Ecrire… par les classes de Seconde 7 et Seconde 18

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Pour la deuxième année consécutive (*), les élèves de mes classes sont fiers de vous présenter le fruit de leurs réflexions sur le rôle que revêt à leurs yeux l’écriture. Après avoir mené un important travail de recherche sur la fonction de l’écrivain, les jeunes ont souhaité mettre en ligne dans ce nouvel Espace Pédagogique Contributif leur propre vision de l’écriture. Les propos, d’une grande densité intellectuelle parfois, résument non seulement leurs recherches précédentes, mais en redéfinissent les enjeux à la lumière d’un travail introspectif sur eux-mêmes : “c’est quoi écrire, pour un adolescent européen du vingt-et-unième siècle?”
(*) Voir en particulier les textes publiés le 21 janvier 2009  et le 29 janvier 2009 par la classe de Seconde 12 (année scolaire 2008-2009).
Étant donné le nombre très important de travaux, les textes seront publiés dans trois livraisons successives. Pour des raisons d’organisation matérielle, les contributions de la classe de Seconde 7 seront mises en ligne à partir du lundi 1er mars 2010. Bonne lecture !

         

Cheyenne M*** (Seconde 7)

« N’oubliez pas cette main qui écrit, ce stylo qui se vide, cette feuille qui se remplit de mots et de larmes… »

Cheyenne M. qui était en Seconde 7, va poursuivre sa scolarité dans une autre académie. Je lui souhaite de poursuivre ses travaux d’écriture et d’art, qui reflètent à l’évidence un talent précieux intellectuellement et humainement. Bonne continuation, et bon courage pour tout !

Écrire pour ne pas être une parole qui s’envole mais un écrit qui reste, écrire pour ne pas être perdue, écrire pour le plaisir d’écrire, dévoiler sa vie comme une opération à cœur ouvert. Nous : spectateurs d’un moment présent qui ne sera que le futur de notre passé. Vivre pour écrire, écrire pour être en vie, voyager pour trouver l’inspiration, écrire pour être le roi de son propre cœur, pour être éternel quand la vie n’est bientôt que le passé amer.

Écrire pour donner vie à ce qui n’est plus, écrire le silence monotone pour ne créer qu’un courant d’air qui réchauffait les cœurs. Donner l’impression de ne pas redevenir poussière aux yeux des gens, mais un rayon de soleil, qui se brise avec le soir. Écrire sa douleur que l’on n’ose pas avouer en la cachant derrière un sourire triste, écrire pour montrer que malgré une maturité prématurée je peux être un enfant, écrire intemporellement pour que le monde comprenne au fil des siècles…

N’oubliez pas les deux bouts de bois et le métal, la plume et le vent, et mon univers d’enfant… N’oubliez pas cette main qui écrit, ce stylo qui se vide, cette feuille qui se remplit de mots et de larmes…

           

Ksenia C*** (Seconde 18)

« Écrire est un travail de couturier… les lignes sont comme un fil qui explore des motifs aussi joyeux que tristes… »

Certains écrivent pour agir. Moi ce serait plutôt partir, et ne plus penser, découvrir un monde romancé et pouvoir explorer des univers sans limites. Il y a tant de voyages à faire : de lettres en lettres, de lignes en lignes je franchis les frontières, je m’embarque pour des destinations inconnues, j’emprunte un vol direct pour « ailleurs », sans escale, je plonge dans des océans de lettres où naviguent les mots. La mer est une étoffe soyeuse… C’est peut-être s’exiler qu’écrire. Exil du quotidien, qui est devenu soudainement inutile, qui ne sert plus à rien…

J’ai toujours aimé écrire, c’est un travail de couturier : les mots brodent les idées et j’aime embellir les miennes. Ma plume est l’aiguille, la page est la toile, les lignes sont comme un fil qui explore des motifs aussi joyeux que tristes, sur des étoffes plus ou moins précieuses, qui vont du synthétique superficiel à la soie naturelle. Mon travail parfois se déchire, se froisse, s’abime. Quelquefois je l’oublie au fond d’un tiroir et quand l’envie reprend, on défroisse, on retouche la faille, on recoud le trou pour le combler de sentiments…

Alors les mailles s’entrelacent de mots doux, rêches, satinés… De mots qui nous donnent envie d’y toucher délicatement, sans abimer les détails… Si bien qu’à la fin, on se retrouve avec une vraie étoffe, brodée de mots et d’arabesques qu’on effleure du bout de la plume. Nos travaux à tous, écrivains d’un jour, c’est de broder ce tissu d’idées : toutes ces lettres déposées sur le papier arrivent par je ne sais quel moyen, à se rendre réelles et bien plus concrètes qu’auparavant. Écrire c’est comme « poser les points sur les i », cela me permet d’y voir plus clair : avec l’étoffe des mots, je peux réaliser tant d’ouvrages !

           

Diane L*** (Seconde 18)

« Il m’arrive parfois d’écrire pour le seul plaisir de voir une feuille blanche se noircir sous ma main… »

C’est avec l’écriture que le jeu commence : si jouer, pour les enfants, leur permet de grandir, mon jeu à moi m’aide à gagner en maturité et en sagesse. L’écriture, qui au départ était un plaisir égoïste d’écrivain, me permet d’ouvrir les portes de mon jardin secret à ces gens assez fous qu’on appelle des lecteurs. Peut-être lisent-ils mes puériles élucubrations parce qu’ils veulent s’évader, tout comme moi, du monde réel, ce monde du conforme, cette fourmilière où chaque fourmi a un rôle prédéfini.

Il m’arrive parfois d’écrire pour le seul plaisir de voir une feuille blanche se noircir sous ma main. Ces signes que je suis la seule à pouvoir déchiffrer, me font voyager à travers une autre dimension, ils contribuent à mon évasion totale du monde réel. Après un point final, le retour à la réalité est toujours difficile : c’est ce qui me pousse à ne jamais m’arrêter d’écrire…

            

Inès E*** (Seconde 18)

« Au moment où l’extrémité de la plume touche le papier, un grand voyage commence… »

Écrire, c’est une histoire entre la feuille et l’écrivain. Elle le laisse libre d’exprimer ce qu’il veut. Il se dévoile à la lumière des mots, se découvre dans la nudité de son être. C’est le fruit de sa pensée qui prend forme avec elle : au moment où l’extrémité de la plume touche le papier, un grand voyage commence. Et le plus étrange, c’est que ce voyage se passe à l’intérieur de nous-mêmes : c’est une expérience unique et différente pour chacun de nous.

Nous avons besoin d’écrire pour exprimer nos émotions mais plus encore pour nous libérer de nous-mêmes : écrire, c’est laisser quelque chose de soi sur la feuille, et c’est aussi s’exiler : en relisant, on est étonné de soi, et plus encore de la force dont les mots font preuve ; et du message qu’inconsciemment peut-être, on a voulu faire passer. Écrire, ça sert à ça : à se dénoncer soi-même, à se retranscrire « à vif » sur le papier…

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Damien L*** (Seconde 18)

« Écrire relève d’une dualité : plaisir et souffrance sonnent comme un défi qu’il faut relever… »

Aussi loin que je me souvienne, je ne me suis jamais posé la question : l’écriture s’est toujours imposée à moi comme une évidence. J’aime inventer des mots et des phrases, des personnages, des intrigues. Quand j’écris, je me sens libre : je ne suis plus Damien, 55 rue … J’échappe à l’état civil, l’écriture me porte vers d’autres adresses, vers l’imaginaire. Ce sentiment de liberté et de puissance, seule le permet l’écriture.

Mais outre ce bonheur personnel, il faut plaire au lecteur et répondre à ses attentes : c’est là toute la difficulté. Ai-je choisi les mots qui convenaient ? Mon personnage est-il attachant ou suffisamment retors ? L’intrigue est-elle bien menée ? Combien de fois ai-je regardé la page blanche, devenue soudain hostile devant moi. Voilà pourquoi je pense qu’écrire relève d’une dualité : plaisir et souffrance sonnent comme un défi qu’il faut relever. C’est une école d’humilité, une remise en question perpétuelle.

                                   

Romane C***

« Si je n’avais pas trop pleuré, les mots me seraient restés étrangers »

Ce matin, sur mon bureau, une question ; simple, laconique, quelques mots : « Pourquoi écrivez-vous ? » Derrière la simplicité apparente, une question difficile, qui n’appelle peut-être pas de réponse concrète… Pour commencer, je dois avouer quelque chose : l’école ne m’a jamais donné envie d’écrire ; la littérature me semblait si décalée de la vie réelle…

Il est bientôt midi, et je reviens à la fameuse question : « Pourquoi écrivez-vous ? » En fait, ça m’est soudainement revenu : je me rappelle la première fois où j’ai commencé consciemment à écrire : j’avais trop pleuré. Si je n’avais pas trop pleuré, je n’aurais pas écrit. Si je n’avais pas trop pleuré, les mots me seraient restés étrangers. Il me fallait dire, crier ce que je ressentais.

Alors, le « pourquoi » de l’écriture ? Ne parlons pas de vocation : simplement quelques mots écrits au hasard des larmes. Écrire a été un moyen de m’exprimer sur tout : sensibilité, perception, regard sur le monde, toucher du monde… L’écriture ne prévient pas, elle surgit sans qu’on s’y attende.

              

Audrey G*** (Seconde 18)

« Un écrivain qui écrit dans l’ignorance n’est pas un écrivain : il doit connaître le poids des mots qu’il écrit… »

Honnêtement, on ne peut pas se lever le matin et se dire : « Tiens, si j’écrivais ? » Non, écrire c’est quelque chose de plus complexe que ça. Pour écrire, « vraiment » écrire, il faut connaître les mots, savoir les modeler, les manipuler, en sculpter le sens. Un écrivain qui écrit dans l’ignorance n’est pas un écrivain : il doit connaître le poids des mots qu’il écrit, parce que les mots sont ses amis. L’écrivain ne doit donc pas écrire pour le seul plaisir mais pour donner du sens à la fiction.

Parce que l’écrivain, quand il écrit, est quelqu’un de solitaire, plongé dans cet autre univers qui lui insuffle des arabesques qui deviendront des mots et du sens. C’est par sa maîtrise de ces mots que l’écrivain est quelqu’un d’unique. Alors la question posée à l’écrivain : « Écrire, ça sert à quoi ? » Surtout pas de réponse. Juste la question, sinon les mots n’auraient plus de secrets pour lui. Et que dire de tous ces mots inconnus, ceux que l’écrivain n’a jamais abordés… Voilà pourquoi il ne faut pas répondre à la question, parce qu’alors les mots perdraient leur sens et l’écrivain n’aurait plus de raison d’écrire.

Lisez aussi cette nouvelle d’Audrey : Overdose.

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William P*** (Seconde 18)

« Quand j’écris, je m’arme d’encre et je plonge dans le papier. Je ne m’en échappe que pour reprendre mon souffle… »

C’est un miroir, un reflet, une image de soi-même. Voilà ce qu’est écrire : une sorte de contemplation personnelle. L’écrivain se regarde toujours écrire ; il croit voir en lui comme à travers de l’eau limpide les secrets même inavoués de lui-même… Mais aussi clair soit-il, ce miroir présente des tâches, des défauts, des marques qui souillent l’écriture. Or ces salissures apparentes font la matière même de l’écrit. Il n’y a pas d’écriture « lisse » : ce sont bien les défauts qui valorisent le texte.

Quand j’écris, je m’arme d’encre et je plonge dans le papier. Je ne m’en échappe que pour reprendre mon souffle ; je ne regagne la rive que lorsque j’ai appris quelque chose sur moi. Je prends mon temps (je n’ai rien à perdre) : je me découvre et me baigne dans cet océan de bonheur limpide que je suis en train d’écrire…

             

Léa G*** (Seconde 18)

« Tracer, former des lettres, des caractères. Puis mélanger, assembler ces mots en fonction de son caractère… »

Je souris quand j’entends tous ces gens sérieux qui ne jurent que par l’engagement et l’invoquent comme la suprématie de l’écriture : selon eux, on ne peut écrire que pour cela. « L’art pour l’art » n’aurait plus sa place parmi nous. Un soupçon pèse sur le style et l’imaginaire. Pourtant le rêve n’est-il pas aussi important que l’engagement ? Tout est permis dans la littérature, toutes les émotions, tous les états d’esprit. Pendant que certains interpellent le lecteur, d’autres le font imaginer…

Dans une société où tout est à dénoncer, pourquoi ne pas inventer un monde (son monde) parfait ? Il pourrait être rempli de fées, de dragons, de pouvoirs magiques en tout genre pour certains. Pour d’autres, l’écriture serait une immense plaine verte, où le crime n’a pas sa place. Qu’importe ! L’essentiel est de faire vivre le lecteur, de le faire vibrer à travers les mots. On n’écrit pas par nécessité ; on écrit par envie : peu importe l’histoire pourvu qu’il y ait le plaisir de celui qui écrit et de celui qui lit.

Voilà ma recette de l’écriture : des phrases pleines de « caractères » pleins de « caractère » : tracer, former des lettres, des caractères. Puis mélanger, assembler ces mots en fonction de son caractère. Et puis des phrases qui marqueront à jamais notre caractère. Écrire parfois ne sert à rien, mais il sert à tout : avec des lettres, on écrit le monde.

           

Nabil B*** (Seconde 18)

« Les livres nourrissent l’esprit, ils nourrissent la mémoire et le cœur des hommes… »

D’abord écrire, c’est « coucher » sur le papier une part de soi : chacun écrit de manière originale, unique, transcendante. Pour s’en convaincre, il n’est que de lire les réponses à cette question : aucune n’est jamais la même. Personnellement, je dirai que l’écrivain est un peu un cuisinier, un faiseur de nourritures. Les livres nourrissent l’esprit, ils nourrissent la mémoire et le cœur des hommes, comme la nourriture nourrit l’estomac.

À ce repas, tout le monde est convié. Les connaissances et le savoir sont protégés dans le livre pour les rendre accessibles aux autres. Le livre devient ainsi un partage, comme le repas est partagé. Contrairement aux hommes, les écrits perdurent à travers les âges, ils suivent le cours des siècles, voire des millénaires. Jamais le voyage ne s’arrête…

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Marion C*** (Seconde 18)

« Écrire, c’est créer un monde dans lequel on a caché des questions… »

Quand j’écris, mon but premier est de faire entrer le lecteur dans l’histoire : je ne veux pas qu’il soit une simple personne assise dans un fauteuil, je voudrais qu’il vive dans et par le livre, j’aimerais qu’il ait peur en même temps que mon héros a peur, qu’il rie avec lui, qu’il partage ses larmes : c’est cela lire. Mais en dehors du fil rouge de mon histoire, des questions sont posées : il est possible que le lecteur ne se soit pas rendu compte qu’elles étaient là, cachées entre les mots. Pourtant, inconsciemment il y a déjà réfléchi, il a essayé de trouver des réponses à ces questions qu’ils ne soupçonnaient pas. Et si les réponses ne sont pas dans le livre, qu’importe : elles seront dans ce livre qui n’a pas encore été écrit, ce livre à venir. Écrire, c’est ainsi créer un monde dans lequel on a caché des questions…

            

Melisa A*** (Seconde 18)

« L’écriture d’un journal intime me permettait de voir après coup mes réactions, de redécouvrir mes sentiments… »

Quand j’ai eu douze ans, j’ai commencé à écrire un journal intime. C’était une volonté de revenir sur mon passé, de laisser une trace de ce que j’avais vécu en détaillant par écrit tous mes jours, et mes heures. J’ai appris aussi à mieux me connaître : l’écriture d’un journal intime me permettait de voir après coup mes réactions, de redécouvrir mes sentiments en les transcrivant sur le papier.

Mais je pense que l’écriture répond aussi à une volonté d’inventer : en se libérant d’un poids qu’on ne peut raconter à personne, on s’invente un monde conforme à sa volonté du moment, on imagine des personnages qui nous ressemblent. L’écriture est ainsi une amie, une confidente : elle apprend à inventer et à s’inventer.

Lisez aussi cette nouvelle de Melisa : J’essuierai mes larmes dans le soir qui tombe.

                   

Florent De W*** (Seconde 18)

« Une feuille de papier est infiniment respectable : elle entend et voit les mots, ces mots écrits qui nous touchent… »

Eh bien pour commencer, je dirais que j’écris (parfois sans réfléchir) comme un être de chair et de sang, de matière organique, d’os et d’organes. J’écris pour cet autre qui lui aussi est fait de matière organique, de sang et d’os mais qui réfléchit, pense à son passé parfois noyé, à son présent souvent instantané ou à son futur trop proche. Entre lui et moi, un mystérieux dialogue silencieux s’établit. Alors, le sens de l’écriture ? C’est peut-être le sens que l’on donne à sa vie : une feuille de papier est infiniment respectable : elle doit entendre et voir les mots, ces mots écrits qui nous touchent, qui sortent du cœur… Oui, pour moi écrire c’est le cœur ; le cœur et la pensée : ils plaident tous deux pour l’écriture et sont les principaux dépositaires de la parole au sens premier du terme : la parole sort de la bouche…

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Madeleine L*** (Seconde 18)

« Si la parole est un trésor, elle est parfois un trésor perdu, tandis que l’écrit est un peu le trésor retrouvé… »

Écrire pour ce qui me paraît l’un des aspects les plus importants : il faut savoir d’où l’on vient pour pouvoir avancer… Donc écrire pour ne pas oublier. Ne pas oublier ce qui fut dit, ce qui fut fait. Si la parole est un trésor, elle est parfois un trésor perdu, oublié ou déformé. Tandis que l’écrit est un peu le trésor retrouvé : cela fait sourire lorsqu’on retrouve enfoui au fond d’un tiroir ces souvenirs qu’on croyait oubliés et qu’on savoure de nouveau en les lisant : la mémoire est importante car elle forme notre personnalité. Et c’est ce qui fait la force et la richesse de l’écriture. En écrivant, on donne un sens au monde et à nous-mêmes : le partage.

          

Charlotte G*** (Seconde 18)

« Comme le peintre pose sur la toile blanche des couleurs, l’écrivain dépose sur la page blanche des caractères… »

Je comparerais l’écriture à un tableau car chaque personnalité peut la regarder et l’interpréter différemment : on peut écrire pour le seul plaisir de mettre des couleurs sur la toile des mots, mais on peut vouloir donner du sens au choix des couleurs, des nuances et à leur assemblage. Voilà, j’imagine que je suis un peintre des mots et j’écris pour voir ma toile prendre forme : alors je donne vie à des personnages et à des paysages grâce à ma plume devenue pinceau.

Comme le peintre pose sur la toile blanche des couleurs, l’écrivain dépose sur la page blanche des caractères. Ils donnent tous deux vie à quelque chose à venir : le peintre donne vie tantôt à des personnages ou à un paysage grâce à sa palette de couleurs, et l’écrivain donne aussi la vie par les mots. La vie est une histoire, qui elle-même est un tableau. Un tableau changeant : parfois sombre ou parfois gai… Et si le lecteur prête quelque attention à ce que j’ai écrit, s’il prend de la hauteur et du recul par rapport au tableau, il verra un tout autre dessin se former et il pourra réinventer l’histoire.

               

Alizée R*** (Seconde 18)

« Écrire c’est pardonner, et peut-être se pardonner… »

Pour moi, écrire permet de me libérer : je me sens libre après avoir rédigé quelques lignes : j’y raconte ma vie, je me pose d’incessantes questions et j’essaie d’y trouver des réponses. Quelquefois, à travers les mots, on trouve les réponses que l’on cherchait depuis si longtemps… Les vieilles rancœurs s’estompent : alors on essaie de trouver le pardon et de pardonner à un autre. Oui, écrire c’est « pardonner » et peut-être « se pardonner » : en allégeant son âme et ses pensées, on peut se créer un monde parallèle, celui où l’on recherchera en soi-même ces éléments épars qui forment notre joie, notre plaisir, nos larmes ou notre bonheur…

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Seydi B*** (Seconde 18)

« Je pense, donc j’écris… »

Écrire est un droit. Un droit inaliénable. Écrire, c’est être le porte-parole de ceux qui ne peuvent parler. C’est une manière non violente de s’exprimer, de militer et surtout d’EXISTER. « Je pense, donc j’écris » : laisser sa trace dans le patrimoine : c’est ça, exister. Et même si vous écrivez, ne serait-ce que pour une seule personne, vous pourrez lui transmettre votre engagement.

