Entraînement BTS Sports de masse et Surmédiatisation… Corrigé de Synthèse…

SPORTS DE MASSE ET
SURMÉDIATISATION
Exploit « à tout prix » et principe de rendement

         

Entraînement BTS
Synthèse et Corrigé

CORPUS

  • Document 1 : Gustave Thibon, L’Équilibre et l’harmonie, 1976
  • Document 2 : Jean Giono, « Le Sport », Les Terrasses de l’île d’Elbe, 1976
  • Document 3 : Jean-Marie Brohm, La Tyrannie sportive : théorie critique d’un opium du peuple, 2006
  • Document 4 : Charlélie Couture, « Les champions / Tennis métaphore », 1997

 

Synthèse (40 points)
Vous rédigerez une synthèse concise, ordonnée et objective à partir du corpus de documents ci-dessous.

Écriture personnelle (20 points)
L’écrivain Jean Giono (document 2) affirme à propos du sport que « c’est la plus belle escroquerie des temps modernes ». Partagez-vous cette opinion ?

 Niveau de difficulté : *** (difficile)


  • Document 1 : Gustave Thibon, L’équilibre et l’harmonie, 1976

 La résonance mondiale des Jeux Olympiques (gros titres dans les journaux, émissions télévisées, etc.) montre l’importance démesurée qu’ont prise les spectacles sportifs dans la mentalité contemporaine. La littérature, la science et jusqu’à la politique pâtissent devant les exploits des « dieux du stade ».

Je ne méconnais pas la valeur humaine du sport. Sa pratique exige de solides vertus de l’esprit : maîtrise de soi, rigueur, discipline, loyauté. La compétition sportive est une école de vérité : la toise, le chronomètre, le poids du disque ou de l’haltère éliminent d’avance toute possibilité de fraude et toute solution de facilité. Aussi, une faible marge de contingence1 mise à part (indisposition passagère ou influence du climat), la victoire y va-t-elle infailliblement au meilleur, ce qui est loin d’être le cas dans les autres compétitions sociales, par exemple dans la bataille électorale ou dans la course à l’argent et aux honneurs. Un homme politique peut faire illusion sur ses mérites ; un sportif est immédiatement sanctionné par les résultats de son effort. Ici, le vrai et le vérifiable ne font qu’un…

Cela dit, je vois dans cet engouement exagéré pour le sport le signe d’une dangereuse régression vers le matérialisme — et un matérialisme rêvé plutôt que vécu.

Expliquons-nous.

J’ai parlé des vertus sportives. Mais l’unique but de ces vertus est d’exceller dans un domaine qui non seulement nous est commun avec les animaux, mais où les animaux nous sont infiniment supérieurs. S’agit-il de la course à pied ? Que représente le record des deux cents mètres abaissé d’un quart de seconde en comparaison des performances quotidiennes d’un lièvre ou d’une gazelle ? Du saut en longueur ou en hauteur ? Regardez donc l’agilité de l’écureuil qui voltige de branche en branche. Du lancement du disque ou de l’haltérophilie ? Quel champion égalera jamais l’exploit de l’aigle qui « arrache » et enlève dans le ciel une proie deux fois plus lourde que lui ? Par quelle étrange aberration restons-nous si souvent indifférents aux exemples des sages et aux œuvres des génies, alors que nous nous extasions devant des prouesses qui n’imitent que de très loin celles de nos « frères inférieurs » ?

Je disais que le sport exclut la fraude. Ce n’est plus tout à fait vrai. La fièvre malsaine du record dicte souvent l’emploi d’artifices malhonnêtes. Est-il besoin d’évoquer les scandales du « doping » ? Et nous avons appris la disqualification de deux championnes olympiques à qui, pour augmenter le tonus musculaire, on avait injecté des hormones mâles. Tout cela procède d’une barbarie technologique qui sacrifie les deux fins normales du sport (la santé du corps et la beauté des gestes) à l’obsession de la performance.

Mais il y a pire. C’est précisément à une époque où les hommes, esclaves des facilités dues à la technique, n’avaient jamais tant souffert du manque d’exercice physique qu’on voit se développer cet enthousiasme délirant pour les manifestations sportives. Des gens qui ont perdu le goût et presque la faculté de marcher ou qu’une panne d’ascenseur suffit à mettre de mauvaise humeur, se pâment devant l’exploit d’un coureur à pied. Des gamins qui ne circulent qu’en pétrolette2 font leur idole d’un champion cycliste. Il faut voir là un phénomène de transposition un peu analogue à celui qu’on observe dans l’érotisme : les fanatiques du sport-spectacle cherchent dans les images et les récits du sport-exercice une compensation illusoire à leur impuissance effective. C’est la solution de facilité dans toute sa platitude. Admirer l’exception dispense de suivre la règle ; on rêve de performances magiques et de records pulvérisés sans bouger le petit doigt ; l’effervescence cérébrale compense la paresse musculaire.

Le sport est une religion qui a trop de croyants et pas assez de pratiquants. Remettons-le à sa place, c’est à dire donnons-lui un peu moins d’importance dans notre imagination et un peu plus de réalité dans notre vie quotidienne.

Gustave Thibon,
L’équilibre et l’harmonie, 1976. Paris,
Librairie Arthème Fayard

1. Une faible part de hasard
2. Motocyclette

             

  • Document 2 : Jean Giono, « Le Sport », Les Terrasses de l’île d’Elbe, 1976
    Les Terrasses de l’île d’Elbe sont un recueil d’articles que l’écrivain Jean Giono a rédigés pour la presse écrite.

LE SPORT

Je suis contre. Je suis contre parce qu’il y a un ministre des sports et qu’il n’y a pas de ministre du bonheur (on n’a pas fini de m’entendre parler du bonheur, qui est le seul but raisonnable de l’existence). Quant au sport, qui a besoin d’un ministre (pour un tas de raisons, d’ailleurs, qui n’ont rien à voir avec le sport), voilà ce qui se passe : quarante mille personnes s’assoient sur les gradins d’un stade et vingt-deux types tapent du pied dans un ballon. Ajoutons suivant les régions un demi-million de gens qui jouent au concours de pronostics ou au totocalcio1, et vous avez ce qu’on appelle le sport. C’est un spectacle, un jeu, une combine ; on dit aussi une profession : il y a les professionnels et les amateurs. Professionnels et amateurs ne sont jamais que vingt-deux ou vingt-six au maximum ; les sportifs qui sont assis sur les gradins, avec des saucissons, des canettes de bière, des banderoles, des porte-voix et des nerfs sont quarante, cinquante ou cent mille ; on rêve de stades d’un million de places dans des pays où il manque cent mille lits dans les hôpitaux, et vous pouvez parier à coup sûr que le stade finira par être construit et que les malades continueront à ne pas être soignés comme il faut par manque de place. Le sport est sacré ; or c’est la plus belle escroquerie des temps modernes. II n’est pas vrai que ce soit la santé, il n’est pas vrai que ce soit la beauté, il n’est pas vrai que ce soit la vertu, il n’est pas vrai que ce soit l’équilibre, il n’est pas vrai que ce soit le signe de la civilisation, de la race forte ou de quoi que ce soit d’honorable et de logique. […]

À une époque où on ne faisait pas de sport, on montait au Mont-Blanc par des voies non frayées en chapeau gibus et bottines à boutons ; les grandes expéditions de sportifs qui vont soi-disant conquérir les Everest ne s’élèveraient pas plus haut que la tour Eiffel, s’ils n’étaient aidés, et presque portés par les indigènes du pays qui ne sont pas du tout des sportifs. Quand Jazy2 court en France, en Belgique, en Suède, en URSS, où vous voudrez, n’importe où, si ça lui fait plaisir de courir, pourquoi pas ? S’il est agréable à cent mille ou deux cent mille personnes de le regarder courir, pourquoi pas ? Mais qu’on n’en fasse pas une église, car qu’est-ce que c’est ? C’est un homme qui court ; et qu’est-ce que ça prouve ? Absolument rien. Quand un tel arrive premier en haut de l’Aubisque3, est-ce que ça a changé grand-chose à la marche du monde ? Que certains soient friands de ce spectacle, encore une fois pourquoi pas ? Ça ne me gêne pas. Ce qui me gêne, c’est quand vous me dites qu’il faut que nous arrivions tous premier en haut de l’Aubisque sous peine de perdre notre rang dans la hiérarchie des nations. Ce qui me gêne, c’est quand, pour atteindre soi-disant ce but ridicule, nous négligeons le véritable travail de l’homme. Je suis bien content qu’un tel ou une telle réalise un temps remarquable (pour parler comme un sportif) dans la brasse papillon, voilà à mon avis de quoi réjouir une fin d’après-midi pour qui a réalisé cet exploit, mais de là à pavoiser4 les bâtiments publics, il y a loin.

Jean Giono
Les Terrasses de l’île d’Elbe, 1976
. Paris, Gallimard

1. Totocalcio : loto sportif italien
2. Michel Jazy : athlète français. Il fut l’un des grands représentants du sport national dans les années 1960.
3. L’Aubisque : col des Pyrénées
4. Pavoiser : décorer avec des drapeaux

 

  • Document 3 : Jean-Marie Brohm, La Tyrannie sportive : théorie critique d’un opium du peuple, 2006

Le sport suscite en effet l’unanimisme, l’adhésion enthousiaste, la mobilisation de masse, l’excès émotionnel, les débordements violents, toutes choses incompatibles avec la démocratie qui n’est pas le despotisme des opinions et des passions, mais le règne de la raison et des raisons. La tyrannie sportive avec son culte de la performance, son apologie de la force, sa passion pour les « suprématies physiques », son goût de l’ordre et de la hiérarchie est la tyrannie du fait accompli, la tyrannie de la foule belliqueuse, la tyrannie des circenses 1. Or, ces circenses, loin d’être d’inoffensives distractions populaires, sont en tout temps et en tous lieux des instruments de manipulation politique des masses, de puissants vecteurs de contrôle social. « Le sport devient alors instrumentum regni, ce que d’ailleurs il n’a pas cessé d’être au cours des siècles. C’est évident : les circenses canalisent les énergies incontrôlables de la foule » (*). Le sport est non seulement une politique de diversion sociale, de canalisation émotionnelle des masses, mais plus fondamentalement encore une coercition 2 anthropologique3 majeure qui renforce et légitime l’idéologie productiviste et le principe de rendement de la société capitaliste. Le sport est ainsi une injonction autoritaire au dépassement de soi et des autres, la mise en œuvre institutionnelle de cette contrainte au surpassement. « Si l’on devait qualifier d’un trait l’essence de notre société, on ne pourrait trouver que ceci : la contrainte de surpasser […]. Tout se mesure, et se mesure dans le combat ; et celui qui surpasse est un continuel vainqueur […]. Le plus fort est le meilleur, le plus fort mérite de vaincre » (**). Cette anthropologie « héroïque », tellement prisée par les fascismes, produit dans les sociétés libérales avancées, mais aussi dans les sociétés despotiques un type social particulier devenu la figure emblématique du surhomme sachant se surpasser — le sportif de compétition voué à produire en série des performances d’exception. Mieux même, les sportifs sont élevés en batterie comme les chevaux de course et d’ailleurs dopés comme eux […]. Le résultat : des humanoïdes déshumanisés, appareillés par différentes prothèses technologiques, chimiques, biologiques, psychologiques […]. « L’athlète est déjà en lui-même un être qui possède un organe hypertrophié qui transforme son corps en siège et source exclusifs d’un jeu continuel : l’athlète est un monstre, il est L’Homme qui Rit, la geisha au pied comprimé et atrophié, vouée à devenir l’instrument d’autrui » (***).

