Un Automne en Poésie, Saison 4… Première livraison

Les classes de Seconde 7 et de Seconde 9 du Lycée en Forêt
Vous invitent à une exposition exceptionnelle…

Les élèves de Seconde 7 et de Seconde 9 du Lycée en Forêt sont fiers de vous présenter l’édition 2012-2013 d’« Un automne en Poésie », événement désormais incontournable qui marque comme chaque année l’actualité littéraire lycéenne. Puisant leur inspiration dans le message du Romantisme et du Symbolisme, les jeunes étudiant(e)s ont souhaité mettre en avant l’écriture poétique comme exercice de la liberté : liberté du rêve, des grands infinis ; liberté du cœur et des sentiments ; liberté aussi des jeux sur l’image et le non-dit, l’inexprimable, l’ineffable du mot…

Voici la première livraison. Chaque semaine, une dizaine de textes environ seront publiés dans cet Espace pédagogique. Bonne lecture.

NetÉtiquette : comme pour l’ensemble des textes publiés dans l’Espace Pédagogique Contributif, les poèmes des étudiant(e)s sont protégés par copyright. Ils sont mis à disposition des internautes selon les termes de la licence Creative Commons Paternité (Pas d’utilisation privée ou commerciale, pas de modification). La diffusion publique est autorisée sous réserve de mentionner le prénom de l’auteur, l’initiale de son nom, la classe, l’établissement ainsi que la référence complète du poème cité (URL de la page).

           

Ton silence est un bruissement d’ailes

Caroline B.
Seconde 9

Comme la voie lactée d’ineffables larmes
La vague submerge le sable
Ma voix est mélancolique
Depuis que tu es parti

Tu émerveillais mes horizons
D’écume et d’onde et de vent
Tes yeux avaient le reflet
Des diamants du couchant

Ton cœur aux lèvres closes, à l’affût de rosée
Était plein de tendresses et d’ailleurs
Qui dansaient au son du jour
Et des violons de la mer

Tu possédais la sagesse sans philosophie
Ton silence est une vaste galaxie
D’aube et de peine
Ton sourire a posé de la joie dans ma vie

La nuit est infinie comme le matin qui s’éveille
Mon poème a suivi tous les chemins de ton nom
Ton silence est un bruissement d’ailes
Comme un oiseau qui chante…

Caroline B.
Lycée en Forêt (Montargis, France), octobre 2012

« Ton silence est un bruissement d’ailes… »

  

    

À la lumière du vent

Valentine S.
Seconde 9

L’Amour est le silence d’un promeneur solitaire,
La beauté d’une rose traversée de larmes d’océans
Magnifique de ténèbres à la lumière
 du vent
Fontaine de regrets, d’ombre et de soleil
Murmure d’un philosophe inexistant.

L’Amour est immense désert chaud
Tel une fleur peuplée de jardins
Il est la confession anonyme d’un jour qui fut hier,
Comme un souvenir marquant hâté de vivre
Et de croire à l’illusion des larmes éloquentes.

Valentine S.
Lycée en Forêt (Montargis, France), octobre 2012

« L’Amour… Tel une fleur peuplée de jardins… »

Photomontage à partir d’une aquarelle de Pierre-Joseph Redouté (« Les roses« )

                     

L’Enfant

Nathan F.
Seconde 9

Avec sa peine qu’il écrivait en lettres de sang
Dans la nuit close sans sourire et sans joie
L’enfant exprimait sa douce terreur :
L’imagination des flots d’écume noirs
Le laissa s’échapper dans son désir frénétique,

Dans son monde éclairé d’obscurité
Il rencontra des horizons glacés qui lui dirent bonjour
Et des secrets fermés lui tendirent les mains.
L’aura mélancolique qui rayonnait de ses écrits
Semblait grande ouverte dans l’ombre des jours.

Des ondes douloureuses libéraient leur parole satirique
Sur le visage de l’enfant  parti vers la pluie qui tombe
Et sur le pavé déchiré qui ressemblait à un sanglot,
Malgré ce portrait comique
Un secret horrible brillait d’une certaine légèreté…

Nathan F.
Lycée en Forêt (Montargis, France), octobre 2012


« Dans son monde éclairé d’obscurité Il rencontra des horizons glacés qui lui dirent bonjour… »

Crédit iconographique : Edward McKnight Kauffer (1890-1954), « Go Great Western to Cornwall »
Museum of Modern Art (New York)

                    

Sur les fleurs du chagrin

Éléonore M.
Seconde 9

L’obscurité tombe goutte à goutte
Sur les fleurs du chagrin :
Perles inertes sur la pierre froide
Attendant la lueur sombre du crépuscule
Qui viendra de nouveau effleurer le marbre
Des regrets qui tombent.
Et quand le soleil disparaissait,
Elle se posait devant le linceul
Laissant la pluie de ses yeux
S’écouler vers le ciel triste et seul
Qui pleurait la perte de l’être cher.

Éléonore M.
Lycée en Forêt (Montargis, France), octobre 2012

« Elle se posait devant le linceul Laissant la pluie de ses yeux S’écouler vers le ciel triste et seul… »

D’après Richard Davies (Cardiff 1945-Paris 1991), « Vers une autre rive » (détail), 1986.
Image colorisée et modifiée numériquement.

                     

De Voyage et d’Ailleurs

Léa C.
Seconde 7

Moi qui rêvais de voyage et d’ailleurs,
De lointains de lumière aux formes de feu
Longtemps la confusion a perduré dans mon cœur
Autant que mon désir de confession
Et de vie, et de bonheur et de contes aussi purs que la mer.

Le désordre de ta mémoire est étranger à ce paysage
Ta solitude, insensible au mal qui se consume en moi,
A la couleur du soir et des fruits inconnus.
La tourmente de ta tristesse nous transporte
Dans cette boucle du temps.

Toi qui es triste et seul
Comme endormi dans les ténèbres
Dépourvus de tout sentiment
J’ai ouvert la porte des pays de mon cœur
Ces pays souterrains porteurs de triomphe et d’antique.

Léa C.
Lycée en Forêt (Montargis, France), octobre 2012

« J’ai ouvert la porte des pays de mon cœur… »

              

Confessions d’un amour inavoué

Tyffaine P.
Seconde 9

              

Une enfance misérable
Marchait vers ses souvenirs
Illuminés par la crainte et la peur
Une enfance misérable
Avec son écharpe bariolée de larmes.
Elle entendit le discours
Anonyme du speaker
Qui comptait les morts
Puis le bruit sourd d’un soldat
Tombé au champ d’honneur
E
t sa dernière pensée
Avec la profondeur du soir
Où venait frapper la pluie…

Tyffaine P.
Lycée en Forêt (Montargis, France), octobre 2012

Composition d’après Caspar David Friedrich : pinceau et sépia sur dessin au crayon (détail, 1826), Hamburger Kunsthalle, Hambourg.

Haïkus de nature et d’amitié
俳句

Annaël P.
Seconde 9

— I —

Pareil au carillon retentissant
D’une averse torrentielle,
Un élancement de tristesse
Apparaît dans mon cœur,
Grand comme l’étendue
D’une perle d’eau d’azur pâle…

— II —

Dans l’air moucheté de pollen
Tel un nuage vêtu de blanc,
Une amitié printanière
Pareille au souffle naissant
S’élança dans la naissance du vent.

