Entraînement BTS… Communication et Société : le silence peut-il restaurer la valeur de la parole ?

Thème 2013 > 2014
Paroles, échanges, conversations
et révolution numérique

De plus en plus soumis à l’impératif communicationnel, le monde moderne n’est-il pas l’expression de « la séparation accusée de l’homme avec sa vérité intérieure » (Georges Bataille) ? Telle est la problématique de ce premier entraînement BTS inédit consacré au nouveau thème « Paroles, échanges, conversations et révolution numérique ».

Notre modernité interprète souvent le silence non seulement comme ce qui échappe à la parole, mais plus encore la limite. Si « parler c’est communiquer », se taire serait à l’inverse le signe d’une impuissance de la fonction de communication du langage qui est au cœur de la linguistique moderne, ainsi que des théories de l’information et de la communication qui se sont constituées à partir de modèles d’ingénierie, comme celui de Norbert Wiener ou de Claude Shannon (doc. 3).

Cela dit, le paradoxe de ces modèles ne résiderait-il pas dans leur prétention à vouloir expliquer la communication et l’échange humains de façon techniciste ? Dérivés de la théorie des systèmes et de l’intelligence artificielle, prennent-ils vraiment en compte la communication véritable, la parole réelle ? De fait, aveuglée par son idéal de transparence (doc. 2), l’idéologie du « tout communiquant », à l’ère de la postmodernité, se caractérise par la recherche, toujours plus utopique, d’une parole sans limites. Mais peut-on pour autant parler d’échange au sens traditionnel du terme dans une société sans repères et sans frontières précises, où prévaut l’anonymat, où la présence est remplacée par la téléprésence ?

À ce titre, la nouvelle relation à l’échange qu’institue notre époque d’opulence et d’ubiquité communicationnelles a peut-être privé les hommes du silence. Ainsi utilisent-t-ils bien souvent le discours à vide, comme s’en amuse Raymond Devos (document complémentaire). Or, parler juste pour communiquer, n’est-ce pas passer à côté de l’essentiel ? Les chat et autres « clavardages » généralisés à l’échelle du « village planétaire » ne sont-ils pas révélateurs d’une parole vide, d’une parole sans « dire », sans substance, sans vérité ?

Inversement, le silence, bien plus qu’une absence de dire, serait une sorte d’achèvement de la parole : parole secrète, parole non dite, qui s’épanouit dans le recueillement, l’écoute de l’autre, ou le dépassement de soi (doc. 1 et 4). En allant au-delà des possibilités que permet le langage humain, ne constituerait-il pas, à l’ère de la société numérique et de l’excroissance verbale généralisée, un au-delà des mots, apte à restaurer la valeur de la parole en construisant une autre relation humaine ?

Bruno Rigolt

Communication et Société :
Le silence peut-il restaurer
la valeur de la parole ?

 

Corpus

  • Document 1. David Le Breton, Du Silence, Éditions Métailié, Paris 1997, pages 11-13
  • Document 2. Jean-Jacques Boutaud, « La transparence, nouveau régime visible » (extraits) in Transparence et communication (collectif), Revue MEI (Médiation et Information) n°22, janvier 2006, page 1 et suivantes
  • Document 3. Collectif (sous la direction de Jean-François Dhénin), « BTS Première et Deuxième années », Management des unités commerciales, Communication, Bréal 2004, paragraphe B : « Les courants de pensée de la communication », page 16
  • Document 4. Georges Haldas, Murmure de la source : chroniques, éd. L’Âge d’Homme, Lausanne (Suisse), 2001, page 17
  • Document complémentaire. Raymond Devos, « Parler pour ne rien dire » (1979)

Sujet

  1. Synthèse : Vous ferez des documents suivants, une synthèse concise, objective et ordonnée.
  2. Écriture personnelle : Souscrivez-vous à ces propos de David Le Breton (doc. 1) : « L’idéologie de la communication assimile le silence au vide, à un abîme au sein du discours, elle ne comprend pas que parfois c’est la parole qui est la lacune du silence » ?

 

Document 1. David Le Breton, Du Silence, 1997 (extrait)
Professeur à l’Université de Strasbourg, David Le Breton est anthropologue et sociologue.

