Classe de Seconde 6 : TP Sémiologie de l'image publicitaire. Le Touran de Volkswagen

Ce support de cours est destiné en priorité à la classe de Seconde 6 qui prépare actuellement une série d’analyses sur la sémiologie de l’image publicitaire en vue d’un projet d’écriture collectif. La lecture de l’image (fixe et mobile) figure en effet au programme des classes de Lycée. Elle s’attache à dégager les spécificités du message iconique et à mettre en relation celui-ci avec le langage verbal.

Ce travail s’inspire d’une étude menée en 2008 avec les étudiantes BTS AG-PME 1ère année dans le cadre de mon cours de Culture générale et Expression française.
 
Copyright
© Toutes les marques citées dans cette étude sont déposées. Les publicités et les différents éléments qui les composent (logos, messages linguistiques et iconiques) sont la propriété de leurs détenteurs respectifs.
Merci à eux d’en permettre l’exploitation à des fins pédagogiques.
               
  • Présentation du TP « Sémiologie de l’image publicitaire » : cliquez ici.
  • Pour voir l’analyse d’image de la Lancia Musa), cliquez ici.
  • Pour voir l’analyse d’image du parfum Princess de Vera Wang, cliquez ici.
         

Exemple d’analyse de publicité : le « Touran » Volkswagen

touran.1289667734.jpg

Le contexte

Publiée en 2007 dans Paris-Match, un magazine généraliste grand public centré sur la « prouesse » journalistique, cette publicité vise essentiellement une cible familiale : les 30-50 ans. Le support de presse choisi est totalement adapté au « Nouveau Volkswagen Touran », monospace à la fois sobre et sensationnaliste de par le décor choisi : celui d’un parc d’attraction.

Les dénotations de l’image

Plusieurs éléments composent cette image. Tout d’abord on peut remarquer que la scène est construite en profondeur. À l’arrière plan, se découpant sur un ciel nocturne éclairé par la lumière artificielle du parc d’attraction, on aperçoit les limites du manège. La voiture, roulant sur les rails d’une montagne russe, est au premier plan. Elle entraîne tout de suite le lecteur dans un univers particulier, celui du parc d’attraction, et de la fête (avec toutes les dérives possibles et les dangers liés à l’univers nocturne…). Le photomontage propose une mise en scène originale et ludique : en premier lieu, la voiture est relativement centrée, mais par son mouvement, elle semble s’apprêter à sortir du cadre.

On peut à ce titre s’intéresser aux lignes de force essentiellement obliques ou diagonales qui organisent la morphologie de l’image. La multiplicité des lignes obliques rend la scène particulièrement dynamique, d’autant qu’elle est construite en profondeur avec de nombreux points d’intersection facilitant l’ancrage visuel. Il est à noter que ces lignes de force convergent vers le bas, amenant ainsi le lecteur à prendre plus facilement connaissance du message linguistique.

206_ai_touran_1.1289669674.jpg

La couleur grise du véhicule se détache nettement du fond. Le cadre assez sombre de la photographie accentue d’ailleurs cette mise en valeur du véhicule. L’aspect ludique du décor contraste enfin avec la sobriété du Touran, qui semble valoriser l’aspect « sécurité » de la conduite.

206_ai_touran_2.1289670245.jpgPar ailleurs, on remarque que le Touran emprunte un chemin différent de celui des véhicules du manège : il semble ainsi mis se démarquer de la concurrence et afficher sa singularité. Sous l’image, on trouve les messages linguistiques. Le nom du produit, puis le slogan « C’est bon d’être père », et enfin l’argumentaire. Celui-ci met essentiellement l’accent sur la dimension sécuritaire du véhicule, mais avec humour : « Biberons, couches, poussettes… La vie d’un père n’est pas un jeu d’enfant ». Au-delà des jeux de mots, ce sont bien les notions de risque liées à la conduite, et de responsabilité éducative qui se trouvent mises en avant. Tout en bas à droite de la publicité, on trouve le logo ainsi que le slogan propre à la marque : « Par amour de l’automobile ».

Les connotations de l’image

Si vous êtes un jour monté sur des montagnes russes, vous savez combien cette attraction inspire la peur et paradoxalement l’envie de se confronter au danger, pour effleurer le paradis des sensations à haut risque. 206_ai_touran_3.1289670382.jpgLa publicité est construite sur cette dramatisation du spectacle, fait de rebondissements, de peurs, de rires. Comment ne pas évoquer ici les dangers de la route suggérés implicitement par les montagnes russes et par la construction de l’image basée sur une mise en abîme : la publicité en effet met en correspondance le jeu et la conduite, le danger et la sécurité. Le Touran est présenté comme un véhicule unissant à la fois l’aspect festif et atypique du produit et sa dimension sécuritaire et normative : il semble ainsi « canaliser » la fête au lieu de la « spectaculariser ». Notez la position du véhicule, fondamentale : le Touran a réussi le « test » des montagnes russes et sort victorieux du manège transformant ainsi le débordement festif en principe d’organisation et de régulation d’une conduite trop dangereuse.

Remarquez à ce sujet le nombre de petits drapeaux qui semblent évoquer des panneaux routiers symbolisant les risques 206_ai_touran_7.1289673070.jpgliés à à la conduite. Ces panneaux assurent un présupposé commun (le code de la route), qui offre à chacun des points de repères. Au lieu d’avoir mis en avant la vitesse, Volkswagen a privilégié au contraire la sécurité et la lutte contre l’incertitude. Dans l’environnement instable des montagnes russes (comme celui d’une route par conduite de nuit), les rails, les drapeaux font figure de règles et de rites normatifs visant à  contrôler les comportements des bons conducteurs. Dans ce contexte, le Touran s’affiche comme un monospace capable de gérer les incertitudes inévitables. Il fait implicitement l’éloge d’une conduite responsable.

« C’est bon d’être père. »

Cette phrase d’accroche n’a sans doute pas manqué de vous interpeller. Le fait « d’être père », c’est se sentir une responsabilité directe vis-à-vis de l’enfant et c’est donc assumer par voie de conséquence le passage du statut de l’homme sexué à celui de l’homme responsable d’un point de vue éducationnel et moral. Les mots « biberons, couches, poussettes » se rapportent au champ lexical des bébés, et connotent évidemment la question de la responsabilité parentale. On notera au passage que tous les mots sont au pluriel, suggérant l’espace important du monospace, prêt à accueillir une famille nombreuse ! On peut également relever ici un très net changement dans les repères institutionnels définissant la paternité. On est très loin de l’image traditionnelle du « paterfamilias » : il est carrément question de « biberons », de « couches » et de « poussettes » ! Le public ciblé est donc le « nouveau père », capable de prendre en charge des tâches ménagères jadis dévolues aux femmes. Dans un contexte émancipatoire où les femmes sont valorisées, le « nouveau père » est celui qui a un rapport plus étroit avec son enfant. Mais pour être un « nouveau père », il n’en est pas moins homme ! Les publicitaires jouent habilement sur cet aspect maladroit et désorganisé de l’homme dès qu’il est question de tâches ménagères : on lui propose de l’aider, de l’assister !