Anaël P.
Lycée en Forêt (Montargis, France), octobre 2012

D’autres haïkus d’Anaël seront publiés lors d’une prochaine livaison…

              

Mon cœur est bleu comme la mer

Marie L.
Seconde 7

Mon cœur est bleu comme la mer
C’est un bateau sur les ailes du vent
Il me permet d’écrire des histoires
Aux yeux d’enfant
Il court sur cette page
Il écrit le crépuscule et des nuages

Mon cœur est bleu comme la mer
C’est un objet bien vivant
Comme un cercle éblouissant
Posé sur un angle du monde.
Il est caché par un bouquet
d’éclats de rire, d’éclats de peine

Mon cœur est bleu comme la mer
Au ciel illimité
Personne ne le voit sauf moi,
Il se déplace de gauche à droite
Entre les mains tendues du jour
Et les chemins du soir…

Marie L.
Lycée en Forêt (Montargis, France), octobre 2012

« Mon cœur est bleu comme la mer/C’est un bateau sur les ailes du vent… »

Composition originale créée à partir d’un tableau de Raoul Dufy : « La plage à sainte-Adresse »
Nice, musée des Beaux-Arts Jules Chéret.

La clé de ton cœur

Corentin A.
Seconde 9

J’ai perdu ton cœur
Je l’ai égaré par mégarde
Tout à l’heure
Dans un couloir du lycée.

J’ai cherché jusque dans le bureau du Proviseur
Il était là au milieu des portables confisqués
Sous un trousseau
De sentiments

Ô mon amour effacé
Parmi ces objets trouvés
Ton cœur, ton cœur est un soleil levant
Dans ce couloir du lycée…

Corentin A.
Lycée en Forêt (Montargis, France), octobre 2012


La numérisation des textes de la première livraison est terminée.
Prochaine livraison : jeudi 15 novembre 2012.

NetÉtiquette : comme pour l’ensemble des textes publiés dans l’Espace Pédagogique Contributif, les poèmes des étudiant(e)s sont protégés par copyright. Ils sont mis à disposition des internautes selon les termes de la licence Creative Commons Paternité (Pas d’utilisation privée ou commerciale, pas de modification). La diffusion publique est autorisée sous réserve de mentionner le prénom de l’auteur, l’initiale de son nom, la classe, l’établissement ainsi que la référence complète du poème cité (URL de la page).

Crédit iconographique : ©Bruno Rigolt sauf mention contraire.

Entraînement BTS. Thème : paroles… "Du bavardage, entre vacuité et vérité" 1/2

Thème : Paroles, échanges, conversations et révolution numérique

Cours en ligne : « Du bavardage, entre vacuité et vérité »


Première partie :
Du bavardage au clavardage
La parole comme fin en soi ou la perte de la valeur des mots

(Deuxième partie : « Éloges du bavardages », à paraître dans quelques jours, sous forme d’un corpus de documents).

« Le rôle de la parole, c’est de témoigner de l’invisible. »
Louis Lavelle

« Tu causes, tu causes, c’est tout ce que tu sais faire »
Raymond Queneau, Zazie dans le métro 

Si, comme l’a écrit le grand linguiste Émile Benveniste, « le langage est l’essence de l’homme », le bavardage serait à l’inverse une maladie du langage, au point d’en détourner la fonction première, communicationnelle et sémantique. De fait, à la différence de la parole qui se conjugue en termes de savoir, le bavardage se conjuguerait en termes d’insignifiance : bavarder, comme le rappelle dans une édition de 1835 le Dictionnaire de l’Académie française, c’est d’abord « parler excessivement de choses vaines et frivoles ».

  Le bavardage, c’est l’homme séparé du langage

Ainsi considéré comme une vacuité de la pensée et de la parole, le bavardage est donc assimilé à un discours réduisant le langage à ce que les linguistes appellent la communication phatique : propos vidés de leur sens, réduits à leur usage social, définis par leur seule fonction de contact, et dénués d’intention pragmatique, de responsabilité, d’engagement, de contenu. Le bavardage de plus exclut le critère fonctionnel de la langue car il est redondant et n’apporte pas vraiment d’information.

À l’heure de la révolution numérique, il paraît donc légitime d’interroger plus profondément ce que les Anglo-saxons désignent du nom de « small talk ». Nos sociétés, tout entières vouées à l’hyper-communication et au « trop plein » d’informations, incarnent paradoxalement une culture du vide et de l’insignifiance. Ainsi, la profusion de paroles contingentes et futiles qui accompagne souvent ces « petites conversations » s’apparente pour beaucoup d’observateurs à un langage expansif et sans fin, incapable d’atteindre la profondeur des choses et des êtres.

Document 1. Hervé Pasqua, Introduction à la lecture de « Être et Temps » de Martin Heidegger, éd. L’Âge d’Homme, Lausanne (Suisse) 1993, pages 80-81
     Qu’est-ce que le bavardage ? Parler […] signifie d’abord communiquer. Toute communication vise à faire participer celui qui écoute à la parole de celui qui parle. Bavarder c’est parler pour parler, sans comprendre de quoi l’on parle : « On comprend la parole, on ne comprend qu’approximativement l’objet de la parole ». Or, en s’attachant davantage au parlant qu’au parlé, la communication cesse de communiquer. […] Le discours oublie le rapport d’être à l’étant dont il parle et la communication se réduit à répéter le discours lui-même. […]. Quand ce qui se transmet n’est que la répétition du discours dans l’oubli total de l’objet de ce qui est dit, alors nous avons le bavardage. Le bavardage ne se contente pas de répéter l’ouï-dire, il n’est pas seulement répétition verbale, mais aussi répétition écrite comme lors de lectures faites machinalement par exemple. Le lecteur moyen, dans ce cas, « comprend tout », sauf ce qui a été créé et conquis par l’écrivain.      La scission entre les mots et les choses, entre le discours et son objet, voilà donc ce qui constitue le bavardage. Le bavardage est une répétition de mots. Il croit tout comprendre, mais il n’est que vacuité : « Le bavardage est la possibilité de tout comprendre sans appropriation préalable de la chose ». Et puisqu’il n’y a rien à comprendre, tout le monde peut comprendre ! D’où le succès des bavards auprès du public ! Ce qui se dit en se répétant, se généralise et en se généralisant accroît l’écart entre le parlant et le parlé. Cela transforme le révélé en dissimulé. Et cette dissimulation n’est pas feinte, elle n’est pas consciente, elle est naturelle au bavardage.

  Je bavarde parce que j’ai peur de penser…

Comme nous le voyons à travers ce jugement sévère d’un philosophe, le bavardage est par définition tributaire du lieu commun. Dissimulé sous le caractère souvent conventionnel des propos échangés, il est une perte du moi authentique, une fuite devant soi-même, une « déchéance » pour reprendre quelques termes forts de Martin Heidegger. Dans le monde de l’authenticité perdue, le bavardage apparaît ainsi comme une sorte de divertissement, au sens pascalien du terme, c’est-à-dire de détournement du langage, de « remplissage » du silence ; réponse médiocre et insatisfaisante de l’homme à son propre vide existentiel : je bavarde parce que j’ai peur de penser.

