BTS Session 2012 Epreuve de Culture Générale et Expression…

Le sujet BTS 2012…
épreuve de Culture Générale et Expression

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Première partie : synthèse (40 points)

Vous rédigerez une synthèse concise, objective et ordonnée des documents suivants :

  • Document 1 : Henri Bergson, Le Rire. Essai sur la signification du comique, 1899
  • Document 2 : Jean de La Bruyère, Les Caractères ou les mœurs de ce siècle, « De la ville », 1688
  • Document 3 : Axel Kahn, L’Homme ce roseau pensant, 2007
  • Document 4 : Dominique Noguez, « L’humour contre le rire », Pourquoi rire ? 2011

Deuxième partie : écriture personnelle (20 points)

Selon vous, celui qui fait rire détient-il un réel pouvoir sur les autres ? 

 

Corpus de documents

 

Document 1

     Le rire est, avant tout, une correction. Fait pour humilier, il doit donner à la personne qui en est l’objet une impression pénible. La société se venge par lui des libertés qu’on a prises avec elle. Il n’atteindrait pas son but s’il portait la marque de la sympathie et de la bonté.
     Dira-t-on que l’intention au moins peut être bonne, que souvent on châtie parce qu’on aime, et que le rire, en réprimant les manifestations extérieures de certains défauts, nous invite ainsi, pour notre plus grand bien, à corriger ces défauts eux-mêmes et à nous améliorer intérieurement ?
     Il y aurait beaucoup à dire sur ce point. En général et en gros, le rire exerce sans doute une fonction utile. Toutes nos analyses tendaient d’ailleurs à le démontrer. Mais il ne suit pas de là que le rire frappe toujours juste, ni qu’il s’inspire d’une pensée de bienveillance ou même d’équité.
     Pour frapper toujours juste, il faudrait qu’il procédât d’un acte de réflexion. Or le rire est simplement l’effet d’un mécanisme monté en nous par la nature, ou, ce qui revient à peu près au même, par une très longue habitude de la vie sociale. Il part tout seul, véritable riposte du tac au tac. Il n’a pas le loisir de regarder chaque fois où il touche. Le rire châtie certains défauts à peu près comme la maladie châtie certains excès, frappant des innocents, épargnant des coupables, visant à un résultat général et ne pouvant faire à chaque cas individuel l’honneur de l’examiner séparément. Il en est ainsi de tout ce qui s’accomplit par des voies naturelles au lieu de se faire par réflexion consciente. Une moyenne de justice pourra apparaître dans le résultat d’ensemble, mais non pas dans le détail des cas particuliers. En ce sens, le rire ne peut pas être absolument juste. Répétons qu’il ne doit pas non plus être bon. Il a pour fonction d’intimider en humiliant. Il n’y réussirait pas si la nature n’avait laissé à cet effet, dans les meilleurs d’entre les hommes, un petit fonds de méchanceté, ou tout au moins de malice. Peut-être vaudra-t-il mieux que nous n’approfondissions pas trop ce point. Nous n’y trouverions rien de très flatteur pour nous. Nous verrions que le mouvement de détente ou d’expansion n’est qu’un prélude au rire, que le rieur rentre tout de suite en soi, s’affirme plus ou moins orgueilleusement lui-même, et tendrait à considérer la personne d’autrui comme une marionnette dont il tient les ficelles. Dans cette présomption (1) nous démêlerions d’ailleurs bien vite un peu d’égoïsme, et, derrière l’égoïsme lui-même, quelque chose de moins spontané et de plus amer, je ne sais quel pessimisme naissant qui s’affirme de plus en plus à mesure que le rieur raisonne davantage son rire.

Henri Bergson,
Le Rire. Essai sur la signification du comique (1899)

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1 Prétention, suffisance, opinion trop avantageuse de soi-même.

 

Document 2

     Dans son ouvrage, La Bruyère dépeint la fin du règne de Louis XIV, dénonçant avec distance et humour les excès et les injustices de la société à laquelle il appartient.

     La ville est partagée en diverses sociétés, qui sont comme autant de petites républiques, qui ont leurs lois, leurs usages, leur jargon, et leurs mots pour rire. Tant que cet assemblage est dans sa force, et que l’entêtement subsiste, l’on ne trouve rien de bien dit ou de bien fait que ce qui part des siens, et l’on est incapable de goûter ce qui vient d’ailleurs : cela va jusques au mépris pour les gens qui ne sont pas initiés dans leurs mystères. L’homme du monde d’un meilleur esprit, que le hasard a porté au milieu d’eux, leur est étranger : il se trouve là comme dans un pays lointain, dont il ne connaît ni les routes, ni la langue ni les mœurs, ni la coutume ; il voit un peuple qui cause, bourdonne, parle à l’oreille, éclate de rire, et qui retombe ensuite dans un morne silence ; il y perd son maintien, ne trouve pas où placer un seul mot, et n’a pas même de quoi écouter. Il ne manque jamais là un mauvais plaisant qui domine, et qui est comme le héros de la société : celui-ci s’est chargé de la joie des autres, et fait toujours rire avant que d’avoir parlé. Si quelquefois une femme survient qui n’est point de leurs plaisirs, la bande joyeuse ne peut comprendre qu’elle ne sache point rire des choses qu’elle n’entend point, et paraisse insensible à des fadaises qu’ils n’entendent eux-mêmes que parce qu’ils les ont faites : ils ne lui pardonnent ni son ton de voix, ni son silence, ni sa taille, ni son visage, ni son habillement, ni son entrée, ni la manière dont elle est sortie.