Enfin, la phrase « La vie d’un père n’est pas un jeu d’enfant » pose très explicitement la question de la responsabilité parentale. À la différence des auto-tamponneuses des parcs d’attraction ou des wagonnets des montagnes russes qui sont des « jeux d’enfant », la conduite est un « jeu d’adulte » 206_ai_touran_5.1289671935.jpgqui implique moralement (et pénalement). On peut voir ici une célébration du « nouveau conducteur », à l’opposé du macho ou du frimeur. Comparée aux autres véhicules trop colorés, trop dangereux (armature insuffisante, absence de portes), le monospace de Volkswagen présente un habitacle fermé et sécurisé. Par son aspect fermé, il connote un certain repli sur la sphère privée, sur la famille, le cocooning. À l’imaginaire de la conquête, de l’expansion festive et de l’optimisme désordonné caractéristique des Trente Glorieuses succède ici un imaginaire social de protection, de sécurisation, de confinement sur les valeurs d’accomplissement et de réalisation de la famille.

206_ai_touran_6.1289672355.jpg

Il peut être intéressant ici de faire référence à la pyramide des besoins et des motivations imaginée dans les années 1940 par le psychologue Abraham Maslow. 206_ai_touran_maslow.1289671617.jpgLa pyramide est constituée de cinq niveaux. Selon Maslow, les individus recherchent d’abord à satisfaire chaque besoin d’un niveau donné avant de penser aux besoins situés au niveau immédiatement supérieur. Aux premiers besoins primaires, essentiellement physiologiques, succèdent des besoins secondaires liés à la sécurité. Enfin, à un niveau plus symbolique viennent les besoins d’appartenance,  de reconnaissance sociale et d’accomplissement de soi. Le besoin de s’accomplir est selon Maslow le sommet des aspirations humaines. Il amène à sortir d’une condition purement matérielle pour atteindre un certain épanouissement spirituel.

Métaphoriquement, c’est ce que suggère la publicité pour le Touran. Le monospace satisfait non seulement les besoins physiologiques et sécuritaires mais il valorise aussi les besoins d’appartenance, d’estime et d’accomplissement.  Appartenance à un groupe, celui des bons conducteurs et des familles modernes qui privilégient la sécurité. Estime de soi en présentant l’image d’un père soucieux de partager les tâches ménagères, enfin accomplissement dans le cadre d’une idéalisation de la famille et d’une recherche du Bonheur. 206_ai_touran_4.1289671304.jpgLe slogan de la marque « Par amour de l’automobile » est la concrétisation de cet accomplissement. Le mot « amour » est à l’opposé de la technologie. Il substitue à la performance physique du macho et à la seule performance matérielle de la voiture une recherche hédoniste du bonheur, de l’idéal et du sens dans une société en perte de repères. L’expression semble ainsi dire « À quoi sert la technologie si elle ne s’accompagne pas d’une nouvelle éthique comportementale ? »

Bruno Rigolt
____________

Crédits
NetÉtiquette : article protégé par copyright ; la diffusion publique est autorisée sous réserve d’indiquer le nom de l’auteur ainsi que la source : http://brunorigolt.blog.lemonde.fr/2010/11/13/classe-de-seconde-6-tp-semiologie-de-limage-publicitaire-le-touran-de-volkswagen/
Copyright : toutes les marques citées dans cette étude sont déposées. Les publicités et les différents éléments qui les composent (logos, messages linguistiques et iconiques) sont la propriété de leurs détenteurs respectifs.
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© Bruno Rigolt, (EPC/Lycée en Forêt, Montargis, France), février 2008, novembre 2010

Pour aller plus loin : en vous aidant de ce support de cours ainsi que de vos connaissances sur la sémiologie de l’image publicitaire, comparez cette publicité avec les deux spots suivants. Essayez de voir l’image nouvelle de la parentalité qui s’en dégage :

 

Classe de Seconde 6 : TP Sémiologie de l’image publicitaire. Le Touran de Volkswagen

Ce support de cours est destiné en priorité à la classe de Seconde 6 qui prépare actuellement une série d’analyses sur la sémiologie de l’image publicitaire en vue d’un projet d’écriture collectif. La lecture de l’image (fixe et mobile) figure en effet au programme des classes de Lycée. Elle s’attache à dégager les spécificités du message iconique et à mettre en relation celui-ci avec le langage verbal.

Ce travail s’inspire d’une étude menée en 2008 avec les étudiantes BTS AG-PME 1ère année dans le cadre de mon cours de Culture générale et Expression française.
 
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Exemple d’analyse de publicité : le « Touran » Volkswagen

touran.1289667734.jpg

Le contexte

Publiée en 2007 dans Paris-Match, un magazine généraliste grand public centré sur la « prouesse » journalistique, cette publicité vise essentiellement une cible familiale : les 30-50 ans. Le support de presse choisi est totalement adapté au « Nouveau Volkswagen Touran », monospace à la fois sobre et sensationnaliste de par le décor choisi : celui d’un parc d’attraction.

Les dénotations de l’image

Plusieurs éléments composent cette image. Tout d’abord on peut remarquer que la scène est construite en profondeur. À l’arrière plan, se découpant sur un ciel nocturne éclairé par la lumière artificielle du parc d’attraction, on aperçoit les limites du manège. La voiture, roulant sur les rails d’une montagne russe, est au premier plan. Elle entraîne tout de suite le lecteur dans un univers particulier, celui du parc d’attraction, et de la fête (avec toutes les dérives possibles et les dangers liés à l’univers nocturne…). Le photomontage propose une mise en scène originale et ludique : en premier lieu, la voiture est relativement centrée, mais par son mouvement, elle semble s’apprêter à sortir du cadre.

On peut à ce titre s’intéresser aux lignes de force essentiellement obliques ou diagonales qui organisent la morphologie de l’image. La multiplicité des lignes obliques rend la scène particulièrement dynamique, d’autant qu’elle est construite en profondeur avec de nombreux points d’intersection facilitant l’ancrage visuel. Il est à noter que ces lignes de force convergent vers le bas, amenant ainsi le lecteur à prendre plus facilement connaissance du message linguistique.