Mais il n’y a pas que l’engagement social ou politique… Faut-il ramener toujours l’écriture au militantisme des mots comme le faisait Sartre par exemple ? Je ne crois pas. Pour moi, la fonction première de l’écrit est de faire rêver le lecteur, de le faire s’évader « à travers mots ». Parfois, l’écrivain lui-même s’évade en laissant libre cours à son imagination.

                         

Antoine M*** (Seconde 18)

« Je parle d’un monde où le bonheur est possible… »

Je n’ai jamais vraiment écrit, autrement que pour mes devoirs. Les seules et rares fois où j’écris, c’est pour moi-même, pour me confier. Certes, il m’arrive d’écrire pour d’autres : je leur fais passer un message, banal parfois. Ou alors j’aime écrire pour ceux qui me sont proches, mais alors je raconte, je leur parle d’un monde sans guerres et sans violence, d’un monde où le bonheur est possible. Je pourrais écrire ces histoires, je pourrai ainsi les lire plus tard à mes enfants. Oui vraiment, pour moi, c’est ça écrire : donner accès à l’imaginaire.

               

Claire D*** (Seconde 18)

« L’écriture, c’est le cri du silence. C’est la parole cachée, c’est l’alignement des mots pour former une réponse… »

Il est 10h39, heure peut-être trop matinale pour décrire ce qu’est à mes yeux l’écriture. À cette question, chacun a sa réponse. Pour moi, écrire c’est marquer, toucher : on n’imagine pas à quel point le poids des mots est lourd : certains sont plus violents que les coups. Pourquoi certaines phrases vous glacent le sang alors que d’autres vous réchauffent le cœur ?

Quand on écrit, seule la mort peut vous arrêter : vous êtes libre d’écrire. Et dans ce monde où l’on ne peut faire confiance à personne, le papier, lui, ne vous trahira pas : vous pouvez lui confier vos peines, lui raconter vos joies sans crainte d’être jugé : l’écriture, c’est le cri du silence. C’est la parole cachée, c’est l’alignement des mots pour former une réponse. Bien sûr, il ne s’agit là que de ma propre vision : chacun a en lui sa propre opinion. En fait, peut-être que la vraie force de l’écriture réside précisément dans cette diversité.

Découvrez aussi cette nouvelle de Claire : Forever (larmes blanches).

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Vincent M*** (Seconde 18)

« Sans l’écriture il n’y a plus rien. C’est dans ce refuge des mots qu’un monde nouveau s’ouvre à nous »

Durant mes premières lectures, l’écriture d’un auteur ne m’inspirait rien. Ce n’est que plus tard, en réfléchissant, que j’ai compris combien chaque œuvre avait son propre message : l’écriture n’est pas seulement un art, elle peut être une arme pour dénoncer, mais aussi un refuge : l’écriture c’est la vie, et sans l’écriture il n’y a plus rien. C’est dans ce refuge des mots qu’un monde nouveau s’ouvre à nous. Et c’est aussi l’heure des choix : on est libre de dire, de partir à l’aventure, ou de chercher la vérité sur le monde qui nous entoure. Cette vérité peut être cachée par des ratures, des mots rayés qui tuent parfois la vérité de l’homme…

      

Deborah S*** (Seconde 18)

« Écrire, c’est dérouler son inconscient sur un morceau de papier blanc… »

« Pourquoi écrivez-vous ? » J’ai tenté moi-même de répondre à cette fameuse question, posée à tant d’auteurs. Et ma réponse fut nette : j’écris pour moi. Pour me découvrir et me redécouvrir moi-même. Par nos écrits, nous nous voyons vraiment tels que nous sommes, et pas tels que nous aimerions paraître. Pas de tabous, pas de limites ; si l’écriture est une liberté, elle révèle aussi la face cachée de l’être. Écrire, c’est dérouler son inconscient sur un morceau de papier blanc.

Voilà la véritable écriture, celle qui n’a peur de rien… sinon d’être lue, puisque c’est une partie de nous-mêmes que nous livrons. On n’écrit jamais pour rien. Chaque texte a sa spécificité certes, mais tous ont un socle commun : la défense, fût-elle implicite ou inconsciente, d’un idéal. Mon écriture est ainsi une recherche de ce qui constitue la personne que je suis : écrire pour mettre au jour ma vision du monde, et donc me découvrir, par la force de mes convictions…

Lisez aussi la très belle nouvelle de Deborah : Rose d’hiver, souffle du vent, étoile jaune.

            

Laurie C*** (Seconde 18)

« Si l’écriture est un pays, je crois aussi qu’elle est un voyage, un départ du monde actuel… »

Nina Bouraoui disait : « L’écriture, c’est mon vrai pays, le seul dans lequel je vis vraiment, la seule terre que je maîtrise ». Si l’écriture est un pays, je crois aussi qu’elle est un voyage, un départ du monde actuel. L’écriture serait donc dans un premier temps une échappatoire où l’on contrôle tout ; sans se soucier du monde extérieur. On écrit alors pour soi, pour se soulager, se libérer. Mais on écrit aussi pour les autres, pour ceux qui ne le peuvent pas, qui n’ont pas droit à la parole. Écrire sert donc à témoigner pour eux : entre l’auteur et le lecteur s’établit un dialogue invisible…

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Thulaciga Y*** (Seconde 18)

« Ces mots qui sont liés les uns aux autres forment une fraternité, une paix inconnue à notre monde… »

Les mots sont les seules personnes qui ne jugent pas mon apparence, qui ne se moquent pas de moi. Avec les mots, pas besoin de faire semblant de rire ou de faire des choses dans le but de plaire à des inconnus : en présence des mots, je me sens belle, intelligente, bien dans ma peau : peut-être parce qu’ils parlent à travers moi. L’écriture est un moyen d’échapper à la solitude, l’écriture est moi.

De plus, ces mots qui sont liés les uns aux autres forment une fraternité, une paix inconnue à notre monde. De toute façon, nous irons finir notre vie dans une malheureuse tombe, seule et isolée… Alors que l’écriture sera toujours présente jusqu’à la fin du monde : les mots seront toujours liés ensemble quoi qu’il arrive : ils ne changeront pas, ne vieilliront pas, ne mourront pas : ils sont immortels.

Vous connaissez le proverbe : « Toute bonne chose a une fin ». L’écriture nous montre cela : elle commence par une majuscule, par une naissance, et se termine par un point : c’est un peu comme la mort de la phrase, diront certains. Mais contrairement à nous, elle se ressuscite. Même après ma mort, les mots vivront, toujours les mêmes, et renaîtront, toujours nouveaux…

          

Pauline C*** (Seconde 18)

« Écrire sert à déranger : il n’y a pas de « lecture confortable… »

Je n’écris pas forcément pour convaincre, mais pour faire réagir. Être lue, c’est accepter le débat, c’est forcer ceux qui vous lisent à se poser des questions, c’est les obliger à prendre des décisions, à faire des choix. Ainsi, l’écriture est forcément une provocation : on « provoque » l’autre, on suscite une réaction, un sentiment chez lui ; joie, émotion, colère… Si vous lisez mes écrits (*), je ne souhaite pas que vous les appréciiez, j’ai juste besoin de me dire : « j’ai fait réagir ». Rendre le lecteur furieux, c’est presque le comble pour un écrivain : l’écriture n’est plus alors un simple divertissement, elle est une interpellation. C’est pour cela qu’à la question « Écrire, ça sert à quoi ? » il me semble juste de répondre qu’écrire sert à déranger : il n’y a pas de « lecture confortable ». Il faut déranger les opinions, les idées préfabriquées, l’écrivain doit remettre en cause les fondations…

(*) Lire en particulier la nouvelle de Pauline L’Eau est belle (noire, profonde, infinie).

         

Sibylle B*** (Seconde 18)

« Mots oubliés, rayés. Sentiments écrits puis détruits. Pourtant ces mots sont nés, ils existaient… »

Au commencement de l’écriture, quelques lettres assemblées formant des signes, éparpillés au hasard sur une feuille dite « brouillon ».

Écrire est le seul moyen de laisser une trace de sa vie : un papier et un crayon suffisent pour s’évader dans un monde, son monde, dans lequel l’imagination a le droit de divaguer. Une imagination hors piste, hors-la-loi parfois : on passe de la réalité à l’imaginaire, aux rêves d’enfants qui sont les rêves du monde. Balayées l’orthographe ou la syntaxe… De temps en temps une relecture s’impose : parfois ce qu’on avait écrit n’a aucune signification, l’imagination a divagué : elle a quitté la route. Alors on rature ces mots…

Mots oubliés, rayés. Sentiments écrits puis détruits.

Pourtant ces mots sont nés, ils existaient, puis la plume qui les a fait naître les a tués.

Pourtant ils ont existé, ils vivaient parmi tant d’autres.

Et puis ces mots sont morts.

Voilà pour moi la fonction de l’écriture :

Faire vivre et faire renaître les mots. Écrire, pour achever une histoire sans aucun sens pour autrui, pour en commencer une autre, pour se découvrir de nouveau, pour avoir un nouveau goût de la liberté, pour s’évader dans le monde et s’inventer cette vie dont on avait toujours rêvé, pour réaliser des projets irréalisables, pour bâtir le possible de l’impossible. Écrire, c’est plus qu’écrire, c’est parler sans être interrompu…

Lisez aussi cet autre très beau texte de Sibylle : All over the world, la fin d’un voyage, le début d’une vie.

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Janyce M*** (Seconde 18)

« Écrire, c’est trouver le mot juste pour décrire l’authentique. »

Pour beaucoup de personnes, écrire est forcément lié à une notion d’engagement… Mais la beauté des mots dans tout ça ? On les utilise certes pour « frapper », « viser juste »… Mais on ne cherche pas assez de profondeur. Tout rime alors avec débats, idées à défendre, parti à prendre, avis à scander… Ce n’est pas ainsi que je définirais l’écriture. Écrire pour moi, c’est un moment que l’on partage avec soi-même d’abord, un moment de vérité pure. Comme un aveu. On se dénude, on se met en accord avec soi. Moment de plénitude totale où l’on va transcrire, parfois inconsciemment, nos sentiments, nos pensées les plus secrètes.

Mais écrire, c’est aussi transmettre un magnifique héritage, une sensibilité qui doit vivre malgré le temps. L’écrivain est alors comme un pianiste : quand il commence à « jouer », il recherche les notes les plus justes, celles qui vont témoigner du sentiment profond qui envahit son être : détresse, joie, solitude déception… Et lorsque son doigt effleure enfin la touche ultime de sa mélodie, vient alors le soulagement d’avoir pu faire couler dans un courant fluide de notes ce qu’il ressentait secrètement. Et il aura envie de faire partager ce rendez-vous qu’il a eu avec lui-même, de raconter un peu de son vécu aux autres. Il recherche alors le mot convenant le mieux pour évoquer le ressenti, le mot approprié, le mot juste pour décrire l’authentique.

Lisez aussi cette nouvelle de Janyce : La Balançoire
 Cliquez ici pour lire les autres textes publiés à partir du 1er mars 2010.
© les auteur(e)s, LEF/EPC (janvier 2010)

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Entraînement BTS. Thème : Génération(s). La transmission des valeurs entre générations

bts2010b.1253099275.jpgEntraînement BTS

Générations et transmission

Cet entraînement est destiné prioritairement aux étudiants de BTS deuxième année. Il porte sur les processus de transmission des valeurs et de l’héritage culturel entre générations. En premier lieu, il apparaît que ces processus ont été largement contestés dans les sociétés occidentales depuis les Trente Glorieuses particulièrement : l’urbanisation, les développements technologiques et les médias ont en effet largement remis en cause l’apprentissage des normes et les modèles de comportement édictés traditionnellement par la famille. Pourtant, il convient de nuancer cette recomposition des liens entre générations qu’observent plusieurs auteurs. De fait, force est de reconnaître que, malgré le « fossé intergénérationnel »,  la famille demeure toujours un lieu important de solidarité entre les générations.
Tel est donc l’enjeu de ce corpus composé de cinq documents. Même si le nombre de textes vous paraît élevé et si les passages sélectionnés sont souvent denses, je vous conseille de traiter rigoureusement l’exercice. Il vous amènera à reformuler puis à expliciter les enjeux riches et complexes qui se dégagent des conflits de valeurs intergénérationnelles et entre normes de comportement, tant dans l’espace public que dans l’espace privé. Quant au travail d’écriture personnelle (non moins difficile), il met en relation l’identité individuelle et la manière dont chacune et chacun s’inscrit dans sa génération et par rapport aux générations antérieures : saurait-on réduire les parcours individuels et collectifs à l’opposition et au conflit entre générations ? Les travaux les plus subtils veilleront à nuancer voire à rectifier ce lieu commun en prenant en compte la dimension essentielle qu’est la solidarité entre les générations.

Niveau de difficulté : *** (* accessible ; ** moyennement difficile ; *** difficile)

Première partie : synthèse de documents

  • Document 1, Collectif, sous la direction d’Alain Cordier et Annie Fouquet, « La transmission entre les générations » (La Famille, espace de solidarité entre générations, rapport et propositions remis à Philippe Bas, Ministre délégué à la sécurité sociale, aux personnes âgées, aux personnes handicapées et à la famille), Post propos, p. 55-56, La Documentation française, Paris 2006.

  • Document 2, Françoise Hurstel, « La Mort du père » (interview publiée dans Transmission entre les générations, table ronde, mercredi 9 octobre 2002, Théâtre Jeune public, 2002.
  • Document 3, Sondage TNS Sofres-Pèlerin, Transmission des valeurs : le désarroi des familles.
  • Document 4, Edith Goldbeter-Merinfeld, « Générations et transmission«  (introduction), Cahiers critiques de thérapie familiale et de pratiques de réseaux, n°38, 2007-1, De Boeck Université.
  • Document 5, Édouard Tiryakian, « 1968 en perspective : l’ambiguïté de la modernité« , p. 207-208 (in Gabriel Gosselin, Les Nouveaux enjeux de l’anthropologie : autour de Georges Balandier, éd. L’Harmattan, Paris 1993). Depuis « Il s’agit bien de la génération dénommée celle du « baby-boom » (page 207) jusqu’à « à cause de la peur de la bombe démographique mondiale, qui remplace la peur de la bombe nucléaire » (page 208).

Deuxième partie : écriture personnelle

Vous répondrez d’une façon argumentée et ordonnée à la question suivante, en vous appuyant sur les textes du corpus et sur vos lectures personnelles :

  • Comment vous situez-vous par rapport aux générations antérieures ?

_______________

Document 1, Collectif, sous la direction d’Alain Cordier et Annie Fouquet, « La transmission entre les générations » (La Famille, espace de solidarité entre générations, rapport et propositions remis à Philippe Bas, Ministre délégué à la sécurité sociale, aux personnes âgées, aux personnes handicapées et à la famille), Post propos, p. 55-56, La Documentation française, Paris 2006.

La solidarité entre les générations au sein des familles s’inscrit dans l’échange entre les générations dans la société (cf. le rapport du Groupe « la société intergénérationnelle au service de la Famille » présidé par Raoul Briet) et aussi, plus largement, dans la reconnaissance de la famille comme l’espace de transmission entre les générations.

La primauté donnée à l’instant caractérise nos sociétés occidentales, avec une absence de vision de long terme et une glorification des rentabilités de court terme. Or les anthropologues soulignent la temporalité spécifique à la relation entre les générations. La vie est relation, la vie est transmission. La solidarité au sein des familles signifie une confiance en l’avenir et en la capacité de créer cet avenir.

Rien ne serait plus dévastateur que de se contenter d’un constat rationnel visant à considérer que demain ne sera pas meilleur qu’aujourd’hui. La solidarité entre les générations passe par la confiance en le pouvoir créatif de chaque génération, au sein des familles, à l’école et dans l’univers professionnel.

Il serait inquiétant de se satisfaire d’une approche de la vie en accent circonflexe, une phase ascensionnelle suivie après la cinquantaine d’une chute programmée et irréversible. Une société humaine qui se définirait par la seule immédiateté de ses savoirs, l’instantanéité de ses capacités et le cliquetis de ses beautés artificielles, parviendrait avec peine à imaginer la vie autrement que comme une terrible épreuve de déchéance programmée et d’inutilité croissante. Elle oublierait que la vie est succession de passages comme autant de gués à franchir.

Cette observation du temps d’une vie nous invite à recevoir comme un cadeau la rencontre avec les générations qui nous précèdent ou celles qui nous suivent, en révélant, dans ce colloque intime, le trait d’union, fait de mémoire et d’espérance, le trait d’union qui donne sens à la vie reçue et donnée, le trait d’union que met au jour la famille et les liens qu’elle tisse.

Les mots pour le dire révèlent ou non la reconnaissance vraie du visage de l’autre. Ambivalence des approches lorsque les mots distinguent trop aisément le normal et le pathologique, le bien vieillir et le vieillissement repoussant, l’autonomie du sujet et la perte d’autonomie des personnes âgées ou en situation de handicap. Aller vers autrui et faire preuve de solidarité sans remise en cause de soi ou en classant les uns, capables, et les autres, assistés, restera toujours une démarche faussement généreuse.

Le renversement décisif vient au jour lorsque celui qui reçoit dispose de son espace pour donner à son tour, lorsque l’aide devient relation. La famille n’est pas un refuge mais un espace de reconnaissance de l’autre et de solidarité. En cela, elle est signe sur le chemin du vivre ensemble qui fonde une société et ses modes relationnels.

De génération en génération, ce qui s’y transmet n’est souvent pas prévisible, comme ces fleurs qui jaillissent ailleurs qu’à la verticale des graines plantées, là où le regard ne les attendait pas. A lire et à écouter les plus âgés, on pressent que les leçons, telles qu’elles furent assimilées, n’ont rien à voir avec ce qui était envisagé initialement.

Plutôt que de chercher en termes de transmission d’un acquis – avec ce que cela généralement comporte de complaintes chez les plus âgés – nous pouvons entrevoir, dans la rencontre des générations, l’idée de trace. La trace marque un chemin, un indice ou un exemple. Le sens de la transmission est en réalité la trace dans sa dynamique, un passage ouvert, l’espérance d’un possible. Celle ou celui qui trace le chemin, ignore le visage et les noms des marcheurs qui suivront, et jusqu’à l’heure de leur passage. Il en va comme d’un sédiment qui ne se voit pas mais qui nourrit. Nous nous surprenons à découvrir en nous ce que d’autres ont laissé, comme s’il nous arrivait de découvrir dans un grenier des objets que nous aurions oubliés et qui reprendraient d’un coup une nouvelle valeur.

Chaque génération naît héritière des autres, mais elle s’éprouve comme génération par la passion de fonder à son tour. Ce qui est en jeu est une humilité réciproque. Celle des anciens par la volonté de faire grandir, en chaque jeune, les capacités qui lui sont propres sans vouloir lui imposer un modèle et un rythme uniques et dominants. Celle des plus jeunes par la reconnaissance nécessaire de l’écoute et de l’observation des savoir-faire de ceux qui ont déjà dû faire.

Il s’agit de contribuer à ce que chaque génération découvre en elle sa part d’héritier et sa part de fondateur, et qu’elle les reconnaisse dans les autres. Si l’attention se focalise souvent sur la transmission entre les générations, il convient d’entendre aussi la réécriture d’une nouvelle proposition, par et à chaque génération. A situation nouvelle, décision nouvelle. Le rythme de nos sociétés s’accélère, ce qui rend rapidement obsolètes les solutions éprouvées et sûres des générations précédentes. En revanche, il fait naître le désir de sens, que le témoignage d’une vie en voie d’accomplissement peut révéler à une vie qui se cherche encore.