L’enjeu de la lutte concerne ensuite la nature même de la socio-anthropologie du sport. La quasi totalité des auteurs qui se sont penchés avec délectation sur les spectacles sportifs se sont en effet englués dans une sorte de sacralisation du sport, de ses rites et exploits. Qu’importent les violences, le dopage, la corruption, la mercantilisation5 généralisée, pourvu que soient préservés le chavirement des sens, l’ivresse, l’extase, la ferveur et l’obnubilation des « on a gagné ».

Jean-Marie Brohm
La Tyrannie sportive : théorie critique d’un opium du peuple, 2006. Paris, éd. Beauchesne

(*) Umberto Eco, la Guerre du faux, Paris Le Livre de Poche, « Biblio Essais », 1987, p. 242 ;
(**) Elias Canetti, la Conscience des mots, le Livre de Poche, « Biblio Essais », 1989, p. 214-215 ;
(***) Umberto Eco,
la Guerre du faux, op. cit. p. 241.

1. Circenses : (latin) jeux du cirque dans la Rome antique
2. Coercition : action de contraindre
3. Anthropologique : culturelle
4. Roman de Victor Hugo racontant le destin tragique d’un homme dont le visage monstrueusement mutilé donne l’apparence d’un rire permanent. Cet « homme qui rit » est ainsi condamné au triste destin de faire rire dans les spectacles.
5. Mercantilisation : marchandisation, commercialisation

 

  • Document 4 : Charlélie Couture, « Les champions / Tennis métaphore » (1997)

Athlètes dans leur sphère concentres sur eux-mêmes,
Champions solitaires, plein de mystère,
Ils visent une même cible qui semble inaccessible
Ils se dépassent dans l’effort pour un fantasme en or

Aller-retour, de long en large sur les courts
Ils poursuivent un même rêve qui rebondit sans trêve
Dévoues à leur passion, ils s’entraîneraient nuit et jour
Par fierté ou pour leur nation, ils se motivent encore et toujours

Les uns parlent du plaisir de gagner une compétition
D’autres additionnent les points ou recomptent le pognon
Ils sont que ce qu’ils sont tantôt merveilleux,
Tantôt un peu cons ou très ambitieux

Attachés à l’attaque ou défoncés en défense
Volleyeurs naturels ou joueurs de conscience
Sur terre battue, sur gazon sur la moquette ou le goudron
Ils incarnent les idoles tantôt ange ou démon

Refrain :
Un jour l’un d’eux m’a dit :
C’est comme la vie en général
Garde à l’esprit la balle dans le cœur du tamis
Toujours en mouvement, vers l’avant, respire à fond et serre les dents
Respecte l’autre et n’oublie pas : depuis Mathusalem, ton pire ennemi c’est toi-même

Grands oiseaux en short ou migrateurs sans escorte
Jeunes filles aux poignets de fer qui parfois se laissent faire
Par des amis, entraineurs ou drôles de managers
Qui remplacent leur famille qui les rassurent ou les étrillent
Adolescents exigeants ou capricieux souvent
Ils se videraient de leur sueur pour être le meilleur

 

Refrain

Donner tout ce qu’on a, se sortir les entrailles
Tant de sacrifices, pourquoi ? Pour serrer une médaille ?
Non, plus que la gloire, au delà de la victoire
La plus belle récompense que chacun espère en silence
C’est pouvoir un jour lever les bras devant son pays, devant les médias
Ou simplement devant son papa,

Mais d’ici là…

Refrain

Charlélie Couture (paroles et musique)
« Les Champions/Tennis métaphore), 1997
Album Casque nu (© Flying Boat)

 

CORRIGÉ DE LA SYNTHÈSE

 

          L’élargissement démesuré et la surmédiatisation dont il fait l’objet dans les sociétés contemporaines ont à ce point bouleversé l’impact du sport dans sa relation aux institutions fondamentales,  qu’une question se pose : n’est-il pas devenu l’ennemi de la morale ? Tel est l’enjeu de ce corpus. Le premier document est extrait d’un essai paru en 1976 sous le titre L’Équilibre et l’harmonie, dans lequel le philosophe Gustave Thibon voit dans la survalorisation du sport l’échec même de sa démocratisation. Rédigé la même année par l’écrivain Jean Giono, le deuxième document provient de chroniques journalistiques : Les Terrasses de l’île d’Elbe. Dans cet article intitulé « Le Sport », l’auteur s’en prend de façon très polémique au statut de champion sportif. Cette transformation de l’exploit sportif en phénomène médiatique constitue pour Jean-Marie Brohm un vecteur d’aliénation sociale, comme le mentionne explicitement le titre de son essai paru en 2006, La Tyrannie sportive : théorie critique d’un opium du peuple. Quant au dernier document, il s’agit des paroles d’une chanson intitulée « Les champions / Tennis métaphore » (1997) dans laquelle Charlélie Couture met à mal, à travers l’exemple du tennis, le mythe moderne du héros sportif.

          Comme nous le voyons, tous les documents amènent à interroger moralement cette surmédiatisation et les dérives qu’elle entraîne. Nous étudierons cette problématique selon trois axes : après avoir rappelé dans quelle mesure pour les auteurs l’avènement du sport contemporain comme phénomène de masse en détourne les finalités, nous verrons à travers le corpus comment les spectacles sportifs sont devenus la face obscure de l’élitisme et l’un des paramètres de la manipulation politique des foules. Enfin, le dossier nous invitera, sous un angle plus épistémologique, à développer une réflexion quant à la nécessaire redéfinition du champ sportif et des enjeux qui lui sont associés.

         L’avènement du sport contemporain comme phénomène de masse a transformé le spectacle sportif en un phénomène de société à l’échelle planétaire. Tel est tout d’abord le constat qui se dégage de la confrontation des différents documents de ce corpus. Gustave Thibon analyse cette importance démesurée du sport en montrant que l’émotion suscitée par les « dieux du stade » s’apparente à une véritable religion qui a dénaturé l’esprit du sport. De façon plus sarcastique, le chanteur Charlélie Couture montre à travers l’exemple du tennis combien les moyens de communication de masse ont contribué à l’édification du mythe des idoles sportives, soumises au dictat de la victoire à tout prix. Pour Jean-Marie Brohm, cette massification du sport est à mettre en relation avec ce qu’il appelle l’unanimisme des sociétés modernes, dans lesquelles l’individu est désormais enserré dans le collectif. Enfin, l’écrivain Jean Giono, au nom d’une morale humaniste du bonheur, condamne sans ambiguïté le sport de masse en illustrant son propos par le cas du football.

          La conséquence de ces dérives médiatiques est qu’elles ont travesti les valeurs du sport. Certes, comme s’en justifie Jean Giono, le sport n’est pas condamnable intrinsèquement, et peut légitimement susciter un intérêt. Gustave Thibon va même jusqu’à concéder que le sport, grâce en particulier aux dispositifs d’égalisation de la performance, peut être porteur de valeurs et d’un principe éthique exigeants. Mais à quel prix ? Comme le suggère  Charlélie Couture, la logique même de la compétition sportive conditionne la réussite et la notoriété aux entraînements et aux sacrifices incessants. Quant à Gustave Thibon et Jean Giono, leur critique à l’encontre de la médiatisation croissante des épreuves sportives, les amène à relativiser les performances du sport actuel de haut niveau : soit elles sont largement inférieures à celles du règne animal,  soit les exploits passés avaient d’autant plus de valeur qu’ on pratiquait alors le sport sans qu’il s’accompagne de cette surexploitation médiatique.

          On voit ici tout l’enjeu du corpus : en dépendant de l’effet de masse, le spectacle sportif n’est-il pas devenu la face obscure de l’élitisme et l’un des paramètres de la manipulation politique des foules ? En premier lieu, il faut reconnaître que la performance sportive déshumanise les corps. Gustave Thibon montre par exemple combien la « fièvre malsaine du record », en accélérant le rythme de travail des athlètes, les pousse à ravaler leurs scrupules pour atteindre des rendements de surhommes, « défoncés en défense » pour être le meilleur « devant son pays, devant les médias » comme l’évoque ironiquement Charlélie Couture. De façon plus fondamentale, Jean-Marie Brohm dénonce la « tyrannie sportive » de la haute compétition soumise au marchandisage de la médiatisation. Quant à Giono, il s’en prend également à cette exploitation médiatique : en mettant à l’épreuve le prestige national des sportifs et des organisateurs, le sport spectacle contemporain n’a selon lui « rien d’honorable ».

          Bien plus, il devient un instrument de manipulation politique des masses, réduites dès lors à subir dans la passivité du voyeurisme, des divertissements préfabriqués où la performance devient une figure du spectacle. Ce vide existentiel que dénoncent Gustave Thibon et Jean Giono conduit  Jean-Marie Brohm à la plus grande sévérité : selon lui, les spectacles sportifs ne seraient pas si éloignés des « circenses » des Romains, c’est-à-dire des jeux du cirque. L’articulation du sport autour d’un véritable culte idolâtre dont le spectacle inspire les foules est en fait une manipulation des masses en leur faisant miroiter un imaginaire illusoire et mystificateur. Enfin, il revient à Jean Giono de laisser éclater un cri de colère : comment accepter l’amplification médiatique dont bénéficie le sport, alors que les besoins urgents, en matière de santé publique par exemple, ne sont pas remplis ? Ce critère de disproportion serait donc d’autant plus pervers que l’idéologie sportive, en tant que fait de masse, s’est bâtie autour du mythe sacro-saint du champion-héros.

