en mouvement », pour reprendre l’expression de Sartre que nous citions au début de notre travail. Dans le même ordre d’idée, le naturalisme, en fondant le roman expérimental et sociologique, nous semble parfaitement s’accorder avec notre réflexion. Paru en 1880, le Roman expérimental de Zola, fortement redevable à la méthode exploratoire de Claude Bernard et au positivisme d’Auguste Comte, notamment sur les lois de l’hérédité, nous rappelle qu’un bon livre est celui qui prend le parti de l’histoire et place l’écrivain « en situation dans son époque » pour reprendre une autre expression célèbre de Sartre. Comme le rappelle Zola à propos de l’Assommoir, ce septième volume de la série des Rougon-Macquart est en effet « le premier roman sur le peuple, qui ne mente pas et qui ait l’odeur du peuple ». L’écrivain y restitue la langue et les mœurs des ouvriers, tout en décrivant les ravages causés par la misère et l’alcoolisme. Si l’ouvrage a suscité de telles polémiques, c’est qu’il se réclame sans doute du droit de tout dire, et d’instruire le lecteur en lui ouvrant les yeux sur les problèmes réels de la société.
__________Mais certains textes ont une portée testimoniale encore plus forte : c’est ainsi que le genre autobiographique, en plaçant le lecteur au cœur du « pacte » si brillamment analysé par Philippe Lejeune, c’est-à-dire sur la confiance établie entre le lecteur et l’auteur, et qui suppose aussi une déclaration explicite d’intention de l’auteur, nous amène à en partager intimement le vécu. Le lecteur va alors porter une attention plus particulière au récit car il est conscient que c’est la réalité. À cet égard, un livre qui m’a profondément marqué est le témoignage de Primo Levi : Se questo è un uomo. Rédigé entre décembre 1945 et janvier 1947, ce récit autobiographique raconte la terrible épreuve des camps d’extermination d’Auschwitz pendant la Seconde Guerre mondiale. Primo Levi explique, à partir de son quotidien dans le camp, la lutte et l’organisation pour la survie des prisonniers. Tout au long de ce récit, il montre et enseigne les horreurs de la déshumanisation des camps aux lecteurs. Ce bouleversant témoignage sur la Shoah répond donc d’abord à une nécessité vitale pour l’auteur. Comme il l’écrira dans la préface à l’édition italienne, « le besoin de raconter aux « autres », de faire participer les « autres », avait acquis chez nous, avant comme après notre libération, la violence d’une impulsion immédiate, aussi impérieuse que les autres besoins élémentaires ; c’est pour répondre à un tel besoin que j’ai écrit mon livre, c’est avant tout en vue d’une libération intérieure ». « Faire participer les autres », voilà peut être le principe le plus fort d’un bon livre : comme nous avons essayé de le montrer, cette communion entre l’auteur et le lecteur est primordiale, car c’est là l’aboutissement de l’écriture.