Le bavardage constitue donc de manière assez paradoxale une impuissance à parler, une parole non assumée, sans identité et sans transitivité, au détriment de la communication véritable. L’exemple de certains forums de discussion sur Internet serait à ce titre révélateur : condamné à vivre dans une virtualité d’autant plus douloureuse qu’elle est anonyme, le chateur dévalue la parole au rang de l’inauthentique, parce que ne parvenant pas à accéder au discours. Comme nous le comprenons, avec le bavardage c’est le rapport entre langue et parole qui n’est plus assuré. Alors qu’on peut assimiler la parole à une force d’expression du sujet, le bavardage implique en réalité un refus de dialoguer et de communiquer.

Document 2. Eric Fiat, « Le bavardage »
in Figures ordinaires de l’extrême (Collectif, sous la direction de François Pommier), Publication des Universités de Rouen et du Havre, 2009. Pages 44-45

     Le bavardage est une très bonne chose comme propédeutique à une parole de vérité. D’abord, on bavarde, c’est-à-dire qu’on parle de tout sauf de l’essentiel, avant que de parler de l’essentiel. Le problème est que lorsque le bavardage s’installe, il devient un obstacle à toute parole de vérité. Bavarder, c’est baver, mais parce que nous ne sommes pas des bœufs, nous accompagnons notre bave de mots. Bavarder, c’est parler pour ne rien dire. Les commères sous le marché couvert le vendredi matin cancanent, elles clabaudent, elles piaillent, elles se rengorgent, gloussent, etc. Les compères au marché couvert eux aussi ragotent, cancanent, canardent, etc. Et les deux ennemis principaux du bavardage, ce sont la polémique et le silence. Aussi pour éviter toute polémique, tout dissensus, les bavards évitent-ils soigneusement tous les sujets qui pourraient fâcher, et fuient le silence, qui risquerait de révéler la profondeur extrême de l’âme de chacun, comme la peste. Mais le bavardage ne suffit pas à dissimuler l’étrangeté de notre aventure, et sans doute faut-il commencer par se taire pour que l’essentiel puisse se dire. Le silence est une des manifestations de l’essentiel, mais nous avons peur du silence. Nos sociétés modernes sont obsédées par la peur du silence car le silence risque de révéler l’abîme. Et voilà pourquoi on essaie de le meubler.

     Ainsi la parfaite maîtresse de maison doit-elle éviter à tout prix deux choses : la polémique et le silence, c’est-à-dire les conversations politiques et le silence. Et si le silence arrive à se glisser, que va-t-elle dire ? « Tiens, un ange passe » et elle ne va pas le laisser parler […]. L’ange plane, l’ange attend que nous cessions de bavarder pour dire l’essentiel. Et au moment où il se dit : « ça y est, je peux parler, moi, l’ange », eh bien on s’empresse de lui clouer le bec en disant « Tiens, un ange passe », avant que de tenter de relancer la conversation en faisant mine de s’intéresser à ce qui n’intéresse pas ».

Ce texte violemment critique porte sur ceux qui bavardent un regard sévère : en repoussant la parole dans l’inauthentique et l’artifice, le bavardage est en effet une parole morte. Proche de la « langue de bois », il ne cesse d’esquiver la vérité et de transformer l’authenticité de la parole en verbiage. Comme mensonge à soi-même, le bavardage est conséquemment une fausse communication avec les autres. Voilà pourquoi il est souvent associé à la dissimulation ou au simulacre : prisonniers d’un contenu référentiel vide, les mots ne laissent plus rien entrer.

  Un langage qui tient lieu d’action…

D’une certaine manière, l’absurde est au cœur du bavardage. Si nous considérons que la parole est une activité qui doit mener à l’acte, c’est-à-dire à l’action, au faire, alors cette surenchère de langage en miettes qu’est le bavardage est une déchéance ontologique, un langage en crise, un langage vide qui tient lieu d’action : il se donne à entendre par le manque qu’il génère. Privilégiant l’affectif, l’instantané et l’éphémère, il prive l’homme du « garant indispensable de la qualité de l’échange » qui est d’abord « le temps de la réflexion » (Instructions Officielles).

Document 3. Théophraste, « De l’impertinent ou du diseur de rien » (*)
Des Caractères (traduit du grec par Jean de La Bruyère), vers 319 av. JC.
     La sotte envie de discourir vient d’une habitude qu’on a contractée de parler beaucoup et sans réflexion. Un homme qui veut parler, se trouvant assis proche d’une personne qu’il n’a jamais vue et qu’il ne connaît point, entre d’abord en matière, l’entretient de sa femme et lui fait son éloge, lui conte son songe, lui fait un long détail d’un repas où il s’est trouvé sans oublier le moindre mets ni un seul service. Il s’échauffe ensuite dans la conversation, déclame contre le temps présent, et soutient que les hommes qui vivent présentement ne valent point leurs pères. De là il se jette sur ce qui se débite au marché, sur la cherté du blé, sur le grand nombre d’étrangers qui sont dans la ville ; il dit qu’au printemps, où commencent les Bacchanales, la mer devient navigable ; qu’un peu de pluie serait utile aux biens de la terre, et ferait espérer une bonne récolte ; qu’il cultivera son champ l’année prochaine, et qu’il le mettra en valeur ; que le siècle est dur, et qu’on a bien de la peine à vivre. Il apprend à cet inconnu que c’est Damippe qui a fait brûler la plus belle torche devant l’autel de Cérès à la fête des Mystères, il lui demande combien de colonnes soutiennent le théâtre de la musique, quel est le quantième du mois ; il lui dit qu’il a eu la veille une indigestion ; et si cet homme à qui il parle a la patience de l’écouter, il ne partira pas d’auprès de lui : il lui annoncera comme une chose nouvelle que les Mystères se célèbrent dans le mois d’août, les Apaturies au mois d’octobre ; et à la campagne dans le mois de décembre, les Bacchanales. Il n’y a avec de si grands causeurs qu’un parti à prendre, qui est de fuir, si l’on veut du moins éviter la fièvre ; car quel moyen de pouvoir tenir contre des gens qui ne savent pas discerner ni votre loisir ni le temps de vos affaires ?_______________(*) Ce chapitre serait mieux intitulé Du bavardage ou Du bavard.
NDLR : Cette note est de La Bruyère.

  La parole comme fin en soi

Le bavardage amène ainsi à une réflexion  essentielle sur le langage même : dépourvue d’intériorité, la parole bavarde devient une fin en soi. Au lieu de servir l’homme, elle l’asservit à l’évidence absurde du « parler pour parler ». Noyé sous le flux des paroles, le langage perd donc son sens : au lieu d’éveiller l’esprit, il le distrait de la vérité. Le bavardage débouche donc sur la thématique du vide et enferme le langage dans le déni du sens. Je souhaiterais évoquer ici plus précisément la question du bavardage sous l’angle de ce qu’on a appelé le théâtre de l’absurde. C’est en effet dans le contexte troublé de l’après-guerre que, face aux drames de l’Histoire et à la menace d’un conflit atomique, face aux stéréotypes du parler petit-bourgeois et « bien-pensant », se développent vers 1950, dans les théâtres de la Rive Gauche, des pièces d’un style radicalement nouveau, chargé de dérision, de satire, de provocation, et qui apportent au théâtre les ressources d’un langage volontairement subversif, apte à faire naître chez le spectateur la conscience de l’absurde.