          Dès lors, une question se pose : le sport n’est-il pas devenu l’ennemi de la morale ? Un tel constat amène les auteurs à s’interroger sur les dérives induites par cette idéologie du sport, où seule la valeur de l’argent et du rendement priment. Telle est en effet l’inspiration de la chanson de Charlélie Couture qui s’en prend ironiquement au tennis-business : la course à la victoire, affranchie de toute référence à des normes éthiques, pousse le tennisman à l’autodestruction, pour un « fantasme en or ». Mais la critique la plus virulente émane des propos de Jean-Marie Brohm : loin de souscrire à un quelconque mythe rédempteur ou salvateur du sport, qui n’est pas exempt d’un certain populisme, il montre au contraire qu’il faut analyser les pratiques sportives selon une perspective critique. Cette approche d’inspiration marxiste l’amène à insister sur le lien entre le sport et l’économie capitaliste : le sport peut ainsi favoriser l’émergence ou le maintien d’une « mercantilisation généralisée ».

          Comme nous le comprenons à la lecture du corpus, il n’y a pas de sport sans questionnement de la société et de ses valeurs. C’est donc sur un plan plus épistémologique qu’il convient de lire les documents. Ainsi, la chanson de Charlélie Couture met en pleine lumière les contradictions du sport : l’éloge du tennis quant à l’esprit de compétition est contredit par le dopage et la volonté de vaincre à tout prix. Pour Jean-Marie Brohm, il faut redéfinir le modèle sportif en s’attaquant à l’exploitation mercantile et commerciale dont sont victimes tout autant les pratiquants que les supporters. N’est-il pas même dangereux de prêter au sport tant de vertus ? Telle est la thèse de Jean Giono qu’il appuie en insistant sur les dérives du sport en particulier dans la consolidation des identités nationales. Enfin, il revient à Gustave Thibon de rappeler qu’avant d’être un spectacle appréhendé de façon passive, le sport doit être une pratique inscrite dans le vécu de chacun.

          En conclusion, il ressort de ce corpus que la surmédiatisation du sport l’a détourné de ses finalités premières, investies d’un idéal humaniste promoteur d’exigences morales. Centré exclusivement sur le culte de la performance, la culture de masse et l’idéologie de la marchandisation, le sport ne serait plus que le reflet de la mondialisation économique : telle est en effet la thèse commune soutenue par les auteurs. Au-delà du phénomène sportif, un tel constat amène à interroger les notions fondamentales sur lesquelles s’est fondée notre modernité, dominée par le régime du spectacle et le règne de l’artifice.

© Bruno Rigolt, janvier 2013
Espace Pédagogique Contributif / Lycée en Forêt (Montargis, France)

Pour aller plus loin… Je conseille aux étudiant(e)s intéressé(e)s de prendre également connaissance de ce support de cours et de l’entraînement qui l’accompagne : Le Sport, reflet du capitalisme ?  Les valeurs sportives dans le discours managérial.

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© Bruno Rigolt, EPC janvier 2013

"Brise Marine" de Mallarmé… Poème expliqué


 

Mallarmé : « Brise marine » (1865) : commentaire littéraire
Cette analyse de texte s’adresse prioritairement à mes classes de Seconde ainsi qu’aux sections de Première générale dont j’ai la charge. B. R.

TEXTE

Brise marine

 

La chair est triste, hélas ! et j’ai lu tous les livres.
Fuir ! là-bas fuir ! Je sens que des oiseaux sont ivres
D’être parmi l’écume inconnue et les cieux !
Rien, ni les vieux jardins reflétés par les yeux,
Ne retiendra ce cœur qui dans la mer se trempe,
Ô nuits ! ni la clarté déserte de ma lampe
Sur le vide papier que la blancheur défend,
Et ni la jeune femme allaitant son enfant.
Je partirai ! Steamer balançant ta mâture,
Lève l’ancre pour une exotique nature !

Un Ennui, désolé par les cruels espoirs,
Croit encore à l’adieu suprême des mouchoirs !
Et, peut-être, les mâts, invitant les orages,
Sont-ils de ceux qu’un vent penche sur les naufrages
Perdus, sans mâts, sans mâts, ni fertiles îlots…
Mais, ô mon cœur, entends le chant des matelots !

Poésies

 

William Turner, « Le Dernier Voyage du Téméraire » (1839). Huile sur toile, Londres, National Gallery.

 

Corrigé du
COMMENTAIRE LITTÉRAIRE

            

          C’est en 1865 que Stéphane Mallarmé rédige, dans le sillage des Fleurs du Mal de Baudelaire, un poème qui fera date : « Brise Marine ». Publiée un an plus tard dans Le Parnasse Contemporain, cette œuvre de jeunesse traduit l’impossible quête de l’absolu qui hanta Mallarmé toute sa vie. Nous étudierons cette problématique selon une triple perspective : après avoir expliqué que le poème se présente comme une opposition entre le monde des réalités et de la banalité quotidienne qui est celui du spleen, et l’appel de la mer qui traduit la soif de l’idéal et du voyage, nous essaierons de montrer que ce divorce entre la vie et l’art, dans la perspective symboliste, débouche sur une réflexion essentielle quant au pouvoir évocateur de la poésie.

*          *

*

          S’écoulant sur un rythme monotone, le vers initial fait entrer dans le poème plusieurs éléments biographiques traduisant bien l’existence banale et le sentiment de déchéance qui s’empare de l’âme du poète : « La chair est triste, hélas ! et j’ai lu tous les livres ». Cet ennui profond de la vie est tout d’abord suggéré par le présent gnomique, en forme de sentence à valeur générale, employé dans le premier hémistiche. L’énoncé se présente en effet comme un témoignage du spleen et de l’insignifiance des relations conjugales, réduites à une sorte d’étalement dans la durée. À ce titre, la modalité assertive jointe à l’effacement des traces de l’instance d’énonciation renforce l’impression du lecteur d’être en présence d’une condamnation sans appel de la routine qui s’installe dans la relation de couple. La douleur et le doute métaphysique sont en outre  rendus particulièrement poignants par la tonalité élégiaque de l’interjection « hélas ». Nous pourrions d’ailleurs noter combien la symétrie constante, entre les deux hémistiches qui composent le premier vers, en renforce plus encore le pessimisme. À cet égard, l’impression d’avoir « lu tous les livres », par son aspect hyperbolique, joue de l’exagération des données objectives : Mallarmé a en effet dix-neuf ans quand paraît en février 1861 la deuxième édition des Fleurs du mal, ouvrage dont il subira à ce point l’emprise que tout autre livre lui paraîtra dénué d’intérêt. On peut donc déceler ici une très nette allusion à cette crise existentielle. De plus, le groupe verbal « j’ai lu », par sa valeur d’accompli du passé, confère à l’énoncé la dimension d’une formule définitive, sans appel. Cette lassitude extrême de l’existence, renforcée au vers 11 par l’addition d’une majuscule au substantif « Ennui », exprime encore plus par ce procédé de la personnification, le refus de tout lien social.

          C’est en effet par une triple négation structurée autour de l’adverbe « rien » que s’exprime dans la suite du texte l’arrachement du poète au néant et au vide par l’acte de la décision de partir : « Rien, ni les vieux jardins… ne retiendra ce cœur… ni la clarté déserte de ma lampe… Et ni la jeune femme allaitant son enfant. » Faut-il voir dans la métaphore in absentia des « vieux jardins » une allusion à la tragédie personnelle de Mallarmé due à la perte prématurée de sa mère en 1847, de sa sœur dix ans plus tard, puis de son père ? Sans doute peut-on affirmer que le comparé implicite est ici le cimetière, sous-entendu par l’image des « vieux jardins » qui connoterait l’inéluctable réalité de la mort. De façon plus générale, l’expression symboliserait aussi tout ce qui, dans sa vie passée, pourrait retenir l’auteur, à commencer par les lieux familiers et les possessions matérielles qui l’entravent dans sa quête de l’idéal. Comment ne pas être également surpris par le réalisme poignant de la deuxième image, qui ravive l’angoisse de la page blanche saisissant l’écrivain lors de son travail nocturne chez lui, dans la stérilité poétique et la solitude : la blancheur se réduit à la texture du papier sur lequel aucun mot ne vient s’écrire et qui reflète « la clarté déserte de [la] lampe ».  Par le biais de l’oxymore, le cliché romantique associé à la clarté lunaire est détourné de toute forme d’idéalisation comme en témoigne l’emploi inhabituel de l’épithète « déserte », chargée de connotations négatives : en opposition au « cœur qui dans la mer se trempe », c’est au contraire l’aridité, la sécheresse, l’impuissance à créer qui prédominent. On pourrait aussi évoquer dans ce refus du présent la condamnation implicite de la vie petite bourgeoise, guindée, étriquée même, que menait Mallarmé.

          Cette condamnation est d’ailleurs amplifiée par l’allusion à sa femme Marie au vers huit qui rejette tout autant l’idéal que le corps maternels dont l’auteur semble affirmer le caractère contingent. À ce titre, l’emploi du déterminant défini et du substantif (« la jeune femme »), l’un et l’autre à valeur générique, accentue plus encore par sa neutralité et son aspect généralisant, la crise affective que nous notions précédemment à propos du premier vers. De même, l’expression de « jeune femme » signale un recul, une prise de distance avec l’imaginaire social institué de la maternité. Au-delà de l’aspect proprement biographique, il conviendrait par exemple de remarquer combien l’allaitement, loin des clichés rattachant la mère et son enfant à des images de douceur et d’amour, s’associe au réseau lexical du vide et de l’aridité que nous remarquions à propos de la page blanche. À la stérilité de l’inspiration correspond la stérilité de la vie de famille. En contrepoint de ce sentiment d’échec existentiel, la métaphore du « cœur qui dans la mer se trempe » procède donc à la fois d’un appel à se libérer des vestiges du quotidien et d’une invitation à entreprendre le voyage rêvé qui est au cœur des ambitions métaphysiques du symbolisme : la manifestation de cette quête spirituelle est en effet suggérée par le symbole de « l’encrier de la mer » dont l’image presque visuelle du cœur qui s’y abreuve et s’y ressource, évoque l’absolue nécessité de fuir le monde pour aller à l’appel de l’inconnu.