Le seul silence que l’utopie de la communication connaisse est celui de la panne, de la défaillance de la machine, de l’arrêt de transmission. Il est une cessation de la technicité plus que l’émergence d’une intériorité. Le silence devient alors un vestige archéologique, un reste non encore assimilé. Anachronique dans sa manifestation il produit le malaise, la tentative immédiate de le juguler comme un intrus. Il souligne les efforts qui restent encore à fournir pour que l’homme accède enfin au stade glorieux de l’homo communicans. Mais simultanément le silence résonne comme une nostalgie, il appelle le désir d’une écoute sans hâte du bruissement du monde. L’ébriété de parole rend enviable le repos, la jouissance de penser enfin l’événement et d’en parler en prenant le temps dans le rythme d’une conversation qui avance à pas d’homme en s’arrêtant enfin sur le visage de l’autre. Et le silence, de refoulé qu’il était prend alors une valeur infinie. La tentation est parfois grande d’opposer à la « communication » profuse de la modernité, indifférente au message, la « catharsis (¹) du silence » (Kierkegaard) en attendant que soit pleinement restaurée la valeur de la parole.

Ce monde que d’innombrables discours expliquent, on le comprend de moins en moins. La parole que la multitude des moyens de communication prétend libérer devient insignifiante d’être noyée dans la profusion. À la fin règne la mélancolie du communicateur, toujours contraint de reprendre un message sans effet dans l’espoir que le prochain aura une résonance. Plus la communication s’étend et plus elle engendre l’aspiration à se taire, au moins un instant, afin d’entendre le frémissement des choses, ou de réagir à la douleur de l’événement avant qu’un autre ne le remplace, aussitôt substitué par un autre, puis un autre encore… dans une sorte de sidération de la pensée. Déluge d’émotions familières dont l’obsolescence finit par devenir rassurante à cause de la manière dont elles sont prodiguées, mais qui inquiète sur le statut d’une telle parole qui voue à l’oubli tout ce qu’elle énonce. La saturation de la parole induit la fascination du silence. Kafka le dit à sa manière : « Maintenant les sirènes disposent d’une arme plus fatale encore que leur chant, leur silence. Et bien qu’on imagine mal une telle chose, quelqu’un peut-être a rompu le charme de leur voix, mais celui de leur silence, jamais. »

L’impératif de communiquer est une mise en accusation du silence, comme il est une éradication de toute intériorité. Il ne laisse pas le temps de la réflexion ou de la flânerie car le devoir de parole l’emporte. La pensée exige la patience, la délibération ; la communication s’effectue toujours dans l’urgence. Elle transforme l’individu en interface ou le destitue des attributs qui ne concernent pas d’emblée ses exigences. Dans la communication, au sens moderne du terme, il n’y a plus de place pour le silence, il y a une contrainte de parole, de rendre gorge, de faire l’aveu puisque la « communication » se donne comme la résolution de toutes les difficultés personnelles ou sociales. Le péché dans ce contexte est de « mal » communiquer, plus répréhensible encore, impardonnable, est de se taire. L’idéologie de la communication assimile le silence au vide, à un abîme au sein du discours, elle ne comprend pas que parfois c’est la parole qui est la lacune du silence. Plus que le bruit, le silence est l’ennemi juré de l’homo communicans, sa terre de mission. Il implique en effet une intériorité, une méditation, une distance prise avec la turbulence des choses, une ontologie (²) qui n’a pas le temps d’apparaître si on n’est pas attentif à elle.

(¹) Catharsis : dans la tragédie grecque, la catharsis était un moyen de libérer les spectateurs de leurs passions en les exprimant symboliquement sur scène. Dans le texte, l’expression de « catharsis du silence » signifie purification et dépassement de la parole grâce au silence.
(²) Ontologie : partie de la philosophie qui se rapporte à l’étude de l’être.

 David Le Breton
Du Silence, Éditions Métailié, Paris 1997, pages 11-13

Document 2. Jean-Jacques Boutaud, « La transparence, nouveau régime visible », 2006
Professeur en Sciences de l’Information et de la Communication à l’Université de Bourgogne (Dijon), Jean-Jacques Boutaud est responsable du Laboratoire sur l’Image, les Médiations et le Sensible en Information-Communication (LIMSIC – EA CIMEOS).