Des auteurs comme Eugène Ionesco ou Samuel Beckett par exemple n’auront de cesse de dénoncer le « parler pour ne rien dire ». Tel est en effet le sens qu’il convient d’accorder aux répliques plus absurdes les unes que les autres de la Cantatrice chauve de Ionesco (1950), qui visent d’abord, en déconstruisant les fondements du langage, à stigmatiser des idées et des modes de vie jugés médiocres. En témoigne ce passage particulièrement illustratif :

Comme vous le voyez, les propos des Smith sont un alignement de stéréotypes et de poncifs qui renvoient à la définition du cliché comme lieu commun. Ainsi qu’il a été justement dit, « des scènes entières de La Cantatrice chauve comme de En attendant Godot semblent avoir été écrites pour illustrer à l’avance la définition de la fonction phatique du langage par Roman Jakobson. […] Chez Ionesco, où l’opérateur dominant est l’adjonction, le lieu commun prolifère comme hypertrophie (hyperbole) d’une fonction subalterne du langage » [Jean Weisgerber (sous la direction de), Les Avant-gardes littéraires au XXe siècle, volume 2, John Benjamins Publishing Company, Amsterdam/Philadelphie 1984, page 916].

Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si la fin de la pièce met à mal le langage au point de provoquer une rupture totale entre le signifiant et le signifié : loin d’être un outil de communication, le langage au contraire devient un instrument d’oppression. « Seuls les mots comptent, tout le reste n’est que bavardage » aimait à dire Ionesco : toute la question est en effet de savoir à quoi doit finalement mener l’échange.  Ainsi, avons-nous vu que, détourné de sa fonction communicationnelle et sémantique, le langage pouvait constituer une parole en miettes, vide de sens.

Les Instructions officielles invitent à ce titre l’étudiant à porter un regard critique sur l’usage que l’on peut en faire à travers les nouvelles technologies. À l’heure de la révolution numérique, il est évident qu’une réflexion sur la parole est indissociable d’une réflexion d’ordre épistémologique : non sans excès, les nouvelles technologies véhiculent souvent une parole protéiforme, immodérée, confuse : les milliards de courriers électroniques, de SMS, de tweets que nous échangeons quotidiennement, l’explosion des paroles personnelles sur Internet à travers les blogs, font que la parole s’est banalisée au point de modifier sensiblement et durablement les conditions de la circulation de l’information.

♦  « Le medium est le message… »

D’une certaine façon, ces vains bavardages, inutiles et répétitifs, dévalorisent et pervertissent bien souvent l’essence même du langage, dans sa dimension d’expression et de transmission : ce n’est pas en fait du langage qui circule mais une oralité qui n’assume plus le pouvoir de la langue, plus proche du bavardage et soustraite à la vraie parole humaine. De manière plus fondamentale, il faudrait noter combien cette hypertrophie communicationnelle est consubstantielle à la mort du monde : parler pour parler, twitter pour rendre la vie plus supportable, vouloir toujours plus d’amis sur Facebook, envoyer des tonnes de SMS pour trouver une satisfaction dans le fait même d’exister, n’est-ce pas désagréger la valeur de la parole et de l’échange ?

Entre héroïsme et nihilisme, le « parler pour parler » confond la logorrhée, c’est-à-dire la surabondance de signes, et ce qui fait sens : quelle est la valeur d’un ami sur Facebook ? Quelle est la valeur des échanges sur Internet ? En perdant de sa valeur symbolique, la parole se transforme en marchandise, en perdant de leur valeur, les mots perdent leur certitude et modifient le sens profond que les hommes donnent à l’existence. Car cette désorientation est en fait une perte du sens, qui est la question fondamentale à laquelle notre modernité doit répondre.

Paradoxalement, la survalorisation des flux de paroles comme fin en soi, qui imprègne la culture post-moderne, a dépersonnalisé les rapports humains. Comme nous le comprenons, l’un des dangers des nouvelles technologies de l’hypercommunication est de faire dépendre les contenus qu’elles véhiculent de leur propre nature, et donc que l’échange ne se fasse plus par le langage, mais par la technologie qui s’attribue par le moyen des mots, un statut de fin. L’avertissement de McLuhan est toujours d’actualité : « le medium est le message » ; peu importe ce qui est échangé puisque nous échangeons…

Bruno Rigolt
Espace Pédagogique Contributif/ Lycée en Forêt (Montargis, France), octobre 2012

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Entraînement BTS. Thème : paroles… « Du bavardage, entre vacuité et vérité » 1/2

Thème : Paroles, échanges, conversations et révolution numérique

Cours en ligne : « Du bavardage, entre vacuité et vérité »

Première partie :
Du bavardage au clavardage
La parole comme fin en soi ou la perte de la valeur des mots

(Deuxième partie : « Éloges du bavardages », à paraître dans quelques jours, sous forme d’un corpus de documents).

« Le rôle de la parole, c’est de témoigner de l’invisible. »
Louis Lavelle

« Tu causes, tu causes, c’est tout ce que tu sais faire »
Raymond Queneau, Zazie dans le métro 

Si, comme l’a écrit le grand linguiste Émile Benveniste, « le langage est l’essence de l’homme », le bavardage serait à l’inverse une maladie du langage, au point d’en détourner la fonction première, communicationnelle et sémantique. De fait, à la différence de la parole qui se conjugue en termes de savoir, le bavardage se conjuguerait en termes d’insignifiance : bavarder, comme le rappelle dans une édition de 1835 le Dictionnaire de l’Académie française, c’est d’abord « parler excessivement de choses vaines et frivoles ».

  Le bavardage, c’est l’homme séparé du langage

Ainsi considéré comme une vacuité de la pensée et de la parole, le bavardage est donc assimilé à un discours réduisant le langage à ce que les linguistes appellent la communication phatique : propos vidés de leur sens, réduits à leur usage social, définis par leur seule fonction de contact, et dénués d’intention pragmatique, de responsabilité, d’engagement, de contenu. Le bavardage de plus exclut le critère fonctionnel de la langue car il est redondant et n’apporte pas vraiment d’information.

À l’heure de la révolution numérique, il paraît donc légitime d’interroger plus profondément ce que les Anglo-saxons désignent du nom de « small talk ». Nos sociétés, tout entières vouées à l’hyper-communication et au « trop plein » d’informations, incarnent paradoxalement une culture du vide et de l’insignifiance. Ainsi, la profusion de paroles contingentes et futiles qui accompagne souvent ces « petites conversations » s’apparente pour beaucoup d’observateurs à un langage expansif et sans fin, incapable d’atteindre la profondeur des choses et des êtres.