206_ai_touran_1.1289669674.jpg

La couleur grise du véhicule se détache nettement du fond. Le cadre assez sombre de la photographie accentue d’ailleurs cette mise en valeur du véhicule. L’aspect ludique du décor contraste enfin avec la sobriété du Touran, qui semble valoriser l’aspect « sécurité » de la conduite.

206_ai_touran_2.1289670245.jpgPar ailleurs, on remarque que le Touran emprunte un chemin différent de celui des véhicules du manège : il semble ainsi mis se démarquer de la concurrence et afficher sa singularité. Sous l’image, on trouve les messages linguistiques. Le nom du produit, puis le slogan « C’est bon d’être père », et enfin l’argumentaire. Celui-ci met essentiellement l’accent sur la dimension sécuritaire du véhicule, mais avec humour : « Biberons, couches, poussettes… La vie d’un père n’est pas un jeu d’enfant ». Au-delà des jeux de mots, ce sont bien les notions de risque liées à la conduite, et de responsabilité éducative qui se trouvent mises en avant. Tout en bas à droite de la publicité, on trouve le logo ainsi que le slogan propre à la marque : « Par amour de l’automobile ».

Les connotations de l’image

Si vous êtes un jour monté sur des montagnes russes, vous savez combien cette attraction inspire la peur et paradoxalement l’envie de se confronter au danger, pour effleurer le paradis des sensations à haut risque. 206_ai_touran_3.1289670382.jpgLa publicité est construite sur cette dramatisation du spectacle, fait de rebondissements, de peurs, de rires. Comment ne pas évoquer ici les dangers de la route suggérés implicitement par les montagnes russes et par la construction de l’image basée sur une mise en abîme : la publicité en effet met en correspondance le jeu et la conduite, le danger et la sécurité. Le Touran est présenté comme un véhicule unissant à la fois l’aspect festif et atypique du produit et sa dimension sécuritaire et normative : il semble ainsi « canaliser » la fête au lieu de la « spectaculariser ». Notez la position du véhicule, fondamentale : le Touran a réussi le « test » des montagnes russes et sort victorieux du manège transformant ainsi le débordement festif en principe d’organisation et de régulation d’une conduite trop dangereuse.

Remarquez à ce sujet le nombre de petits drapeaux qui semblent évoquer des panneaux routiers symbolisant les risques 206_ai_touran_7.1289673070.jpgliés à à la conduite. Ces panneaux assurent un présupposé commun (le code de la route), qui offre à chacun des points de repères. Au lieu d’avoir mis en avant la vitesse, Volkswagen a privilégié au contraire la sécurité et la lutte contre l’incertitude. Dans l’environnement instable des montagnes russes (comme celui d’une route par conduite de nuit), les rails, les drapeaux font figure de règles et de rites normatifs visant à  contrôler les comportements des bons conducteurs. Dans ce contexte, le Touran s’affiche comme un monospace capable de gérer les incertitudes inévitables. Il fait implicitement l’éloge d’une conduite responsable.

« C’est bon d’être père. »

Cette phrase d’accroche n’a sans doute pas manqué de vous interpeller. Le fait « d’être père », c’est se sentir une responsabilité directe vis-à-vis de l’enfant et c’est donc assumer par voie de conséquence le passage du statut de l’homme sexué à celui de l’homme responsable d’un point de vue éducationnel et moral. Les mots « biberons, couches, poussettes » se rapportent au champ lexical des bébés, et connotent évidemment la question de la responsabilité parentale. On notera au passage que tous les mots sont au pluriel, suggérant l’espace important du monospace, prêt à accueillir une famille nombreuse ! On peut également relever ici un très net changement dans les repères institutionnels définissant la paternité. On est très loin de l’image traditionnelle du « paterfamilias » : il est carrément question de « biberons », de « couches » et de « poussettes » ! Le public ciblé est donc le « nouveau père », capable de prendre en charge des tâches ménagères jadis dévolues aux femmes. Dans un contexte émancipatoire où les femmes sont valorisées, le « nouveau père » est celui qui a un rapport plus étroit avec son enfant. Mais pour être un « nouveau père », il n’en est pas moins homme ! Les publicitaires jouent habilement sur cet aspect maladroit et désorganisé de l’homme dès qu’il est question de tâches ménagères : on lui propose de l’aider, de l’assister !

Enfin, la phrase « La vie d’un père n’est pas un jeu d’enfant » pose très explicitement la question de la responsabilité parentale. À la différence des auto-tamponneuses des parcs d’attraction ou des wagonnets des montagnes russes qui sont des « jeux d’enfant », la conduite est un « jeu d’adulte » 206_ai_touran_5.1289671935.jpgqui implique moralement (et pénalement). On peut voir ici une célébration du « nouveau conducteur », à l’opposé du macho ou du frimeur. Comparée aux autres véhicules trop colorés, trop dangereux (armature insuffisante, absence de portes), le monospace de Volkswagen présente un habitacle fermé et sécurisé. Par son aspect fermé, il connote un certain repli sur la sphère privée, sur la famille, le cocooning. À l’imaginaire de la conquête, de l’expansion festive et de l’optimisme désordonné caractéristique des Trente Glorieuses succède ici un imaginaire social de protection, de sécurisation, de confinement sur les valeurs d’accomplissement et de réalisation de la famille.

206_ai_touran_6.1289672355.jpg

Il peut être intéressant ici de faire référence à la pyramide des besoins et des motivations imaginée dans les années 1940 par le psychologue Abraham Maslow. 206_ai_touran_maslow.1289671617.jpgLa pyramide est constituée de cinq niveaux. Selon Maslow, les individus recherchent d’abord à satisfaire chaque besoin d’un niveau donné avant de penser aux besoins situés au niveau immédiatement supérieur. Aux premiers besoins primaires, essentiellement physiologiques, succèdent des besoins secondaires liés à la sécurité. Enfin, à un niveau plus symbolique viennent les besoins d’appartenance,  de reconnaissance sociale et d’accomplissement de soi. Le besoin de s’accomplir est selon Maslow le sommet des aspirations humaines. Il amène à sortir d’une condition purement matérielle pour atteindre un certain épanouissement spirituel.