Ainsi surgit le miracle de la découverte réciproque des générations, parce que les plus anciens auront l’envie des plus jeunes, et les plus jeunes le désir des anciens, et tous d’apprendre des autres. Il ne s’agit ni de prescription ou de contrats obligatoires, ni d’opposer les jeunes et les vieux, il s’agit de reconnaître en chacun sa qualité de traceur et de passeur.

Document 2, Françoise Hurstel, « La Mort du père » (interview publiée dans Transmission entre les générations, table ronde, mercredi 9 octobre 2002, Théâtre Jeune public, 2002.

« Le père est mort » rappelle Françoise Hurstel (1). Ce qui est mort est une forme de paternité millénaire : selon la psychologue, le pater familias est clairement en destitution progressive depuis la deuxième guerre mondiale. Et cette révolution a bien sûr des répercussions sur la transmission familiale.

Pourquoi faut-il transmettre ?
Pour que les enfants des hommes deviennent des humains, qu’ils apprennent les valeurs, leur culture, leur langue. Cette transmission se fait aujourd’hui dans des formes culturelles tellement nouvelles qu’on ne sait plus comment la gérer.

Vous dites que les familles transmettent encore, mais autrement. Que transmettent-elles ?
Pour les sociologues, la famille doit favoriser la construction de l’identité de soi. S’épanouir coûte que coûte est le principe dominant. Mais cela ne suffit pas. L’enfant est aussi le maillon d’une chaîne généalogique. Pour pouvoir se construire et s’épanouir, il faut lui poser des interdits, dont le principal est celui de l’inceste. Si l’enfant n’est plus un maillon, alors pourquoi lui transmettre des valeurs ? Tout a changé, et pourtant tous les contenus anciens se transmettent encore. Même l’argent fait toujours transmission bien qu’on ne veuille pas lui donner tant d’importance. Au XVIIIème siècle, l’élément central de la transmission était le patrimoine. Il régissait tout, jusqu’aux mariages qui étaient contractés selon des stratégies d’alliance de biens familiaux. Au XIXème siècle, on assiste à la lente déconstruction de cette histoire. Aujourd’hui la transmission du patrimoine répond à une autre logique. Elle permet d’affirmer un lien généalogique. Et on y tient ! Il suffit de voir les rivalités entre frères et sœurs qui éclatent pour l’attribution d’une table ou d’une commode. Les valeurs d’autrefois se transmettent toujours, mais de façon anarchique. Nous transmettons très mal, en particulier les valeurs comme le respect d’autrui, car on ne sait plus ce qu’elles veulent dire. On transmet tout un système de valeurs que l’on a perdu.

Vous dites que la famille est en pleine révolution. Après ce séisme, allons-nous vers un équilibre ou resterons-nous dans une phase d’ajustement permanent ?
C’est toute la question de la modernité. La stabilité des transmissions est liée à la stabilité familiale et étatique. Or, en 20 ans, notre monde a connu plus de changements que durant les 200 dernières années (2). Nous sommes dans une période où les transformations s’accélèrent. Les adaptations rapides qu’elles entraînent n’ont rien d’évident, mais elles font aussi que nous vivons une époque formidable. Une autre psychologie de la famille apparaît dont nous sommes à la fois les acteurs et les spectateurs. Arriverons-nous à un équilibre ? Aujourd’hui, nous sommes en plein milieu du gué, ni au départ ni à l’arrivée d’une forme stabilisée de paternité ou de parentalité. Cette question devrait trouver des réponses plus satisfaisantes qu’aujourd’hui, mais toujours très transitoires. Cette stabilité ne pourra cependant être possible que si un ensemble de valeurs, comme la liberté, l’égalité et la fraternité, trouvent une définition pour la famille. Des essais existent comme l’association SOS Papa qui lutte pour l’égalité entre père et mère dans les divorces. Les valeurs ne sont pas encore arrivées à un état d’équilibre et elles ne le seront peut-être jamais, si chacun de nous ne se met pas à la tâche de réfléchir et penser ce que peut être cette transmission.

Quel est le rôle des grands-parents aujourd’hui dans la transmission ? En quoi a-t-il évolué ?
Il est vrai que les jeunes retraités font partie de la famille élargie. Ils se substituent souvent aux parents qui travaillent. Cette fonction d’aide est liée au nouveau statut de la femme, tout à la fois mère et femme active.

(1) HURSTEL, Françoise, « La déchirure paternelle », éd. PUF, 2002
(2) DUBY, Georges, « Le chevalier, la femme et le prêtre », éd. Hachette, 1981
Françoise Hurstel est professeur au Laboratoire de psychologie de la famille et de la filiation

Document 3, Sondage TNS Sofres-Pèlerin, Transmission des valeurs : le désarroi des familles.

Document 4, Edith Goldbeter-Merinfeld, « Générations et transmission » (introduction), Cahiers critiques de thérapie familiale et de pratiques de réseaux, n°38, 2007-1, De Boeck Université.

L’une des fonctions essentielles de la famille est la transmission : transmission génétique bien sûr, mais aussi bien d’autres, comme celles d’un savoir, d’une expérience, d’un savoir-faire et d’un savoir être. Premier milieu social où évolue le tout-petit, la famille est porteuse d’un modèle de socialisation et de couple, d’une manière de concevoir les hiérarchies et les relations, d’un langage et donc d’une manière de communiquer, même en se taisant. À ces formes de transmissions au premier degré (car connues le plus souvent de ses acteurs et exercées volontairement par eux) s’en ajoutent d’autres, plus implicites, façonnées par une histoire transgénérationnelle qui remonte dans la nuit des temps. Elles véhiculent les valeurs et les mythes, les habitudes et rituels répétés de manière automatique sans que vienne à la conscience l’idée d’en questionner le sens.

Document 5, Édouard Tiryakian, « 1968 en perspective : l’ambiguïté de la modernité« , p. 207-208 (in Gabriel Gosselin, Les Nouveaux enjeux de l’anthropologie : autour de Georges Balandier, éd. L’Harmattan, Paris 1993). Depuis « Il s’agit bien de la génération dénommée celle du « baby-boom » (page 207) jusqu’à « à cause de la peur de la bombe démographique mondiale, qui remplace la peur de la bombe nucléaire » (page 208). Cliquez ici pour accéder à l’extrait.

Méthodologie de la dissertation… Tous niveaux…


Les règles d’une bonne dissertation

Bruno Rigolt

méthodologie et conseils


 PLAN

1.
Définition
2. Connaissances préalables requises
3.
3-1
3-2
3-3
Trois obstacles majeurs à éviter :
La paraphrase
La tendance à la généralisation
Une trop grande implication personnelle

4.
4-1
4-2
4-3
4-4
Analyser le sujet : la méthode « OPLC »
L’objet d’étude
La problématique
Les limites du sujet
La consigne et les différents types de plans
5. La gestion du temps
6. La présentation de la copie et l’expression
7. La recherche des idées
8. Le plan : ordre, progression et cohérence
9. La structure du paragraphe : le principe de l’unité de sens
10.
10-1
10-1-1
10-1-2
10-1-3
10-1-4
10-2
10-3
L’introduction
L’entrée en matière
 
L’accroche par citation
L’accroche par analogie
L’accroche par énumérations ou questionnements
L’accroche en allant du général au particulier
L’annonce du sujet et la définition d’une problématique
L’annonce du plan
11.
11-1
11-2
La conclusion
Le bilan
L’ouverture
12. Sujets d’entraînement

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1

 

DÉFINITION

La

dissertation littéraire est un genre qui possède une longue tradition scolaire et universitaire. Relevant de l’argumentation, elle est basée sur un thème défini et elle amène le rédacteur à soutenir un raisonnement répondant à une problématique dans le but de convaincre un lecteur en justifiant ou en confrontant des thèses successives. Par ailleurs, « elle vise à faire acquérir, par les élèves de l’enseignement secondaire général et par les étudiants de lettres, une maîtrise dans l’exposé écrit, cohérent, précis et le plus rigoureux possible, sur un sujet donné »¹.

La particularité de la dissertation littéraire tient au fait qu’elle amène à répondre au sujet posé en exploitant un certain nombre de connaissances au niveau de l’histoire littéraire et au niveau des textes. Pour un candidat à l’Épreuve Anticipée de Français par exemple, il serait aberrant d’entreprendre une dissertation sans avoir un minimum de culture littéraire : les savoirs scolaires et les acquis personnels sont indispensables.


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2

 

CONNAISSANCES PRÉALABLES REQUISES

Certes, une dissertation littéraire peut bien sûr emprunter des connaissances à d’autres domaines de la pensée —historique et philosophique en particulier—, mais son objet est de parler des textes². Sans une connaissance concrète des œuvres dont on parle, elle tombe dans le délayage, les lieux communs, les généralités, les simplifications. L’ennemi mortel de la dissertation est le vague souvenir d’un cours, d’un manuel, ou d’un discours critique.

Attention aux propos allusifs : l’exactitude des connaissances est déterminante. La réussite d’une dissertation dépend donc essentiellement de l’étendue des lectures, et de l’attention accordée aux textes ainsi qu’aux grandes problématiques littéraires. On ne fait pas « allusion » à un auteur ou à un ouvrage au risque de faire « illusion » : les références se doivent d’être précises.

Comme vous le voyez, la dissertation est un exercice de réflexion étayée par un savoir : il est donc impératif de mémoriser des textes, même brefs, de connaître des citations et bien entendu d’effectuer préalablement des recherches personnelles. Relire une fois cinq poèmes que l’on va présenter à l’oral de l’EAF et croire qu’on peut entreprendre de rédiger une dissertation relève d’une ignorance coupable. Comment maîtriser une démonstration si la culture est insuffisante ? La connaissance de données formelles et littéraires est essentielle.

Vous devez vous constituer :

  • des fiches de synthèse : sur le roman, le théâtre, la poésie, etc.
  • des fiches de synthèse : sur les grandes problématiques littéraires et les mouvements culturels. Elles vous aideront à dégager le sens d’un passage dans son contexte d’histoire littéraire et sociale ;
  • des fiches de lecture (sur quelques ouvrages bien ciblés) ;
  • des répertoires de citations ;
  • des fiches sur les notions logiques (vocabulaire de l’argumentation).
  • CPGE : une parfaite connaissance du thème ainsi que des œuvres au programme (notamment les passages-clés et les citations).

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3

 

TROIS OBSTACLES MAJEURS À ÉVITER

  1. La paraphrase : on fait de la paraphrase quand on redit ce qu’exprime déjà un texte. C’est un obstacle majeur dans le commentaire littéraire puisqu’elle conduit à délayer le contenu au lieu de l’expliquer. Mais beaucoup de candidats à l’EAF lors de la dissertation font également de la paraphrase, précisément quand leur culture générale leur fait défaut : au lieu de proposer une réflexion organisée mettant en valeur l’exploitation de l’oeuvre au programme et du parcours associé à la lumière de leurs connaissances personnelles, ils se mettent à commenter les documents proposés. De là une absence totale de raisonnement démonstratif.

  2. La tendance à la généralisation : elle touche un certain nombre de candidats (parfois de valeur) qui éprouvent des difficultés à hiérarchiser et à sélectionner leurs connaissances : ils veulent tout mettre en négligeant les aspects particuliers du sujet, c’est-à-dire sa délimitation. Leur devoir ressemble ainsi à une sorte d’exposé ou de discours très général. Autre cas de figure : vous vous trouvez devant un sujet ressemblant à une problématique déjà traitée, et vous cherchez à réutiliser vos connaissances… le risque est de tomber dans les généralités en oubliant la prise en compte minutieuse du sujet spécifique qui vous est soumis.

  3. Une trop grande implication personnelle : à la différence de l’écrit d’invention, la dissertation n’est pas un exercice de style. On n’attend pas du candidat des gradations, des anaphores, des métaphores colorées, etc. Vous ne devez donc pas vous impliquer émotionnellement ou affectivement dans votre travail, ni interpeller le lecteur comme vous le feriez par exemple dans un article de journal, un discours, un débat, une lettre, etc. Il vous faut  au contraire objectiver votre devoir, c’est-à-dire le rendre objectif par une expression neutre et sobre, qui tient compte de la situation de communication imposée : donc pas de poésie, pas de lyrisme exagéré, et bien entendu pas d’esprit polémique ! Le but étant de convaincre dans une langue qui doit rester toujours soutenue.


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4

 

ANALYSER LE SUJET : LA MÉTHODE « OPLC »

La

plupart du temps, quand un étudiant échoue, c’est qu’il a mal compris le sujet. Le trac en effet pousse souvent à interpréter de manière hâtive un énoncé. Tout d’abord, lisez plusieurs fois la question et reformulez-la dans votre propre langage. Puis mobilisez vos connaissances en cernant précisément : l’objet d’étude (O), la problématique (P), les limites (L), la consigne (C) :

  • L’objet d’étude (O) : il s’agit de déterminer précisément le champ thématique dans lequel se situe le sujet (par exemple “la Poésie” ou “le roman”), et d’établir des comparaisons rapides avec d’autres objets d’étude afin de bien cerner les enjeux et de les mettre en perspective : on n’aborde pas le roman comme on aborde le théâtre par exemple. La capacité du candidat à établir des distinctions, à varier les points de vue afin d’ouvrir des perspectives, ou de nuancer des prises de position sont autant de qualités valorisées lors de la notation.

    CPGE : la dissertation portant sur les œuvres au programme, votre approche sera donc obligatoirement comparatiste.

  • La Problématique (P) : c’est-à-dire les différentes façons de poser le problème, d’envisager différents points de vue permettant de préciser l’enjeu social et culturel soulevé par le sujet. Le plus important ici est de questionner le sujet, de cerner la thèse, c’est-à- dire le point de vue de l’auteur (et donc d’envisager d’autres points de vue). Si le sujet est une citation, vous devez évidemment la reformuler pour en comprendre les significations. C’est aussi l’occasion de vous interroger sur le sens des termes, sur la thèse soutenue, sur les arguments explicites ou implicites qui sous-tendent le jugement ou la démonstration.

    Je vous renvoie à ces propos éclairants : « On voit donc que l’analyse de la citation est tout entière orientée par la nécessité d’en tirer une problématique. À cette fin, on a tout intérêt à ramener à une phrase-résumé la réflexion de l’auteur, surtout si elle est longue. Car il ne s’agit jamais simplement de « commenter » ses propos, de les paraphraser, de « parler de » ou de « parler sur », il s’agit de savoir où l’on va et donc de commencer par se poser une question. […] Ainsi lancé, le devoir aura toutes les chances, non seulement de maintenir une ligne directrice, mais d’être dynamique, en opposant des points de vue »³

    La problématique consiste donc à faire porter la réflexion sur la validité des présupposés du sujet. Toute dissertation ne prenant pas en compte la problématique du sujet ne saurait obtenir la moyenne ! N’allez pas trop vite ! Exploitez le paratexte : le nom de l’auteur, le titre de l’ouvrage ainsi que sa date de publication peuvent vous aider. Pensez aussi à bien cerner les termes du sujet, et à en comprendre le sens : pour cela, vous devez identifier les mots-clés et les expliciter. Une analyse de notion s’avère également nécessaire le plus souvent : on ne saurait par exemple entreprendre une dissertation sur le Réalisme ou le Naturalisme sans avoir constitué au préalable un minimum de recherches.

    Conseil : attention à ne pas confondre la proposition exprimée par la problématique et la démonstration qu’elle implique : la problématique et le plan sont deux étapes différentes. Il arrive en effet parfois qu’un candidat pose si maladroitement la problématique, qu’elle annonce déjà la démonstration, d’où une redondance à la lecture du plan.

  • Les limites (L) : il est également essentiel de déterminer les limites d’un énoncé afin d’éviter la généralisation (voir plus haut) ou le hors-sujet (n’oubliez pas que les devoirs hors-sujet sont notés sur la moitié des points !). Certes, votre connaissance des œuvres et votre culture générale sont essentielles… mais à la condition de les exploiter avec discernement en tenant compte de la spécificité de l’énoncé. Quel est l’intérêt de “recracher” ses connaissances sur le Romantisme ou la poésie si ce qu’on écrit n’a pas de rapport étroit avec la problématique ? Je vous conseille de privilégier une approche restreinte en partant d’une problématique clairement définie plutôt que d’élargir et de prendre le risque de rester dans le vague et les généralités.

La Consigne (C). Vous devez la respecter scrupuleusement en vous posant toujours cette question : « Qu’est-ce qu’on attend de moi exactement ? » En règle générale, deux types d’énoncés sont souvent proposés :

a) les sujets sous forme de citation à discuter :

  • Exemple 1 (sujet sur le roman) : Stendhal place en exergue du chapitre XIII de la première partie de son roman Le Rouge et le noir la citation suivante : « Un roman : c’est un miroir qu’on promène le long d’un chemin ». Vous commenterez et discuterez cette affirmation.
  • Exemple 2 (sujet sur la poésie) : En quoi votre conception de la poésie s’accorde-t-elle avec ce jugement de Charles Baudelaire (Théophile Gautier, 1859) : « La Poésie, pour peu qu’on veuille descendre en soi-même, interroger son âme, rappeler ses souvenirs d’enthousiasme, n’a pas d’autre but qu’Elle-même ; elle ne peut pas en avoir d’autre, et aucun poème ne sera si grand, si noble, si véritablement digne du nom de poème, que celui qui aurait été écrit pour le plaisir d’écrire un poème ».

La consigne, comme c’est le cas ici, impose la plupart du temps un débat contradictoire qui invite à prendre position par rapport à un jugement formulé :

  • Vous commenterez et discuterez…
  • Dans quelle meure…
  • En quoi…
  • Cette affirmation vous paraît-elle ?…
  • Souscrivez-vous à l’opinion de… ? / Partagez-vous cette opinion ?
  • etc.

b) le sujet peut prendre également la forme d’une question ouverte :

  • Qu’est-ce qui pousse selon vous à écrire et à lire des poésies ?
  • Selon vous, qu’est-ce qu’un bon livre ? 
  • Quel intérêt un lecteur d’aujourd’hui peut-il éprouver à la lecture des romans du XIXème siècle ?
  • Comment ? Pourquoi ? Que pensez-vous de… ?

La difficulté de tels sujets, malgré leur apparente simplicité, est qu’ils amènent bien souvent l’étudiant inattentif à construire un plan d’exemples, un plan-catalogue, ce qui est à proscrire puisqu’un tel devoir n’amène à aucun raisonnement probant. Les correcteurs vont donc évaluer votre capacité à tenir compte des implications du sujet dans votre démonstration qui doit toujours être dynamique, c’est-à-dire obéir à une finalité. Je vous recommande de lire les pages 15 et suivantes de l’ouvrage de Francine Thyrion, La Dissertation, qui explique bien ces questions.

Les plans les plus couramment pratiqués…

Plan dialectique

Plan critique
ou d’opposition

Plan thématique
ou d’exposition

Plan analytique

  • Thèse
  • Antithèse
  • Synthèse

Hérité de la Philosophie, ce plan est pratiqué quand
le sujet invite à mettre en débat une opinion. Il amène à dépasser dans la synthèse les deux thèses opposées par une nouvelle mise en perspective du sujet.

  • Hypothèse formulée
  • Hypothèse débattue
  • Nouvelle hypothèse

Comme le plan dialectique dont il est très voisin, le plan critique porte sur le bien-fondé, la validité d’une hypothèse. Il implique cependant une plus nette prise de position par rapport à une situation, à des faits, dont il faut comprendre qu’ils soulèvent un problème que le travail se propose de résoudre après en avoir évalué l’enjeu.

  • Thème 1
  • Thème 2
  • Thème 3

Ce type de plan n’amène pas à une discussion mais à analyser un problème clairement identifiable dans l’énoncé, en centrant le travail sur la mise en relation des notions contenues dans le libellé. La démarche analytique est donc clairement expositive : expliquer, montrer, démontrer, etc.

  • problème/quoi
  • causes/comment
  • solutions/pourquoi

À la différence du plan thématique, le plan analytique est moins descriptif. il exige une réflexion personnelle de la part du candidat. Ce type de plan est fréquemment utilisé dans les matières nécessitant un important réinvestissement des savoirs ou un enjeu décisionnel (Droit, Histoire, Économie, Sciences politiques).