Document 1. Hervé Pasqua, Introduction à la lecture de « Être et Temps » de Martin Heidegger, éd. L’Âge d’Homme, Lausanne (Suisse) 1993, pages 80-81
     Qu’est-ce que le bavardage ? Parler […] signifie d’abord communiquer. Toute communication vise à faire participer celui qui écoute à la parole de celui qui parle. Bavarder c’est parler pour parler, sans comprendre de quoi l’on parle : « On comprend la parole, on ne comprend qu’approximativement l’objet de la parole ». Or, en s’attachant davantage au parlant qu’au parlé, la communication cesse de communiquer. […] Le discours oublie le rapport d’être à l’étant dont il parle et la communication se réduit à répéter le discours lui-même. […]. Quand ce qui se transmet n’est que la répétition du discours dans l’oubli total de l’objet de ce qui est dit, alors nous avons le bavardage. Le bavardage ne se contente pas de répéter l’ouï-dire, il n’est pas seulement répétition verbale, mais aussi répétition écrite comme lors de lectures faites machinalement par exemple. Le lecteur moyen, dans ce cas, « comprend tout », sauf ce qui a été créé et conquis par l’écrivain.      La scission entre les mots et les choses, entre le discours et son objet, voilà donc ce qui constitue le bavardage. Le bavardage est une répétition de mots. Il croit tout comprendre, mais il n’est que vacuité : « Le bavardage est la possibilité de tout comprendre sans appropriation préalable de la chose ». Et puisqu’il n’y a rien à comprendre, tout le monde peut comprendre ! D’où le succès des bavards auprès du public ! Ce qui se dit en se répétant, se généralise et en se généralisant accroît l’écart entre le parlant et le parlé. Cela transforme le révélé en dissimulé. Et cette dissimulation n’est pas feinte, elle n’est pas consciente, elle est naturelle au bavardage.

  Je bavarde parce que j’ai peur de penser…

Comme nous le voyons à travers ce jugement sévère d’un philosophe, le bavardage est par définition tributaire du lieu commun. Dissimulé sous le caractère souvent conventionnel des propos échangés, il est une perte du moi authentique, une fuite devant soi-même, une « déchéance » pour reprendre quelques termes forts de Martin Heidegger. Dans le monde de l’authenticité perdue, le bavardage apparaît ainsi comme une sorte de divertissement, au sens pascalien du terme, c’est-à-dire de détournement du langage, de « remplissage » du silence ; réponse médiocre et insatisfaisante de l’homme à son propre vide existentiel : je bavarde parce que j’ai peur de penser.

Le bavardage constitue donc de manière assez paradoxale une impuissance à parler, une parole non assumée, sans identité et sans transitivité, au détriment de la communication véritable. L’exemple de certains forums de discussion sur Internet serait à ce titre révélateur : condamné à vivre dans une virtualité d’autant plus douloureuse qu’elle est anonyme, le chateur dévalue la parole au rang de l’inauthentique, parce que ne parvenant pas à accéder au discours. Comme nous le comprenons, avec le bavardage c’est le rapport entre langue et parole qui n’est plus assuré. Alors qu’on peut assimiler la parole à une force d’expression du sujet, le bavardage implique en réalité un refus de dialoguer et de communiquer.

Document 2. Eric Fiat, « Le bavardage »
in Figures ordinaires de l’extrême (Collectif, sous la direction de François Pommier), Publication des Universités de Rouen et du Havre, 2009. Pages 44-45

     Le bavardage est une très bonne chose comme propédeutique à une parole de vérité. D’abord, on bavarde, c’est-à-dire qu’on parle de tout sauf de l’essentiel, avant que de parler de l’essentiel. Le problème est que lorsque le bavardage s’installe, il devient un obstacle à toute parole de vérité. Bavarder, c’est baver, mais parce que nous ne sommes pas des bœufs, nous accompagnons notre bave de mots. Bavarder, c’est parler pour ne rien dire. Les commères sous le marché couvert le vendredi matin cancanent, elles clabaudent, elles piaillent, elles se rengorgent, gloussent, etc. Les compères au marché couvert eux aussi ragotent, cancanent, canardent, etc. Et les deux ennemis principaux du bavardage, ce sont la polémique et le silence. Aussi pour éviter toute polémique, tout dissensus, les bavards évitent-ils soigneusement tous les sujets qui pourraient fâcher, et fuient le silence, qui risquerait de révéler la profondeur extrême de l’âme de chacun, comme la peste. Mais le bavardage ne suffit pas à dissimuler l’étrangeté de notre aventure, et sans doute faut-il commencer par se taire pour que l’essentiel puisse se dire. Le silence est une des manifestations de l’essentiel, mais nous avons peur du silence. Nos sociétés modernes sont obsédées par la peur du silence car le silence risque de révéler l’abîme. Et voilà pourquoi on essaie de le meubler.

     Ainsi la parfaite maîtresse de maison doit-elle éviter à tout prix deux choses : la polémique et le silence, c’est-à-dire les conversations politiques et le silence. Et si le silence arrive à se glisser, que va-t-elle dire ? « Tiens, un ange passe » et elle ne va pas le laisser parler […]. L’ange plane, l’ange attend que nous cessions de bavarder pour dire l’essentiel. Et au moment où il se dit : « ça y est, je peux parler, moi, l’ange », eh bien on s’empresse de lui clouer le bec en disant « Tiens, un ange passe », avant que de tenter de relancer la conversation en faisant mine de s’intéresser à ce qui n’intéresse pas ».

Ce texte violemment critique porte sur ceux qui bavardent un regard sévère : en repoussant la parole dans l’inauthentique et l’artifice, le bavardage est en effet une parole morte. Proche de la « langue de bois », il ne cesse d’esquiver la vérité et de transformer l’authenticité de la parole en verbiage. Comme mensonge à soi-même, le bavardage est conséquemment une fausse communication avec les autres. Voilà pourquoi il est souvent associé à la dissimulation ou au simulacre : prisonniers d’un contenu référentiel vide, les mots ne laissent plus rien entrer.

  Un langage qui tient lieu d’action…

D’une certaine manière, l’absurde est au cœur du bavardage. Si nous considérons que la parole est une activité qui doit mener à l’acte, c’est-à-dire à l’action, au faire, alors cette surenchère de langage en miettes qu’est le bavardage est une déchéance ontologique, un langage en crise, un langage vide qui tient lieu d’action : il se donne à entendre par le manque qu’il génère. Privilégiant l’affectif, l’instantané et l’éphémère, il prive l’homme du « garant indispensable de la qualité de l’échange » qui est d’abord « le temps de la réflexion » (Instructions Officielles).

Document 3. Théophraste, « De l’impertinent ou du diseur de rien » (*)
Des Caractères (traduit du grec par Jean de La Bruyère), vers 319 av. JC.
     La sotte envie de discourir vient d’une habitude qu’on a contractée de parler beaucoup et sans réflexion. Un homme qui veut parler, se trouvant assis proche d’une personne qu’il n’a jamais vue et qu’il ne connaît point, entre d’abord en matière, l’entretient de sa femme et lui fait son éloge, lui conte son songe, lui fait un long détail d’un repas où il s’est trouvé sans oublier le moindre mets ni un seul service. Il s’échauffe ensuite dans la conversation, déclame contre le temps présent, et soutient que les hommes qui vivent présentement ne valent point leurs pères. De là il se jette sur ce qui se débite au marché, sur la cherté du blé, sur le grand nombre d’étrangers qui sont dans la ville ; il dit qu’au printemps, où commencent les Bacchanales, la mer devient navigable ; qu’un peu de pluie serait utile aux biens de la terre, et ferait espérer une bonne récolte ; qu’il cultivera son champ l’année prochaine, et qu’il le mettra en valeur ; que le siècle est dur, et qu’on a bien de la peine à vivre. Il apprend à cet inconnu que c’est Damippe qui a fait brûler la plus belle torche devant l’autel de Cérès à la fête des Mystères, il lui demande combien de colonnes soutiennent le théâtre de la musique, quel est le quantième du mois ; il lui dit qu’il a eu la veille une indigestion ; et si cet homme à qui il parle a la patience de l’écouter, il ne partira pas d’auprès de lui : il lui annoncera comme une chose nouvelle que les Mystères se célèbrent dans le mois d’août, les Apaturies au mois d’octobre ; et à la campagne dans le mois de décembre, les Bacchanales. Il n’y a avec de si grands causeurs qu’un parti à prendre, qui est de fuir, si l’on veut du moins éviter la fièvre ; car quel moyen de pouvoir tenir contre des gens qui ne savent pas discerner ni votre loisir ni le temps de vos affaires ?_______________(*) Ce chapitre serait mieux intitulé Du bavardage ou Du bavard.
NDLR : Cette note est de La Bruyère.