Dans sa relation dialectique (¹) au secret, la transparence a toujours nourri un discours sur l’éthique de la communication. Pour autant, à voir toutes les formes d’expression de la transparence, tout son champ d’extension sensible (discours, objets, lieux), ce n’est pas seulement une valeur mais une figure des temps post-modernes, certains diront «hypermodernes», qu’il nous faut explorer. […] Figure à la fois rhétorique et doxale (²), dans sa propension à cultiver le lieu commun du discours de proximité, de vérité (dominante éthique) ; figure visuelle, polysensorielle et multimodale, dans les registres de l’expression et de la relation (dominante esthétique). Figure à la fois évidente et limpide, fuyante et complexe, […] polysémique, protéiforme, d’une communication qui se voudrait réenchantée. Un monde où l’entreprise parle sans détour, où des objets dévoilent leur intériorité, où l’architecture et les espaces rendent la communication visible, où technologies et médias donnent accès à toutes les informations comme écho à l’ego d’un sujet de plus en plus transparent à lui-même, ou qui a l’illusion de l’être. […].

L’utopie de s’en laisser conter ! Comme si les choses pouvaient vraiment changer au gré d’une transparence qui s’énonce, s’affiche, s’affirme à tous les niveaux. Comme figure postmoderne, la transparence joue de sa polysensorialité et de sa polysémie dans des proportions comparables à une autre figure émergente, la convivialité […].

Idéal de communication pure pour certains, nouvelle mythologie ou  valeur réaffirmée, réincarnée, la transparence prend toutes les formes utiles, habiles et labiles (³) pour jouer avec le sens et nos sens. Cette esthétique et le processus d’esthétisation mis en jeu par la transparence traversent ou pénètrent tous les domaines de communication, de médiation. Nous les avons déjà évoqués. Les objets, d’abord, qui jouent de la transparence pour dévoiler leur monde interne : de l’ordinateur au sac à main, du mobilier au produit alimentaire, couplant les dimensions éthiques de la transparence et l’esthétique du packaging. Les espaces qui cultivent aussi la transparence, de la sphère privée à la vie publique, de l’univers domestique vanté par les magazines d’intérieurs, au monde professionnel manipulant à cette fin, formes, couleurs, matières. Les discours, encore, qui ne sauraient échapper à cet idéal ou cette idéologie de la transparence : de la communication d’entreprise qui en fait son credo d’information au parler-vrai de nos échanges familiers qui veulent faire court, clair, sans préjugés ni tabous. Et que dire des médias, dans la transparence brute de l’information livrée en temps réel, ou ces formes de télé-réalité obsédées par la mise à nu d’un quotidien banal ou trans-figuré, de l’ex-timité au dévoilement ob-scène de soi.

[…]

Quand elle n’est pas dans le feu de l’actualité, la rhétorique médias se fait un lit douillet de tous les sujets, ces fameux marronniers, qui réactivent cette mythologie de la transparence et du secret : « Les secrets de la franc-maçonnerie » ; « Dans les coulisses de Matignon » ; « La vérité sur vos impôts », tout y passe mais jamais ne lasse le lecteur qui s’offre, de façon cyclique et à bon marché, des révélations fracassantes. Une prime toutefois, pour les secrets d’alcôve, terme bien désuet pour désigner ce qui s’étale intimement, clandestinement, au grand jour des magazines people, dans un jeu de cache-cache bien orchestré. Le succès récent d’un magazine comme Closer montre, s’il en était besoin, cette envie de bousculer les codes et d’aller toujours plus loin dans la nudité des sujets, la crudité des propos, avec effet d’entraînement sur toute la presse people. Mais plus on s’approche, plus on démasque, plus se construit l’épaisseur narrative du sujet, la fiction du regard plutôt que la transparence de la scène.

[…] Alors, parlerons-nous de « tyrannie » de la transparence, figure totalitaire du « tout dire », du « tout montrer », jusqu’aux limites de l’exposition, de la révélation ? L’image qui nous vient peut-elle encore correspondre à un idéal, sur les traces des Lumières : idéal de connaissance, de vérité, qui éclaire toujours plus les zones obscures de notre condition humaine ?