Métaphoriquement, c’est ce que suggère la publicité pour le Touran. Le monospace satisfait non seulement les besoins physiologiques et sécuritaires mais il valorise aussi les besoins d’appartenance, d’estime et d’accomplissement.  Appartenance à un groupe, celui des bons conducteurs et des familles modernes qui privilégient la sécurité. Estime de soi en présentant l’image d’un père soucieux de partager les tâches ménagères, enfin accomplissement dans le cadre d’une idéalisation de la famille et d’une recherche du Bonheur. 206_ai_touran_4.1289671304.jpgLe slogan de la marque « Par amour de l’automobile » est la concrétisation de cet accomplissement. Le mot « amour » est à l’opposé de la technologie. Il substitue à la performance physique du macho et à la seule performance matérielle de la voiture une recherche hédoniste du bonheur, de l’idéal et du sens dans une société en perte de repères. L’expression semble ainsi dire « À quoi sert la technologie si elle ne s’accompagne pas d’une nouvelle éthique comportementale ? »

Bruno Rigolt

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Crédits
NetÉtiquette : article protégé par copyright ; la diffusion publique est autorisée sous réserve d’indiquer le nom de l’auteur ainsi que la source : http://brunorigolt.blog.lemonde.fr/2010/11/13/classe-de-seconde-6-tp-semiologie-de-limage-publicitaire-le-touran-de-volkswagen/
Copyright : toutes les marques citées dans cette étude sont déposées. Les publicités et les différents éléments qui les composent (logos, messages linguistiques et iconiques) sont la propriété de leurs détenteurs respectifs.
Merci à eux d’en permettre l’exploitation à des fins pédagogiques.
 
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© Bruno Rigolt, (EPC/Lycée en Forêt, Montargis, France), février 2008, novembre 2010

Pour aller plus loin : en vous aidant de ce support de cours ainsi que de vos connaissances sur la sémiologie de l’image publicitaire, comparez cette publicité avec les deux spots suivants. Essayez de voir l’image nouvelle de la parentalité qui s’en dégage :

 

Chroniques d'élèves… Première L2 : Lettre ouverte à la grisaille du quotidien… Honorine B

La classe de Première L2 du Lycée en Forêt (Promotion 2010) a eu l’occasion de défendre haut et fort la Poésie à travers une écriture d’invention intitulée « Lettre ouverte à la grisaille du quotidien »… 
Parmi tous les textes rédigés, toujours de grande qualité, quelques uns m’ont paru suffisamment remarquables pour être publiés dans l’Espace Pédagogique Contributif.
Le deuxième est le texte d’Honorine B… Je vous le laisse découvrir :

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« Dans la poésie, la vie est plus que la vie elle même…»
Vissarion Bielinski, La Poésie de M. Lermontov

          

honorine_b_1l2_lettrine_b.1289640407.jpgielinski avait tout compris. Contrairement à ce monde, devenu aveugle. Et contrairement à toi, Grisaille du quotidien : le voyage t’effraie, la nature te fait peur, l’inconscient te dépasse, et le vrai te terrifie. Tu ne peux concevoir l’individu. C’est pour ça que tu n’aimes pas la poésie. Tu ne saurais percevoir sa valeur immatérielle, mille fois plus importante que le prix de tous tes gadgets réunis. D’ailleurs, c’est à cause d’eux que tu ne peux plus voir la beauté des choses. Alors je vais essayer de t’ouvrir les yeux.

Premièrement, surmonte ton angoisse de l’inconnu. Baudelaire nous a fait une invitation, et quelle invitation ! « L’invitation au Voyage« . Suis-le !  Cette promenade, c’est avec ton cœur que tu la feras. Laisse tes oripeaux au placard. Certes, tu ne pourras prendre aucune photographie au cours de ce voyage… Mais c’est ton âme qui gardera ces précieux souvenirs. Tu n’aimes pas ? Tu n’as pas l’air de comprendre ? Lis-tu entre les lignes ? Non. Tu n’y arrives pas. Ou plutôt, tu ne veux pas. Tu refuses d’apporter un peu de couleur à ta monotonie. Ce « pays de Cocagne » ne semble pas assez concret pour toi. Et pourtant il est bien plus réel que tout ce qui t’entoure. Certes, tu ne pourras rien acheter, rien vendre, rien toucher, rien prendre. Mais les apparences sont trompeuses. Tes sophismes l’illustrent parfaitement. Car ce voyage est réel. Ce voyage est concret. Simplement pas dans le sens où tu l’entends.

honorine_b_1l2_lettrine_f.1289648309.jpginalement, Baudelaire n’est peut-être pas approprié à ton cas : tu es devenue trop nihiliste pour ressentir la magnificence de  ses textes. Mais n’abandonne pas ! Peut-être les haïkus Japonais te parleront-ils davantage ? Puisses-tu les lire, et te projeter dans les îles de ton inconscient. Mais la poésie est un lieu difficile d’accès, et tu en as tellement peur que tu le bloques… Alors rappelle-toi simplement d’une île qui existe. C’est un début. Imaginer. Ressentir. Penser.

         

Mystique mirage dont découlent d’exquises perditions… (¹)

Car la poésie est un exil : tu peux toujours essayer de la suivre ! En vain. Contente-toi, si tu le peux, de suivre Bernard Weber : son Livre du voyage n’est pas de la poésie au sens commun et banal du terme, mais dans son acception la plus noble. Si le texte est simple, en revanche la pensée est profonde : pour Bernard Weber, entrer en poésie contribue à imaginer son propre monde. C’est bien là le sens du Poétique, non ? Le poème aide à s’évader de son quotidien. Lis de la poésie, et ta grisaille « s’arc-en-cièlisera ». Ton quotidien « s’exceptionnalisera » : peut-être apprendras-tu à penser par toi-même. Car lire est en soi une chose charmante, mais écrire libère encore plus. Ce monde ne néglige-t-il pas la puissance des mots ? Car avoue-le : tu négliges la puissance des mots. Et pourtant c’est par eux que tout passe. C’est par eux que tout à commencé… Écrire est un véritable mirage. Un « mystique mirage dont découlent d’exquises perditions » (¹)…

honorine_b_1l2_lettrine_t.1289649969.jpgTu dois te dire peut-être que la poésie est élitiste. Et pourtant elle ne l’est pas. Elle peuple ton quotidien : tu peux la retrouver dans des chansons. Tu peux la retrouver dans des tableaux, et dans l’harmonie même de la nature. La nature n’est-elle pas ce qu’il y a de plus beau, et de plus pur en ce monde ? Il n’y a qu’à regarder les actualités pour voir ce tu en as as fait. Le monde se meurt par ta faute. Si tu faisais plus attention à ses besoins, elle t’en remercierait. Gaïa est belle. Et tu l’as corrompue. Il serait tant maintenant de la vénérer, comme tant d’autres l’ont fait avant toi. Mais tu as démoli tout ce qui leur était cher. Tu essayes d’analyser leurs écrits, mais tu le fais de façon tellement linéaire que tu passes à côté de l’essentiel. Tu fais des commentaires et autres analyses de textes, tu te laisses aveugler par des procédés stylistiques et tu en oublies le principal : le Verbe. Je reviens à Baudelaire : quand il rédige « Correspondances« , il a pourtant essayé de t’expliquer à quel point le monde matériel correspondait au monde spirituel : « La nature est un temple où de vivants piliers/Laissent parfois sortir de confuses paroles »… Ne chante-t-il pas ici les mystérieuses synesthésies du monde ?