  La parole comme fin en soi

Le bavardage amène ainsi à une réflexion  essentielle sur le langage même : dépourvue d’intériorité, la parole bavarde devient une fin en soi. Au lieu de servir l’homme, elle l’asservit à l’évidence absurde du « parler pour parler ». Noyé sous le flux des paroles, le langage perd donc son sens : au lieu d’éveiller l’esprit, il le distrait de la vérité. Le bavardage débouche donc sur la thématique du vide et enferme le langage dans le déni du sens. Je souhaiterais évoquer ici plus précisément la question du bavardage sous l’angle de ce qu’on a appelé le théâtre de l’absurde. C’est en effet dans le contexte troublé de l’après-guerre que, face aux drames de l’Histoire et à la menace d’un conflit atomique, face aux stéréotypes du parler petit-bourgeois et « bien-pensant », se développent vers 1950, dans les théâtres de la Rive Gauche, des pièces d’un style radicalement nouveau, chargé de dérision, de satire, de provocation, et qui apportent au théâtre les ressources d’un langage volontairement subversif, apte à faire naître chez le spectateur la conscience de l’absurde.

Des auteurs comme Eugène Ionesco ou Samuel Beckett par exemple n’auront de cesse de dénoncer le « parler pour ne rien dire ». Tel est en effet le sens qu’il convient d’accorder aux répliques plus absurdes les unes que les autres de la Cantatrice chauve de Ionesco (1950), qui visent d’abord, en déconstruisant les fondements du langage, à stigmatiser des idées et des modes de vie jugés médiocres. En témoigne ce passage particulièrement illustratif :

Comme vous le voyez, les propos des Smith sont un alignement de stéréotypes et de poncifs qui renvoient à la définition du cliché comme lieu commun. Ainsi qu’il a été justement dit, « des scènes entières de La Cantatrice chauve comme de En attendant Godot semblent avoir été écrites pour illustrer à l’avance la définition de la fonction phatique du langage par Roman Jakobson. […] Chez Ionesco, où l’opérateur dominant est l’adjonction, le lieu commun prolifère comme hypertrophie (hyperbole) d’une fonction subalterne du langage » [Jean Weisgerber (sous la direction de), Les Avant-gardes littéraires au XXe siècle, volume 2, John Benjamins Publishing Company, Amsterdam/Philadelphie 1984, page 916].

Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si la fin de la pièce met à mal le langage au point de provoquer une rupture totale entre le signifiant et le signifié : loin d’être un outil de communication, le langage au contraire devient un instrument d’oppression. « Seuls les mots comptent, tout le reste n’est que bavardage » aimait à dire Ionesco : toute la question est en effet de savoir à quoi doit finalement mener l’échange.  Ainsi, avons-nous vu que, détourné de sa fonction communicationnelle et sémantique, le langage pouvait constituer une parole en miettes, vide de sens.

Les Instructions officielles invitent à ce titre l’étudiant à porter un regard critique sur l’usage que l’on peut en faire à travers les nouvelles technologies. À l’heure de la révolution numérique, il est évident qu’une réflexion sur la parole est indissociable d’une réflexion d’ordre épistémologique : non sans excès, les nouvelles technologies véhiculent souvent une parole protéiforme, immodérée, confuse : les milliards de courriers électroniques, de SMS, de tweets que nous échangeons quotidiennement, l’explosion des paroles personnelles sur Internet à travers les blogs, font que la parole s’est banalisée au point de modifier sensiblement et durablement les conditions de la circulation de l’information.

♦  « Le medium est le message… »

D’une certaine façon, ces vains bavardages, inutiles et répétitifs, dévalorisent et pervertissent bien souvent l’essence même du langage, dans sa dimension d’expression et de transmission : ce n’est pas en fait du langage qui circule mais une oralité qui n’assume plus le pouvoir de la langue, plus proche du bavardage et soustraite à la vraie parole humaine. De manière plus fondamentale, il faudrait noter combien cette hypertrophie communicationnelle est consubstantielle à la mort du monde : parler pour parler, twitter pour rendre la vie plus supportable, vouloir toujours plus d’amis sur Facebook, envoyer des tonnes de SMS pour trouver une satisfaction dans le fait même d’exister, n’est-ce pas désagréger la valeur de la parole et de l’échange ?

Entre héroïsme et nihilisme, le « parler pour parler » confond la logorrhée, c’est-à-dire la surabondance de signes, et ce qui fait sens : quelle est la valeur d’un ami sur Facebook ? Quelle est la valeur des échanges sur Internet ? En perdant de sa valeur symbolique, la parole se transforme en marchandise, en perdant de leur valeur, les mots perdent leur certitude et modifient le sens profond que les hommes donnent à l’existence. Car cette désorientation est en fait une perte du sens, qui est la question fondamentale à laquelle notre modernité doit répondre.

Paradoxalement, la survalorisation des flux de paroles comme fin en soi, qui imprègne la culture post-moderne, a dépersonnalisé les rapports humains. Comme nous le comprenons, l’un des dangers des nouvelles technologies de l’hypercommunication est de faire dépendre les contenus qu’elles véhiculent de leur propre nature, et donc que l’échange ne se fasse plus par le langage, mais par la technologie qui s’attribue par le moyen des mots, un statut de fin. L’avertissement de McLuhan est toujours d’actualité : « le medium est le message » ; peu importe ce qui est échangé puisque nous échangeons…

Bruno Rigolt
Espace Pédagogique Contributif/ Lycée en Forêt (Montargis, France), octobre 2012

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La classe de seconde 7 du LEF va participer au Concours Mix'Art 2013…

Après examen de sa candidature, la classe de Seconde 7 du Lycée en Forêt (promotion 2012-2013) a été retenue par l’association Ariana, organisatrice de l’opération MIX’ART, l’art liberté, en faveur de la promotion de la citoyenneté et de la diversité culturelle…
Tous les élèves de la classe se mobilisent dès maintenant pour l’édition 2013 de ce grand concours dont la finale se déroulera au début du mois de juin à Berlin !
© Bruno Rigolt « Mona Lisa U+262E ». D’après la Joconde de Léonard de Vinci (Musée du Louvre, Paris).
Le Cahier des charges 2013 est consultable en ligne en cliquant ici.

Toutes les œuvres crées par les élèves feront l’objet d’une vaste exposition mise en ligne au mois de juin !