__________Interrogeons-nous dans une dernière partie sur ce rapport étroit de l’auteur et du lecteur : au fond, en jugeant qu’un livre est « bon » ou non peut être que le lecteur se juge lui-même ? Comme le rappelle tout d’abord Jean-Pierre Saucy, « Existe-t-il de bons ou de mauvais livres ? Si tel est le cas cela implique qu’il y a de bons et de mauvais lecteurs. Ce qui est presque exact. Il y a en réalité des lecteurs qui ont des niveaux de lecture différents. Il y a ceux qui lisent beaucoup, ceux qui lisent très occasionnellement et ceux qui ne lisent pas —qui restent néanmoins des lecteurs potentiels, même s’ils ne le savent pas. Il y a ceux qui lisent des textes très complexes et ceux qui lisent des textes légers et facile d’accès. Pour autant, il n’y a pas de bons ou de mauvais lecteurs : il en existe simplement différentes espèces dont le goût et le jugement sont extrêmement variés ». À cet égard, si nous sommes en accord avec le sujet ou le thème d’un livre, peut-être aurons-nous un avis totalement différent qu’avec un livre de même style mais en désaccord avec nos principes. Cela signifie que le livre dévoile nos défauts, nos qualités : il est un reflet de notre propre soi et si nous le jugeons, nous nous jugeons également.
__________N’avons-nous pas d’ailleurs une vision introspective de nous-mêmes à travers nos lectures ? Dans le roman d’Oscar Wilde publié en 1890, le Portrait de Dorian Gray, le héros peint un tableau qui change au cours du temps en fonction des actes qu’il fait. Le livre, comme ce tableau, serait donc un miroir. Comment ne pas évoquer à ce titre le recueil de nouvelles Danse macabre (Night Shift, 1978), dans lequel Stephen King écrit : « Si vous jugez le livre, le livre vous juge aussi ». De fait si nous cherchons le bon livre, celui-ci recherche peut être le bon lecteur avant de se dévoiler… Toute lecture est donc un apprivoisement mutuel : si l’on estime qu’un livre est bon ou mauvais, alors ce jugement se reflète dans le livre lui-même qui juge son lecteur à travers l’histoire, le schéma narratif, les péripéties, les personnages. Autrement dit, le livre nous renvoie à notre propre responsabilité de lecteur, à notre propre rapport au texte. Si tout acte d’écriture répond à une question qui engage l’écrivain, ce questionnement nous engage aussi. Dans La Mémoire et l’oblique, Philippe Lejeune intitule un chapitre « Lire mal pour n’avoir pas mal » : à la différence de la mauvaise lecture, la bonne lecture mènerait en effet le lecteur « au seuil de l’insupportable ». Comme nous le voyons, la vraie question à laquelle nous invite ce travail n’est pas tant de savoir reconnaître un « bon livre » que d’apprendre à devenir un bon lecteur.
__________L’acte de lecture nous engage au même titre que l’acte d’écriture, non pas en y voyant une projection de nous-même, mais davantage un questionnement de soi. Ce retour à soi-même que permet le livre est essentiel : même quand nous critiquons un livre, il révèle nos idées, nos valeurs ou nos principes. Il nous conseille, nous enseigne. C’est un camarade de voyage, un frère de conscience qui nous suit partout. Ainsi Jacques-Henri Bernardin de Saint-Pierre n’hésitait pas à rappeler dans Paul et Virginie : « Lisez donc, […]. Les sages qui ont écrit avant nous, sont des voyageurs qui nous ont précédés dans les sentiers de l’infortune, qui nous tendent la main, et nous invitent à nous joindre à leur compagnie lorsque tout nous abandonne. Un bon livre est un bon ami ». Ces propos éclairants nous rappellent que l’ami est celui à qui l’on peut tout dire : un livre n’est donc pas qu’une succession de pages, c’est une rencontre qui oblige tout autant l’auteur que le lecteur à se mettre en question et à se parler.

 

our conclure ce travail, interrogeons-nous une dernière fois. Comme nous l’avons compris, un bon livre est comme un voyage : voyage métaphorique d’abord, voyage immobile, immatériel qui nous transporte, nous transforme et qui une fois terminé laisse une trace, si infime soit-elle, un sillage. Ainsi est-il un miroir qui reflète l’âme de son lecteur. Mais cette traversée intellectuelle doit entraîner comme nous avons tenté de le montrer, autre chose qu’un simple plaisir de lire : une plénitude, une curiosité spirituelle comme si l’auteur avait écrit à l’intention du lecteur.
__________Dans un texte célèbre des Contemplations (« La vie aux champs« ) Victor Hugo, compare l’homme à un livre : « Tout homme est un livre où Dieu lui-même écrit ». De fait, le bon livre n’est-il pas le livre des heures ? Le livre des jours ? Le livre de la vie ? Les pages que l’on tourne disent parfois adieu a un passé douloureux et révèlent de nouveaux chapitres qui cachent nos propres rêves. Comme le disait si bien Hélène Cixous, « La vie est un livre, mais qui n’est pas encore écrit, qui est en train de s’écrire »…

© Bruno Rigolt. Merci à Ludwig S., pour sa contribution au présent corrigé.
Lycée en Forêt (Montargis, France), mars 2013.
Classe de Première S4 (Promotion 2012-2013)

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Le 8 mars c'est toute l'année au Lycée en Forêt !

À l’occasion de la Journée Internationale de la Femme, la classe de Seconde 7 et la classe de Première S4 du Lycée en Forêt  se sont mobilisées : parce que le 8 mars, c’est toute l’année, les élèves ont décidé de mettre en ligne à partir du dimanche 17 mars jusqu’à la fin de l’année scolaire un ensemble de travaux : exposés, articles, recherches, affiches… abordant la question du droit des femmes.

Rendez-vous à partir du dimanche 17 mars 2013…

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