L’art peut emmener vers l’Inconnu le plus ultime…

honorine_b_1l2_lettrine_s.1289650776.jpgSi tu n’entend toujours pas, essaie d’autres horizons : en traçant ces mots, je repense à ce voyageur qui friedrich4.1244031330.jpgsemble marcher au dessus d’une mer de nuages… Comme le suggère le titre du tableau de Friedrich, l’art peut emmener vers l’Inconnu le plus ultime. Ne te contente pas de classer ce tableau dans tes cases préconçues. Ressens ce tableau. Perds-toi dans les pensées de l’artiste comme la brume se perd dans le ciel. Vois-tu avec ses yeux ? L’art, tu peux le voir, le toucher, et l’entendre. La musique aussi est poétique. Je peux te proposer quelques auteurs, compositeurs et autres interprètes, qui se battent pour cette terre que tu abandonnes lâchement. Par exemple, Tryo, avec son « Air du plastique« , te somme d’arrêter de recouvrir notre Mère avec ce film de pétrole :

Quand de la terre le plastique, devient malgré elle son engrais
Main de l’homme sur le monde, redessine les paysages.

Tu te sens coupable ? C’est sûrement ton inconscient qui travaille ! Mais au fond de moi, je sais que tu n’aimes pas l’idée de ne pouvoir toujours tout contrôler.  Tu as la  phobie de ne pouvoir toujours être rationnelle. Eh bien, la poésie peut t’aider à accepter tes passions, tes pulsions. Tu es  tellement  raisonnable. Tellement moralisatice, toi, Grisaille du Quotidien. Tu  adules les Lumières, Voltaire, Diderot ou encore d’Alembert, car ils sont les fondateurs de ta pensée utilitariste et de ton pragmatisme. Pourtant, il y a des écrivains, tels Rousseau, qui ont osé te tenir tête. L’auteur des Rêveries n’a-t-il pas écrit que « c’est l’imagination qui étend pour nous la mesure des possibles, et nourrit les désirs par l’espoir de les satisfaire » ? Lui au moins n’avait pas peur de l’inconscient ! Ce à quoi tu opposerais Voltaire en clamant que « l’étude a cela de bon […] qu’elle nous délivre du fardeau de notre oisiveté, et qu’elle nous empêche de courir hors de chez nous, pour aller dire et écouter des riens, d’un bout de la ville à l’autre »… Travailler, étudier, rationaliser… Tes discours moralisateurs enlèvent tout le charme qu’a la vie. Nous n’en avons qu’une, alors pourquoi la gâcher avec ta monotonie et tes codes ?

honorine_b_1l2_lettrine_p.1289652020.jpgPrécédemment, je te parlais d’artistes de la chanson française. Mais tu sais, d’autres cultures ont également parsemé leurs textes de poésie. Par exemple, le chanteur jamaïcain Damian Marley nous invite à entreprendre le voyage vers Sion, la cité souterraine des humains rescapés de Matrix, vivant dans le « monde réel » :

I got to keep on walking on the road to Zion land…

Pour moi, vois-tu, ce monde « bien réel » est celui de l’imaginaire. Oui, ce mythe de l’Éden Perdu peut devenir réalité. Mais tu empêches la concrétisation de ce rêve, avec ta rationalité. À cause de ton Spleen, Baudelaire n’a pu atteindre son Idéal. Es-tu consciente de ce que tu as fait, et de ce que tu fais endurer à des âmes sans défense aucune ? À propos, tu connais Rimbaud, j’en suis sûre. Et aussi sa fameuse « Lettre du voyant« . Mais oui, ce texte est de la poésie ! Mais oui, il défend tout ce que tu abjures. Quand il dit à son professeur de Français que « Je est un autre », cela t’inquiète n’est-ce pas ? Cela te fait peur ? Mais accepte de prendre des risques ! Regarde les choses sous un autre angle. Sous plusieurs angles différents. En fait, je pense que c’est simplement le fait de découvrir ta vraie nature qui t’épouvante. La poésie romantique a prôné le retour au réel, au vrai, au naturel. Primitivisme ne veut pas dire régression, il veut dire essentiel : tu commences peut-être à comprendre que ce romantisme dont je te parle depuis le début s’oppose entièrement à toi !

J’en appelle aussi au Symbolisme, ce vaste mouvement de déchiffrement du sens ! Claude Debussy dans « La mer« , une des œuvres orchestrales les plus originales de la musique contemporaine, a peint parfaitement cette poésie idéaliste dont tu as horreur. Ses trois mouvements vont crescendo. Comme si tu montais de plus en plus haut, de plus en plus vite, de plus en plus loin en toi. Laisse-toi emporter par cette symphonie naturelle. Elle te rappellera les plaisirs purs dont tu as oublié de jouir. Pourquoi es-tu toujours pressée, toujours à la recherche de quelque chose de nouveau, alors que le vrai t’attend, juste devant toi ? Tu le fuis comme on fuit la peste. Sens les réminiscences de tes émotions perdues… Apprends à chanter les paroles de cet hymne au réel. C’est ce que l’homme recherche depuis toujours. Déjà Horace le préconisait :

« Carpe Diem »

honorine_b_1l2_lettrine_o.1289653663.jpgui ! Profite de l’instant présent. Tu es toujours à te projeter dans un espace-temps et dans un lieu où tu n’es pas. Tu gâches le peu de temps qui t’es imparti dans des prévisions, ou dans des souvenirs, ainsi que dans des idées préconçues. Et cela depuis toujours. Tu as formé des bataillons en marche vers une société déshumanisée, qui ne se connait pas, qui ne se voit plus, où le factice est roi. Bientôt, les paroles des poètes ne seront que de l’art abstrait, juste jolies pour décorer une chambre ou les couloirs du métro. Mais il est encore temps de changer tout ça. Il est encore temps de laisser à la poésie la place qu’elle a toujours méritée ! Encore une fois, je vais reprendre l’exemple de Rimbaud. Dans son « Bateau ivre« , il nous explique son voyage vers lui-même, vers le profond de lui-même : oui, il a « vu quelquefois ce que l’homme a cru voir ! » Il a vu ce que tu te donnes tant de mal à enfouir bien profondément dans nos cerveaux : nous faire oublier le rêve, pour nous préparer à accepter ton « idéal », ta fausse sensibilité…