 – Plan dialectique : « Moi, j’écris pour agir ». Ces propos de Voltaire s’accordent-ils avec votre conception de la fonction de l’écrivain ?
– Plan dialectique : À un ouvrier qui lui avait demandé : « Conduis-nous vers la vérité », l’écrivain russe Boris Pasternak répondit : « Quelle drôle d’idée ! Je n’ai jamais eu l’intention de conduire quiconque où que ce soit. Le poète est comme un arbre dont les feuilles bruissent dans le vent, mais qui n’a le pouvoir de conduire personne ». Vous discuterez cette affirmation en élargissant votre réflexion à la littérature sous toutes ses formes. (Corrigé)

Attention au plan thématique. Comme il s’agit d’un plan descriptif, s’il est mal maîtrisé, il amène souvent à une restitution maladroite des connaissances, ainsi qu’à une présentation linéaire ou répétitive, sans réelle dynamique de composition. 

– Plan thématique : « Romantisme et poésie en France au XIXème siècle. »
– Plan thématique : « La littérature de fiction au XVIIIème siècle »
– Plan thématique : « Quelles sont les conséquences de Mai 68 en France ? »

– Plan critique : Le théâtre est-il une copie de la réalité ?
– Plan critique : Le romancier doit-il se donner pour but de distraire son lecteur ?

– Plan critique : Faut-il avoir peur du progrès technique ?
– Plan critique : Rabelais est-il un auteur sérieux ? (Source : Axel Preiss, La Dissertation littéraire)

– Plan analytique : Certains écrits d’invention à l’EAF exploitent le plan analytique. Ainsi ce sujet (2007, ES/S, centres étrangers) : « Vous avez été témoin, dans votre propre commune, d’une scène proche de celle que décrit Rimbaud dans « Les Effarés ». Vous la racontez (I Constat) dans une lettre à un élu local pour lui faire part de vos émotions (II Causes) et l’inciter à agir » (III Solutions).

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LA GESTION DU TEMPS

Minutez votre temps : vous devez aller vite pour ne pas être pris de court le jour de l’examen : n’oubliez pas que les brouillons ne sont pas acceptés !

Si vous disposez de 4 heures, vous devez être structuré(e) par ces 4 heures. Si vous disposez de 3 heures, vous devez être structuré(e) par ces 3 heures : c’est fondamental. À chaque session, de nombreux candidats perdent des points parce qu’ils ne prennent pas suffisamment en considération ces questions de gestion du temps. Si vous prenez trop de temps pour lire un texte par exemple, ou pour rechercher des informations, vous emmagasinerez trop de données, vous aurez du mal à les ordonner, et surtout à les hiérarchiser, d’où une perte de temps, qui sera préjudiciable à la qualité d’ensemble de votre travail.

N. B. Cet exemple est donné à titre indicatif. Bien entendu, vous pouvez l’adapter à votre convenance !


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LA PRÉSENTATION DE LA COPIE ET L’EXPRESSION

Comme tout texte argumentatif, la dissertation obéit à une visée clairement didactique : la disposition typographique est donc fondamentale. C’est ce qu’observe en premier lieu le correcteur AVANT de lire votre devoir.

Les découpages (parties, sous-parties ou paragraphes) doivent apparaître à l’œil nu, car ils soulignent la cohérence du plan ainsi que les articulations du raisonnement. Dans l’exemple ci-contre, on peut supposer que la disposition typographique obéit à un plan basé sur la construction thèse/antithèse (chaque partie comportant elle-même trois paragraphes, donc trois arguments).

Comme vous le voyez, la clarté de la présentation est indispensable : votre copie doit donc être aérée par des sauts de ligne qui séparent visuellement l’introduction, chaque partie du développement ainsi que la conclusion.

De même, il faut vous rappeler que chaque paragraphe commence par un alinéa visible. N’oubliez pas en revanche que la dissertation littéraire (tout comme la dissertation philosophique) ne doit comporter NI TITRE, NI NUMÉROTATION : certes, sur votre brouillon, il est tout à fait recommandé de mettre des titres à vos parties afin de visualiser votre parcours démonstratif, mais ces titres ne doivent pas figurer sur votre copie. Vous devez problématiser sous forme de phrase.

Enfin, le plan doit être visible grâce aux mots charnières qui énumèrent (« tout d’abord », « en premier lieu », « pour commencer », « par ailleurs », « en outre », « de plus ») qui annoncent une conséquence (« ainsi », « à cet effet »), etc.

Pensez également à ménager des transitions car elles sont fondamentales : elles traduisent en effet une cohérence dans la démonstration. N’hésitez pas à les mettre en valeur, en les détachant par exemple du paragraphe.

L’orthographe et l’expression

Faut-il revenir sur d’évidentes conventions de graphie ?

  • les coupures de mots en fin de ligne (conson-nes doubles) par exemple.
  • les accents, les règles d’accord du participe passé, notamment les terminaisons verbales en é/er.
  • l’écriture des noms propres, pourtant connus. C’est encore plus agaçant quand il s’agit d’auteurs dont le nom est mentionné dans l’intitulé du sujet.
  • les familiarités de langage : n’attendez aucune indulgence, a fortiori dans les examens et concours de haut niveau, pour ce qui concerne tout relâchement au niveau du lexique.
  • Soyez également rigoureux dans le choix du vocabulaire utilisé : attention par exemple à l’usage que vous faites du verbe « citer » : c’est toujours vous qui citez et non l’auteur qui « cite » !
  • Rappelez-vous aussi que les titres des œuvres se soulignent (ou se mettent en italiques dans le cas d’un texte tapé). Si le titre commence par un article défini, le premier substantif nommé doit commencer par une majuscule : Une vie (Maupassant) mais La Vie devant soi (Émile Ajar) ; Un barrage contre le Pacifique mais L’Amant (Duras).
  • Évitez enfin les parenthèses qui, en rompant le rythme de lecture, alourdissent considérablement la rédaction. Veillez aussi à la syntaxe (constructions de phrase).

Attention aux fautes sur du vocabulaire d’usage qui dénotent un manque de rigueur (d’autant plus qu’il n’est quand même pas compliqué d’apprendre une fois pour toutes l’orthographe de certaines expressions !) :

  • Quand à pour quant à
  • malgrés pour malgré
  • (malgré que : sans être incorrecte, cette expression est néanmoins lourde et jugée par la doctrine fort peu littéraire. Elle suscite d’ailleurs de nombreux débats : un certain nombre de « puristes » estimant que, dans un registre soutenu, malgré que doit s’employer uniquement avec avoir au subjonctif : malgré que j’en aie, qu’il en ait, etc. Dans le doute, préférez « bien que »
  • Voir (dans le sens de « et même ») au lieu de voire
  • quatres pour quatre
  • de faite pour de fait (en raison de la prononciation du « t » à l’oral qui n’est pas recommandable)
  • etc.

Je ne saurais trop en outre insister sur la correction de la langue et de l’expression, qui doit rester soutenue : n’oubliez pas qu’une dissertation constitue un test de culture générale. La clarté (attention aux copies-brouillon) ainsi que la maîtrise de l’écriture sont donc essentielles. 


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7

 

LA RECHERCHE DES IDÉES

Le plus facile est de prendre une copie GRAND FORMAT dans le sens de la LONGUEUR et de faire 3 colonnes (voir l’illustration ci-dessous).

  1. Dans la colonne de gauche, vous écrivez toutes les idées (c’est-à-dire les arguments) telles qu’elles se présentent à votre esprit, sans les classer.
  2. Une fois que vous avez terminé, dans la colonne du milieu, vous allez classer vos arguments : il s’agit de reprendre chacune des idées de la colonne de gauche mais EN LES ORDONNANT ET EN LES REGROUPANT.
  3. Dans la colonne de droite, vous allez faire correspondre en face de chaque argument UN OU DEUX EXEMPLES.

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LE PLAN : ORDRE, PROGRESSION ET COHÉRENCE

« Une stratégie »

Donnez à ce terme une couleur militaire. Un plan, c’est un peu un plan de bataille. Vous allez livrer une sorte de combat : un combat implicite contre les opinions, les préjugés ; un combat explicite contre un sujet partiel, voire partial. Un combat qui ne vise à vaincre personne mais à convaincre votre lecteur fictif, c’est-à-dire vaincre son ignorance ou son parti pris. Et votre lecteur réel, votre correcteur, appréciera VOTRE APTITUDE À MENER CE COMBAT DANS LES RÈGLES.De même qu’il y a un art militaire, il y a aussi un art d’argumenter et de convaincre, un art d’établir un plan stratégique car ce n’est pas une guerre de tranchées que l’on vous demande de mener : vous devez au contraire faire preuve d’efficacité, d’économie. Il faut économiser les mouvements, donner à chaque idée son intensité maximale, c’est-à-dire penser sa dynamique, la façon dont elle en appelle une autre, dont elle s’enchaîne à un exemple, de manière à avancer.

Hélène Merlin-Kajman,
La Dissertation littéraire
2009, « Les Fondamentaux de la Sorbonne nouvelle »,
Presses Sorbonne Nouvelle, page 51.

Il est important, particulièrement dans une dissertation, d’ordonner la réflexion. Les qualités d’un bon plan sont d’abord des qualités logiques permettant la mise en œuvre d’un raisonnement; Votre plan doit donc amener le lecteur à comprendre la logique démonstrative sur laquelle repose votre réflexion.

Comme il a été très bien dit, « il s’agit […] de faire face à la masse de remarques, d’idées, de propositions nées progressivement à mesure que le sujet a été analysé […]. Un travail d’organisation est alors nécessaire : le plan.
[…] Construire un plan revient donc bien à édifier, à permettre l’instauration d’une organisation : il s’agit de parvenir à une construction cohérente et logique font on a d’abord établi la finalité. Il faudra classer, hiérarchiser, choisir les arguments les plus pertinents […] : le plan doit rendre compte à la fois d’une organisation claire en ce qu’il est fixé et d’une pensée dynamique en ce qu’elle exhibe sa construction ». 

Il faut donc structurer le devoir selon une logique de progression qui va toujours du moins important au plus important. Il convient ainsi de partir des idées les plus générales ou les plus évidentes pour les approfondir : une dissertation obéit en effet à une finalité que l’on peut résumer ainsi : « D’où est-ce que je suis parti ? Pour parvenir où ? » 

Ce principe de cohérence est d’autant plus essentiel que la dissertation repose sur une logique démonstrative. Pensez aussi à confronter les points de vue, les textes entre eux : c’est de cette façon que vous enrichirez votre raisonnement, que vous nuancerez vos prises de position.

Pour les sujets qui comportent une thèse à discuter, le plan sera évidemment dialectique (thèse validée/discutée/réajustée = certes/mais/en fait). Évitez à ce titre le plus possible les avis trop tranchés [voir supra : « Une trop grande implication personnelle »]. N’oubliez pas qu’il s’agit d’examiner une problématique : confronter ne veut pas dire nécessairement opposer, mais plus simplement comparer, c’est-à-dire mettre en relation plusieurs approches dans un esprit de curiosité intellectuelle et de tolérance. À ce titre, de moins en moins nombreux sont les candidats qui pensent à utiliser les tournures interro-négatives ou concessives : c’est dommage car elles offrent l’avantage de nuancer subtilement certaines prises de position :

Ne convient-il pas de se demander si la poésie n’a de fonction qu’esthétique ? N’a-t-elle pas aussi un rôle social à jouer dans la société ? (tournure interronégative)

Si l’on ne peut nier la fonction esthétique de la poésie, il importe en revanche de souligner son rôle politique au sein de la société… (tournure concessive)

Afin de guider le correcteur dans votre parcours argumentatif, n’oubliez pas enfin d’utiliser les connecteurs logiques ainsi que les tournures de transition. De fait, il ne faut jamais enchaîner les arguments en se contentant de juxtaposer les idées entre elles. 


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LA STRUCTURE DU PARAGRAPHE : le principe de l’unité de sens

Le paragraphe argumentatif doit respecter certaines règles simples :

  1. Annoncer l’idée (au moyen d’un connecteur logique marquant la relation au paragraphe précédent). En premier lieu, vous devez présenter l’idée directrice en une ou deux phrases succinctes dans un souci de clarté. Il faut qu’en vous lisant le correcteur (et n’importe quel lecteur) puisse répondre spontanément à la question : « De quoi est-il question dans ce paragraphe ? » Il s’agit en effet pour le candidat de se situer précisément par rapport à d’autres points de vue en énonçant une pensée dont la vérité sera soutenue par le raisonnement. Votre formulation se doit donc d’être précise et claire. Vous lirez ici et là que l’annonce de l’idée principale ne doit pas se situer forcément au début. Certains en effet placent l’idée au milieu voire à la fin du paragraphe. Cela dit, il me paraît souhaitable de respecter la règle selon laquelle tout paragraphe argumentatif commence par l’annonce de l’idée dont découle une déduction à la suite d’un raisonnement. Cette structure est certes un peu rigide mais elle permet d’éviter les maladresses de méthode.

  2. Développer l’idée. C’est la phase d’approfondissement et d’explicitation : de fait, il est très maladroit de trouver dans certaines copies un argument certes pertinent, mais qui n’est pas développé. D’où une impression de superficialité, puisque le lecteur n’a pas pu suivre et donc comprendre votre logique démonstrative. Avant de passer à l’exemple, il est donc impératif d’étayer l’idée annoncée. N’oubliez pas qu’une idée n’arrive pas « d’un coup » : elle est le fruit d’un processus, d’un travail spécifique que le candidat élabore progressivement en utilisant son intelligence et ses connaissances. Derrière les mots, c’est donc d’abord un raisonnement logique que vous devez mettre en valeur.

  3. Illustrer l’idée. C’est la fonction des exemples. Vous ne devez pas les multiplier afin d’éviter l’impression de « catalogue » que présentent certaines mauvaises copies : un ou deux exemples bien ciblés et rattachés à la problématique sont préférables à une succession d’exemples qui feraient perdre au paragraphe son unité de composition et de sens. Pensez à développer votre exemple : soyez tout d’abord précis dans vos références (titre de l’oeuvre, numéro de chapitre, référence d’acte, de scène, etc.) ; commentez, même brièvement l’exemple choisi en montrant en quoi il vient illustrer l’argument avancé.

  4. Déduire. Il est évidemment recommandé de ne pas achever le paragraphe sur un exemple. Vous devez dans la mesure du possible proposer une déduction qui confirme l’idée annoncée en début de paragraphe et permette ainsi de mieux lier la démonstration à la problématique d’ensemble.

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L’INTRODUCTION

L’

introduction doit être fluide et se lire aisément. Sa longueur ne doit pas excéder une page environ. 

Elle se compose de trois étapes essentielles :

  1. L’entrée en matière
  2. L’annonce du sujet et la définition d’une problématique
  3. L’annonce du plan

10-1 L’entrée en matière

Appelée également « amorce », « accroche » ou « préambule », elle a pour but d’éveiller l’intérêt du lecteur et de susciter sa curiosité intellectuelle. Plus fondamentalement, l’entrée en matière doit amener à situer le cadre du sujet.

10-1-1 L’accroche par citation. Elle peut se révéler très utile à la condition bien entendu que la citation ait un rapport étroit avec le sujet. À ce titre, on n’introduit jamais (sauf cas très particulier) une citation à commenter ou à discuter par une autre citation : ce serait d’une extrême maladresse. Il y a une manière de citer. De nombreux candidats éprouvent toujours des difficultés dans leur façon d’amener la citation.

Considérons par exemple cette phrase d’accroche :

« La poésie est l’étoile » (V. Hugo). Nous allons réfléchir aux fonctions de la poésie. 

Cela ne convient évidemment pas. De plus, la citation n’est pas mise en valeur. On pourrait imaginer une entrée en matière de ce type : « Dans un texte célèbre, Victor Hugo, chef de file des Romantiques, assigne à la poésie la mission de guider les hommes : « La poésie est l’étoile » écrit-il. De fait, la poésie… »

Autre exemple [CPGE, thème : le monde des passions] : Dans les Pensées, publiées à titre posthume en 1670, Pascal affirme que « le cœur a ses raisons que la raison ne connaît point » |citation 1|. Cet aphorisme réactive l’antagonisme entre raison et passion, constitutif du discours classique. |phrase d’accroche amenant au sujet| C’est pourtant contre cette thèse que Paul Ricœur, dans sa Philosophie de la volonté, écrit que |citation à discuter| « les passions procèdent du foyer même de la volonté et non du corps ; la passion trouve sa tentation et son organe dans l’involontaire, mais le vertige procède de l’âme. En ce sens précis les passions sont la volonté même ». |reformulation et mise en débat| De tels propos méritent cependant d’être discutés : si les passions ont la même origine que la volonté, c’est-à-dire qu’elles proviennent directement de l’âme, peut-on pour autant affirmer comme le suggère le philosophe, qu’elles témoignent de notre liberté et non de notre aliénation ?

Conseil : Si l’accroche par citation est souvent pertinente, il faut veiller cependant à ne pas faire de commentaire de cette citation qui amènerait à perdre complètement de vue le sujet !

10-1-2 Signalons aussi ici l’accroche par analogie. Elle consiste à s’appuyer sur une ressemblance entre un autre cas et la situation à traiter selon un principe de spécification. Il y aura donc similitude entre deux situations où les connaissances relatives à l’une sont en partie transférées à l’autre. Dans les exemples qui suivent, l’accroche par analogie est couplée à l’accroche par citation :

|Objet d’étude : le roman : Poésie roman| Dans un essai célèbre sur Victor Hugo, Baudelaire affirme du poète que c’est « un traducteur, un déchiffreur ». Ces propos nous semblent parfaitement s’appliquer au romancier

|Objet d’étude : les passions : Amour → passions| Dans un texte célèbre, l’écrivain Stendhal affirme : « L’amour est comme la fièvre, il naît et s’éteint sans que la volonté y ait la moindre part ». Pareille réflexion nous semble parfaitement s’appliquer au phénomène passionnel, tel que le définit le philosophe Alain, dans ses Propos sur le bonheur : « Ma passion, c’est moi et c’est plus fort que moi ». De fait, une question se pose… |Problématique|

10-1-2 L’accroche par énumérations ou questionnements. Elle part souvent d’anecdotes* ou d’exemples* à valeur factuelle (énoncés de faits, d’événements tirés de l’actualité, d’œuvres, etc.) amenant au questionnement suggéré par le sujet. Sa démarche est donc inductive : alors que le raisonnement déductif dérive d’une règle générale, l’approche inductive va tenter au contraire d’amener à une problématique générale à partir d’informations partielles, ou d’énumération de cas particuliers, d’exemples, de faits.

La passion est-elle une fatalité ? Peut-on même comprendre une passion ? la maîtriser ? |questionnements| Le philosophe Alain, en réponse à ces questions, apporte dans ses Propos sur le bonheur une réponse paradoxale qui montre autant la grandeur que la misère de l’homme passionné : « Ma passion, c’est moi et c’est plus fort que moi » écrit-il. Quel sens donner à cette formule, expression d’une conscience autant que d’une défaillance personnelle ?

Orgueil, humilité, amour, haine… |énumération| Nos passions, bien plus que la raison, régissent souvent nos pensées et nos actes au point de déterminer notre rapport au monde. A ce titre, le philosophe Alain n’hésite pas à affirmer dans ses Propos sur le bonheur  : « Ma passion, c’est moi et c’est plus fort que moi ». Quel sens donner à cette formule, expression d’une conscience malheureuse autant que d’une défaillance personnelle ?

* Il conviendra d’être très prudent si vous partez d’une anecdote ou d’exemples, dans la mesure où l’orientation argumentative d’un passage narratif ou descriptif peut se révéler des plus hasardeuses si elle n’est pas maîtrisée. Par son rôle interactif et déclencheur, une anecdote fictive ou autofictive peut s’avérer néanmoins utile dans les discours, les lettres argumentatives, les écritures personnelles (type BTS), etc. car elle a le mérite d’impliquer le destinataire et de mettre en place la discussion.

