Lycée en Forêt Bac blanc (EAF écrit) janvier 2010 « La Poésie »

EAF Examen blanc

épreuve commune (janvier 2010) : sujet + corrigés

       

Objet d’étude : Écriture poétique et quête du sens, du Moyen Âge à nos jours

arrow.1242450507.jpg Corpus

arrow.1242450507.jpg Question préalable (4 points)

Caractérisez en les comparant les figures du poète imaginées dans les quatre textes du corpus. Votre réponse n’excèdera pas une vingtaine de lignes. Voir le corrigé.

arrow.1242450507.jpg Travail d’écriture (16 points)

  • Commentaire : vous commenterez le texte de René Daumal (document B). Voir le corrigé.
  • Dissertation : est-il juste de penser, comme le dit Éluard, que les poètes « parlent pour tous » ? Vous construirez votre réponse en vous appuyant sur les textes du corpus, ainsi que sur vos connaissances et lectures personnelles. Voir le corrigé.
  • Écriture d’invention : imaginez un dialogue entre le poète baudelairien et un des « hommes d’équipage » représentant une société sourde à la poésie. Voir le corrigé.

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arrow.1242450507.jpg Document A. Charles Baudelaire, « L’Albatros »

Souvent, pour s’amuser, les hommes d’équipage
Prennent des albatros, vastes oiseaux des mers,
Qui suivent, indolents¹ compagnons de voyage,
Le navire glissant sur les gouffres amers.

À peine les ont-ils déposés sur les planches,
Que ces rois de l’azur, maladroits et honteux,
Laissent piteusement leurs grandes ailes blanches
Comme des avirons traîner à côté d’eux.

Ce voyageur ailé, comme il est gauche et veule !
Lui, naguère si beau, qu’il est comique et laid !
L’un agace son bec avec un brûle-gueule²,
L’autre mime, en boitant, l’infirme, qui volait !

Le Poète est semblable au prince des nuées
Qui hante la tempête et se rit de l’archer ;
Exilé sur le sol au milieu des huées,
Ses ailes de géant l’empêchent de marcher.

Charles Baudelaire, «L’albatros »
Les Fleurs du Mal, « Spleen et Idéal », 1857

1. Indolent : nonchalant
2. Brûle-gueule : pipe

arrow.1242450507.jpg Document B. René Daumal, « Les dernières paroles du poète »

Et le poète, dans sa prison, se frappait la tête aux murs. Le bruit de tambour étouffé, le tam-tam funèbre de sa tête contre le mur fut son avant-dernière chanson.
Toute la nuit il essaya de s’arracher du cœur le mot imprononçable. Mais le mot grossissait dans sa poitrine et l’étouffait et lui montait dans la gorge et tournait toujours dans sa tête comme un lion en cage.
Il se répétait :
« De toute façon je serai pendu à l’aube. »
Et il recommençait le tam-tam sourd de sa tête contre le mur. Puis il essayait encore :
« Il n’y aurait qu’un mot à dire. Mais ce serait trop simple. Ils diraient :
– Nous savons déjà. Pendez, pendez ce radoteur. »
Ou bien ils diraient :
– Il veut nous arracher à la paix de nos cœurs, à notre seul refuge en ces temps de malheur. Il veut mettre le doute déchirant dans nos têtes, alors que le fouet de l’envahisseur nous déchire déjà la peau. Ce ne sont pas des paroles de paix, ce ne sont pas des paroles faciles à entendre. Pendez, pendez ce malfaiteur !
Et de toute façon je serai pendu.
Que leur dirai-je ?
On entendit des bruits de baïonnettes et d’éperons. Le délai accordé prenait fin. Sur son cou le poète sentit le chatouillement du chanvre et au creux de l’estomac la patte griffue de la mort. Et alors, au dernier moment, la parole éclata par sa bouche vociférant :
« Aux armes ! À vos fourches, à vos couteaux,
à vos cailloux, à vos marteaux
vous êtes mille, vous êtes forts,
délivrez-vous, délivrez-moi !
je veux vivre, vivez avec moi !
tuez à coups de faux, tuez à coups de pierre !
Faites que je vive et moi, je vous ferai retrouver la parole ! »
Mais ce fut son premier et dernier poème.
Le peuple était déjà bien trop terrorisé.
Et pour avoir trop balancé pendant sa vie, le poète se balance encore après sa mort.
Sous ses pieds les petits mangeurs de pourriture guettent cette charogne qui mûrit à la branche. Au-dessus de sa tête tourne son dernier cri, qui n’a personne où se poser.
(Car c’est souvent le sort – ou le tort – des poètes de parler trop tard ou trop tôt.)

René Daumal, « Les dernières paroles du poète », extrait final
Le Contre-ciel, 1936

arrow.1242450507.jpg Document C. Paul Éluard, extrait d’une conférence prononcée à Londres, le 24 juin 1936.

Depuis plus de cent ans, les poètes sont descendus des sommets sur lesquels ils se croyaient. Ils sont allés dans les rues, ils ont insulté leurs maîtres, ils n’ont plus de dieux, ils osent embrasser la beauté et l’amour sur la bouche, ils ont appris les chants de révolte de la foule malheureuse et sans se rebuter, essaient de lui apprendre les leurs.

Peu leur importent les sarcasmes et les rires, ils y sont habitués, mais ils ont maintenant l’assurance de parler pour tous. Ils ont leur conscience pour eux.