Tu as probablement remarqué que le « moi » est une chose essentielle pour le poète. Mais comme tout comme le reste, tu le renies, car tu en as peur. Certes, être en groupe a un effet rassurant : nous ne sommes pas seuls. Illusion du social ! Illusion de l’homme uniformisé ! Il faut de tout pour faire un monde. Notre monde… Pour moi, le premier à avoir rejeté cette illusion unanimiste fut véritablement Rousseau, avec ses Confessions. Il a osé se démarquer et avouer toutes ses fautes, même les plus abominables. Et comment fut-il remercié ? À coups de pierre. Nous n’étions pas prêts à recevoir tant d’honnêteté. TU n’étais pas prête. Toi qui pensais que l’Homme est entier et rationnel, voilà toutes tes théories envolées, grâce à UN homme qui a eu le courage de se dévoiler entièrement. Je repense aussi à Mallarmé : n’a-t-il pas, dans ce monologue découragé qu’est « Brise Marine« , révélé au grand jour toutes ces choses qu’il abandonnerait pour entreprendre le « grand voyage » ? Bien sûr, ce n’est absolument pas conventionnel. Et ça te dérange. Au lieu de le blâmer pour son courage, tu ferais mieux de devenir moins hypocrite. Car c’est grâce à des gens qui osent écrire avec une franchise sans limites que la poésie est tellement importante et que « le monde est réel ».

honorine_b_1l2_lettrine_j.1289654780.jpg‘en arrive au dernier point, le plus essentiel peut-être. Ce qui te gène dans la poésie, c’est qu’elle n’a aucune valeur marchande. La poésie ne s’achète pas. Tu ne peux pas acheter du lyrisme, pas plus que les mots, pas plus que le langage. De plus, elle n’a aucune utilité physique. Et c’est d’ailleurs pour cela qu’elle t’est étrangère. Dans le film American Beauty réalisé par Sam Mendes, Lester Burnham est ta personnification. Et Ricky Fitts représente la poésie elle-même. La plus belle chose jamais filmée était un sac plastique dansant avec le vent. Tu trouves probablement ça idiot. Mais regarde comment tu finis. C’est vers cette voie que tu nous emmènes. Je terminerai par un livre : Voyage au bout de la solitude, relatant l’histoire réelle de Christopher McCandless, et dont Sean Penn a tiré le film bouleversant Into the Wild. Christopher t’a fui comme tu fuyais la Vérité. Il a compris une chose plus qu’essentielle. Si l’argent contribue au bonheur, il ne le fabrique pas. C’est dans sa gratuité que réside le secret de la poésie… McCandless a vécu sa vie poétiquement. Avec tous les défauts que cela comporte. Il est allé plus haut et plus loin que la majorité d’entre nous…

Alors, si tu as retenu que la poésie était belle et importante, et qu’elle pouvait t’aider à changer, alors j’aurai réussi. Et peut-être même que toi, grisaille du quotidien, tu deviendras couleur de l’exceptionnel.

La poésie est en toute chose. Il suffit de chercher…

          
__________
Notes
(1) Honorine B « Anarchitecture de l’ombre« .
(2) Voltaire, Lettre à Madame du Deffand (17 février 1766). Correspondance de Mme du Deffand, t. I, p. 338.
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© Honorine B., élève de Première L2 (Espace pédagogique Contributif/Lycée en Forêt, Montargis, France. Novembre 2010)
NetÉtiquette : comme pour l’ensemble des textes publiés dans cet Espace Pédagogique Contributif, les textes des élèves et des étudiant(e)s sont protégés par copyright. Ils sont mis à la disposition des internautes selon les termes de la licence Creative Commons Paternité (Pas d’utilisation privée ou commerciale, pas de modification). La diffusion publique est autorisée sous réserve de mentionner le prénom de l’auteur, l’initiale de son nom, la classe, l’établissement ainsi que la référence complète du texte cité (URL de la page).

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Retrouvez sur la playlist « Lettre ouverte d’Honorine » les références citées dans l’article !

Chroniques d’élèves… Première L2 : Lettre ouverte à la grisaille du quotidien… Honorine B

La classe de Première L2 du Lycée en Forêt (Promotion 2010) a eu l’occasion de défendre haut et fort la Poésie à travers une écriture d’invention intitulée « Lettre ouverte à la grisaille du quotidien »… 
Parmi tous les textes rédigés, toujours de grande qualité, quelques uns m’ont paru suffisamment remarquables pour être publiés dans l’Espace Pédagogique Contributif.
Le deuxième est le texte d’Honorine B… Je vous le laisse découvrir :

honorine_b_1l2_lettre_ouverte_a_2.1289647723.jpg

          
             
« Dans la poésie, la vie est plus que la vie elle même…»
Vissarion Bielinski, La Poésie de M. Lermontov

          

honorine_b_1l2_lettrine_b.1289640407.jpgielinski avait tout compris. Contrairement à ce monde, devenu aveugle. Et contrairement à toi, Grisaille du quotidien : le voyage t’effraie, la nature te fait peur, l’inconscient te dépasse, et le vrai te terrifie. Tu ne peux concevoir l’individu. C’est pour ça que tu n’aimes pas la poésie. Tu ne saurais percevoir sa valeur immatérielle, mille fois plus importante que le prix de tous tes gadgets réunis. D’ailleurs, c’est à cause d’eux que tu ne peux plus voir la beauté des choses. Alors je vais essayer de t’ouvrir les yeux.

Premièrement, surmonte ton angoisse de l’inconnu. Baudelaire nous a fait une invitation, et quelle invitation ! « L’invitation au Voyage« . Suis-le !  Cette promenade, c’est avec ton cœur que tu la feras. Laisse tes oripeaux au placard. Certes, tu ne pourras prendre aucune photographie au cours de ce voyage… Mais c’est ton âme qui gardera ces précieux souvenirs. Tu n’aimes pas ? Tu n’as pas l’air de comprendre ? Lis-tu entre les lignes ? Non. Tu n’y arrives pas. Ou plutôt, tu ne veux pas. Tu refuses d’apporter un peu de couleur à ta monotonie. Ce « pays de Cocagne » ne semble pas assez concret pour toi. Et pourtant il est bien plus réel que tout ce qui t’entoure. Certes, tu ne pourras rien acheter, rien vendre, rien toucher, rien prendre. Mais les apparences sont trompeuses. Tes sophismes l’illustrent parfaitement. Car ce voyage est réel. Ce voyage est concret. Simplement pas dans le sens où tu l’entends.

honorine_b_1l2_lettrine_f.1289648309.jpginalement, Baudelaire n’est peut-être pas approprié à ton cas : tu es devenue trop nihiliste pour ressentir la magnificence de  ses textes. Mais n’abandonne pas ! Peut-être les haïkus Japonais te parleront-ils davantage ? Puisses-tu les lire, et te projeter dans les îles de ton inconscient. Mais la poésie est un lieu difficile d’accès, et tu en as tellement peur que tu le bloques… Alors rappelle-toi simplement d’une île qui existe. C’est un début. Imaginer. Ressentir. Penser.