(¹) Relation dialectique : relation d’opposition
(²) Doxale : qui concerne les attitudes et les opinions
(³) Labile : variable, changeant

Jean-Jacques Boutaud
« La transparence, nouveau régime visible » (extraits)
in Transparence et communication (collectif), Revue MEI (Médiation et Information) n°22, janvier 2006

Document 3. Collectif, Management des unités commerciales, 2004
« Les courants de pensée de la communication »

Collectif (sous la direction de Jean-François Dhénin), BTS Première et Deuxième années
Management des unités commerciales, Bréal 2004
Paragraphe B : « Les courants de pensée de la communication », page 16

Document 4. Georges Haldas, Murmure de la source : chroniques, 2001
Georges Haldas (1917-2010) était chroniqueur, essayiste et poète suisse.

Il est bien évident que le silence n’est pas qu’absence de bruit. Ce n’est pas une réalité passive, mais radioactive. Il est, en nous, ce qui précède la parole, et lui succède. Le terreau du vécu et l’au-delà de l’expression. Il se confond avec la part la plus intime en nous, la substance même de notre être, dont nulle parole ne peut rendre compte, et dont cependant elle s’alimente. C’est dans le silence que se fonde le véritable rapport avec nous-mêmes et avec les autres. En passant par cet Autre, en nous qui est plus nous que nous-mêmes, et est commun à tous. Pas un hasard donc si c’est de ce silence que le monde moderne, en sa quotidienneté, se détourne. Dont il a peur. Et qu’il tente de faire taire. Faire taire, oui — tuer — ce silence porteur d’une parole qu’on ne veut pas entendre. En lui substituant ce que Jean Huguet appelle, avec pertinence, la rumeur. Qui n’est ni le silence, ni la voix. Mais une annulation des deux ; laquelle, d’ailleurs, correspond parfaitement au refus de tout sens. Rumeur insupportable de la radio à longueur de journées ; des chansons ; de la pétarade imbécile des motocyclistes ; de la musique douce dans les supermarchés. Peur et refus d’un silence en tant que face-à-face avec soi-même. Avec l’essentiel. Ou, à défaut de l’essentiel, ce vide intolérable, qu’il faut à tout prix combler : par la drogue ; la vitesse ; le sexe ; l’argent…

Georges Haldas, Murmure de la source : chroniques
éd. L’Âge d’Homme, Lausanne (Suisse), 2001, page 17

Document complémentaire. Raymond Devos, « Parler pour ne rien dire » (1978)
Raymond Devos (1922-2006), est un célèbre humoriste français. Ses sketches, fondés sur l’absurde, sont une invitation à la quête du sens.

Mesdames et Messieurs … Je vous signale tout de suite que je vais parler pour ne rien dire. Oh ! je sais ! Vous pensez : « S’il n’a rien à dire… il ferait mieux de se taire ! » Evidemment ! Mais c’est trop facile ! C’est trop facile ! Vous voudriez que je fasse comme tout ceux qui n’ont rien à dire et qui le gardent pour eux ?
Eh bien non ! Mesdames et Messieurs, moi, lorsque je n’ai rien à dire, je veux qu’on le sache ! Je veux en faire profiter les autres ! Et si, vous-mêmes, Mesdames et Messieurs, vous n’avez à rien dire, eh bien, on en parle, on en discute ! Je ne suis pas ennemi du colloque. Mais, me direz-vous, si on en parle pour ne rien dire, de quoi allons-nous parler ? Eh bien, de rien ! De rien ! Car rien … ce n’est pas rien. La preuve c’est qu’on peut le soustraire. Exemple : Rien moins rien égal moins que rien ! Si l’on peut trouver moins que rien c’est que rien vaut déjà quelque chose ! On peut acheter quelque chose avec rien ! En le multipliant : une fois rien… c’est rien. Deux fois rien… c’est pas beaucoup ! Mais trois fois rien ? Pour trois fois rien on peut déjà acheter quelque chose ! Et pour pas cher !Maintenant si vous multipliez trois fois rien par trois fois rien : Rien multiplié par rien égal rien. Trois multiplié par trois égal neuf. Cela fait rien de neuf ! Oui… ce n’est pas la peine d’en parler…