*          *

*

          Alors que la symétrie du premier vers césuré 6/6 évoquait la durée pesante d’une vie monotone,  l »imminence du départ est suggérée dès le deuxième vers par un alexandrin dissymétrique : le désir irrépressible de l’action et du voyage s’exprime d’abord dans le rythme heurté des premières syllabes : « Fuir ! là-bas fuir ! ». L’impératif à valeur de nécessité et d’ordre, ajouté au jeu des répétitions du verbe et à la tonalité exclamative du discours, donne au voyage la forme d’une impérieuse quête initiatique. En outre, le phrasé du texte oscille entre la répétition saccadée et haletante, et le souffle ample et régulier renforcé par l’enjambement en fin de vers : « Je sens que des oiseaux sont ivres / D’être parmi l’écume inconnue et les cieux ! ». Comme nous le voyons, les facteurs rythmiques sont essentiels car ils participent au sentiment de respiration et de souffle du voyage, par opposition à l’oppressant huis-clos du vers un. Mais si voyage il y a, c’est d’abord un voyage métaphorique, comme le suggère l’adverbe de lieu « là-bas », dans lequel il ne faut pas lire un sens géographique, mais une incursion dans une sorte d’ailleurs absolu auquel aspirait Baudelaire dans « L’Invitation au voyage ». Il s’agit donc d’un voyage vers un ailleurs indéterminé. À cet égard, la préposition « parmi » suivi du singulier « écume inconnue » au vers trois, implique l’idée d’une envolée dans l’infini : ce n’est pas un paysage maritime qui est représenté, mais un paysage pensé, façonné par le mystère de la langue, né d’une véritable fusion de l’homme et de l’univers, permettant de suggérer peu à peu, et conférant au réel force et pureté. Par ses connotations abstraites et spirituelles, le voyage au sens mallarméen ne se réduit donc pas seulement à une fuite « vers une exotique nature » (v. 11) : il est le signe d’une connivence avec l’invisible, ainsi que l’évoque l’image des « oiseaux ivres d’être parmi l’écume inconnue et les cieux ». Emporté vers le monde des essences, le poète partage avec les oiseaux la même ivresse comme le suggère le verbe « sentir » dont la signification équivaut à recevoir une sensation qui passe par la perception primordiale de l’être-au-monde, justifié d’exister.

          Cette expérience de légitimation au monde grâce au voyage est amplifiée aux vers neuf et dix : « Je partirai ! Steamer balançant ta mâture, / Lève l’ancre pour une exotique nature ! » Ici, la valeur d’imminence du futur peut s’interpréter comme un engagement, comme si Mallarmé s’obligeait lui-même, par le seul fait de le dire, à partir. Cette valeur modale, proche de l’impératif, est en outre renforcée par l’injonction donnée au steamer de lever l’ancre. Il faut cependant noter combien l’impératif catégorique qu’utilise Mallarmé pour s’adresser au navire comme s’il s’agissait d’une personne, pousse la décision de partir jusqu’au point de non-retour. Ce caractère de fatalité inéluctable du voyage s’apparente en fait à un exil, comme en témoigne au vers douze  le tableau déchirant de « l’adieu suprême des mouchoirs ». Toutes les connotations positives du départ semblent brutalement s’estomper au détriment de l’amertume de ne pouvoir réellement partir. C’est bien la résignation qui apparaît en effet dans ce distique : « Un Ennui, désolé par les cruels espoirs, / Croit encore à l’adieu suprême des mouchoirs ! » Sous cet angle, que peut espérer le poète en voyageant, sinon de nouvelles désillusions ? La suite du texte ne fait que dramatiser ce sentiment d’amertume. À l’image euphorique et pittoresque du « steamer balançant [sa] mâture » au gré de la houle, succède la vision désespérée du voyage qui se clôt sur un naufrage : « Et, peut-être, les mâts, invitant les orages / Sont-ils de ceux qu’un vent penche sur les naufrages ». On aura noté le changement de désignation du steamer, réduit à n’être que des « mâts ». Cette métonymie ne saurait se limiter à un simple instrument rhétorique, elle traduit en fait une quête vouée à l’échec de ne pouvoir partir réellement.

James Tissot (1835-1902), « L’adieu sur le Mersey » (Détail. c. 1880).
New York,
Forbes Magazine Collection.

          C’est au vers quinze que se creuse plus encore la corrélation du naufrage avec les velléités suicidaires de l’écrivain : « Perdus, sans mâts, sans mâts, ni fertiles îlots… » L’absence de relation fonctionnelle et de coordination entre les mots altère même la structure syntaxique de la phrase dont les coupes fiévreuses et saccadées (2/2/2/6) concourent à renforcer la charge émotionnelle. L’absence complète de tout secours est en outre suggérée par l’hyperbolisation de la scène, propre à peindre le désordre d’un esprit à qui le désespoir exagère tout. La répétition oratoire de l’expression « sans mâts » devient ainsi un signe de vide existentiel : renforcé par l’ellipse finale avec les points de suspension, le vers se clôt sur la mort et le néant, à travers l’image terrifiante du poète naufragé, prisonnier de la solitude et de la déréliction. Sur le plan biographique, on pourrait lire dans ce vers une très nette allusion à la grave crise métaphysique qu’a traversée Mallarmé un an plus tôt, et à l’issue de laquelle il cesse de croire en Dieu. Cependant, si le texte met en scène la mort du poète à travers l’épisode du naufrage, il s’agirait peut-être davantage d’un artifice, comme le suggère le dernier vers : « Mais, ô mon cœur, entends le chant des matelots ! » Cette priorité accordée à la dimension poétique du voyage est ici fondamentale : de fait, elle peut être mise en relation avec ces propos de Mallarmé  dans « Crise de vers »  : « L’œuvre pure implique la disparition élocutoire du poète, qui cède l’initiative aux mots ». Ainsi la feuille blanche engendre le « chant des matelots » suggéré par la matière sonore des mots mêmes. On pourrait donc voir dans ce chant, la purification du langage de toute présence de l’auteur : en cela réside pour Mallarmé la justification et la fonction de la poésie, dont le pouvoir évocateur permet précisément d’entendre « le chant des matelots »…

*          *

*

          Comme nous le pressentions, ce serait mal comprendre le texte que de s’en tenir à l’échec du voyage. L’apostrophe suppliante du dernier vers peut être interprétée comme une volonté d’échapper à l’emprise du destin grâce à l’acte d’écrire, qui permet de dépasser la fatalité de la vie. Ce dernier vers, qui emprunte une image à Hugo (« Seul et triste au milieu des chants des matelots », in « À quoi je songe ? », Les Voix intérieures, 1837), et surtout sa matière au vers de chute du poème « Parfum exotique » (1857) de Baudelaire (« Se mêle dans mon âme au chant des mariniers »), n’est pourtant pas qu’une banale paraphrase : il est caractéristique d’une nouvelle esthétique qui traduit à la fois l’impossibilité du poète à partir mais bien plus la possibilité d’entendre « le chant des matelots », c’est-à-dire d’accéder à une réalité supérieure grâce à l’exploration des possibilités infinies du langage poétique, qui ouvre la porte d’un monde nouveau. Dans leur mépris de ce qu’ils nommaient « le monde des apparences », les Symbolistes ont en effet assigné d’abord à la poésie la recherche de l’émotion intellectuelle, loin du monde réel. Culte du moi, égoïsme, diront certains, auxquels on pourrait objecter que c’est précisément par son refus des contingences et de l’Histoire que la poésie peut faire naître, dans sa plus intime singularité, la volonté d’une recréation du langage qui va ouvrir la voie à une poétique nouvelle, plus abstraite et conceptuelle. Le dernier vers de « Brise marine » peut donc être interprété comme une ultime invitation au départ vers un ailleurs absolu. Cherchons-en une preuve dans cet autre vers célèbre du « Tombeau d’Edgar Poe » de Mallarmé : la poésie selon lui doit « donner un sens plus pur aux mots de la tribu ». Les « mots de la tribu », c’est le langage ordinaire, la prose commune qui en aurait galvaudé le sens poétique profond en le réduisant au code commun, irréductible à la plénitude de l’être.

          Ce culte d’un renouveau métaphysique et mystique, amplifié par le refus de la vie quotidienne dans son conformisme banal, conduit donc Mallarmé à faire du voyage une métaphore de l’inspiration, et du poème une « alchimie du verbe », pour reprendre une formule chère à Huysmans dans À Rebours. Ce terme d’inspiration doit ainsi s’entendre en son sens le plus fort, comme souffle divin qui révèle à l’artiste l’œuvre dans toute sa splendeur : le voyage mallarméen est d’abord un voyage spirituel, qui symbolise une aventure et une recherche, comme le suggère si bien cette expression du vers cinq : « Ce cœur qui dans la mer se trempe » : devant le poète alchimiste, la matière s’est faite or ; le cœur, trempé dans la mer, se libère de tous les éléments contingents pour accéder à la quintessence du Verbe. Il serait à cet égard intéressant de revenir sur les vers deux et trois que nous avons analysés dans notre deuxième partie : « Fuir ! là-bas fuir ! Je sens que des oiseaux sont ivres / D’être parmi l’écume inconnue et les cieux ! ». À la lecture de ce distique, on a l’impression que les mots ne sont pas pris selon l’acception que leur attribue le sens commun. Cette ivresse extatique, intellectuelle et sensorielle dont parle Mallarmé passe par la négation de la chair (v. 1), de la réalité et de la temporalité (v. 4-8) pour toucher l’infigurable suggéré par les oiseaux « ivres » et « l’écume inconnue » : ce vertige du néant et de l’absence est très caractéristique de la poétique mallarméenne, qui semble complètement détachée du référentiel. Même l’image très suggestive du « chant des matelots » dans le dernier vers, très loin du chant trompeur des sirènes, fournit le substrat symbolique d’une quête intérieure et d’un parcours à la fois poétique, initiatique et spirituel.