10-1-4 L’accroche en allant du général au particulier. Basée sur le raisonnement déductif, elle consiste à partir d’un principe universel ou d’un énoncé volontairement général duquel on pourra dégager un enjeu afin d’amener progressivement le sujet à traiter.

Prenons l’exemple de ce sujet de dissertation de culture générale : « La télévision a une sorte de monopole de fait sur la formation des cerveaux d’une partie très importante de la population. » Vous commenterez et au besoin discuterez cette affirmation de Pierre Bourdieu (Sur la télévision).

Pour réussir l’accroche, il ne faut pas partir du « général » mais du « particulier » (la télévision) et remonter progressivement vers le général : 1) la télévision. 2) ensemble plus large : la TV fait partie des médias, des moyens d’information et de communication. 3) Ces moyens se sont largement développés pendant les Trente glorieuses avec l’avènement d’une société de consommation.

Il suffit ensuite d’inverser l’ordre en allant du général au particulier (3 puis 2 puis 1) : « L’avènement d’une société de consommation de masse particulièrement sous les Trente Glorieuses (3) a bouleversé l’équilibre des systèmes d’information et de communication (2) au premier rang desquels figure la télévision : n’est-elle pas devenue un véritable phénomène de société ? À ce titre, le sociologue Pierre Bourdieu affirmait… »
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Conseils :
– attention à l’utilisation de clichés ou de formules trop stéréotypées dans votre accroche (« Depuis la nuit des temps »…)
– Ne partez pas de considérations qui, trop éloignées du sujet, en rendraient difficiles la compréhension.
– Lors de la contextualisation, ne rentrez pas dans des détails n’ayant aucun lien avec le sujet et qui déboucheraient sur une sorte d’exposé ou de commentaire à n’en plus finir sur le contexte historique, social, littéraire, etc.

10-2 L’annonce du sujet et la définition d’une problématique

Cette deuxième étape est essentielle puisqu’elle amène à poser la question à laquelle votre devoir va répondre. D’abord, vous devez rappeler l’intitulé du sujet. Si le sujet est une citation à discuter, vous devez la réécrire telle quelle, sans modification. Dans le cas où la citation serait très longue, vous pouvez la condenser en ne citant que les passages clés. Attention à bien relier cette étape avec l’entrée en matière. Rien n’est plus maladroit qu’un sujet annoncé sans lien avec l’accroche. Par ailleurs, n’hésitez pas à reformuler (brièvement, de façon claire et concise) le sujet afin de fournir un éclaircissement.

Prenez par exemple ce sujet de discussion : « Au début de son roman Aden-Arabie (1931), l’écrivain Paul Nizan affirme : « J’avais vingt ans. Je ne laisserai personne dire que c’est le plus bel âge de la vie. » Vous discuterez ces propos ». Au-delà de sa dimension polémique (la dénonciation de la culture bourgeoise), ce sujet amène en fait à une réflexion sur la jeunesse. La citation de Nizan pourrait être reformulée ainsi : « Remplie de doutes, de révolte, de désirs parfois contradictoires, cette étape de la vie qu’est la jeunesse est considérée par Paul Nizan comme l’âge des désillusions ». La reformulation s’avère ici essentielle. Elle conduit à la problématisation : « Problématiser » un sujet signifie montrer en quoi le sujet légitime un questionnement proposé à la réflexion, et rendant nécessaire la recherche d’une solution. La problématisation implique donc un enjeu, une mise en perspective critique.

Conseil : Évitez à tout prix de réduire le sujet à un banal questionnement qui n’amènerait à aucune réflexion, à aucun enjeu.
– EAF, CPGE : vous devez impérativement rappeler l’œuvre (ou les œuvres en CPGE) au programme ! 

10-3 L’annonce du plan

C’est évidemment une étape incontournable puisqu’il s’agit pour le candidat d’annoncer la manière dont il va traiter le sujet, en lien avec la problématique. À ce titre, je vous recommande de ne pas rentrer dans le détail des arguments. Annoncez synthétiquement les grands axes de votre réflexion. « Il faut veiller, lors de cette étape, à être le plus clair possible, et cet impératif de clarté passe souvent par l’emploi d’un vocabulaire simple et précis, ainsi que par un choix judicieux des connecteurs logiques qui jalonnent l’annonce des différentes parties

Les qualités d’un bon plan

L’introduction ne doit pas comporter de longues phrases ET SURTOUT PAS D’EXEMPLES. De même, votre plan doit être un PLAN D’IDÉES et PAS un plan d’exemples. Il a pour but de présenter au lecteur de manière claire et synthétique les grandes lignes du raisonnement.

Ce qui pose le plus de difficultés aux candidats est d’organiser leur plan autour d’idées. Bien souvent, comme dans le commentaire, ce sont malheureusement les exemples qui président à l’élaboration du parcours démonstratif, de là des paragraphes très plats, reposant sur des faits et non des arguments. Je vous rappelle l’une des règles essentielles de la dissertation : à savoir que vous devez structurer chacune des parties autour de deux ou trois arguments en partant de l’argument le plus évident (le moins important) pour arriver à l’idée la plus essentielle à vos yeux. 


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LA CONCLUSION

Elle se doit d’être brève et synthétique. Elle comporte en général deux étapes :

  1. Le bilan. À la différence de l’introduction qui va du général au particulier, la conclusion va toujours du particulier au général. Dans le bilan, il ne s’agit pas de rappeler les étapes du raisonnement, ce qui vous amènerait à d’inévitables redites, mais les résultats auxquels vous êtes parvenu au terme de votre démonstration. Rappelez-vous que la ou les questions posées par la problématique dans l’introduction doivent trouver en conclusion leur réponse. Plus subtilement, il vous faut mettre l’accent sur la démarche ayant permis de répondre à la problématique posée : « Où est-ce que je suis parvenu par rapport à l’introduction ? » La conclusion doit donc vous amener à une prise de position.

  2. L’ouverture (ou élargissement). Cette question fait souvent débat : est-il utile d’ouvrir les perspectives par un nouveau questionnement, sans tomber dans des considérations qui n’auraient plus aucun rapport avec le sujet ? Oui, à la condition que ce questionnement ait une légitimité, une justification. Or, force est de reconnaître que beaucoup de conclusions débouchent sur des élargissements peu probants d’un point de vue intellectuel, ce qui est pénalisant, particulièrement en fin de devoir : si vous manquez d’inspiration, je vous recommande donc de ne pas élargir. Certes, il est possible d’ouvrir une perspective, mais en restant dans les limites de la problématique posée, au risque de laisser le correcteur sur une mauvaise impression.

Copyright © janvier 2010, Bruno Rigolt. Dernière révision du texte : mercredi 16 octobre 2019

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NOTES
1. Francine Thyrion, La Dissertation : Du lieu commun au texte de réflexion personnelle, éd. De Boeck, Bruxelles 2006, p. 6
2. Voir en particulier ce site : Anagnosis Lettres & classiques.
3. Jacques Deguy, Christian Leroy, Paul Renard, Christian Leroy… [et al.] ; sous la direction d’Yves Baudelle, Dissertations littéraires générales, Paris 2005, Armand Colin « Coll. Cursus », page 13. Une nouvelle édition est sortie en 2014 (notice éditeur).
4. Hervé Bismuth, Martine Jacques, Hélène Monnot, La Dissertation littéraire et ses enjeux. Parcours méthodologique. 2011, Éditions Universitaires de Dijon, page 75. 


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POUR ALLER PLUS LOIN ET S’ENTRAÎNER…

Vous pouvez vous entraîner à partir de ces sujets :

  • |Réflexion sur la littérature en général| Selon vous, qu’est-ce qu’un bon livre ? Excellent travail d’élève disponible en cliquant ici.

  • |Objet d’étude : La poésie du XIXe siècle au XXIe siècle. Œuvre intégrale : Charles Baudelaire, Les Fleurs du Mal. Parcours associé : Alchimie poétique : la boue et l’or| « Transmuer la misère en bonheur – grâce à l’or – voilà le grand, l’incroyable et mystérieux coup d’alchimie. Non pas la matière en une autre matière mais bien la matière en esprit » (Pierre Reverdy, Le Livre de mon bord,1948). Ces propos du poète Pierre Reverdy s’accordent-ils avec votre lecture des Fleurs du Mal ? Votre réflexion prendra appui sur l’œuvre de Baudelaire et votre connaissance du parcours associé. Consultez cette remarquable copie d’élève en cliquant ici.

  • |Objet d’étude : Poésie et quête du sens| Dans la préface de son recueil de poèmes Les Contemplations (1856), Victor Hugo répond à ceux qui se plaignent « des écrivains qui disent moi » : « Ah ! quand je vous parle de moi, je vous parle de vous. Comment ne le sentez-vous pas ? Ah ! insensé qui crois que je ne suis pas toi ! »… Quand vous lisez de la poésie, attendez-vous qu’un poète vous parle de lui, de vous ou bien attribuez-vous à la poésie d’autres rôles ?

  • |Objet d’étude : la poésie| Dans une conférence prononcée à Londres le 24 juin 1936 à l’occasion de l’exposition internationale du Surréalisme, Paul Éluard  affirme que les poètes « ont appris les chants de révolte de la foule malheureuse […], ils ont maintenant l’assurance de parler pour tous ». Vous discuterez cette affirmation. Corrigé disponible en cliquant ici.

  • |Réflexion sur la littérature en général| À un ouvrier qui lui avait demandé : « Conduis-nous vers la vérité », l’écrivain russe Boris Pasternak répondit : « Quelle drôle d’idée ! Je n’ai jamais eu l’intention de conduire quiconque où que ce soit. Le poète est comme un arbre dont les feuilles bruissent dans le vent, mais qui n’a le pouvoir de conduire personne ». Vous discuterez cette affirmation en élargissant votre réflexion à la littérature sous toutes ses formes. Corrigé disponible en cliquant ici.

  • CPGE 2016 |Dissertation sur programme. Thème : le monde des passions| : « Orientée vers le passé, remplie par son image, la conscience du passionné devient incapable de percevoir le présent : elle ne peut le saisir qu’en le confondant avec le passé auquel elle retourne, elle n’en retient que ce qui lui permet de revenir à ce passé, ce qui le signifie, ce qui le symbolise : encore signes et symboles ne sont-ils pas ici perçus comme tels, mais confondus avec ce qu’ils désignent. » Dans quelle mesure votre lecture des trois œuvres au programme éclaire-t-elle ce jugement de Ferdinand Alquié, dans Le Désir d’éternité ? Corrigé de dissertation disponible en cliquant ici.

  • |Objet d’étude : le roman| On a souvent reproché au roman d’encourager les rêves et les illusions du lecteur. Ce reproche vous paraît-il pleinement fondé ?

  • |Objet d’étude : le roman| L’amour occupe dans le roman une place essentielle. En quoi sa représentation est-elle révélatrice du regard porté par le romancier sur l’homme et la société ?

  • |Réflexion sur la littérature en général| Dans son Journal (février 1954), Anaïs Nin affirme que « nous écrivons pour nous apprendre à parler avec les autres ». Vous discuterez ces propos. Excellent travail d’élève disponible en cliquant ici.

  • |Objet d’étude : le personnage de roman| Dans l’Art du roman (1986), Milan Kundera affirme que « L’esprit du roman est l’esprit de complexité. Chaque roman dit au lecteur : les choses sont plus compliquées que tu ne le penses ». Vous commenterez et au besoin discuterez ces propos. Corrigé disponible en cliquant ici.

  • |Dissertation de culture générale| « Un homme qui n’est plus capable de s’émerveiller a pratiquement cessé de vivre ». Dans quelle mesure peut-on adhérer à ce jugement d’Albert Einstein ? (Concours de l’A.M.O.P.A. 2013, Léna GNORRA-SONNERAT : premier prix national). Travail disponible en cliquant ici.

  • |Objet d’étude : le personnage de roman. Dissertation sur programme| Émile Zola dans Le Roman expérimental (1880) affirme qu’une œuvre littéraire doit être « un procès-verbal, rien de plus : elle n’a que le mérite de l’observation exacte […] ». Ce jugement s’accorde-t-il avec votre lecture de Thérèse Desqueyroux et de L’Étranger Corrigé disponible en cliquant ici.

Je vous conseille de lire les chartes des correcteurs à l’examen. Cela vous permettra de mieux comprendre les critères qui sont retenus pour évaluer une copie. Pour en savoir plus, cliquez ici. Voyez aussi mon rapport de correction d’un bac blanc portant sur la poésie qui comporte de nombreuses remarques méthodologiques.

Même s’il s’agit d’un ouvrage portant sur la dissertation économique, je vous recommande de lire en particulier les pages 12 à 17 de l’ouvrage de Jean-Luc Dagut, Modèles de dissertations d’économie, remplies de conseils pratiques.

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Premier Bac blanc… Jeudi 28 janvier 2010…

EAF : Bac blanc

              

Conseils de méthode

Je rappelle aux classes de Première (1S3, 1ES1) que le jeudi 28 janvier 2010 aura lieu le premier baccalauréat blanc entraînant à l’Epreuve Anticipée de Français (EAF). Coefficienté 3, cet examen blanc écrit sera d’une durée de quatre heures et portera sur le premier objet d’étude : « La Poésie ».
  • Outre un savoir correct des auteurs, des textes étudiés, des mouvements littéraires abordés, il paraît souhaitable que les étudiants aient une maîtrise suffisante du vocabulaire de l’analyse littéraire, particulièrement si vous choisissez le commentaire organisé. A ce titre, le site etudes-litteraires propose un index des figures de style et des principales notions littéraires. En outre, si vous optez pour la dissertation et l’écriture d’invention, il est recommandé d’étayer votre culture littéraire par des recherches personnelles sur des auteurs, ou des textes.
  • Concernant le commentaire, mieux vous maîtriserez le vocabulaire de l’analyse littéraire, et plus vous éviterez le piège de la paraphrase ou la tentation (très fréquente) de « décrire » ou bien de « raconter » le texte avec ses propres mots, ce qui amène souvent à des travaux d’un niveau faible, faute de « matière ». N’oubliez pas que l’enjeu d’un bon commentaire (c’est également valable pour la question d’ensemble qui vous est posée sur le corpus) n’est pas de « décrire » un texte mais de partir d’abord d’une approche stylistique (rythme, versification, images, valeur des temps, etc) et lexicale qui mette en évidence de manière thématique et structurée la signification intrinsèque du texte, tout en proposant une interprétation personnelle permettant de passer des remarques de détail à une interprétation textuelle globale. Quelques sites proposent des ressources intéressantes : d’abord le site bacfrancais.com ou bien le site toujours très documenté etudes-litteraires.com.
  • Si vous choisissez la dissertation, ne vous sentez pas tenu de proposer le plan traditionnel en trois parties (thèse, antithèse, synthèse) si vous maîtrisez mal la synthèse. En revanche, votre plan doit s’appuyer sur une problématique clairement définie : votre parcours analytique doit être conçu dans l’optique d’une progression allant du moins important au plus fondamental. Par ailleurs, vous devez toujours vous dire : « Qu’est-ce que je veux prouver? » ; « d’où est-ce que je suis parti, pour parvenir où? » La pire des choses est un plan qui ne progresse pas, où on a l’impression que le candidat « part à la dérive ». Vous devez donc toujours avoir à l’esprit cette idée de « parcours » argumentatif qui doit idéalement amener à votre conclusion. Bien entendu un certain bagage littéraire est indispensable pour la dissertation (connaissance d’auteurs, de citations, de textes, etc.). Cliquez ici pour obtenir des conseils sur des types de sujets ou de plans possibles. Le site de l’Académie de Reims propose quant à lui une page très bien faite sur la méthodologie de la dissertation.
  • Pour celles et ceux qui seraient tentés par l’écrit d’invention, vous pouvez consulter cette page qui fait le point sur l’épreuve. Je vous mets en garde contre le risque majeur de choisir ce sujet uniquement parce qu’il vous paraîtrait plus “facile”. Tous les correcteurs au Baccalauréat sont particulièrement exigeants quant à la qualité du travail attendu. Vous devez donc privilégier la cohérence du parcours argumentatif, la qualité de l’argumentation (richesse des exemples, exploitation des textes du corpus et/ou de la culture générale), la prise en compte éventuelle du point de vue adverse dans la démonstration. Enfin, quel que soit le sujet, on attend du candidat qu’il ait (surtout pour un objet d’étude comme la poésie) une bonne maîtrise des registres employés (lyrique, élégiaque, pathétique, didactique, polémique, etc.), ainsi qu’une rédaction « littéraire » : l’emploi de figures de style nombreuses et variées semble une exigence incontournable pour appuyer et mettre en valeur le fond de votre pensée.

Voir aussi :

Lisez mon rapport du jury d’un bac blanc portant sur la poésie. Cela vous permettra d’éviter quelques erreurs grossières.

             

Conseils pratiques

Rappels

Arrivez impérativement à l’heure, c’est-à-dire au moins 10 minutes à l’avance. Pour ce premier Bac, apportez des copies (elles ne sont pas fournies). Prenez aussi avec vous des surligneurs (ou des stylos de couleur) afin de mettre en évidence les mots clés des textes. Vous aurez évidemment des cartouches de rechange, ou des stylos bleu ou noir (au moins 2 par sécurité). Les encres fantaisie sont interdites : donc pas de vert pomme, de jaune ananas, de rose Malabar, ou de bleu turquoise!

Je vous recommande aussi d’avoir avec vous une barre chocolatée, ou une friandise quelconque, bref des sucres rapides. Vous les consommerez en petite quantité après 1h30 d’épreuve, quand l’attention commence à se relâcher (et discrètement bien entendu : vous n’êtes pas à un pique-nique!). Comme ils sont assimilés immédiatement par l’organisme, les sucres rapides donnent un coup de tonus utile. Cela ne veut pas dire que vous devez grignoter pendant toute l’épreuve : cela aurait l’effet inverse! Vous pouvez apporter avec vous une toute petite bouteille d’eau, et une montre (pas votre téléphone portable, qui sera éteint, et rangé dans votre sac). Bien entendu, oubliez les interclasses, les récrés : vous êtes à un examen!

L’épreuve écrite de Français dure 4 heures.

Commencez d’abord par lire la question d’ensemble, ainsi que les sujets posés. Cette lecture des consignes va orienter votre interprétation des textes

La question d’ensemble
  • La question d’ensemble porte sur un corpus (en général, 3 à 4 textes). Cette question a pour but de vous amener à mettre en évidence les relations thématiques, ou stylistiques, qui existent entre les textes : relations d’analogie (=) ou d’opposition (≠). Sauf cas exceptionnel, évitez absolument de traiter les  textes pris isolément. Vous devez toujours les confronter, les traiter de manière à opérer des points de convergence ou de divergence. Il faut vous arranger pour que votre raisonnement amène le lecteur à mettre en relation les textes, et donc  lui fasse voir la  « dynamique » de votre parcours analytique.
  • Pour vous guider dans votre interprétation du corpus, vous pouvez prendre en considération les titres, ou les dates de publication ou d’écriture : elles sont importantes pour contextualiser et problématiser les textes.
  • Votre réponse doit être entièrement rédigée (pas d’abréviations) et doit conduire toujours vers l’interprétation textuelle globale. Un point de détail n’est intéressant à remarquer que s’il conduit vers une interprétation d’ensemble (mettre en évidence la problématique du corpus).
Gérez votre temps

Deux écueils sont à éviter : tout d’abord, la précipitation. De nombreux candidats le jour du Bac se jettent sur la rédaction de leur réponse avant même d’avoir pris le temps de bien lire la question. Sans doute par peur de manquer de temps : mais le mal est fait… Une mauvaise lecture des consignes et c’est la catastrophe. À l’inverse, certains candidats sont trop “scrupuleux” : ils passent tellement de temps sur la question (parfois 2 heures!) qu’ils ne peuvent plus maîtriser ensuite leur timing pour le travail d’écriture, de loin le plus important. Je vous recommande de ne pas passer plus d’1h15 (grand maximum) sur la question. Une heure me paraissant un temps correct et amplement suffisant.