Bon ! Parlons d’autres choses ! parlons de la situation, tenez ! Sans préciser laquelle ! Si vous le permettez, je vais faire brièvement l’historique de la situation, quelle qu’elle soit ! Il y a quelques mois, souvenez-vous, la situation pour n’être pas pire que celle d’aujourd’hui n’en n’était pas meilleure non plus ! Déjà nous allions vers la catastrophe nous le savions… Nous en étions conscients ! Car il ne faudrait pas croire que les responsables d’hier étaient plus ignorants de la situation que ne le sont ceux d’aujourd’hui !
Oui la catastrophe, nous le pensions, était pour demain ! C’est-à-dire qu’en fait elle devait être pour aujourd’hui ! Si mes calculs sont justes ! Or, que voyons-nous aujourd’hui ? Qu’elle est toujours pour demain ! Alors je vous pose la question, Mesdames et Messieurs : Est-ce en remettant toujours au lendemain la catastrophe que nous pourrions faire le jour même que nos l’éviterons ? D’ailleurs je vous signale entre parenthèses que si le gouvernement actuel n’est pas capable d’assurer la catastrophe, il est possible que l’opposition s’en empare !

La citation de la semaine… Don DeLillo…

« C’était l’éloquence des alphabets et des systèmes numériques, pleinement réalisée sous forme électronique à présent, dans l’état zéro-un du monde… »

This was the eloquence of alphabets and numeric systems, now fully realized in electronic form, in the zero-oneness of the world…

      Il regardait […] les flux de chiffres qui coulaient dans des directions opposées. Il comprenait tout ce que cela représentait pour lui, le déroulement et les secousses des données sur un écran. Il examinait les diagrammes imagés qui faisaient jouer entre eux des modèles organiques, l’aile d’oiseau et la coquille protectrice. Il était superficiel de prétendre que les chiffres et les tableaux fussent la froide compression d’énergies humaines désordonnées et de suées nocturnes réduites à de lumineuses unités au firmament du marché financier. En fait, les données mêmes étaient vibrantes et rayonnantes, autre aspect dynamique du processus vital. C’était l’éloquence des alphabets et des systèmes numériques, pleinement réalisée sous forme électronique à présent, dans l’état zéro-un du monde, l’impératif numérique qui définissait le moindre souffle des milliards d’habitants de la planète. C’est là qu’était l’élan de la biosphère. Nos corps et nos océans étaient là, perceptibles et entiers.

[…]

     La voiture entra dans le West-Side en traversant l’avenue, et dut aussitôt ralentir, franchissant le passage au feu rouge et laissant retomber derrière elle des vagues de piétons.
      La voix de Torval annonça une rupture de canalisations quelque part en amont.
      Eric vit ses agents de sécurité, un de chaque côté de la limousine, qui marchaient à un rythme calculé, dans leurs tenues identiques, blazer sombre, pantalon gris, chemise à col montant.
—-L’un des écrans montra un geyser de boue rougeâtre qui jaillissait d’un trou dans le sol. Ça lui plaisait bien. Les autres écrans montraient de l’argent en mouvement. Il y avait des chiffres qui glissaient horizontalement et des histogrammes qui montaient et descendaient. Il savait qu’il y avait quelque chose que personne n’avait détecté, un motif latent dans la nature même, un saut de langage-image qui allait au-delà des modèles standard d’analyse technique et dépassait même les tableaux prévisionnels les plus ésotériques de ses propres disciplines dans ce domaine. Il y avait forcément un moyen d’expliquer le yen.

Robert Pattinson dans l’adaptation cinématographique de David Cronenberg →

 —-Il avait faim, il était au bord de l’inanition. Il y avait des jours où il avait tout le temps envie de manger, de parler aux visages des gens, de vivre dans l’espace viande.
[…]
Il vit une femme assise sur le trottoir qui mendiait, un bébé dans les bras. Elle parlait une langue qu’il ne connaissait pas. Il connaissait plusieurs langues mais pas celle-là. Elle paraissait enracinée dans ce coin de béton. Peut-être que son bébé était né là, sous le panneau No Parking. Des camions de FedEx et d’UPS. Des hommes-sandwichs noirs parlaient en murmures africains. Ils payaient cash l’or et les diamants. Bagues, pièces, perles, bijoux en gros, bijoux anciens. C’était le souk, le shtetl. C’est ici que s’affairaient marchandeurs et colporteurs de rumeurs, récupérateurs de débris et négociateurs à la langue mystérieuse. La rue était une offense à la vérité du futur. Mais il l’absorbait. Il la sentait pénétrer électriquement dans chaque récepteur et cavité de son cerveau.
     La voiture s’immobilisa complètement et il sortit pour s’étirer. La circulation en aval était un long scintillement liquide de métal inerte…