          Dans son mépris du « monde des apparences », il  s’agit ainsi pour le poète alchimiste de ressusciter le sens profond du mot qui semble parler pour lui-même, en dehors de son utilisation courante. N’est-il pas dès lors possible d’envisager la poésie comme un art autonome, qui n’aurait d’autre fin que cette part formelle du langage qu’ont parfois à tort si souvent dénigrée les ennemis du Symbolisme ? On pourrait à ce titre rappeler utilement la définition qu’a proposée Roman Jakobson de la fonction poétique du langage : s’il mentionne que toute poésie est au départ contextuelle et référentielle, c’est pour souligner combien les effets rythmiques, les mots, leur agencement syntaxique, sont des éléments essentiels à l’imaginaire poétique. Si déstructuration du réel il y a, cette déstructuration procède d’une volonté de recréation et de découverte. Là encore, il faut rappeler l’importance chez Mallarmé (comme chez les Symbolistes) du signe comme déchiffrement : il s’agit en effet de redécouvrir ce que le signe veut dire, au-delà de son aspect immédiat et matériel : « le chant des matelots » conduit donc à la révélation d’un monde qui doit guider l’homme vers une connaissance spirituelle. Si l’ivresse du voyage aboutissait précédemment au naufrage, elle révèle en même temps l’homme à lui-même : l’expérience poétique aboutit ainsi à une « co-naissance », c’est-à-dire à une naissance qui exalte autant la création d’un nouveau monde que l’accès à un savoir renouvelé grâce à l’esprit de l’homme, magnifiquement symbolisé par « le chant des matelots ».

*          *

*

          Au terme de ce travail, interrogeons-nous une dernière fois. Comme nous avons essayé de le montrer, « Brise marine » est une œuvre symboliste car sa lecture ouvre à un déchiffrement. Proclamant le pouvoir de l’esprit sur les sens, de l’art sur la vie, de la subjectivité sur l’objectivité, de l’imaginaire sur le réel, cette poésie du refus chante la quête de l’idéal grâce au pouvoir transfigurateur des mots. N’oublions pas que pour Mallarmé, chef de file des symbolistes, le travail poétique est la recherche d’un langage nouveau, celui qui, métaphorisant l’être et son être au monde, pourra restituer la recherche de l’absolu. Le voyage non réalisé devient alors une nouvelle source d’inspiration poétique : tel est le sens majeur qu’il convient d’attribuer à « Brise marine ». Le poème est en réalité une métaphore du voyage poétique, tant il est vrai que pour Mallarmé la poésie a pour mission première de révéler à l’homme une vérité spirituelle, abstraite, et non pas une vérité matérielle, concrète, forcément illusoire : le voyage vers un ailleurs infini et rêvé, même s’il s’apparente à une quête douloureuse de l’idéalité, est toujours un cheminement vers le lieu du voyageur…

© Bruno Rigolt, janvier 2013 (révision : janvier 2015)
Espace Pédagogique Contributif / Lycée en Forêt (Montargis, France)

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Paul Gauguin (1848-1903), Portrait de Stéphane Mallarmé (détail), 1891
Eau forte, Pointe sèche et burin sur cuivre. Bibliothèque de l’Institut National d’Histoire de l’Art, collections Jacques Doucet


© Bruno Rigolt, EPC janvier 2013__

« Brise Marine » de Mallarmé… Poème expliqué

 

Mallarmé : « Brise marine » (1865)
commentaire littéraire

TEXTE

Brise marine

 

La chair est triste, hélas ! et j’ai lu tous les livres.
Fuir ! là-bas fuir ! Je sens que des oiseaux sont ivres
D’être parmi l’écume inconnue et les cieux !
Rien, ni les vieux jardins reflétés par les yeux,
Ne retiendra ce cœur qui dans la mer se trempe,
Ô nuits ! ni la clarté déserte de ma lampe
Sur le vide papier que la blancheur défend,
Et ni la jeune femme allaitant son enfant.
Je partirai ! Steamer balançant ta mâture,
Lève l’ancre pour une exotique nature !

Un Ennui, désolé par les cruels espoirs,
Croit encore à l’adieu suprême des mouchoirs !
Et, peut-être, les mâts, invitant les orages,
Sont-ils de ceux qu’un vent penche sur les naufrages
Perdus, sans mâts, sans mâts, ni fertiles îlots…
Mais, ô mon cœur, entends le chant des matelots !

Poésies

Joseph Mallord William Turner, « Le Dernier Voyage du Téméraire » (1839)
Huile sur toile, Londres, National Gallery

 

COMMENTAIRE LITTÉRAIRE

          C’est en 1865 que Stéphane Mallarmé rédige, dans le sillage des Fleurs du Mal de Baudelaire, un poème qui fera date : « Brise Marine ». Publiée un an plus tard dans Le Parnasse Contemporain, cette œuvre de jeunesse traduit l’impossible quête de l’absolu qui hanta Mallarmé toute sa vie. Nous étudierons cette problématique selon une triple perspective : après avoir expliqué que le poème se présente comme une opposition entre le monde des réalités et de la banalité quotidienne qui est celui du spleen, et l’appel de la mer qui traduit la soif de l’idéal et du voyage, nous essaierons de montrer que ce divorce entre la vie et l’art, dans la perspective symboliste, débouche sur une réflexion essentielle quant au pouvoir évocateur de la poésie.

*          *

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          S’écoulant sur un rythme monotone, le vers initial fait entrer dans le poème plusieurs éléments biographiques traduisant bien l’existence banale et le sentiment de déchéance qui s’empare de l’âme du poète : « La chair est triste, hélas ! et j’ai lu tous les livres ». Cet ennui profond de la vie est tout d’abord suggéré par le présent gnomique, en forme de sentence à valeur générale, employé dans le premier hémistiche. L’énoncé se présente en effet comme un témoignage du spleen et de l’insignifiance des relations conjugales, réduites à une sorte d’étalement dans la durée. À ce titre, la modalité assertive jointe à l’effacement des traces de l’instance d’énonciation renforce l’impression du lecteur d’être en présence d’une condamnation sans appel de la routine qui s’installe dans la relation de couple. La douleur et le doute métaphysique sont en outre  rendus particulièrement poignants par la tonalité élégiaque de l’interjection « hélas ». Nous pourrions d’ailleurs noter combien la symétrie constante, entre les deux hémistiches qui composent le premier vers, en renforce plus encore le pessimisme. À cet égard, l’impression d’avoir « lu tous les livres », par son aspect hyperbolique, joue de l’exagération des données objectives : Mallarmé a en effet dix-neuf ans quand paraît en février 1861 la deuxième édition des Fleurs du mal, ouvrage dont il subira à ce point l’emprise que tout autre livre lui paraîtra dénué d’intérêt. On peut donc déceler ici une très nette allusion à cette crise existentielle. De plus, le groupe verbal « j’ai lu », par sa valeur d’accompli du passé, confère à l’énoncé la dimension d’une formule définitive, sans appel. Cette lassitude extrême de l’existence, renforcée au vers 11 par l’addition d’une majuscule au substantif « Ennui », exprime encore plus par ce procédé de la personnification, le refus de tout lien social.

          C’est en effet par une triple négation structurée autour de l’adverbe « rien » que s’exprime dans la suite du texte l’arrachement du poète au néant et au vide par l’acte de la décision de partir : « Rien, ni les vieux jardins… ne retiendra ce cœur… ni la clarté déserte de ma lampe… Et ni la jeune femme allaitant son enfant. » Faut-il voir dans la métaphore in absentia des « vieux jardins » une allusion à la tragédie personnelle de Mallarmé due à la perte prématurée de sa mère en 1847, de sa sœur dix ans plus tard, puis de son père ? Sans doute peut-on affirmer que le comparé implicite est ici le cimetière, sous-entendu par l’image des « vieux jardins » qui connoterait l’inéluctable réalité de la mort. De façon plus générale, l’expression symboliserait aussi tout ce qui, dans sa vie passée, pourrait retenir l’auteur, à commencer par les lieux familiers et les possessions matérielles qui l’entravent dans sa quête de l’idéal. Comment ne pas être également surpris par le réalisme poignant de la deuxième image, qui ravive l’angoisse de la page blanche saisissant l’écrivain lors de son travail nocturne chez lui, dans la stérilité poétique et la solitude : la blancheur se réduit à la texture du papier sur lequel aucun mot ne vient s’écrire et qui reflète « la clarté déserte de [la] lampe ».  Par le biais de l’oxymore, le cliché romantique associé à la clarté lunaire est détourné de toute forme d’idéalisation comme en témoigne l’emploi inhabituel de l’épithète « déserte », chargée de connotations négatives : en opposition au « cœur qui dans la mer se trempe », c’est au contraire l’aridité, la sécheresse, l’impuissance à créer qui prédominent. On pourrait aussi évoquer dans ce refus du présent la condamnation implicite de la vie petite bourgeoise, guindée, étriquée même, que menait Mallarmé.

          Cette condamnation est d’ailleurs amplifiée par l’allusion à sa femme Marie au vers huit qui rejette tout autant l’idéal que le corps maternels dont l’auteur semble affirmer le caractère contingent. À ce titre, l’emploi du déterminant défini et du substantif (« la jeune femme »), l’un et l’autre à valeur générique, accentue plus encore par sa neutralité et son aspect généralisant, la crise affective que nous notions précédemment à propos du premier vers. De même, l’expression de « jeune femme » signale un recul, une prise de distance avec l’imaginaire social institué de la maternité. Au-delà de l’aspect proprement biographique, il conviendrait par exemple de remarquer combien l’allaitement, loin des clichés rattachant la mère et son enfant à des images de douceur et d’amour, s’associe au réseau lexical du vide et de l’aridité que nous remarquions à propos de la page blanche. À la stérilité de l’inspiration correspond la stérilité de la vie de famille. En contrepoint de ce sentiment d’échec existentiel, la métaphore du « cœur qui dans la mer se trempe » procède donc à la fois d’un appel à se libérer des vestiges du quotidien et d’une invitation à entreprendre le voyage rêvé qui est au cœur des ambitions métaphysiques du symbolisme : la manifestation de cette quête spirituelle est en effet suggérée par le symbole de « l’encrier de la mer » dont l’image presque visuelle du cœur qui s’y abreuve et s’y ressource, évoque l’absolue nécessité de fuir le monde pour aller à l’appel de l’inconnu.