Jean de La Bruyère,
Les Caractères ou les mœurs de ce siècle, « De la ville » (1688)

 

Document 3

     De la réflexion ironique incitant quelqu’un à prendre conscience de certains de ses travers et rigidités au ridicule jeté sur son action ou sur son personnage, il existe toute une gamme de mises en cause des personnes par le moyen du rire. 
     Pour qui en est victime, il s’agit sans doute du degré le plus douloureux du rejet par l’autre puisqu’il ne manifeste de sa part aucune considération et ne laisse pas même place au doute qui accompagne l’indifférence. N’être pas pris au sérieux, se trouver tourné en ridicule, revient à être nié dans sa capacité à raisonner de façon logique et cohérente, c’est-à-dire à se comporter en authentique homme sage, Homo sapiens un stade avant le racisme avéré. Nul ne s’étonne par conséquent de la fureur qu’un tel regard provoque chez ceux qui se sentent par là d’autant plus gravement bafoués dans leur dignité que la dérision s’accompagne d’une vacuité émotionnelle (1) insultante pour qui se voit de la sorte notifier son insignifiance.
     Le potentiel séditieux (2) du rire vis-à-vis de toute autorité et de tout pouvoir découle des caractéristiques que je viens d’évoquer, sa capacité à dissiper les émotions paralysantes, à dessiller les yeux du public sur les ridicules et les absurdités des grands de ce monde, à contester leur sérieux et leur valeur.
     La déférence, la peur, l’attachement passionnel, voire l’adoration, ne résistent pas à l’éclat de rire, faisant de la dérision une arme contestatrice efficace et crainte. On dit d’un humour qu’il est décapant, ravageur, qu’il ne respecte rien. Toute l’intrigue du Nom de la Rose (3) d’Umberto Eco est fondée sur les efforts déployés par un religieux mystique pour éviter que les moines ne prennent connaissance d’un ouvrage sur le rire, et ne soient incités par là à se détourner de la magnificence divine qui implique le sérieux et la dévotion. […]
     Même d’un niveau plus léger, le rire libère ou préserve de la sujétion (4). Être capable de se moquer de la pédanterie (5) de l’académicien, des tics du capitaine, des discours pontifiants et des clichés de l’homme politique, de la posture martiale du patron, du style pompeux du sous-préfet, du pathos (6) dégoulinant des propos de l’expert en bien-pensance ou des déclarations enflammées du galant protège des interférences nuisibles entre la lucidité et l’émotion ou l’adhésion a priori, permet de se trouver fortifié dans l’affirmation de soi. Il est, en effet, toujours valorisant de railler quelqu’un, c’est-à-dire de se positionner, au moins quant à l’objet des moqueries, au-dessus de lui.

Axel Kahn,
L’Homme ce roseau pensant (2007)

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1 Absence totale d’émotion
2 Capacité à créer une révolte contre l’autorité légale.
3 Roman adapté ensuite en film.
4 Soumission à une autorité, un pouvoir.
5 Tendance à faire étalage de son savoir.
6 Discours faisant un usage abusif des sentiments.

 

Document 4

     Voilà précisément la raison de mon titre : l’humour contre le rire. Il peut être pris en au moins deux sens. L’humour est contre le rire  en ce qu’il est une manœuvre pour s’en protéger. Considéré non plus seulement comme un phénomène physique, mais comme un phénomène social, le rire peut en effet devenir la manifestation relativement agressive d’une sanction collective. C’est une des manières dont la société entend corriger —Bergson dit même châtier— la raideur ou l’inadaptation de ses membres. Quand cette correction s’applique aux convictions et aux mœurs, le rire peut être la dernière étape avant le lynchage.
     Dans cette perspective, l’humour est une stratégie d’auto-exagération destinée à se protéger à l’avance des exagérations de la société. Je me diabolise volontairement, mais en laissant tout de même entendre que je joue, pour n’être pas traité de fait comme un diable. Comme je l’ai déjà évoqué à propos de l’autodérision, l’humour est ici une mithridatisation (1) — un paratonnerre contre le rire. On rit souvent de nous dans notre dos. Difficile de contrôler son dos : la solution est de faire toujours comme si on avait une tache ou une bosse dans le dos, de mettre en quelque sorte son dos devant soi et d’être le premier à en ricaner.
     Mais « contre le rire » signifie aussi que le rire comme cause et comme processus de communication ne cherche pas à faire rire au sens habituel de l’expression.
     D’abord il se meut dans des zones tristes, voire noires et macabres, de la réalité. Même si c’est pour les soumettre à cette puissante alchimie qui consiste à en faire l’occasion à la fois d’un défi (ou d’une révolte) et d’un plaisir.
     Ensuite, il affectionne la subtilité et l’impassibilité (2) . Nous connaissons tous de ces gens qui veulent faire rire les autres, de ces raconteurs d’histoires drôles ou de ces faiseurs de bons mots qui, n’étant peut-être pas tout à fait sûrs de leur drôlerie, rient d’eux-mêmes très fort d’avance, pour aider au déclenchement du rire d’autrui, comme quand, sur les anciennes voitures, on tournait la manivelle pour faire partir le moteur. L’homme d’humour, au contraire, ne veut pas avoir l’air de plaisanter. Il feint le grand sérieux. Dans bien des cas, il est ce qu’on appelle —et l’expression est particulièrement parlante— un pince-sans-rire.

Dominique Noguez,
« L’humour contre le rire », Pourquoi rire ? (2011)

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1 Accoutumance à un poison par ingestion progressive.
2 État de celui qui ne laisse apparaître aucune émotion.