Don DeLillo, Cosmopolis, Scribner New-York 2003 pour la première édition.
Actes Sud « Babel » 2003 pour l’édition française, 2012 pour la présente réédition. Pages 34-35 ; 74-76.
Traduit de l’américain par Marianne Véron.

Affiche du film Cosmopolis de David Cronenberg (2012), superbe adaptation du roman de Don DeLillo
avec Robert Pattinson, Juliette Binoche, Mathieu Amalric et Sarah Gardon.

L’argent « dévore le monde ». Ces propos du grand historien Fernand Braudel me paraissent correspondre parfaitement à la démarche de Don DeLillo dans Cosmopolis. Publié en 2003, ce roman s’est imposé d’emblée comme une réflexion majeure sur notre postmodernité, marquée par la fragmentation sociale et le délitement progressif du système capitaliste mondial.

Né en 1936 dans le quartier du Bronx à New York, Don DeLillo est une figure marquante du paysage romanesque contemporain. « Portée par la conviction que « la fiction se doit de contester le pouvoir », son œuvre peut se lire comme une anatomie critique de la culture américaine » (1) dont il interroge inlassablement à travers ses romans l’histoire et la mythologie.

C’est donc sur fond de crise et de peurs millénaristes qu’il faut appréhender la narration de Cosmopolis. Celle-ci est en effet centrée sur « une journée dans la vie d’un golden boy qui s’apprête à perdre son empire à cause de la crise, indifférent au monde incertain qui l’entoure, hypocondriaque et schizophrène. Sa longue traversée d’un New York en plein chaos, au rythme de ses rencontres avec sa femme, ses maîtresses et ses employés, le mènera finalement à un point de non-retour » (2). Mais ce huis-clos à la fois violent, onirique et déstabilisant, est surtout l’occasion pour Don DeLillo d’introduire une réflexion originale sur la marchandisation des rapports humains et la soumission au monétaire dont la puissance démesurée finit par corrompre tout lien social : les yeux rivés en permanence sur des écrans où s’affichent les cours mondiaux de l’argent, Eric Packer n’est-il pas l’allégorie du capitalisme moderne, de plus en plus étranger au monde et aux hommes ?

Don DeLillo →

Rédigée dans une langue admirable et remarquablement traduite par Marianne Véron pour Actes Sud, cette fiction se caractérise sur le plan de l’écriture par « des  myriades d’impressions évanescentes, de descriptions à la fois abondantes et incertaines d’un réel fuyant, une écriture qui va où bon lui semble afin de donner corps à notre expérience perceptive et affective quotidienne […] » (3). En se focalisant ainsi sur le référentiel et le banal de l’espace urbain, le style de Don DeLillo tour à tour abstrait, immatériel, mais aussi minimaliste et déroutant, met à nu le nihilisme des sociétés contemporaines, écrasées par le trop plein des choses et la présence proliférante des biens de consommation dans un monde en crise, confronté désormais à une histoire et à une géographie sociales faites de fragmentations et de ruptures ; monde en archipel où personne ne croit à rien et cherche encore à donner un sens à l’absence de sens…

Bruno Rigolt

(1) François Happe, Don DeLillo, la fiction contre les systèmes, Belin Paris 2000
(2) Fabrice Leclerc (Studio Ciné Live), publié dans l’Express Culture le 23 mai 2012
(3) Arnaud Schmitt, « Espaces iconiques/Espaces collectifs dans l’œuvre de Don DeLillo » in Icones, Iconoclasmes (Collectif), Annales du CRAA (Centre de Recherches sur l’Amérique Anglophone), n° 27, page 209.

Voir aussi :
Entretien de Don DeLillo avec Slate lors de la sortie du film de David Cronenberg.
– La citation de la semaine… Michel Houellebecq

Crédits filmiques : © David Cronenberg, Alfama Films/Kinology