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          Alors que la symétrie du premier vers césuré 6/6 évoquait la durée pesante d’une vie monotone,  l’imminence du départ est suggérée dès le deuxième vers par un alexandrin dissymétrique : le désir irrépressible de l’action et du voyage s’exprime d’abord dans le rythme heurté des premières syllabes : « Fuir ! là-bas fuir ! ». L’impératif à valeur de nécessité et d’ordre, ajouté au jeu des répétitions du verbe et à la tonalité exclamative du discours, donne au voyage la forme d’une impérieuse quête initiatique. En outre, le phrasé du texte oscille entre la répétition saccadée et haletante, et le souffle ample et régulier renforcé par l’enjambement en fin de vers : « Je sens que des oiseaux sont ivres / D’être parmi l’écume inconnue et les cieux ! ». Comme nous le voyons, les facteurs rythmiques sont essentiels car ils participent au sentiment de respiration et de souffle du voyage, par opposition à l’oppressant huis-clos du vers un. Mais si voyage il y a, c’est d’abord un voyage métaphorique, comme le suggère l’adverbe de lieu « là-bas », dans lequel il ne faut pas lire un sens géographique, mais une incursion dans une sorte d’ailleurs absolu auquel aspirait Baudelaire dans « L’Invitation au voyage ». Il s’agit donc d’un voyage vers un ailleurs indéterminé. À cet égard, la préposition « parmi » suivi du singulier « écume inconnue » au vers trois, implique l’idée d’une envolée dans l’infini : ce n’est pas un paysage maritime qui est représenté, mais un paysage pensé, façonné par le mystère de la langue, né d’une véritable fusion de l’homme et de l’univers, permettant de suggérer peu à peu, et conférant au réel force et pureté. Par ses connotations abstraites et spirituelles, le voyage au sens mallarméen ne se réduit donc pas seulement à une fuite « vers une exotique nature » (v. 11) : il est le signe d’une connivence avec l’invisible, ainsi que l’évoque l’image des « oiseaux ivres d’être parmi l’écume inconnue et les cieux ». Emporté vers le monde des essences, le poète partage avec les oiseaux la même ivresse comme le suggère le verbe « sentir » dont la signification équivaut à recevoir une sensation qui passe par la perception primordiale de l’être-au-monde, justifié d’exister.

          Cette expérience de légitimation au monde grâce au voyage est amplifiée aux vers neuf et dix : « Je partirai ! Steamer balançant ta mâture, / Lève l’ancre pour une exotique nature ! » Ici, la valeur d’imminence du futur peut s’interpréter comme un engagement, comme si Mallarmé s’obligeait lui-même, par le seul fait de le dire, à partir. Cette valeur modale, proche de l’impératif, est en outre renforcée par l’injonction donnée au steamer de lever l’ancre. Il faut cependant noter combien l’impératif catégorique qu’utilise Mallarmé pour s’adresser au navire comme s’il s’agissait d’une personne, pousse la décision de partir jusqu’au point de non-retour. Ce caractère de fatalité inéluctable du voyage s’apparente en fait à un exil, comme en témoigne au vers douze  le tableau déchirant de « l’adieu suprême des mouchoirs ». Toutes les connotations positives du départ semblent brutalement s’estomper au détriment de l’amertume de ne pouvoir réellement partir. C’est bien la résignation qui apparaît en effet dans ce distique : « Un Ennui, désolé par les cruels espoirs, / Croit encore à l’adieu suprême des mouchoirs ! » Sous cet angle, que peut espérer le poète en voyageant, sinon de nouvelles désillusions ? La suite du texte ne fait que dramatiser ce sentiment d’amertume. À l’image euphorique et pittoresque du « steamer balançant [sa] mâture » au gré de la houle, succède la vision désespérée du voyage qui se clôt sur un naufrage : « Et, peut-être, les mâts, invitant les orages / Sont-ils de ceux qu’un vent penche sur les naufrages ». On aura noté le changement de désignation du steamer, réduit à n’être que des « mâts ». Cette métonymie ne saurait se limiter à un simple instrument rhétorique, elle traduit en fait une quête vouée à l’échec de ne pouvoir partir réellement.

James Tissot (1835-1902), « L’adieu sur le Mersey » (Détail. c. 1880).
New York,
Forbes Magazine Collection.

          C’est au vers quinze que se creuse plus encore la corrélation du naufrage avec les velléités suicidaires de l’écrivain : « Perdus, sans mâts, sans mâts, ni fertiles îlots… » L’absence de relation fonctionnelle et de coordination entre les mots altère même la structure syntaxique de la phrase dont les coupes fiévreuses et saccadées (2/2/2/6) concourent à renforcer la charge émotionnelle. L’absence complète de tout secours est en outre suggérée par l’hyperbolisation de la scène, propre à peindre le désordre d’un esprit à qui le désespoir exagère tout. La répétition oratoire de l’expression « sans mâts » devient ainsi un signe de vide existentiel : renforcé par l’ellipse finale avec les points de suspension, le vers se clôt sur la mort et le néant, à travers l’image terrifiante du poète naufragé, prisonnier de la solitude et de la déréliction. Sur le plan biographique, on pourrait lire dans ce vers une très nette allusion à la grave crise métaphysique qu’a traversée Mallarmé un an plus tôt, et à l’issue de laquelle il cesse de croire en Dieu. Cependant, si le texte met en scène la mort du poète à travers l’épisode du naufrage, il s’agirait peut-être davantage d’un artifice, comme le suggère le dernier vers : « Mais, ô mon cœur, entends le chant des matelots ! » Cette priorité accordée à la dimension poétique du voyage est ici fondamentale : de fait, elle peut être mise en relation avec ces propos de Mallarmé  dans « Crise de vers »  : « L’œuvre pure implique la disparition élocutoire du poète, qui cède l’initiative aux mots ». Ainsi la feuille blanche engendre le « chant des matelots » suggéré par la matière sonore des mots mêmes. On pourrait donc voir dans ce chant, la purification du langage de toute présence de l’auteur : en cela réside pour Mallarmé la justification et la fonction de la poésie, dont le pouvoir évocateur permet précisément d’entendre « le chant des matelots »…

*          *

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          Comme nous le pressentions, ce serait mal comprendre le texte que de s’en tenir à l’échec du voyage. L’apostrophe suppliante du dernier vers peut être interprétée comme une volonté d’échapper à l’emprise du destin grâce à l’acte d’écrire, qui permet de dépasser la fatalité de la vie. Ce dernier vers, qui emprunte une image à Hugo (« Seul et triste au milieu des chants des matelots », in « À quoi je songe ? », Les Voix intérieures, 1837), et surtout sa matière au vers de chute du poème « Parfum exotique » (1857) de Baudelaire (« Se mêle dans mon âme au chant des mariniers »), n’est pourtant pas qu’une banale paraphrase : il est caractéristique d’une nouvelle esthétique qui traduit à la fois l’impossibilité du poète à partir mais bien plus la possibilité d’entendre « le chant des matelots », c’est-à-dire d’accéder à une réalité supérieure grâce à l’exploration des possibilités infinies du langage poétique, qui ouvre la porte d’un monde nouveau. Dans leur mépris de ce qu’ils nommaient « le monde des apparences », les Symbolistes ont en effet assigné d’abord à la poésie la recherche de l’émotion intellectuelle, loin du monde réel. Culte du moi, égoïsme, diront certains, auxquels on pourrait objecter que c’est précisément par son refus des contingences et de l’Histoire que la poésie peut faire naître, dans sa plus intime singularité, la volonté d’une recréation du langage qui va ouvrir la voie à une poétique nouvelle, plus abstraite et conceptuelle. Le dernier vers de « Brise marine » peut donc être interprété comme une ultime invitation au départ vers un ailleurs absolu. Cherchons-en une preuve dans cet autre vers célèbre du « Tombeau d’Edgar Poe » de Mallarmé : la poésie selon lui doit « donner un sens plus pur aux mots de la tribu ». Les « mots de la tribu », c’est le langage ordinaire, la prose commune qui en aurait galvaudé le sens poétique profond en le réduisant au code commun, irréductible à la plénitude de l’être.

          Ce culte d’un renouveau métaphysique et mystique, amplifié par le refus de la vie quotidienne dans son conformisme banal, conduit donc Mallarmé à faire du voyage une métaphore de l’inspiration, et du poème une « alchimie du verbe », pour reprendre une formule chère à Huysmans dans À Rebours. Ce terme d’inspiration doit ainsi s’entendre en son sens le plus fort, comme souffle divin qui révèle à l’artiste l’œuvre dans toute sa splendeur : le voyage mallarméen est d’abord un voyage spirituel, qui symbolise une aventure et une recherche, comme le suggère si bien cette expression du vers cinq : « Ce cœur qui dans la mer se trempe » : devant le poète alchimiste, la matière s’est faite or ; le cœur, trempé dans la mer, se libère de tous les éléments contingents pour accéder à la quintessence du Verbe. Il serait à cet égard intéressant de revenir sur les vers deux et trois que nous avons analysés dans notre deuxième partie : « Fuir ! là-bas fuir ! Je sens que des oiseaux sont ivres / D’être parmi l’écume inconnue et les cieux ! ». À la lecture de ce distique, on a l’impression que les mots ne sont pas pris selon l’acception que leur attribue le sens commun. Cette ivresse extatique, intellectuelle et sensorielle dont parle Mallarmé passe par la négation de la chair (v. 1), de la réalité et de la temporalité (v. 4-8) pour toucher l’infigurable suggéré par les oiseaux « ivres » et « l’écume inconnue » : ce vertige du néant et de l’absence est très caractéristique de la poétique mallarméenne, qui semble complètement détachée du référentiel. Même l’image très suggestive du « chant des matelots » dans le dernier vers, très loin du chant trompeur des sirènes, fournit le substrat symbolique d’une quête intérieure et d’un parcours à la fois poétique, initiatique et spirituel.

          Dans son mépris du « monde des apparences », il  s’agit ainsi pour le poète alchimiste de ressusciter le sens profond du mot qui semble parler pour lui-même, en dehors de son utilisation courante. N’est-il pas dès lors possible d’envisager la poésie comme un art autonome, qui n’aurait d’autre fin que cette part formelle du langage qu’ont parfois à tort si souvent dénigrée les ennemis du Symbolisme ? On pourrait à ce titre rappeler utilement la définition qu’a proposée Roman Jakobson de la fonction poétique du langage : s’il mentionne que toute poésie est au départ contextuelle et référentielle, c’est pour souligner combien les effets rythmiques, les mots, leur agencement syntaxique, sont des éléments essentiels à l’imaginaire poétique. Si déstructuration du réel il y a, cette déstructuration procède d’une volonté de recréation et de découverte. Là encore, il faut rappeler l’importance chez Mallarmé (comme chez les Symbolistes) du signe comme déchiffrement : il s’agit en effet de redécouvrir ce que le signe veut dire, au-delà de son aspect immédiat et matériel : « le chant des matelots » conduit donc à la révélation d’un monde qui doit guider l’homme vers une connaissance spirituelle. Si l’ivresse du voyage aboutissait précédemment au naufrage, elle révèle en même temps l’homme à lui-même : l’expérience poétique aboutit ainsi à une « co-naissance », c’est-à-dire à une naissance qui exalte autant la création d’un nouveau monde que l’accès à un savoir renouvelé grâce à l’esprit de l’homme, magnifiquement symbolisé par « le chant des matelots ».