         

Mystique mirage dont découlent d’exquises perditions… (¹)

Car la poésie est un exil : tu peux toujours essayer de la suivre ! En vain. Contente-toi, si tu le peux, de suivre Bernard Weber : son Livre du voyage n’est pas de la poésie au sens commun et banal du terme, mais dans son acception la plus noble. Si le texte est simple, en revanche la pensée est profonde : pour Bernard Weber, entrer en poésie contribue à imaginer son propre monde. C’est bien là le sens du Poétique, non ? Le poème aide à s’évader de son quotidien. Lis de la poésie, et ta grisaille « s’arc-en-cièlisera ». Ton quotidien « s’exceptionnalisera » : peut-être apprendras-tu à penser par toi-même. Car lire est en soi une chose charmante, mais écrire libère encore plus. Ce monde ne néglige-t-il pas la puissance des mots ? Car avoue-le : tu négliges la puissance des mots. Et pourtant c’est par eux que tout passe. C’est par eux que tout à commencé… Écrire est un véritable mirage. Un « mystique mirage dont découlent d’exquises perditions » (¹)…

honorine_b_1l2_lettrine_t.1289649969.jpgTu dois te dire peut-être que la poésie est élitiste. Et pourtant elle ne l’est pas. Elle peuple ton quotidien : tu peux la retrouver dans des chansons. Tu peux la retrouver dans des tableaux, et dans l’harmonie même de la nature. La nature n’est-elle pas ce qu’il y a de plus beau, et de plus pur en ce monde ? Il n’y a qu’à regarder les actualités pour voir ce tu en as as fait. Le monde se meurt par ta faute. Si tu faisais plus attention à ses besoins, elle t’en remercierait. Gaïa est belle. Et tu l’as corrompue. Il serait tant maintenant de la vénérer, comme tant d’autres l’ont fait avant toi. Mais tu as démoli tout ce qui leur était cher. Tu essayes d’analyser leurs écrits, mais tu le fais de façon tellement linéaire que tu passes à côté de l’essentiel. Tu fais des commentaires et autres analyses de textes, tu te laisses aveugler par des procédés stylistiques et tu en oublies le principal : le Verbe. Je reviens à Baudelaire : quand il rédige « Correspondances« , il a pourtant essayé de t’expliquer à quel point le monde matériel correspondait au monde spirituel : « La nature est un temple où de vivants piliers/Laissent parfois sortir de confuses paroles »… Ne chante-t-il pas ici les mystérieuses synesthésies du monde ?

L’art peut emmener vers l’Inconnu le plus ultime…

honorine_b_1l2_lettrine_s.1289650776.jpgSi tu n’entend toujours pas, essaie d’autres horizons : en traçant ces mots, je repense à ce voyageur qui friedrich4.1244031330.jpgsemble marcher au dessus d’une mer de nuages… Comme le suggère le titre du tableau de Friedrich, l’art peut emmener vers l’Inconnu le plus ultime. Ne te contente pas de classer ce tableau dans tes cases préconçues. Ressens ce tableau. Perds-toi dans les pensées de l’artiste comme la brume se perd dans le ciel. Vois-tu avec ses yeux ? L’art, tu peux le voir, le toucher, et l’entendre. La musique aussi est poétique. Je peux te proposer quelques auteurs, compositeurs et autres interprètes, qui se battent pour cette terre que tu abandonnes lâchement. Par exemple, Tryo, avec son « Air du plastique« , te somme d’arrêter de recouvrir notre Mère avec ce film de pétrole :

Quand de la terre le plastique, devient malgré elle son engrais
Main de l’homme sur le monde, redessine les paysages.

Tu te sens coupable ? C’est sûrement ton inconscient qui travaille ! Mais au fond de moi, je sais que tu n’aimes pas l’idée de ne pouvoir toujours tout contrôler.  Tu as la  phobie de ne pouvoir toujours être rationnelle. Eh bien, la poésie peut t’aider à accepter tes passions, tes pulsions. Tu es  tellement  raisonnable. Tellement moralisatice, toi, Grisaille du Quotidien. Tu  adules les Lumières, Voltaire, Diderot ou encore d’Alembert, car ils sont les fondateurs de ta pensée utilitariste et de ton pragmatisme. Pourtant, il y a des écrivains, tels Rousseau, qui ont osé te tenir tête. L’auteur des Rêveries n’a-t-il pas écrit que « c’est l’imagination qui étend pour nous la mesure des possibles, et nourrit les désirs par l’espoir de les satisfaire » ? Lui au moins n’avait pas peur de l’inconscient ! Ce à quoi tu opposerais Voltaire en clamant que « l’étude a cela de bon […] qu’elle nous délivre du fardeau de notre oisiveté, et qu’elle nous empêche de courir hors de chez nous, pour aller dire et écouter des riens, d’un bout de la ville à l’autre »… Travailler, étudier, rationaliser… Tes discours moralisateurs enlèvent tout le charme qu’a la vie. Nous n’en avons qu’une, alors pourquoi la gâcher avec ta monotonie et tes codes ?

honorine_b_1l2_lettrine_p.1289652020.jpgPrécédemment, je te parlais d’artistes de la chanson française. Mais tu sais, d’autres cultures ont également parsemé leurs textes de poésie. Par exemple, le chanteur jamaïcain Damian Marley nous invite à entreprendre le voyage vers Sion, la cité souterraine des humains rescapés de Matrix, vivant dans le « monde réel » :

I got to keep on walking on the road to Zion land…

Pour moi, vois-tu, ce monde « bien réel » est celui de l’imaginaire. Oui, ce mythe de l’Éden Perdu peut devenir réalité. Mais tu empêches la concrétisation de ce rêve, avec ta rationalité. À cause de ton Spleen, Baudelaire n’a pu atteindre son Idéal. Es-tu consciente de ce que tu as fait, et de ce que tu fais endurer à des âmes sans défense aucune ? À propos, tu connais Rimbaud, j’en suis sûre. Et aussi sa fameuse « Lettre du voyant« . Mais oui, ce texte est de la poésie ! Mais oui, il défend tout ce que tu abjures. Quand il dit à son professeur de Français que « Je est un autre », cela t’inquiète n’est-ce pas ? Cela te fait peur ? Mais accepte de prendre des risques ! Regarde les choses sous un autre angle. Sous plusieurs angles différents. En fait, je pense que c’est simplement le fait de découvrir ta vraie nature qui t’épouvante. La poésie romantique a prôné le retour au réel, au vrai, au naturel. Primitivisme ne veut pas dire régression, il veut dire essentiel : tu commences peut-être à comprendre que ce romantisme dont je te parle depuis le début s’oppose entièrement à toi !