Le travail d’écriture

Pour le travail d’écriture, vous ne devez traiter qu’UN seul sujet. Là encore, je vous recommande de bien lire les consignes, particulièrement pour l’écrit d’invention. Prenez un surligneur, ou un stylo de couleur et mettez en évidence les mots clés : consignes sur la forme (le genre d’écrit qui vous est demandé), et le fond (le thème, la problématique). Dites-vous toujours : “Qu’est-ce qu’on attend de moi?”, “qu’est-ce que je dois prouver?”. Comme vous le savez, ce premier bac blanc portera sur la poésie. Les sujets vont donc vous amener à réinvestir vos connaissances sur ce genre. N’oubliez pas que la poésie repose sur deux éléments essentiels :

  • D’abord la caractéristique stylistique de la poésie, ce qu’on appelle la fonction poétique du langage, c’est-à-dire ses aspects formels : choix des mots, jeux sur les rythmes, les sonorités, etc.
  • Ensuite, la nature même de la poésie : source d’inspiration, elle a pour but de délivrer un message. Vous devez donc réfléchir aux thèmes poétiques, et plus généralement aux fonctions de la poésie (fonction esthétique certes, mais surtout fonction sociale, et inspiratrice).

Que vous choisissiez le commentaire, la dissertation ou l’écrit d’invention, tous les sujets portant sur la poésie (pour n’importe quel Bac, et pas seulement ce bac blanc) vous amèneront à aborder ces questionnements.

Quatre heures, c’est quatre heures !

L’épreuve dure donc quatre heures… Quand je dis quatre heures, c’est quatre heures et pas trois heures trente voire trois heures. Rien n’est plus désespérant pour un prof que d’assister au spectacle assez affligeant d’un élève qui se tourne les pouces en attendant d’être “autorisé” enfin à sortir. Particulièrement en Français, on a toujours quelque chose à dire : il vous reste 20 minutes? Profitez-en pour relire très attentivement votre copie : n’oubliez pas qu’une mauvaise orthographe ou une syntaxe maladroite sont lourdement pénalisantes. La raison en est simple : d’abord mal parler une langue quand on a la chance d’être étudiant, est un signe d’appauvrissement intellectuel, c’est une régression sociale. De plus, au lieu de “lire” votre travail, de s’intéresser à vos idées, le correcteur doit faire un véritable  travail de déchiffrement : il en oublie votre texte, son sens global, pour ne s’intéresser qu’aux points de détail : un “s” oublié, “car” répété 3 fois dans la même phrase… A la fin de sa douloureuse lecture, qu’a-t-il retenu de votre texte? Un vague écrit qu’il a dû “corriger” comme dans les “petites classes”… Pour parler chiffres, vous pouvez perdre jusqu’à 4 points : ce qui est beaucoup !

Enfin, soignez tout particulièrement l’introduction et la conclusion de vos écrits : elles sont déterminantes pour la notation. N’oubliez pas les alinéas, donc les paragraphes : ils ont pour but de structurer et d’organiser votre réflexion.  Pensez aussi aux connecteurs logiques : ils guident le lecteur dans votre parcours analytique ou argumentatif. En revanche, attention aux connecteurs « ensuite » ou « et puis » qui sont des connecteurs narratifs particulièrement lourds. N’abusez pas non plus de « car » ou « donc » : il n’y a rien de pire pour alourdir une phrase !  

Bon courage pour ce premier bac blanc. Bonne chance à toutes et à tous !

(remise des copies corrigées après les vacances de février pour toutes mes classes. Coefficient 3).

Les élèves ont du talent… Lire en ligne : "Overdose" par Audrey G.

“Et si c’était un jour leur premier roman?”

Vous connaissez maintenant cette nouvelle rubrique proposée par les élèves de Seconde 18 et Seconde 7… Au départ, un exercice tout à fait “classique” : rédiger le début et la fin d’un roman… Les élèves les plus assidus à la tâche se sont pleinement investis dans ce challenge : travaillant et retravaillant les manuscrits, corrigeant la grammaire, revoyant la syntaxe, précisant le lexique et surtout s’attelant à la grande question du “style”, afin de proposer la première ébauche de ce qui pourrait bien devenir un jour leur “roman”. Le cahier de texte électronique est fier de vous proposer la lecture de ces textes tous inédits. Même s’il s’agit des premières pages et des dernières pages d’un possible livre, les manuscrits peuvent se lire comme une nouvelle…
Ce bref récit, rédigé par Audrey G. est particulièrement sombre et poignant. L’intime alliance de la poésie et de la prose la plus sèche permet de réfléchir aux dangers de la drogue et aux dérives tant physiologiques que morales qu’elle provoque. 
                

Overdose

par Audrey G. (Seconde 18)

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Mais déjà la nuit et le brouillard froid d’une fin de novembre commençaient à tomber sur la ville.
L’ombre pressa le pas pour rentrer au plus vite, fuyant le silence pesant du soir. Elle savait pertinemment qu’elle ne devait pas traîner, que les bandes finiraient par sortir et même si son jeune frère faisait partie du gang du Nord, elle n’était pas rassurée de devoir passer par ces ruelles sombres.
Encore quelques minutes de marche, et puis elle put enfin rentrer dans le petit appartement sinistre qu’elle partageait avec son frère. Le papier peint se décollait à certains endroits et la tuyauterie fuyait sous l’évier, mais ils n’avaient pas les moyens de la faire réparer ni de changer de logement et le proprio ne voulait rien entendre : il leur permettait déjà de régler le loyer, et souvent, en retard ! Et puis s’ils n’étaient pas contents…
Alors ils faisaient avec et quand l’argent devenait vraiment un problème elle allait déposer un objet de valeur chez le préteur sur gage du quartier. La plupart du temps, c’était sa gourmette en or, celle que ses parents lui avaient offerte quand elle était encore enfant. Dessus, on y avait gravé son prénom, Léis. 
Elle sortit un petit sachet de l’intérieur de sa veste et se dirigea vers sa chambre. Léis le posa sur sa table de chevet et s’assit sur son lit le temps de tout préparer : le garrot, la seringue et la poudre blanche. Son frère ignorait qu’elle prenait de l’héroïne, mais elle, savait bien que son frère se droguait. Elle fouilla dans le tiroir de la table de chevet et en sortit une cuillère et un briquet. Elle s’apprêta à faire fondre la poudre pour se l’injecter.
Après quelques minutes qui lui semblèrent durer presque un hiver, elle laissa tomber la seringue par terre. Sa chambre sombre et vide devenue soudain colorée,  tournait autour d’elle pour l’emporter loin de la misère et des cours d’immeuble et du silence pesant du soir. Elle était joyeuse, elle n’était plus maître de con corps. Alors elle sortit de l’appartement, comme d’habitude, au lieu de rester dans sa chambre à attendre que tout finisse. Elle vagabonda entre les blocs, titubant et riant comme si elle était ivre. Elle ne faisait plus attention, ni aux regards des hommes qui sortaient des bars, ni à la pluie, ni à la nuit, ni à la mort. Seulement au temps présent, au temps qui trébuche sous les étoiles. Dans ces instants, Léis n’était plus la même. Son courage se muait en abandon : elle devenait faible pour montrer sa peine et elle inspirait quelquefois de la pitié aux gens. 
Lorsque les effets de l’héroïne commencèrent à se dissiper, elle tenta de reprendre son calme. Dans cette nuit dure et froide, elle avançait dans les rues en silence laissant couler des larmes de honte et de rage sur le trottoir de la vie…

___________

Ils étaient partis la laissant seule face à son destin. Elle ne pensait plus, elle ne vivait plus sa vie. Elle subissait.
Tout ce comment et ce pourquoi elle avait travaillé pendant des années tombaient en morceaux depuis maintenant des mois. Et maintenant, elle ne pourrait plus rien faire car la dernière personne qui comptait pour elle l’avait quittée pour toujours. Elle contempla, hagarde, la pierre tombale, refusant de montrer ses sentiments. Puis la pluie commença à se faire plus forte alors elle quitta le cimetière. Elle errait au hasard dans les rues malgré l’heure tardive de ce samedi. La nuit était tombée depuis quelques heures, deux, trois peut être ? Elle ne savait plus. La pluie n’avait cessé de tomber mais Léis se foutait complètement d’être trempée jusqu’aux os. Plus rien n’avait d’importance : la vie était triste comme un rendez-vous d’amour manqué. Triste. Triste…
Lorsque l’aube arriva, Léis rentra chez elle. Elle tremblait, était-ce dû à des sanglots ou au froid ? Peut-être le manque ? Elle ne savait plus.
Léis ressemblait à une épave, ses yeux était rouges d’avoir trop pleuré. Ses cheveux blonds dégoulinaient d’eau. Elle se dirigea dans sa chambre. Elle s’allongea le long de son lit, se fit un garrot et attrapa une seringue, peu importe si elle avait déjà servi. Elle sortit un sachet plus rempli que les autres et commença à faire fondre la drogue avec son briquet. Que lui importait de savoir si ce qu’elle faisait était dangereux… Que lui importait la pluie dans ses cheveux ? Que lui importait la mort ? Elle ne souhaitait que d’oublier. Oublier que son frère était mort dans une bagarre des gangs. Oublier qu’elle était seule, sans argent. Oublier le trottoir et la pluie, et l’immeuble, et la cage d’escalier, et la porte mal fermée, et l’eau qui gouttait, et ses larmes qui coulaient…
Elle laissa s’infiltrer le poison dans les veines. Mais elle ne plana pas : elle tremblait et plus elle tremblait, plus elle avait mal. Enfin elle suffoqua, cherchant son air. En vain. Et voilà qu’aujourd’hui, c’était fini. Elle aurait voulu crier mais aucun son ne sortit de sa bouche, seul un filet blanchâtre et âcre s’écoula sur le sol.  Son cœur s’emballa, elle eut l’impression de brûler tant elle avait chaud. Et puis elle ne se rendit compte plus de rien. Lorsque ses tremblements cessèrent, peut-être crut-elle un instant qu’elle allait pouvoir planer. Alors elle sourit. 
Puis plus rien.
Juste
une
overdose.

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Crédit photographique : B. R.

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Les élèves ont du talent… Lire en ligne : « Overdose » par Audrey G.

“Et si c’était un jour leur premier roman?”

Vous connaissez maintenant cette nouvelle rubrique proposée par les élèves de Seconde 18 et Seconde 7… Au départ, un exercice tout à fait “classique” : rédiger le début et la fin d’un roman… Les élèves les plus assidus à la tâche se sont pleinement investis dans ce challenge : travaillant et retravaillant les manuscrits, corrigeant la grammaire, revoyant la syntaxe, précisant le lexique et surtout s’attelant à la grande question du “style”, afin de proposer la première ébauche de ce qui pourrait bien devenir un jour leur “roman”. Le cahier de texte électronique est fier de vous proposer la lecture de ces textes tous inédits. Même s’il s’agit des premières pages et des dernières pages d’un possible livre, les manuscrits peuvent se lire comme une nouvelle…
Ce bref récit, rédigé par Audrey G. est particulièrement sombre et poignant. L’intime alliance de la poésie et de la prose la plus sèche permet de réfléchir aux dangers de la drogue et aux dérives tant physiologiques que morales qu’elle provoque. 
                

Overdose

par Audrey G. (Seconde 18)

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Mais déjà la nuit et le brouillard froid d’une fin de novembre commençaient à tomber sur la ville.

L’ombre pressa le pas pour rentrer au plus vite, fuyant le silence pesant du soir. Elle savait pertinemment qu’elle ne devait pas traîner, que les bandes finiraient par sortir et même si son jeune frère faisait partie du gang du Nord, elle n’était pas rassurée de devoir passer par ces ruelles sombres.

Encore quelques minutes de marche, et puis elle put enfin rentrer dans le petit appartement sinistre qu’elle partageait avec son frère. Le papier peint se décollait à certains endroits et la tuyauterie fuyait sous l’évier, mais ils n’avaient pas les moyens de la faire réparer ni de changer de logement et le proprio ne voulait rien entendre : il leur permettait déjà de régler le loyer, et souvent, en retard ! Et puis s’ils n’étaient pas contents…

Alors ils faisaient avec et quand l’argent devenait vraiment un problème elle allait déposer un objet de valeur chez le préteur sur gage du quartier. La plupart du temps, c’était sa gourmette en or, celle que ses parents lui avaient offerte quand elle était encore enfant. Dessus, on y avait gravé son prénom, Léis. 

Elle sortit un petit sachet de l’intérieur de sa veste et se dirigea vers sa chambre. Léis le posa sur sa table de chevet et s’assit sur son lit le temps de tout préparer : le garrot, la seringue et la poudre blanche. Son frère ignorait qu’elle prenait de l’héroïne, mais elle, savait bien que son frère se droguait. Elle fouilla dans le tiroir de la table de chevet et en sortit une cuillère et un briquet. Elle s’apprêta à faire fondre la poudre pour se l’injecter.

Après quelques minutes qui lui semblèrent durer presque un hiver, elle laissa tomber la seringue par terre. Sa chambre sombre et vide devenue soudain colorée,  tournait autour d’elle pour l’emporter loin de la misère et des cours d’immeuble et du silence pesant du soir. Elle était joyeuse, elle n’était plus maître de con corps. Alors elle sortit de l’appartement, comme d’habitude, au lieu de rester dans sa chambre à attendre que tout finisse. Elle vagabonda entre les blocs, titubant et riant comme si elle était ivre. Elle ne faisait plus attention, ni aux regards des hommes qui sortaient des bars, ni à la pluie, ni à la nuit, ni à la mort. Seulement au temps présent, au temps qui trébuche sous les étoiles. Dans ces instants, Léis n’était plus la même. Son courage se muait en abandon : elle devenait faible pour montrer sa peine et elle inspirait quelquefois de la pitié aux gens. 

Lorsque les effets de l’héroïne commencèrent à se dissiper, elle tenta de reprendre son calme. Dans cette nuit dure et froide, elle avançait dans les rues en silence laissant couler des larmes de honte et de rage sur le trottoir de la vie…

___________

Ils étaient partis la laissant seule face à son destin. Elle ne pensait plus, elle ne vivait plus sa vie. Elle subissait.

Tout ce comment et ce pourquoi elle avait travaillé pendant des années tombaient en morceaux depuis maintenant des mois. Et maintenant, elle ne pourrait plus rien faire car la dernière personne qui comptait pour elle l’avait quittée pour toujours. Elle contempla, hagarde, la pierre tombale, refusant de montrer ses sentiments. Puis la pluie commença à se faire plus forte alors elle quitta le cimetière. Elle errait au hasard dans les rues malgré l’heure tardive de ce samedi. La nuit était tombée depuis quelques heures, deux, trois peut être ? Elle ne savait plus. La pluie n’avait cessé de tomber mais Léis se foutait complètement d’être trempée jusqu’aux os. Plus rien n’avait d’importance : la vie était triste comme un rendez-vous d’amour manqué. Triste. Triste…

Lorsque l’aube arriva, Léis rentra chez elle. Elle tremblait, était-ce dû à des sanglots ou au froid ? Peut-être le manque ? Elle ne savait plus.

Léis ressemblait à une épave, ses yeux était rouges d’avoir trop pleuré. Ses cheveux blonds dégoulinaient d’eau. Elle se dirigea dans sa chambre. Elle s’allongea le long de son lit, se fit un garrot et attrapa une seringue, peu importe si elle avait déjà servi. Elle sortit un sachet plus rempli que les autres et commença à faire fondre la drogue avec son briquet. Que lui importait de savoir si ce qu’elle faisait était dangereux… Que lui importait la pluie dans ses cheveux ? Que lui importait la mort ? Elle ne souhaitait que d’oublier. Oublier que son frère était mort dans une bagarre des gangs. Oublier qu’elle était seule, sans argent. Oublier le trottoir et la pluie, et l’immeuble, et la cage d’escalier, et la porte mal fermée, et l’eau qui gouttait, et ses larmes qui coulaient…

Elle laissa s’infiltrer le poison dans les veines. Mais elle ne plana pas : elle tremblait et plus elle tremblait, plus elle avait mal. Enfin elle suffoqua, cherchant son air. En vain. Et voilà qu’aujourd’hui, c’était fini. Elle aurait voulu crier mais aucun son ne sortit de sa bouche, seul un filet blanchâtre et âcre s’écoula sur le sol.  Son cœur s’emballa, elle eut l’impression de brûler tant elle avait chaud. Et puis elle ne se rendit compte plus de rien. Lorsque ses tremblements cessèrent, peut-être crut-elle un instant qu’elle allait pouvoir planer. Alors elle sourit. 

Puis plus rien.

Juste

une

overdose.

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Crédit photographique : B. R.

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La citation (ou anti-citation) de la semaine… Paul Flat…

« La femme littéraire est un monstre… »

La Femme littéraire est un monstre, au sens latin du mot (*). Elle est un monstre, parce qu’elle est anti-naturelle. Elle est anti-naturelle parce qu’elle est anti-sociale, et si elle est anti-sociale, dernier terme du raisonnement, c’est qu’elle reproduit, comme en un saisissant microcosme, la plupart des ferments de dégénérescence qui travaillent notre monde moderne.

[…] Par la plus étrange interversion, qui modifie sa nature en l’élevant au rang littéraire, sera-ce peu de dire [que la Femme-auteur est] antimorale. C’est amorale qu’il faut substituer.

Pour ce qui est du point de vue social, on voit assez maintenant quel ferment [son] œuvre représente dans la dissolution des idées morales qui jadis ont mené le monde, et vers lesquelles il faudra bien qu’il se retourne un jour, faute d’une meilleure lumière pour le guider!

Paul Flat, Nos femmes de lettres, Paris, Perrin 1908

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« Dr Syntax with a Blue Stocking Beauty » (Dr Syntaxe avec une Beauté en « Bas-bleus« ). Détail, 1812.
Dans la continuité du philosophe allemand Arthur Schopenhauer qui prétendait que la femme était « un animal à cheveux longs et à idées courtes », le critique, homme de lettres et chroniqueur Paul Flat (1865-1918) rédige en 1908 un essai intitulé Nos femmes de lettres (**). Dans cet ouvrage à visée didactique autant que moralisatrice, l’auteur interprète le phénomène de l’écriture féminine et plus largement de l’émancipation des femmes comme une perversion qui irait à l’encontre de la nature du « deuxième sexe ». Témoin cette métaphore du monstre, qui ressortit d’ailleurs plus à l’affectivité qu’à la raison, pour rendre compte de l’anormalité de la femme de lettres, par définition « contre-nature » puisqu’elle cherche à s’affranchir en quelque sorte d’une détermination biologique et sociologique la cantonnant à la futilité et à la passivité. Or la vision idéologique que donne l’ouvrage de Paul Flat de ces « bas-bleus« , est d’autant plus remarquable qu’elle reflète parfaitement la structure intellectuelle de la société.
De fait, à partir du dix-neuvième siècle surtout (Madame de Staël, George Sand…), les femmes vont investir le champ littéraire et social, contribuant autant à l’essor et à la démocratisation du genre romanesque qu’à la constitution d’une sensibilité et d’un lectorat nouveaux. Mais paradoxalement, le développement de l’écriture féminine puis des mouvements féministes à la fin du dix-neuvième siècle se doublent d’un virulent conservatisme social (***). Époque révolue… Quoique… Il faut déplorer combien, à notre époque encore, nombre d’ouvrages de littérature, pourtant soucieux de s’actualiser en renouvelant leurs contenus intellectuels, peinent à mentionner les écrivaines. Cette situation discriminante, relevant sans doute de clichés ou de stéréotypes inconscients, contribue à perpétuer des modèles de représentation qui accréditent des images volontairement sexistes de la femme, et portent préjudice au renouvellement de l’enseignement des littératures que ces ouvrages prétendaient pourtant mettre en évidence (****).