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          Au terme de ce travail, interrogeons-nous une dernière fois. Comme nous avons essayé de le montrer, « Brise marine » est une œuvre symboliste car sa lecture ouvre à un déchiffrement. Proclamant le pouvoir de l’esprit sur les sens, de l’art sur la vie, de la subjectivité sur l’objectivité, de l’imaginaire sur le réel, cette poésie du refus chante la quête de l’idéal grâce au pouvoir transfigurateur des mots. N’oublions pas que pour Mallarmé, chef de file des symbolistes, le travail poétique est la recherche d’un langage nouveau, celui qui, métaphorisant l’être et son être au monde, pourra restituer la recherche de l’absolu. Le voyage non réalisé devient alors une nouvelle source d’inspiration poétique : tel est le sens majeur qu’il convient d’attribuer à « Brise marine ». Le poème est en réalité une métaphore du voyage poétique, tant il est vrai que pour Mallarmé la poésie a pour mission première de révéler à l’homme une vérité spirituelle, abstraite, et non pas une vérité matérielle, concrète, forcément illusoire : le voyage vers un ailleurs infini et rêvé, même s’il s’apparente à une quête douloureuse de l’idéalité, est toujours un cheminement vers le lieu du voyageur…

© Bruno Rigolt, janvier 2013 (révision : janvier 2015)
Espace Pédagogique Contributif / Lycée en Forêt (Montargis, France)

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Paul Gauguin (1848-1903), Portrait de Stéphane Mallarmé (détail), 1891
Eau forte, Pointe sèche et burin sur cuivre. Bibliothèque de l’Institut National d’Histoire de l’Art, collections Jacques Doucet


© Bruno Rigolt, EPC janvier 2013__

Les règles importantes de la synthèse lors de l’épreuve de BTS

L’objet de ce support de cours est de rappeler quelques règles importantes de la synthèse lors de l’épreuve de Culture générale et Expression…

Même si l’exercice au BTS possède sa spécificité, il est évidemment utile de lire d’autres ouvrages de référence. De fait, plus vous confronterez les méthodologies, et mieux vous comprendrez l’esprit de l’épreuve, les attentes des jurys ainsi que les qualités recherchées lors de la correction. Par exemple :

Il est également essentiel de lire les rapports de jurys, en particulier les chartes de correcteurs. Par exemple, la charte 2009 (Académie de Nantes), la charte 2010 (Académie d’Aix-Marseille), la charte 2012 (Académie de Créteil).

Les règles importantes de la synthèse
lors de l’épreuve de BTS

1- Les principes généraux
La prochaine étape de ce support de cours portera sur la sélection et l’organisation des informations relevées à travers le tableau par document, le tableau-plan et la démarche heuristique. Publication le dimanche 3 février 2013.

Comme le rappelle Claudia de Oliveira Gomes dans un ouvrage très complet [Réussir la note de synthèse, Studyrama 2010, page 15  Google-livres] « Synthesis signifie en grec « poser ensemble ». La synthèse de textes ou de documents consiste à résumer de façon organisée et problématisée les informations et opinions fondamentales contenues dans un dossier de plusieurs documents et à les présenter de manière impersonnelle ». Comme vous le voyez, la synthèse « exige un travail d’analyse, de classement, de jonction entre des documents qui à première vue n’ont que le sujet comme point commun ». [Michel Deyra, La Note de synthèse, 10e édition, Gualino éditions, 2008, page 13].

Trois obstacles majeurs à éviter

  • Une trop grande implication personnelle. La synthèse n’est ni une dissertation sur une problématique, ni une succession de résumés mis bout à bout, encore moins un commentaire de textes : alors que dans un commentaire par exemple, le candidat se doit d’éclairer les documents par des éléments d’information connus de lui, et qui amènent forcément à une interprétation, dans la synthèse au contraire, la nécessité de l’objectivité est impérative.
    Si toute restitution de document comporte une part d’inévitable jugement, celui-ci doit être le plus possible limité : attention en particulier au risque de « déviation subjective », fréquent lorsqu’on aborde un document lui-même partisan ou polémique, comme certains supports journalistiques ou certains essais dont la réponse personnelle à un problème donné est souvent partiale. Vous ne devez donc pas vous impliquer émotionnellement ou affectivement. Il vous faut  au contraire objectiver votre devoir, c’est-à-dire le rendre objectif par une expression neutre et sobre, qui tient compte de la situation de communication imposée :
    – rédaction à la troisième personne du singulier (pas de « je » dans la synthèse), et au présent de généralité,
    – tournures impersonnelles,
    – pas de phrases exclamatives,  trop liées à la dimension affective du langage et à l’expression des émotions.
    – évitez les affirmations trop catégoriques : l’usage du conditionnel est important pour nuancer une prise de position, de même que les tournures interro-négatives (« comme le suggère X dans le document Y, ne conviendrait-il pas de se demander si… ») ou les tournures concessives (« certes… mais » ; « si… en revanche… »).

  • La tendance à la généralisation. Elle touche un certain nombre de candidats (parfois de valeur) qui éprouvent des difficultés à se départir de considérations extérieures au corpus, partisanes ou personnelles : leur synthèse s’apparente ainsi à une sorte de note critique dans laquelle ils prennent position, donnent un avis personnel, ou font état d’informations qui ne figurent pas dans les documents. Au lieu de proposer une réflexion organisée mettant en valeur l’exploitation du corpus à la lumière de leurs connaissances personnelles, ils se mettent à commenter les documents proposés. Leur synthèse ressemble ainsi à une sorte d’exposé ou de discours très général sur la problématique du corpus.

    Autre cas de figure : vous vous trouvez devant un sujet ressemblant à une problématique déjà traitée dans une autre synthèse, et vous cherchez à réutiliser vos connaissances… Le risque est de tomber dans les généralités en oubliant la prise en compte minutieuse du corpus spécifique qui vous est soumis. Rappelez-vous qu’il est exclu d’apporter des informations supplémentaires afin de valoriser sa propre connaissance du sujet : c’est le rôle de l’écriture personnelle et non de la synthèse.

  • La paraphrase. On fait de la paraphrase quand on développe ce qui est déjà dit dans le texte en modifiant chacun des termes par un synonyme, sans tenir compte des nécessités conjointes de l’analyse et de la maîtrise du résumé. C’est un obstacle majeur puisqu’elle conduit à délayer le contenu au lieu de l’expliquer.  Or la synthèse n’est ni une paraphrase ni une reformulation du passage : il faut au contraire joindre la précision de l’analyse à la concision. Dans le même ordre d’idées, il faut restreindre les citations à quelques brèves expressions permettant de faire ressortir les éléments constitutifs d’un document.

    Du point de vue de la méthode, il est rappelé que la reprise des formulations du texte, sauf si elle se justifie (mots porteurs de sens, dont la suppression empêcherait la compréhension du message), contrevient aux principes de l’exercice. L’effort de reformulation est donc indispensable.

N’oubliez jamais que votre but est de rendre compte dans une langue qui doit rester toujours distanciée et objective du contenu d’un corpus de documents et de mettre en perspective autour d’idées ou d’axes de lecture les liens qui les unissent.

Ce qui compte est le relevé des idées et leur problématisation : vous devez toujours aller vers la compréhension globale, en sélectionnant les informations principales nécessaires à la restitution du sens et en éliminant les redondances, les arguments secondaires, les exemples n’améliorant pas la compréhension du document.

La présentation de la copie

Particulièrement dans le cadre d’un examen à finalité professionnelle, la copie nécessite un soin particulier. Privilégiez les phrases courtes et veillez aux règles de ponctuation. Évitez absolument les parenthèses qui alourdissent la syntaxe et rompent le rythme de la lecture. Attention aux copies « brouillon », avec des ratures ou des astérisques renvoyant à des ajouts disgracieux de texte. Bannissez également le style « télégraphique ». N’oubliez pas que les abréviations sont considérées comme des fautes de français. Votre texte sera donc entièrement rédigé.

Veillez par ailleurs à la présentation du devoir, qui doit répondre aux exigences des épreuves de rédaction en Français. Les mots de liaison (connecteurs logiques) sont essentiels afin de guider le lecteur dans votre parcours analytique : le plan doit être VISIBLE grâce aux alinéas et aux connecteurs qui énumèrent  (« tout d’abord », « en outre », « enfin »…) et aux « mots charnières » qui annoncent une conséquence (« à cet effet », « ainsi », etc.).

Les alinéas ainsi que les sauts de ligne ne servent pas seulement à aérer la copie. Plus fondamentalement, ils soulignent l’apparence visuelle et la cohérence du plan donc les articulations du raisonnement. Comme tout texte argumentatif, la synthèse de documents obéit en effet à une visée clairement didactique : ainsi, la disposition typographique est-elle fondamentale. C’est ce qu’observe en premier lieu le correcteur AVANT de lire votre devoir. En revanche, faites attention à ne pas fragmenter arbitrairement votre devoir : certains candidats vont à la ligne dès qu’ils ont fini d’exprimer une idée. Cette façon de faire est à proscrireTout découpage doit en effet obéir à une signification logique.

Attention enfin à l’orthographe. Ce sont les accords (genre, nombre, participes passés, etc.) qui constituent les fautes les plus fréquemment commises : ne vous attendez à aucune indulgence dans ce cas-là. C’est inadmissible. Une maîtrise du discours écrit est donc un pré-requis minimal pour qui se destine à passer l’examen. J’ai relevé parfois, rien qu’au niveau de la présentation de la copie, des énormités stupéfiantes, qu’un élève de Sixième, plus habitué « à faire attention » n’oserait même pas imaginer : absence de majuscules, de ponctuation, d’alinéas, relâchement total de l’écriture, etc.

Sachez-le : les copies qui ont une écriture, un style et une présentation laissant à désirer sont presque toujours de mauvaises copies, donnant trop souvent l’impression d’une rédaction au fil de la plume, relâchée et confuse qui transforme le travail de correction en véritable calvaire. Il ne s’agit évidemment pas de sanctionner systématiquement la moindre erreur d’orthographe ou de syntaxe, mais de pénaliser la répétition de défaillances graves manifestant à l’évidence d’inadmissibles lacunes dans la maîtrise de la langue.