Paul Éluard, L’Évidence poétique, 1937

arrow.1242450507.jpg Document D. Louis Aragon, « Le discours à la première personne » (extrait)

[…] J’aurais tant voulu vous aider
Vous qui semblez autres moi-même
Mais les mots qu’au vent noir je sème
Qui sait si vous les entendez

Tout se perd et rien ne vous touche
Ni mes paroles ni mes mains
Et vous passez votre chemin
Sans savoir ce que dit ma bouche

Votre enfer est pourtant le mien
Nous vivons sous le même règne
Et lorsque vous saignez je saigne
Et je meurs dans vos mêmes liens

Quelle heure est-il quel temps fait-il
J’aurais tant aimé cependant
Gagner pour vous pour moi perdant
Avoir été peut-être utile

C’est un rêve modeste et fou
Il aurait mieux valu le taire
Vous me mettrez avec en terre
Comme une étoile au fond d’un trou

Louis Aragon, « Le discours à la première personne », section 3
Les Poètes, 1960
(Paris, Gallimard, 1969)

 

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arrow.1242450507.jpg Présentation du corpus et corrigé de la question

Tous les textes du corpus mettent en relation le poète et la société. Chez Baudelaire et Daumal (et dans une certaine mesure chez Aragon) cet élan vers l’autre aboutit pourtant à un échec : chaque poème en effet est construit sur un schéma dialectique où l’engagement personnel du poète, mais aussi idéologique, comme mise en question d’un ordre social existant, est suivi d’une désillusion minée par le tragique, l’absurde ou le doute, et symbolisée finalement par la mort biologique du poète. Chez les deux premiers auteurs, la quête d’absolu du poète est d’autant plus vouée à l’échec qu’elle se fonde sur un dualisme entre conscience individuelle et conscience collective. C’est bien cette séparation que condamne Paul Éluard (mais aussi Daumal plus implicitement) en faisant au contraire du peuple le médiateur entre le poète et sa mission politique.

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Au-delà de la narration d’une scène dramatique de la vie en mer, le poème de Baudelaire amène à un déchiffrement symbolique. L’analogie du vers 13 (« Le Poète est semblable au prince des nuées ») établit en effet le passage de l’anecdote à l’allégorie : alors qu’il partage le même sort que le peuple, dont il est le « compagnon de voyage », l’albatros devient pourtant la figuration du « poète maudit », mis au ban de la société : celui-ci est l’objet de la violence des marins, de leurs sarcasmes et de leurs rires. La dimension pathétique de la chute de l’oiseau, accentuée par sa gaucherie et sa laideur à la troisième strophe, évoque en outre l’indifférence de la société à l’égard de « l’infirme qui volait ».

On pourrait rapprocher ce texte de la figure exigeante du poète imaginée par René Daumal : sur le point d’être pendu, le poète espère que la société le sauvera : « Faites que je vive, et moi je vous ferai retrouver la parole ! ». En liant ainsi son sort à celui du peuple, le poète assume son statut de guide spirituel à l’égard de la société. Pourtant, la « parole » dont parle ici le poète n’est pas la même que pour le peuple, qui ne fera rien pour lui épargner la mort. Ainsi, la fin du texte se conclut-elle de façon très ironique : « Le peuple était déjà bien trop terrorisé. / Et pour avoir trop balancé pendant sa vie, le poète se balance encore après sa mort. »

Comme nous le voyons, les deux premiers textes fonctionnent implicitement comme une critique du pouvoir de la poésie à « parler pour tous » (Éluard) : c’est donc à la fois l’échec personnel du poète mais aussi son échec sur le plan social et historique qui apparaissent finalement. Comment ne pas évoquer ici «Le discours à la première personne » d’Aragon ? En premier lieu, le texte a valeur de témoignage : l’auteur partage avec le peuple une même communauté de destin : « Votre enfer est pourtant le mien/Nous vivons sous le même règne ». Si, comme dans les textes précédents, la présence d’autrui est donc liée à la nécessité de créer (« J’aurais tant voulu vous aider/Vous qui semblez autres moi-même »), ces prédispositions du poète à la quête collective semblent pourtant bien vaines : « Mais les mots qu’au vent noir je sème/Qui sait si vous les entendez/Tout se perd et rien ne vous touche… ».

Néanmoins, quand on connaît l’engagement politique d’Aragon, on ne peut se méprendre sur le sens global du texte. C’est en effet cette quête ardente de l’autre qui justifie le titre : le « Discours à la première personne » ne saurait se concevoir sans porter attention à l’autre. On comprend mieux dès lors l’avertissement d’Éluard : si les poètes « ont appris les chants de révolte de la foule malheureuse », et s’ils ont « l’assurance de parler pour tous », il n’en demeure pas moins que leur parole risque de se limiter à une sorte d’autosatisfaction s’ils n’ont que « leur conscience pour eux ». Rejetant toute représentation élitiste ou symbolique de la poésie (« les poètes sont descendus des sommets sur lesquels ils se croyaient. Ils sont allés dans les rues, ils ont insulté leurs maîtres, ils n’ont plus de dieux »), l’auteur défend une conception particulière de l’engagement qui passe par la volonté de toucher le lecteur dans son expérience la plus concrète : « ils ont appris les chants de révolte de la foule malheureuse ».

Pour conclure : « je » très narcissique et malgré tout complaisant chez Baudelaire, alors que la poésie de Daumal cherche à mettre les pouvoirs de la parole au service de la connaissance. Dans les deux cas, recherche assez utopique de la transcendance et de l’absolu. Chez Aragon et surtout Éluard au contraire, la poésie est moins une expérience spirituelle qu’un acte militant et désacralisant allant de pair avec l’engagement parmi les hommes. La parole poétique assume pleinement sa fonction idéologique.

arrow.1242450507.jpg Corrigé de la dissertation
arrow.1242450507.jpg Corrigé du commentaire
arrow.1242450507.jpg Corrigé de l’écriture d’invention
arrow.1242450507.jpg Rapport de correction