La classe de seconde 7 du LEF va participer au Concours Mix’Art 2013…

Après examen de sa candidature, la classe de Seconde 7 du Lycée en Forêt (promotion 2012-2013) a été retenue par l’association Ariana, organisatrice de l’opération MIX’ART, l’art liberté, en faveur de la promotion de la citoyenneté et de la diversité culturelle…

Tous les élèves de la classe se mobilisent dès maintenant pour l’édition 2013 de ce grand concours dont la finale se déroulera au début du mois de juin à Berlin !

© Bruno Rigolt « Mona Lisa U+262E ». D’après la Joconde de Léonard de Vinci (Musée du Louvre, Paris).

Le Cahier des charges 2013 est consultable en ligne en cliquant ici.

Toutes les œuvres crées par les élèves feront l’objet d’une vaste exposition mise en ligne au mois de juin !

Découvrez bientôt l'exposition des classes de Seconde 7 et 9 : Un Automne en Poésie. Saison 4

Bientôt au Lycée en Forêt…

Pour fêter comme il se doit la rentrée littéraire, la classe de Seconde 7 et la classe de Seconde 9 du Lycée en Forêt préparent la saison 4 d’Un Automne en Poésie, événement désormais incontournable qui marque comme chaque année l’actualité littéraire lycéenne.

Puisant leur inspiration dans le message poétique du Romantisme et du Symbolisme, les élèves ont souhaité travailler sur le non-dit, l’inexprimable, l’ineffable du mot : poésie abstraite, anti-réaliste, imaginaire…

 

Le lancement de l’exposition est prévu sur Internet le lundi 29 octobre 2012.

Chaque semaine, de nouveaux textes seront publiés jusqu’en décembre 2012…

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Découvrez bientôt l’exposition des classes de Seconde 7 et 9 : Un Automne en Poésie. Saison 4

Bientôt au Lycée en Forêt…

Pour fêter comme il se doit la rentrée littéraire, la classe de Seconde 7 et la classe de Seconde 9 du Lycée en Forêt préparent la saison 4 d’Un Automne en Poésie, événement désormais incontournable qui marque comme chaque année l’actualité littéraire lycéenne.

Puisant leur inspiration dans le message poétique du Romantisme et du Symbolisme, les élèves ont souhaité travailler sur le non-dit, l’inexprimable, l’ineffable du mot : poésie abstraite, anti-réaliste, imaginaire…

 

Le lancement de l’exposition est prévu sur Internet le lundi 29 octobre 2012.

Chaque semaine, de nouveaux textes seront publiés jusqu’en décembre 2012…

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Au fil des pages… Qu'est-ce qu'un livre ?

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Qu’est-ce qu’un livre ?
De la page blanche à l’achevé d’imprimer

Voici un bel ouvrage que je vous propose de feuilleter cette semaine : publié par les éditions Fides en 2006, il est signé Madeleine Sauvé, qui a longtemps été professeure à l’Université de Montréal (Québec, Canada).

L’ambition de l’ouvrage  est tout d’abord de faire découvrir la structure et les composantes d’un livre « qui ont chacune un nom propre, une figure particulière ». Comme le dit l’auteure dans l’avant-propos, « la préface n’est pas l’introduction, l’introduction n’a rien de l’avertissement, l’avertissement ne saurait être nommé prologue ». Cet ouvrage, certes technique mais passionnant, vous expliquera donc comment se construit un livre, du titre à la quatrième de couverture, de la maquette au choix de la typographie, de la dédicace (page 15) aux notes de référence,  en passant par l’avant-propos, le préambule, l’exergue (page 22), l’épigraphe (page 24), le prologue (page 47), l’épilogue… Vous verrez que ces choix n’ont rien d’arbitraire et qu’ils obéissent à des stratégies éditoriales ciblées.

Les lycéen/nes auront tout intérêt à approfondir leurs connaissances dans ce domaine. De nombreux écrits d’invention au Baccalauréat par exemple peuvent vous demander la rédaction d’un avant-propos, d’une préface (page 61), d’une postface, d’un épilogue, etc. Il faut donc connaître ces genres et savoir en distinguer les exigences. Or très souvent, bien des textes produits (et parfois des corrigés publiés) se ressemblent dans leur forme, au point d’entraîner de navrantes confusions. C’est la raison pour laquelle je ne saurais trop vous recommander la lecture de cet ouvrage qui joint au plaisir de la découverte l’intérêt théorique et pratique.

Même si les pages consultables sur Google-livres restent limitées, elles sont suffisantes pour donner à l’élève et à l’étudiant de Lettres, exemples à l’appui, des outils pertinents sur la meilleure façon de rédiger et de s’adapter à des consignes d’écriture particulières.

Madeleine Sauvé, Qu’est-ce qu’un livre ? De la page blanche à l’achevé d’imprimer, Montréal, Fides, 2006.

RAPPEL DE MÉTHODE : Comment « bien lire » ce type d’ouvrage ? Le but bien entendu n’est pas de “tout lire” mais de lire un peu “au fil des pages”, selon votre envie. Quand vous avez le temps, parcourez un article, lisez un extrait de texte, découvrez un auteur, une notion, etc. Si vous le pouvez, notez dans un petit répertoire ce qui vous paraît important. Une règle essentielle : ne forcez jamais ! Si quelque chose vous rebute ou vous semble trop difficile, passez à un autre sujet. Plus qu’apprendre pour apprendre, c’est en fait la démarche qui importe : découvrir et enrichir sa culture générale.

Au fil des pages… Qu’est-ce qu’un livre ?

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Qu’est-ce qu’un livre ?
De la page blanche à l’achevé d’imprimer

Voici un bel ouvrage que je vous propose de feuilleter cette semaine : publié par les éditions Fides en 2006, il est signé Madeleine Sauvé, qui a longtemps été professeure à l’Université de Montréal (Québec, Canada).

L’ambition de l’ouvrage  est tout d’abord de faire découvrir la structure et les composantes d’un livre « qui ont chacune un nom propre, une figure particulière ». Comme le dit l’auteure dans l’avant-propos, « la préface n’est pas l’introduction, l’introduction n’a rien de l’avertissement, l’avertissement ne saurait être nommé prologue ». Cet ouvrage, certes technique mais passionnant, vous expliquera donc comment se construit un livre, du titre à la quatrième de couverture, de la maquette au choix de la typographie, de la dédicace (page 15) aux notes de référence,  en passant par l’avant-propos, le préambule, l’exergue (page 22), l’épigraphe (page 24), le prologue (page 47), l’épilogue… Vous verrez que ces choix n’ont rien d’arbitraire et qu’ils obéissent à des stratégies éditoriales ciblées.

Les lycéen/nes auront tout intérêt à approfondir leurs connaissances dans ce domaine. De nombreux écrits d’invention au Baccalauréat par exemple peuvent vous demander la rédaction d’un avant-propos, d’une préface (page 61), d’une postface, d’un épilogue, etc. Il faut donc connaître ces genres et savoir en distinguer les exigences. Or très souvent, bien des textes produits (et parfois des corrigés publiés) se ressemblent dans leur forme, au point d’entraîner de navrantes confusions. C’est la raison pour laquelle je ne saurais trop vous recommander la lecture de cet ouvrage qui joint au plaisir de la découverte l’intérêt théorique et pratique.