La gestion du temps pendant l’épreuve

La gestion de votre temps est fondamentale. C’est elle qui conditionne en grande partie la réussite de l’épreuve. Vous disposez de quatre heures : vous devez donc être structuré par ces quatre heures. Si vous prenez trop de temps pour lire un texte, ou pour rechercher des informations, vous emmagasinerez trop de données, vous aurez du mal à les ordonner, et surtout à les hiérarchiser, d’où une perte de temps, qui sera préjudiciable à la qualité d’ensemble de votre travail.

Ce tableau est évidemment donné à titre indicatif. Adaptez-le selon votre convenance !

Un conseil : La restitution fidèle des documents exige une lecture attentive et objective. Veillez cependant à lire rapidement les textes et à ne  pas vous perdre dans des questionnements indéfinis si vous n’avez pas compris un terme ou une expression. Attention aussi à une lecture trop approfondie qui risquerait de vous amener à faire une sorte de commentaire. Allez au contraire à l’essentiel en adoptant une lecture rapide, qui se doit d’être sélective : l’organisation en paragraphes et la formulation des liens logiques entre les différents moments du texte doivent être l’objet de toute votre attention lors du travail de préparation : soulignez les mots clés, entourez les mots de liaison (articulations logiques qui marquent l’enchaînement des parties ou des paragraphes) afin de dégager les articulations du passage, ainsi que les étapes successives du raisonnement de l’auteur. Mettez en évidence un ordre logique et argumentatif dans chacun des textes, ce qui implique à la fois une bonne perception de la cohérence globale du passage et la compréhension la plus exacte possible du fondement de chaque argument.

Le premier avantage de la lecture rapide est évidemment le gain de temps : moins vous mettrez de temps pour lire le corpus, plus vous pourrez structurer le plan de votre synthèse et améliorer les qualités rédactionnelles de vos travaux. Mais la lecture rapide vous apportera également le recul nécessaire pour traiter l’information en sélectionnant l’essentiel de l’accessoire : lors de ce travail de préparation, éliminez les redondances, les arguments secondaires ou les exemples n’améliorant pas la compréhension d’un document. Privilégiez toujours une information communiquée de façon abstraite.

Trois grands champs de compétences sont évalués le jour de l’examen :

  1.  La compréhension synthétique des documents : dégager les idées principales d’un texte et les reformuler en étant fiable et fidèle à l’information. Attention aux problématiques trop partielles ou au contraire trop vastes ;
  2. La visée démonstrative du raisonnement par confrontation des documents (en établissant entre eux des liens d’analogie, de complémentarité ou de divergence), qui doit permettre une compréhension en profondeur d’un problème. Beaucoup de synthèses ont tendance à se contenter d’une approche strictement accumulative, sans confrontation des documents, ou en utilisant des liens chronologiques et non logiques (« tel auteur dit que… ensuite tel autre dit que… puis il dit que…. »).
  3. Les qualités d’expression, de style, qui doivent vous amener à « privilégier la densité sur la quantité » [Michelle Fayet, Jean-Denis Commeignes, Faites une synthèse!, Dunod, Paris 2012, page 42]. 

Comme vous le voyez, la lecture des documents se doit d’abord d’être fidèle et synthétique : allez toujours vers l’interprétation textuelle globale. Un point de détail n’est intéressant à remarquer que s’il conduit vers une interprétation d’ensemble (consistant toujours à mettre en évidence la problématique du corpus). Attention aussi à ne pas oublier de document ! Vous devez faire une référence explicite à tous les documents du corpus (ce qui n’implique évidemment pas un traitement égal pour tous les documents) : toute omission est lourdement sanctionnée.

Les règles d’organisation et de présentation de la synthèse
Votre travail doit être construit autour d’une introduction, d’un développement et d’une conclusion.

1. L’introduction : elle doit être brève et structurée. Vous devez amener précisément le thème du dossier par une phrase d’accroche, le sujet ainsi que la problématique qui doit en découler (attention aux problématiques trop partielles ou au contraire trop vastes) et présenter les documents en les caractérisant brièvement. Enfin, vous devez annoncer le plan de la synthèse en vous en tenant aux grands axes.

Au niveau de l’organisation de la synthèse, attention aux plans « linéaires », se contentant de juxtaposer de façon mécanique et non réfléchie les analyses de documents sans logique thématique ou démonstrative : cela amène inévitablement à faire de la paraphrase de textes au détriment d’une confrontation critique. N’oubliez pas que cela entraîne presque toujours un refus de la moyenne. Vous devez adopter au contraire un plan « dynamique » vous amenant à mettre en perspective les documents entre eux.

Les étapes de l’introduction
(sujet BTS 2012. Pour lire le corrigé complet, cliquez ici).
Phénomène éminemment social, le rire amène à en questionner l’objet et les enjeux. Présentation du thème
Telle est l’inspiration de ce corpus qui se compose de quatre textes issus d’essais publiés entre le dix-septième et le vingt-et-unième siècle. Le premier document donne pour ainsi dire la tonalité du corpus : il est extrait du Rire, Essai sur la signification du comique, publié en 1899 par Henri Bergson. Le deuxième document est non moins célèbre : intitulé « De la ville », c’est un passage des Caractères ou les mœurs de ce siècle (1688), dans lequel Jean de La Bruyère fustige avec une délectation acide la ville et ses microsociétés, composées de ceux qui passent leur temps à rire des autres. Les deux derniers documents sont très contemporains : généticien de renom, Axel Kahn propose dans L’Homme ce roseau pensant (2007) une approche qui vise à faire voir la misère aussi bien que la grandeur du rire. Quant à l’écrivain Dominique Noguez, il montre dans « L’humour contre le rire », contribution à un ouvrage collectif (Pourquoi rire ? 2011) que l’humour renvoie à des problèmes subtils et complexes de rapport socioculturel au comique. Présentation du sujet et des documents, brièvement caractérisés.
Comme nous le comprenons, tous les documents amènent à s’interroger sur le pouvoir de celui qui fait rire : Problématisation
nous étudierons cette problématique selon une triple perspective. Après avoir montré qu’au sein de ceux qui rient des autres, s’instaure une véritable stratégie de manipulation, nous en questionnerons les finalités : en allant jusqu’à dénigrer l’autre, le rire de groupe ne risque-t-il pas de pervertir le lien social ? Approche quelque peu réductrice néanmoins qui doit être dépassée : le rire, et particulièrement l’autodérision, comportent à ce titre une dimension expressive, existentielle et libératrice. Annonce du plan

2. Le développement : 2 à 3 axes maximum structurés en sous-axes (2 à 3 par partie). Le plan doit être APPARENT, et organisé sur la base d’une démonstration ; mais vous ne devez EN AUCUN CAS faire apparaître de titre ou de numérotation.
Attention : la question du découpage est souvent oubliée dans de nombreux devoirs dont les parties sont en fait constituées d’un seul paragraphe qui met typographiquement toutes les idées sur le même plan. C’est évidemment lourdement pénalisant. Les instructions rappellent à ce titre qu’on attend un parcours argumentatif : la synthèse dans son ensemble et dans chacune de ses parties doit donc être construite sur une progression d’idées (hiérarchisation des arguments dans chaque partie, et hiérarchisation des parties entre elles).

3. La conclusion : à titre personnel (et ça n’engage évidemment que moi), j’estime que si le raisonnement a été correctement mené, la dernière partie est souvent conclusive et ne justifie pas de conclusion. Cependant, il est évidemment souhaitable de faire une conclusion le jour de l’examen : elle se doit cependant d’être brève et synthétique. Il ne s’agit donc pas de rappeler les étapes du raisonnement, ce qui vous amènerait à d’inévitables redites, mais les résultats auxquels vous êtes parvenu au terme de votre démonstration. Les étudiants doivent manipuler des formules conclusives (« Telles sont donc les trois prises de position qui… », « On retient donc que… », « Au terme de ce travail, interrogeons-nous : certes, comme nous l’avons vu… cependant… », etc.).

Élargissement ou non ? Il est rappelé dans les instructions que la « conclusion personnelle », qui clôturait la production du candidat dans l’ancienne formule de l’examen, est rendue inutile par la présence d’une « écriture personnelle » évaluée séparément. Certes, il est possible d’ouvrir une perspective, mais en restant dans les limites de la problématique posée, au risque de laisser le correcteur sur une impression pénalisante. Attention aux prétendues « ouvertures », tellement larges et vagues, qu’elles se noient bien souvent dans des considérations dépourvues d’intérêt. Dans le doute, n’élargissez pas.

© Bruno Rigolt, janvier 2013
Espace Pédagogique Contributif / Lycée en Forêt (Montargis, France)


 

Vous trouverez ci-dessous plusieurs entraînements inédits sur le thème du sport (synthèse + écriture personnelle) :
Les valeurs du Sport : Excellence ou Sacralisation ? [Coubertin, INA, Caillat, Brohm] : Sujet + Corrigé
Sport et Droits de l’Homme [Bolotny, R. Yade, B. Laporte, Amnesty International, Lemieux, Collectif pour le Boycott des JO de Pékin 2008] : Sujet
Sport et discriminations de genre [Collectif, SOS Homophobie, Bodin, Robène, Héas, Mennesson, Kay, Jeanes + nombreux documents complémentaires] : Sujet
Sport et accomplissement [Lancelotti, Montherlant, Bollon, Andrieu] : Sujet
L’Art et le sport [Bégaudeau, De La Porte, Gaucher, Bellows, Boutrin] : Sujet
Sports de masse et Surmédiatisation [Thibon, Giono, Brohm, Couture] : Sujet + Corrigé
Le sport, reflet du capitalisme ? [Bodin, Sempé, Fatien, Fontanel, Joffard] Support de cours+ Sujet d’entraînement

Licence Creative CommonsNetÉtiquette : comme pour l’ensemble des textes publiés dans l’Espace Pédagogique Contributif, cet article est protégé par copyright. Ils est mis à disposition des internautes selon les termes de la Licence Creative Commons Attribution – Pas d’Utilisation Commerciale – Pas de Modification 2.0 France. La diffusion publique est autorisée sous réserve de mentionner le nom de l’auteur ainsi ainsi que la référence complète de l’article cité (URL de la page).