_________________

(*) Du latin « monstrum » : créature étonnante qui « donne à voir » (montre=monstre) l’insolite, l’anormal. (**) Paul Flat, Nos femmes de lettres, Librairie académique Perrin, Paris 1909. L’ouvrage est accessible gratuitement par téléchargement (Project Gutenberg EBook) en cliquant ici. (***) Anne-Marie Thiesse fait remarquer par exemple qu’au début du vingtième siècle, les femmes ne peuvent prétendre à une carrière littéraire « qu’à deux conditions fort restrictives : associer à des ambitions littéraires (et un talent certain) une vie privée publiquement scandaleuse ou cacher du mieux possible cette honteuse association de la féminité et de la plume ». Anne-Marie Thiesse, Le Roman du quotidien, lecteurs et lectures populaires à la Belle Époque, éd. Le Chemin vert, Paris, 1984. Cité par Monique De Saint Martin, « Les « femmes écrivains » et le champ littéraire« , Actes de la recherche en sciences sociales, 1990, volume 83, p. 54. (****) Voir à ce sujet : Les Femmes dans les livres scolaires (collectif, éd. Mardaga, Wavre 1995) ou La Représentation des hommes et des femmes dans les livres scolaires : rapport au Premier ministre (La Documentation française, Paris 1997).

"De mots, de rimes et de sables"… Exposition de poésies par la classe de Première S3…

Exposition de poésies

« De mots, de rimes et de sables »

par la classe de Première S3

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____

La classe de Première S3 a mené un important travail de création poétique, mêlant à l’inspiration littéraire le graphisme, le dessin ou la peinture : de fait, tous les poèmes ont été illustrés par les élèves. À cette heure, l’ensemble des textes a été numérisé… Mais les élèves terminent les illustrations. Donc seuls les poèmes finalisés sont exposés. Les autres textes seront mis en ligne au fur et à mesure de l’achèvement des dessins…

Voici le premier volet de l’exposition.

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Alchimie du poème perdu

Charlotte S.

            

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Crédit iconographique : © Charlotte S. (Lycée en Forêt, Janvier 2010)

                 

                       

Tes âmes s’envolent

Maeva, Alexia

                 

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Crédit iconographique : © Alexia L. et Maeva P. (Lycée en Forêt, Janvier 2010)
                                   
                                                  

L’interdit

Sarah L.

                 

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    Crédit iconographique : © Sarah L. (Lycée en Forêt, Janvier 2010)
                    
                                

Paparazzis

Maïlys T.

                 

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Crédit iconographique : © Maïlys T. (Lycée en Forêt, Janvier 2010)

              

                 

J’ai pensé à nous…

Morgane L.

        

Les tombeaux de la beauté épousent les étoiles

D’une jeunesse douloureuse et troublée

Par les mouvements métaphoriques qui bornent nos dures racines tendres.

J’ai pensé à cette nuit bleue d’une voie rouge et lactée

De nuages frais couvrant mes rêves les plus désespérés.

Le soleil s’est levé sur Paris : j’ai pensé à nous,

A nos sourires ébréchés. L’astre sombre

A ouvert mes paupières légères.

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Crédit iconographique : © Morgane L. (Lycée en Forêt, Janvier 2010)

                  

                  

Pour écrire ce poème

Fanny M. et Charlotte S.

              

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Crédit iconographique : © Charlotte S. et Fanny M. (Lycée en Forêt, Janvier 2010)

                    

                      

Marmoréenne

Sarah L.

                     

Fébrilement accrochée à la branche de survie,

Une feuille frémit puis lâche prise,

S’envole maladroitement comme le premier vol d’un oiseau

Tombe parmi les cadavres fanés.

Sa peau est marmoréenne

Son sang qui,

Coagulant dans ses veines, se fige et se cristallise

L’homme éphémère s’endort dans un éternel sommeil

L’homme n’est que feuille qui se fane

Et s’achève dans l’oubli.

Son dernier souffle…

     

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Crédit iconographique : © Sarah L. (Lycée en Forêt, Janvier 2010)

                    

                  

Mon âme a trouvé en voyage

Maëlise R.

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Crédit iconographique : « Collages numériques » © Maëlise R. (Lycée en Forêt, Janvier 2010)

                           

                        

La Plume

Sarah L.

                    

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Crédit iconographique : © Sarah L. (Lycée en Forêt, Janvier 2010)

                     

                           

Tous les vieux jardins perdus

Morgane L.

              

Le tique-taquement interne de l’écriture,

Le rouge passionné de l’écharpe chaude

Le fait de gravir les escaliers du désir

Rafraichissent la curieuse envie de bonheur gâché.

 

L’océan de printemps surligne l’hyperbole

Et les marges trop larges de l’angoisse

Effacent tous vieux jardins perdus :

Conduire le désir vers l’impossible est faisable !

 

L’humain vert tord l’ordre du métabolisme photographique :

Océaniques pensées surlignées de rage !

J’atteignis ainsi tous les vieux jardins perdus

Du désir horrible de cette peur joyeuse.

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Crédit iconographique : © Morgane L. (Lycée en Forêt, Janvier 2010)

              

                     

Tour de magie

Caroline T.

                      

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Crédit iconographique : © Caroline T. (Lycée en Forêt, Janvier 2010)
                      
Première livraison : la numérisation des textes est terminée.

« De mots, de rimes et de sables »… Exposition de poésies par la classe de Première S3…

Exposition de poésies

« De mots, de rimes et de sables »

par la classe de Première S3

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____

La classe de Première S3 a mené un important travail de création poétique, mêlant à l’inspiration littéraire le graphisme, le dessin ou la peinture : de fait, tous les poèmes ont été illustrés par les élèves. À cette heure, l’ensemble des textes a été numérisé… Mais les élèves terminent les illustrations. Donc seuls les poèmes finalisés sont exposés. Les autres textes seront mis en ligne au fur et à mesure de l’achèvement des dessins…

Voici le premier volet de l’exposition.

__

                            

Alchimie du poème perdu

Charlotte S.

            

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Crédit iconographique : © Charlotte S. (Lycée en Forêt, Janvier 2010)

                 

                       

Tes âmes s’envolent

Maeva, Alexia

                 

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Crédit iconographique : © Alexia L. et Maeva P. (Lycée en Forêt, Janvier 2010)
                                   
                                                  

L’interdit

Sarah L.

                 

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    Crédit iconographique : © Sarah L. (Lycée en Forêt, Janvier 2010)
                    
                                

Paparazzis

Maïlys T.

                 

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Crédit iconographique : © Maïlys T. (Lycée en Forêt, Janvier 2010)

              

                 

J’ai pensé à nous…

Morgane L.

        

Les tombeaux de la beauté épousent les étoiles

D’une jeunesse douloureuse et troublée

Par les mouvements métaphoriques qui bornent nos dures racines tendres.

J’ai pensé à cette nuit bleue d’une voie rouge et lactée

De nuages frais couvrant mes rêves les plus désespérés.

Le soleil s’est levé sur Paris : j’ai pensé à nous,

A nos sourires ébréchés. L’astre sombre

A ouvert mes paupières légères.

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Crédit iconographique : © Morgane L. (Lycée en Forêt, Janvier 2010)

                  

                  

Pour écrire ce poème

Fanny M. et Charlotte S.

              

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Crédit iconographique : © Charlotte S. et Fanny M. (Lycée en Forêt, Janvier 2010)

                    

                      

Marmoréenne

Sarah L.

                     

Fébrilement accrochée à la branche de survie,

Une feuille frémit puis lâche prise,

S’envole maladroitement comme le premier vol d’un oiseau

Tombe parmi les cadavres fanés.

Sa peau est marmoréenne

Son sang qui,

Coagulant dans ses veines, se fige et se cristallise

L’homme éphémère s’endort dans un éternel sommeil

L’homme n’est que feuille qui se fane

Et s’achève dans l’oubli.

Son dernier souffle…

     

sarah_l_marmoreenne_crayon_1s3_2010_1.1263727990.JPG

Crédit iconographique : © Sarah L. (Lycée en Forêt, Janvier 2010)

                    

                  

Mon âme a trouvé en voyage

Maëlise R.

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Crédit iconographique : « Collages numériques » © Maëlise R. (Lycée en Forêt, Janvier 2010)

                           

                        

La Plume

Sarah L.

                    

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Crédit iconographique : © Sarah L. (Lycée en Forêt, Janvier 2010)

                     

                           

Tous les vieux jardins perdus

Morgane L.

              

Le tique-taquement interne de l’écriture,

Le rouge passionné de l’écharpe chaude

Le fait de gravir les escaliers du désir

Rafraichissent la curieuse envie de bonheur gâché.

 

L’océan de printemps surligne l’hyperbole

Et les marges trop larges de l’angoisse

Effacent tous vieux jardins perdus :

Conduire le désir vers l’impossible est faisable !

 

L’humain vert tord l’ordre du métabolisme photographique :

Océaniques pensées surlignées de rage !

J’atteignis ainsi tous les vieux jardins perdus

Du désir horrible de cette peur joyeuse.

morgane_l_1s3_touslesvieuxjardinsperdus_2010.1263721703.jpg

Crédit iconographique : © Morgane L. (Lycée en Forêt, Janvier 2010)

              

                     

Tour de magie

Caroline T.

                      

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Crédit iconographique : © Caroline T. (Lycée en Forêt, Janvier 2010)
                      
Première livraison : la numérisation des textes est terminée.

Publication des supports de cours en ligne… Janvier 2010

Les étudiant(e)s trouveront ci-dessous le calendrier prévisionnel de publication des supports de cours (jusqu’au 30 janvier 2010).

            

Niveau

Intitulé

statut

Tous niveaux

Méthodologie de la dissertation

mis en ligne

Seconde

Introduction à la Métamorphose (Kafka)

 vendredi 29 janvier

BTS

Entraînement BTS (synthèse + écriture personnelle) : Générations et transmission des valeurs

mis en ligne

BTS

Générations et utopies (support de cours)

retardé

Première

 

Une vie (Maupassant), Thérèse Desqueyroux (Mauriac) : deux destins de femmes. 1/3

Samedi 30 janvier

 

Les élèves ont du talent… Lire en ligne : "L'Eau est belle" par Pauline C.

“Et si c’était un jour leur premier roman?”

Vous connaissez maintenant cette nouvelle rubrique proposée par les élèves de Seconde 18 et Seconde 7… Au départ, un exercice tout à fait “classique” : rédiger le début et la fin d’un roman… Les élèves les plus assidus à la tâche se sont pleinement investis dans ce challenge : travaillant et retravaillant les manuscrits, corrigeant la grammaire, revoyant la syntaxe, précisant le lexique et surtout s’attelant à la grande question du “style”, afin de proposer la première ébauche de ce qui pourrait bien devenir un jour leur “roman”. Le cahier de texte électronique est fier de vous proposer la lecture de ces textes tous inédits. Même s’il s’agit des premières pages et des dernières pages d’un possible livre, les manuscrits peuvent se lire comme une nouvelle…
Par ses qualités littéraires, ce texte rédigé par Pauline C. (Seconde 18), est particulièrement fort et poignant. Il mérite une attention particulière. Bonne lecture !

 

L’Eau est belle

(noire, profonde, infinie)

pauline-218_12.1263157742.JPG

par Pauline C.

(Seconde 18)

Incipit

J’ai sursauté, comme à mon habitude, lorsque la cloche annonçant la fin de la journée a sonné. Ce son aigu et brutal fut suivi du brouhaha agaçant des cent-quatre jeunes filles de St. Vincent. L’école n’est pas très grande, assez quelconque et de style contemporain il me semble. Elle se trouve dans un passage parallèle à l’église All Saints, au croisement de Margaret street et de Wells street, non loin de Hyde Park au centre de Londres, dans un environnement calme et pour moi rassurant. Je suis bien à école, les exercices ne m’enchantent pas mais je m’y sens en sécurité.

La plupart des jeunes filles de ma classe sont heureuses de pouvoir rentrer chez elles mais ce n’est guère mon cas. Je sais pertinemment que le chemin du retour sera plutôt long. Certaines élèves ne rentrent pas directement chez elles et restent ensemble pour une balade. Pour ce qui me concerne, j’attends Sophie devant l’école. Sophie c’est ma sœur, une gamine de douze ans, gentille mais écervelée. Je vous avouerai qu’il n’y a jamais eu de réelle complicité entre nous (je me contente de partager le nécessaire avec elle, pour ne pas déplaire à maman) probablement à cause de nos quatre ans de différence. En effet, j’ai seize ans, je ne suis encore qu’une adolescente, du moins c’est ce que j’espère.

Nous sommes en avril 1926, il y a quelques mois, Austen Chamberlain a obtenu le Prix Nobel de la Paix. Je me souviens de cet événement car notre enseignante en a été excessivement heureuse, d’après elle « les Britanniques ont rarement l’occasion de se faire remarquer ». Ma sœur et moi tournons dans Victoria street ; sur le mur, il reste encore des affiche de l’African-American West Student Union qui vient d’être fondée à Londres. Puis Sophie me raconte avec engouement sa journée quand nous croisons trois jeunes filles de St. Vincent ; deux d’entre elles, Jackie et Nicole sont dans ma classe, je ne connais pas la troisième. Le père de Jackie possède des mines de charbon, celui de Nicole serait avocat, d’après ce que j’ai entendu dire. En nous dépassant, ces bécasses habillées selon les codes victoriens me toisent de haut en bas avec mépris. J’y suis habituée, à ce regard : toutes les filles de l’école ont le même envers ma sœur aussi. Mais Sophie ne comprend pas vraiment, elle est jeune. Elle se doute quand même que les morceaux de tissus méticuleusement reprisés qui nous servent de vêtements sont pour quelque chose dans ce « je ne sais quoi » de distant qu’on nous manifeste. Mais contrairement à moi, elle a quelques camarades à l’école, elle est à un âge où les distinctions sociales ne semblent pas encore s’imposer. Je n’exprime néanmoins jamais ces plaintes, Maman ne le supporterait pas.

Maman… Forcée d’enchaîner les basses besognes pour nous permettre d’aller à cette école et d’avoir plus tard, une vie meilleure. Mais elle est malade, et de plus en plus sa peur de ne bientôt plus pouvoir travailler semble l’habiter. Avec Sophie, nous serions prêtes à arrêter l’école et à travailler s’il le fallait. Mais pour ce qui me concerne, Maman a d’autres projets qui ne me plaisent pas du tout : « Sady, tu es jeune et ravissante, tu n’auras aucun mal à trouver un époux convenable! » Par « convenable », je suppose qu’elle entend « riche » (et vieux!). Du haut de ses douze ans, Sophie rêve d’un mariage fantastique et semble du même avis que Maman. Nous traversons la rue Shakespeare et rêvons toutes deux de pouvoir un jour entrer dans l’une de ces boutiques cossues devant lesquelles nous ne faisons que passer : nous ne sommes pas Jackie et Nicole, seulement Sady et Sophie.

Nous marchons en silence, croisons moins de monde au fur et à mesure que nous avançons puis bifurquons dans une impasse nommée Emin’s, c’est étroit et sombre. Je me rends compte que la nuit est tombée. Nous sommes loin des boutiques croisées plus tôt. Il y quelques pubs bruyants, et l’odeur de la bière se mêle aux relents de tabac et de gin. Un homme dort sur le trottoir, allongé sur un carton déplié. Un autre est assis sur un banc et boit sa pinte. Les maisons ressemblent à des cabanes. Il n’y a plus aucun commerce, uniquement un petit marché tenu par une femme sale et mal habillée. La rue est sombre et sent mauvais. Nous sommes presque arrivées.

             

Excipit

Il y en a qui fêtent la nouvelle année 1936 ce soir, moi je suis là, dans ce même pub d’il y a dix ans, à commander un énième whisky. Je me rappelle quand je n’osais regarder à l’intérieur du haut de mes seize ans… Comme l’endroit n’est pas très grand, les quelques tables et chaises semblent se chevaucher. Un homme, barbu et ivre s’est endormi, sa chope à la main. Une prostituée se tient debout, adossée au mur, une clope au bec. Elle tente de faire des cercles en crachant la fumée, mais ce n’est pas très réussi : les cercles s’affaissent dans l’air, se cabossent, ivres et trébuchants eux aussi. Comme tout paraît simple : simple et sale. Toute la pièce est enfumée et les personnes semblent des ombres. La serveuse essuie la vaisselle, tristement. Je crois me rappeler qu’elle s’appelle Randie, elle est russe et n’a pas de famille ici, à Londres ; elle loge à l’étage juste au-dessus du bar. On entend vaguement une musique de fond ; c’est une chanson jazzy de Duke Ellington, je crois. Je fixe mon verre et m’aperçois de deux choses : la première est qu’il est presque vide ; et la seconde, on y voit mon reflet, dans ce verre plein de traces de rouge à lèvres. Pas très glorieux, je trouve. Mes yeux sont cernés de noir, aussi bien par le maquillage et l’alcool que par la fatigue ; j’ai la peau anormalement pâle. Mes boucles d’autrefois sont devenues de pauvres bouclettes tristes. Mes joues se sont creusées, la malnutrition me rend trop maigre. Je vide mon verre et quitte le pub, sans un mot. Je ne paye pas car certains soirs je travaille ici, comme serveuse.

Une fois dans la rue, je sors une cigarette et l’allume, ça me réchauffe les mains, un peu. Il fait très froid, je porte un débardeur rouge, une petite jupe très courte, des résilles et des bottes. La rue est déserte, les gens fêtent le réveillon chez eux, en famille, au chaud. Ma peau se glace, petit à petit; je ne sens plus mes mains, mes muscles se contractent et font tomber ma cigarette. Mes doigts me font trop mal pour en prendre une autre. Je continue de marcher et croise des prostituées habituées des pubs. On se salue furtivement et on  continue d’avancer. Je ne sais pas où je passerai la nuit, je sais que si je m’endors dans la rue ce soir, je ne me réveillerai jamais, à cause du froid. Je tourne et emprunte Matthew Parker Street. Il y a des restaurants ou dînent des familles et des couples venus fêter le nouvel an. Quelques personnes marchent dans la rue, dans leurs fourrures et leurs gants et leur insouciance. Savent-elles qu’on se saoule et qu’on dort sur les trottoirs à quelques rues d’ici ? Le savent-elles ?

Je marche, les passants ne font pas attention à moi. Je retrouve l’indifférence et le mépris auxquels ces gens m’ont toujours habituée. On entend des chansons et des rires d’enfants venus des appartements ou des restaurants, enfin… des endroits chauds. Je marche vite pour fuir le froid et je passe à travers une épaisse couche de brouillard, pareille à de la fumée d’usine. Je m’arrête, mon chemin m’a menée au bord du fleuve ; je suis arrivée au terme du voyage. L’eau est belle : noire profonde, infinie. Les arbres n’ont plus de feuilles, ils ont froid eux aussi. Il n’y a personne autour de moi, je suis seule parmi le soir. Je sors mon paquet de cigarettes et en prends une, c’est la dernière du paquet. Je vais sur le pont, je compte mes pas, je m’arrête au milieu.

On voit la lune entièrement, je pleure.

Il fait froid, je retire mes chaussures.

Le pont est désert, je monte sur la rambarde.

J’ai trouvé un lit où je passerai la nuit, je regarde le fleuve : oui l’eau est belle.

 

On dit souvent qu’avant la mort, toute notre vie défile devant les yeux… C’est faux puisque ce que j’ai vu en sautant, c’était le néant.

         

– FIN –

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Crédit photographique : B.R.

Les élèves ont du talent… Lire en ligne : « L’Eau est belle » par Pauline C.

“Et si c’était un jour leur premier roman?”

Vous connaissez maintenant cette nouvelle rubrique proposée par les élèves de Seconde 18 et Seconde 7… Au départ, un exercice tout à fait “classique” : rédiger le début et la fin d’un roman… Les élèves les plus assidus à la tâche se sont pleinement investis dans ce challenge : travaillant et retravaillant les manuscrits, corrigeant la grammaire, revoyant la syntaxe, précisant le lexique et surtout s’attelant à la grande question du “style”, afin de proposer la première ébauche de ce qui pourrait bien devenir un jour leur “roman”. Le cahier de texte électronique est fier de vous proposer la lecture de ces textes tous inédits. Même s’il s’agit des premières pages et des dernières pages d’un possible livre, les manuscrits peuvent se lire comme une nouvelle…
Par ses qualités littéraires, ce texte rédigé par Pauline C. (Seconde 18), est particulièrement fort et poignant. Il mérite une attention particulière. Bonne lecture !