J’en appelle aussi au Symbolisme, ce vaste mouvement de déchiffrement du sens ! Claude Debussy dans « La mer« , une des œuvres orchestrales les plus originales de la musique contemporaine, a peint parfaitement cette poésie idéaliste dont tu as horreur. Ses trois mouvements vont crescendo. Comme si tu montais de plus en plus haut, de plus en plus vite, de plus en plus loin en toi. Laisse-toi emporter par cette symphonie naturelle. Elle te rappellera les plaisirs purs dont tu as oublié de jouir. Pourquoi es-tu toujours pressée, toujours à la recherche de quelque chose de nouveau, alors que le vrai t’attend, juste devant toi ? Tu le fuis comme on fuit la peste. Sens les réminiscences de tes émotions perdues… Apprends à chanter les paroles de cet hymne au réel. C’est ce que l’homme recherche depuis toujours. Déjà Horace le préconisait :

« Carpe Diem »

honorine_b_1l2_lettrine_o.1289653663.jpgui ! Profite de l’instant présent. Tu es toujours à te projeter dans un espace-temps et dans un lieu où tu n’es pas. Tu gâches le peu de temps qui t’es imparti dans des prévisions, ou dans des souvenirs, ainsi que dans des idées préconçues. Et cela depuis toujours. Tu as formé des bataillons en marche vers une société déshumanisée, qui ne se connait pas, qui ne se voit plus, où le factice est roi. Bientôt, les paroles des poètes ne seront que de l’art abstrait, juste jolies pour décorer une chambre ou les couloirs du métro. Mais il est encore temps de changer tout ça. Il est encore temps de laisser à la poésie la place qu’elle a toujours méritée ! Encore une fois, je vais reprendre l’exemple de Rimbaud. Dans son « Bateau ivre« , il nous explique son voyage vers lui-même, vers le profond de lui-même : oui, il a « vu quelquefois ce que l’homme a cru voir ! » Il a vu ce que tu te donnes tant de mal à enfouir bien profondément dans nos cerveaux : nous faire oublier le rêve, pour nous préparer à accepter ton « idéal », ta fausse sensibilité…

Tu as probablement remarqué que le « moi » est une chose essentielle pour le poète. Mais comme tout comme le reste, tu le renies, car tu en as peur. Certes, être en groupe a un effet rassurant : nous ne sommes pas seuls. Illusion du social ! Illusion de l’homme uniformisé ! Il faut de tout pour faire un monde. Notre monde… Pour moi, le premier à avoir rejeté cette illusion unanimiste fut véritablement Rousseau, avec ses Confessions. Il a osé se démarquer et avouer toutes ses fautes, même les plus abominables. Et comment fut-il remercié ? À coups de pierre. Nous n’étions pas prêts à recevoir tant d’honnêteté. TU n’étais pas prête. Toi qui pensais que l’Homme est entier et rationnel, voilà toutes tes théories envolées, grâce à UN homme qui a eu le courage de se dévoiler entièrement. Je repense aussi à Mallarmé : n’a-t-il pas, dans ce monologue découragé qu’est « Brise Marine« , révélé au grand jour toutes ces choses qu’il abandonnerait pour entreprendre le « grand voyage » ? Bien sûr, ce n’est absolument pas conventionnel. Et ça te dérange. Au lieu de le blâmer pour son courage, tu ferais mieux de devenir moins hypocrite. Car c’est grâce à des gens qui osent écrire avec une franchise sans limites que la poésie est tellement importante et que « le monde est réel ».

honorine_b_1l2_lettrine_j.1289654780.jpg‘en arrive au dernier point, le plus essentiel peut-être. Ce qui te gène dans la poésie, c’est qu’elle n’a aucune valeur marchande. La poésie ne s’achète pas. Tu ne peux pas acheter du lyrisme, pas plus que les mots, pas plus que le langage. De plus, elle n’a aucune utilité physique. Et c’est d’ailleurs pour cela qu’elle t’est étrangère. Dans le film American Beauty réalisé par Sam Mendes, Lester Burnham est ta personnification. Et Ricky Fitts représente la poésie elle-même. La plus belle chose jamais filmée était un sac plastique dansant avec le vent. Tu trouves probablement ça idiot. Mais regarde comment tu finis. C’est vers cette voie que tu nous emmènes. Je terminerai par un livre : Voyage au bout de la solitude, relatant l’histoire réelle de Christopher McCandless, et dont Sean Penn a tiré le film bouleversant Into the Wild. Christopher t’a fui comme tu fuyais la Vérité. Il a compris une chose plus qu’essentielle. Si l’argent contribue au bonheur, il ne le fabrique pas. C’est dans sa gratuité que réside le secret de la poésie… McCandless a vécu sa vie poétiquement. Avec tous les défauts que cela comporte. Il est allé plus haut et plus loin que la majorité d’entre nous…

Alors, si tu as retenu que la poésie était belle et importante, et qu’elle pouvait t’aider à changer, alors j’aurai réussi. Et peut-être même que toi, grisaille du quotidien, tu deviendras couleur de l’exceptionnel.

La poésie est en toute chose. Il suffit de chercher…

          
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Notes
(1) Honorine B « Anarchitecture de l’ombre« .
(2) Voltaire, Lettre à Madame du Deffand (17 février 1766). Correspondance de Mme du Deffand, t. I, p. 338.
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© Honorine B., élève de Première L2 (Espace pédagogique Contributif/Lycée en Forêt, Montargis, France. Novembre 2010)
NetÉtiquette : comme pour l’ensemble des textes publiés dans cet Espace Pédagogique Contributif, les textes des élèves et des étudiant(e)s sont protégés par copyright. Ils sont mis à la disposition des internautes selon les termes de la licence Creative Commons Paternité (Pas d’utilisation privée ou commerciale, pas de modification). La diffusion publique est autorisée sous réserve de mentionner le prénom de l’auteur, l’initiale de son nom, la classe, l’établissement ainsi que la référence complète du texte cité (URL de la page).

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