Même si les pages consultables sur Google-livres restent limitées, elles sont suffisantes pour donner à l’élève et à l’étudiant de Lettres, exemples à l’appui, des outils pertinents sur la meilleure façon de rédiger et de s’adapter à des consignes d’écriture particulières.

Madeleine Sauvé, Qu’est-ce qu’un livre ? De la page blanche à l’achevé d’imprimer, Montréal, Fides, 2006.

RAPPEL DE MÉTHODE : Comment « bien lire » ce type d’ouvrage ? Le but bien entendu n’est pas de “tout lire” mais de lire un peu “au fil des pages”, selon votre envie. Quand vous avez le temps, parcourez un article, lisez un extrait de texte, découvrez un auteur, une notion, etc. Si vous le pouvez, notez dans un petit répertoire ce qui vous paraît important. Une règle essentielle : ne forcez jamais ! Si quelque chose vous rebute ou vous semble trop difficile, passez à un autre sujet. Plus qu’apprendre pour apprendre, c’est en fait la démarche qui importe : découvrir et enrichir sa culture générale.

La citation de la semaine… Annie Ernaux…

« Il y avait un grand arbre roux devant la fenêtre de ma chambre… J’allais écrire… Je possédais le monde. »

      Les après-midi de novembre 61, dans ma chambre à Yvetot, je regardais le soleil se coucher chaque soir, j’étudiais la littérature française. Pendant deux ans j’ai été folle de littérature, 61 à 63, folle, je ne sais plus comment me le remémorer, la littérature plus réelle que la vie (d’une étudiante, fille des épiciers de la rue du Clos-des-Parts) au point que je m’interdisais le flirt, les garçons menaçant cette réalité. […] Je vivais, je marchais dans les rues exactement comme si les choses allaient d’elles-mêmes se transformer en mots, en phrases. Personne ne pouvait être, à ce moment-là, à Rouen, plus folle que moi de littérature. Abonnée aux Lettres françaises, piochant, dans la Bibliothèque municipale d’Yvetot à peu près identique à ce qu’elle avait dû être au XIXe siècle […] les dernières acquisitions, nouveautés plutôt. En novembre 61, me répétant les vers d’Anna de Noailles (que personne ne connaît plus, ni Marie Noël la catho) je me suis appuyée à la beauté du monde / j’ai tenu l’odeur des saisons dans mes mains — ou l’inverse — et c’était moi.
  4 février 2007

Annie Ernaux en 1962-63 : étudiante de Lettres modernes→
© Archives privées d’Annie Ernaux/Gallimard

   À mon bureau, brusquement, buvant à une heure inhabituelle de la Ricoré avec du lait, je me ressens (ce mot-là, seul, convient, re-sentir) en octobre 62, quand je suis entrée à la cité U, rue d’Herbouville, ce bonheur informe, de la vie devant soi pour faire des choses […]. Il y avait un grand arbre roux devant la fenêtre de ma chambre, toute petite, mais « une chambre d’étudiante » ! J’allais écrire…
Je possédais le monde.
  29 septembre 1993

Annie Ernaux
Écrire la vie
Gallimard, « Quarto », Paris 2011
Extraits du journal inédit de l’écrivaine

 

     Si vous ne connaissez pas Annie Ernaux, profitez de la publication récente de la plus grande partie de son œuvre rassemblée sous le titre Écrire la vie (Quarto-Gallimard, 1088 pages, 100 illustrations)  pour découvrir quelques-uns des textes les plus célèbres de cette figure singulière du paysage littéraire contemporain. Comme le notait très justement Nathalie Crom, « Annie Ernaux [est] une écrivaine à part, marginale et majeure, qu’on a eu tort, par facilité ou aveuglement, de ran­ger longtemps parmi les tenants de l’autofiction. Alors même que ne l’a jamais intéressée que « la valeur collective du « je » autobiographique ». Parler de soi, pour tendre à l’autre un miroir où il pourra se reconnaître » (¹).

     C’est en 1974 qu’Annie Ernaux publie à 33 ans son premier texte, Les Armoires vides, roman autobiographique d’une grande intensité dans lequel l’auteure se remémore son enfance normande, partagée entre de brillantes études, et le modeste café-épicerie familial tenu par ses parents dans un faubourg d’Yvetot. À l’intersection du personnel et du collectif, « quelque part entre la littérature, la sociologie et l’histoire » comme elle l’écrira dans Une femme, la trajectoire biographique et littéraire de l’écrivaine est au cœur de ce déchirement social…

     Dans un ouvrage récent, Élise Hugueny-Léger déclarait à ce titre : « L’œuvre d’Annie Ernaux se situe à la croisée de questionnements littéraires, de débats controversés et de courants théoriques. Par sa dimension intrinsèquement contemporaine, c’est-à-dire ancrée dans son temps, elle projette un reflet actuel non seulement sur la société française mais également sur les enjeux de la littérature au début du vingt-et-unième siècle […] : débats post-modernes sur la notion d’identité, questionnements sur la place de l’autre dans l’écriture par les femmes, ainsi que sur les thèmes de […] l’intime ou de la transgression qui semblent caractériser les œuvres des écrivaines françaises depuis les années 1990. Tout en englobant ces questionnements, l’œuvre d’Ernaux résiste à toute généralisation » (²).

     Extraits du Journal intime inédit de l’écrivaine, les courts passages que j’ai sélectionnés pour cette Citation de la semaine me paraissent représentatifs de l’écriture diaristique d’Annie Ernaux, si apte à « écrire la vie », c’est-à-dire à mettre en évidence l’expérience de vie comme principe essentiel d’une prise de conscience que la littérature doit remettre le domaine du social et de l’intersubjectif au cœur de sa réflexion et de ses questionnements. De fait, loin d’être un monologue intérieur, cette écriture, qui socialise ce que la vie a de plus personnel, transforme l’expérience intime en mode de déchiffrement et d’exploration du réel.

     Annie Ernaux écrira d’ailleurs que « l’intime est encore et toujours du social, parce qu’un moi pur, où les autres, les lois, l’histoire, ne seraient pas présents est inconcevable » (³). Cette dimension socio-biographique des récits d’Annie Ernaux, qui s’opère à travers une écriture de la mémoire personnelle et collective, porte en elle la présence d’une quête existentielle forte, car elle nous invite ainsi à vivre à rebours, à faire sans cesse le bilan de notre vie et de nos actes afin de mieux appréhender l’espace intime et la fonction sociale de la littérature, ancrés sur le « connais-toi toi-même » socratique…

NOTES
(1) Nathalie Crom, Télérama n° 3222.
(2)
Élise Hugueny-Léger, Annie Ernaux, Une poétique de la transgression. Modern French Identities n°82, Peter Lang, Berne (Suisse) 2009, page 1 et page 3.
(3) Annie Ernaux, L’Écriture comme un couteau, entretiens avec Frédéric-Yves Jeannet. Cité par Florence Bouchy, La Place, La Honte d’Annie Ernaux, « Profil d’une œuvre », Hatier Paris 2005.

Découvrez cet entretien d’Annie Ernaux avec Élise Hugueny-Léger
in Élise Hugueny-Léger, Annie Ernaux, Une poétique de la transgression, op. cit. page 207 et s.