 

L’Eau est belle

(noire, profonde, infinie)

pauline-218_12.1263157742.JPG

par Pauline C.

(Seconde 18)

Incipit

J’ai sursauté, comme à mon habitude, lorsque la cloche annonçant la fin de la journée a sonné. Ce son aigu et brutal fut suivi du brouhaha agaçant des cent-quatre jeunes filles de St. Vincent. L’école n’est pas très grande, assez quelconque et de style contemporain il me semble. Elle se trouve dans un passage parallèle à l’église All Saints, au croisement de Margaret street et de Wells street, non loin de Hyde Park au centre de Londres, dans un environnement calme et pour moi rassurant. Je suis bien à école, les exercices ne m’enchantent pas mais je m’y sens en sécurité.

La plupart des jeunes filles de ma classe sont heureuses de pouvoir rentrer chez elles mais ce n’est guère mon cas. Je sais pertinemment que le chemin du retour sera plutôt long. Certaines élèves ne rentrent pas directement chez elles et restent ensemble pour une balade. Pour ce qui me concerne, j’attends Sophie devant l’école. Sophie c’est ma sœur, une gamine de douze ans, gentille mais écervelée. Je vous avouerai qu’il n’y a jamais eu de réelle complicité entre nous (je me contente de partager le nécessaire avec elle, pour ne pas déplaire à maman) probablement à cause de nos quatre ans de différence. En effet, j’ai seize ans, je ne suis encore qu’une adolescente, du moins c’est ce que j’espère.

Nous sommes en avril 1926, il y a quelques mois, Austen Chamberlain a obtenu le Prix Nobel de la Paix. Je me souviens de cet événement car notre enseignante en a été excessivement heureuse, d’après elle « les Britanniques ont rarement l’occasion de se faire remarquer ». Ma sœur et moi tournons dans Victoria street ; sur le mur, il reste encore des affiche de l’African-American West Student Union qui vient d’être fondée à Londres. Puis Sophie me raconte avec engouement sa journée quand nous croisons trois jeunes filles de St. Vincent ; deux d’entre elles, Jackie et Nicole sont dans ma classe, je ne connais pas la troisième. Le père de Jackie possède des mines de charbon, celui de Nicole serait avocat, d’après ce que j’ai entendu dire. En nous dépassant, ces bécasses habillées selon les codes victoriens me toisent de haut en bas avec mépris. J’y suis habituée, à ce regard : toutes les filles de l’école ont le même envers ma sœur aussi. Mais Sophie ne comprend pas vraiment, elle est jeune. Elle se doute quand même que les morceaux de tissus méticuleusement reprisés qui nous servent de vêtements sont pour quelque chose dans ce « je ne sais quoi » de distant qu’on nous manifeste. Mais contrairement à moi, elle a quelques camarades à l’école, elle est à un âge où les distinctions sociales ne semblent pas encore s’imposer. Je n’exprime néanmoins jamais ces plaintes, Maman ne le supporterait pas.

Maman… Forcée d’enchaîner les basses besognes pour nous permettre d’aller à cette école et d’avoir plus tard, une vie meilleure. Mais elle est malade, et de plus en plus sa peur de ne bientôt plus pouvoir travailler semble l’habiter. Avec Sophie, nous serions prêtes à arrêter l’école et à travailler s’il le fallait. Mais pour ce qui me concerne, Maman a d’autres projets qui ne me plaisent pas du tout : « Sady, tu es jeune et ravissante, tu n’auras aucun mal à trouver un époux convenable! » Par « convenable », je suppose qu’elle entend « riche » (et vieux!). Du haut de ses douze ans, Sophie rêve d’un mariage fantastique et semble du même avis que Maman. Nous traversons la rue Shakespeare et rêvons toutes deux de pouvoir un jour entrer dans l’une de ces boutiques cossues devant lesquelles nous ne faisons que passer : nous ne sommes pas Jackie et Nicole, seulement Sady et Sophie.

Nous marchons en silence, croisons moins de monde au fur et à mesure que nous avançons puis bifurquons dans une impasse nommée Emin’s, c’est étroit et sombre. Je me rends compte que la nuit est tombée. Nous sommes loin des boutiques croisées plus tôt. Il y quelques pubs bruyants, et l’odeur de la bière se mêle aux relents de tabac et de gin. Un homme dort sur le trottoir, allongé sur un carton déplié. Un autre est assis sur un banc et boit sa pinte. Les maisons ressemblent à des cabanes. Il n’y a plus aucun commerce, uniquement un petit marché tenu par une femme sale et mal habillée. La rue est sombre et sent mauvais. Nous sommes presque arrivées.

             

Excipit

Il y en a qui fêtent la nouvelle année 1936 ce soir, moi je suis là, dans ce même pub d’il y a dix ans, à commander un énième whisky. Je me rappelle quand je n’osais regarder à l’intérieur du haut de mes seize ans… Comme l’endroit n’est pas très grand, les quelques tables et chaises semblent se chevaucher. Un homme, barbu et ivre s’est endormi, sa chope à la main. Une prostituée se tient debout, adossée au mur, une clope au bec. Elle tente de faire des cercles en crachant la fumée, mais ce n’est pas très réussi : les cercles s’affaissent dans l’air, se cabossent, ivres et trébuchants eux aussi. Comme tout paraît simple : simple et sale. Toute la pièce est enfumée et les personnes semblent des ombres. La serveuse essuie la vaisselle, tristement. Je crois me rappeler qu’elle s’appelle Randie, elle est russe et n’a pas de famille ici, à Londres ; elle loge à l’étage juste au-dessus du bar. On entend vaguement une musique de fond ; c’est une chanson jazzy de Duke Ellington, je crois. Je fixe mon verre et m’aperçois de deux choses : la première est qu’il est presque vide ; et la seconde, on y voit mon reflet, dans ce verre plein de traces de rouge à lèvres. Pas très glorieux, je trouve. Mes yeux sont cernés de noir, aussi bien par le maquillage et l’alcool que par la fatigue ; j’ai la peau anormalement pâle. Mes boucles d’autrefois sont devenues de pauvres bouclettes tristes. Mes joues se sont creusées, la malnutrition me rend trop maigre. Je vide mon verre et quitte le pub, sans un mot. Je ne paye pas car certains soirs je travaille ici, comme serveuse.

Une fois dans la rue, je sors une cigarette et l’allume, ça me réchauffe les mains, un peu. Il fait très froid, je porte un débardeur rouge, une petite jupe très courte, des résilles et des bottes. La rue est déserte, les gens fêtent le réveillon chez eux, en famille, au chaud. Ma peau se glace, petit à petit; je ne sens plus mes mains, mes muscles se contractent et font tomber ma cigarette. Mes doigts me font trop mal pour en prendre une autre. Je continue de marcher et croise des prostituées habituées des pubs. On se salue furtivement et on  continue d’avancer. Je ne sais pas où je passerai la nuit, je sais que si je m’endors dans la rue ce soir, je ne me réveillerai jamais, à cause du froid. Je tourne et emprunte Matthew Parker Street. Il y a des restaurants ou dînent des familles et des couples venus fêter le nouvel an. Quelques personnes marchent dans la rue, dans leurs fourrures et leurs gants et leur insouciance. Savent-elles qu’on se saoule et qu’on dort sur les trottoirs à quelques rues d’ici ? Le savent-elles ?

Je marche, les passants ne font pas attention à moi. Je retrouve l’indifférence et le mépris auxquels ces gens m’ont toujours habituée. On entend des chansons et des rires d’enfants venus des appartements ou des restaurants, enfin… des endroits chauds. Je marche vite pour fuir le froid et je passe à travers une épaisse couche de brouillard, pareille à de la fumée d’usine. Je m’arrête, mon chemin m’a menée au bord du fleuve ; je suis arrivée au terme du voyage. L’eau est belle : noire profonde, infinie. Les arbres n’ont plus de feuilles, ils ont froid eux aussi. Il n’y a personne autour de moi, je suis seule parmi le soir. Je sors mon paquet de cigarettes et en prends une, c’est la dernière du paquet. Je vais sur le pont, je compte mes pas, je m’arrête au milieu.

On voit la lune entièrement, je pleure.

Il fait froid, je retire mes chaussures.

Le pont est désert, je monte sur la rambarde.

J’ai trouvé un lit où je passerai la nuit, je regarde le fleuve : oui l’eau est belle.

 

On dit souvent qu’avant la mort, toute notre vie défile devant les yeux… C’est faux puisque ce que j’ai vu en sautant, c’était le néant.

         

– FIN –

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Crédit photographique : B.R.

Les élèves ont du talent… Lire en ligne : "All over the world" par Sibylle B.

“Et si c’était un jour leur premier roman?”

Vous connaissez maintenant cette nouvelle rubrique proposée par les élèves de Seconde 18 et Seconde 7… Au départ, un exercice tout à fait “classique” : rédiger le début et la fin d’un roman… Les élèves les plus assidus à la tâche se sont pleinement investis dans ce challenge : travaillant et retravaillant les manuscrits, corrigeant la grammaire, revoyant la syntaxe, précisant le lexique et surtout s’attelant à la grande question du “style”, afin de proposer la première ébauche de ce qui pourrait bien devenir un jour leur “roman”. Le cahier de texte électronique est fier de vous proposer la lecture de ces textes tous inédits. Même s’il s’agit des premières pages et des dernières pages d’un possible livre, les manuscrits peuvent se lire comme une nouvelle…
Bonne lecture !

All over the World

—La Fin d’un voyage, le début d’une vie—

sibylle_b_1.1263137147.jpg

par Sibylle B.

(Seconde 18)

Pauline, je m’appelle Pauline. Nous étions en 2003 à l’heure où j’ai commencé à écrire ces lignes. Aujourd’hui j’ai vingt-sept ans, et je reviens d’un tour du monde avec Malika, handicapée physique. Pourquoi un tour du monde ? Un vieux rêve d’enfance : j’ai toujours été nourrie de voyages tout au long de ma jeunesse ; voyager est un mot magique, un mot de vent et de sables, un mot de ciels, et de nuits, et d’aubes, et d’exils…

Dès que l’on me parle de voyages, je ne pense plus qu’à cela durant le reste de ma journée. J’ai déjà beaucoup voyagé, seule, un peu partout dans le monde, mais toujours pour une courte durée, jamais assez longue et cela me laissait entre les lèvres un goût de trop peu. Malika a nourri le même rêve que moi, je la connais depuis mes quinze ans et nous ne nous sommes jamais perdues de vue : elle aussi a beaucoup voyagé. Nos études étaient maintenant achevées, j’ai obtenu mon diplôme d’infirmière, elle, un diplôme d’ingénieur. Et c’est ensemble que nous avons rêvé d’entreprendre un tour du monde. Mais comment ? Nous avons commencé à énumérer tous les moyens de transport possibles : la montgolfière ? Ou non : le vélocipède, ou en calèche, en train, en avion, en bateau, à vélo, à pied…

« Pourquoi pas en rollers pendant que tu y es! » me dit Malika ; et c’est vrai que pendant des heures, nous avons déliré ! Le voyage commençait déjà à travers les mots et les rires ! Mais une chose était sûre : finalement, nous avons éliminé l’avion : trop basique pour nous ! Après mûres réflexions, le vélo semblait bien être la meilleure des solutions pour les transports terrestres, ainsi que le bateau entre les continents. Pendant de longs mois, nous avons feuilleté un nombre incalculable de revues, rêvé devant les agences de voyage, discuté sur la toile avec des voyageurs du bout du monde : tant de questions nous faisaient déjà partir…

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C’est impressionnant comment un rêve peut s’écrouler en l’espace de quelques secondes… Nous sortions de l’agence de voyage, tout était prêt ou presque, et puis cette voiture roulant trop vite, au passage piétons… Malika fut percutée de plein fouet, les deux jambes furent touchées, les urgences vite appelées : sirènes, perfusions, le rêve brisé. Je la voyais, là sur le brancard, immobile, et comme si c’eût été son dernier voyage : notre tour du monde se brisait sur ce lit d’hôpital… Elle y est restée pour plusieurs mois… Des mois de déprime et de larmes. Des mois d’hôpital et de souffrance. Mois de mélancolie, de larmes et de nostalgie. Il était bien loin notre tour du monde !

Je la voyais là, tous les jours dans ce fauteuil, et les océans que nous rêvions de traverser semblaient s’écouler sans fin de ses yeux. Alors je pensais qu’elle n’aurait plus jamais de jambes, qu’elle ne remarcherait plus jamais ! Jamais, jamais, jamais : un mot qui fait mal à entendre, un mot douloureux : je ne pouvais pas me mettre à sa place ! Je l’accompagnais tous les jours pour sa séance de rééducation, pour son apprentissage de marcher en fauteuil, une douleur pour elle. Au début, elle ne voulait pas me voir, ni même entendre mon nom. Moi avec mes deux jambes, entière, c’était un enfer, une torture. Dès que elle me voyait, elle tournait la tête, faisait comme si je n’étais qu’une étrangère, juste une infirmière de cet hôpital. Il n’y avait plus d’amitié qui tienne, une amitié brisée. Elle broyait du noir jour après jour  en se demandant : « Pourquoi vivre encore ? » Je ne pouvais la réconforter, une étrangère, voilà ce que j’étais.

Le tour du monde était détruit, nos projets de voyages rompus. Sa vie était un cauchemar. Mais pour moi, le projet était encore là, vivant, juste en attente. Une pause. Non une fin. Je lui ai donc fait fabriquer un handbike. De temps en temps, quand elle appréciait ma compagnie, j’essayais de glisser un mot, une allusion au fameux tour du monde. Elle ne voulait rien entendre, faisait la sourde. Je lui offris ce vélo ; elle me fusilla du regard : « Tu n’as donc pas compris, je n’en veux pas. » Et sur ces mots, je partis.

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Comme je le disais en commençant mon récit, hier je suis revenue de ce tour du monde, ou plutôt NOUS sommes revenues ! Des sourires gravés dans nos mémoires… Les plus belles rencontres ne seront plus bientôt que des souvenirs, des photos enfermées dans une boite, mais qu’importe. Nous venons juste d’accoster sur le sol français après cinq ans d’absence, de voyages, de bonheur. Nous avons traversé pas moins de quarante-cinq pays, nous avons péché avec une famille dans les fonds rocheux volcaniques de la presqu’île du Cap Vert, dans les eaux chaudes de sibylle_b_1_111.1263139042.jpgCasamance au Sénégal, nous avons descendu les 3345 mètres de la route de la mort avec notre vélo, côtoyé le toit du monde de la Cordillères des Andes, fait du vélo dans le Salar de Uyuni, j’ai touché les geysers perchés à 5000 mètres, et Malika est parvenue à parler de son handicap…

Que de monuments exceptionnels avons-nous visités : pas moins de quatre des sept merveilles du monde… Le Machu Picchu sur le versant oriental des Andes centrales,  l’ancienne ville maya de Chichén Itzá, entre Valladolid et Mérida au Mexique, les pyramides d’Égypte et la Grande Muraille de Chine. J’ai aussi randonné dans les steppes de Patagonie entre l’Argentine et le Chili, pique-niqué en face des quinze Moai de l’Ile de Pâques, plongé dans les fonds marins d’Indonésie et vers la grande barrière de corail, au nord-est de l’Australie. Un de nos plus mémorables souvenirs culinaires est d’avoir goûté à la tarentule. C’était tout aussi étrange que la chenille, le cochon d’Inde, le serpent, le rat, le chien, le criquet et toute autre nourriture inconnue et peu fréquentable.

Un grain de poussière, voilà ce que nous sommes quand nous voyageons. Le monde est tellement vaste et riche qu’une vie entière suffirait à peine à entrevoir tous ces voyages qu’on ne fera sans doute jamais… Mais le monde est accessible à tous, c’est un cadeau de la vie. Dès que nous arrivions dans un village, les gens avaient toujours leur porte ouverte pour nous accueillir, pour nous offrir les plus belles rencontres que l’on puisse imaginer. Notre aventure a été une liberté, un grand changement dans notre quotidien : plus besoin de prendre des repas à des heures précises, plus besoin d’avoir un supérieur et de rendre des comptes : la vie était un voyage. Nous étions libres. Dans une bulle. Seules face au monde. Nous nous sommes enrichies de paysages, d’émotions, de rencontres. Nos yeux se sont heurtés à tant de routes nouvelles, à tant de ciels inconnus, à tant de villes prochaines… Un matin sous une pluie torrentielle, devant les temples d’Angkor, Malika a enfin accepté le fait qu’elle avait perdu ses jambes, mais qu’elle pouvait marcher autrement, avec les yeux et son cœur… Notre esprit, notre voix, notre souffle étaient bloqués devant tant de beauté : étions-nous en train de rêver ?

feuille.1242597878.jpg

Le retour en France fut un moment de tristesse et de bonheur mêlés. Quand on revient, on a l’impression que rien n’a changé : les amis sont les mêmes, la ville non plus ne semble pas avoir bougé, même après cinq ans. Mais revenir, c’est aussi se redécouvrir : on ne cherche plus n’importe qui, au hasard de rencontres fortuites sur Internet, mais des gens qui prennent leur avenir en mains. Le plus dur fut de me sentir de nouveau envahie par une société de consommation, de marques. Le réapprentissage des codes et des normes reprit. Notre bulle a éclaté. Mais les souvenirs sont là, à jamais. La fin d’un voyage, le début d’une vie…

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Les élèves ont du talent… Lire en ligne : « All over the world » par Sibylle B.

“Et si c’était un jour leur premier roman?”

Vous connaissez maintenant cette nouvelle rubrique proposée par les élèves de Seconde 18 et Seconde 7… Au départ, un exercice tout à fait “classique” : rédiger le début et la fin d’un roman… Les élèves les plus assidus à la tâche se sont pleinement investis dans ce challenge : travaillant et retravaillant les manuscrits, corrigeant la grammaire, revoyant la syntaxe, précisant le lexique et surtout s’attelant à la grande question du “style”, afin de proposer la première ébauche de ce qui pourrait bien devenir un jour leur “roman”. Le cahier de texte électronique est fier de vous proposer la lecture de ces textes tous inédits. Même s’il s’agit des premières pages et des dernières pages d’un possible livre, les manuscrits peuvent se lire comme une nouvelle…
Bonne lecture !

All over the World

—La Fin d’un voyage, le début d’une vie—

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par Sibylle B.

(Seconde 18)

Pauline, je m’appelle Pauline. Nous étions en 2003 à l’heure où j’ai commencé à écrire ces lignes. Aujourd’hui j’ai vingt-sept ans, et je reviens d’un tour du monde avec Malika, handicapée physique. Pourquoi un tour du monde ? Un vieux rêve d’enfance : j’ai toujours été nourrie de voyages tout au long de ma jeunesse ; voyager est un mot magique, un mot de vent et de sables, un mot de ciels, et de nuits, et d’aubes, et d’exils…

Dès que l’on me parle de voyages, je ne pense plus qu’à cela durant le reste de ma journée. J’ai déjà beaucoup voyagé, seule, un peu partout dans le monde, mais toujours pour une courte durée, jamais assez longue et cela me laissait entre les lèvres un goût de trop peu. Malika a nourri le même rêve que moi, je la connais depuis mes quinze ans et nous ne nous sommes jamais perdues de vue : elle aussi a beaucoup voyagé. Nos études étaient maintenant achevées, j’ai obtenu mon diplôme d’infirmière, elle, un diplôme d’ingénieur. Et c’est ensemble que nous avons rêvé d’entreprendre un tour du monde. Mais comment ? Nous avons commencé à énumérer tous les moyens de transport possibles : la montgolfière ? Ou non : le vélocipède, ou en calèche, en train, en avion, en bateau, à vélo, à pied…

« Pourquoi pas en rollers pendant que tu y es! » me dit Malika ; et c’est vrai que pendant des heures, nous avons déliré ! Le voyage commençait déjà à travers les mots et les rires ! Mais une chose était sûre : finalement, nous avons éliminé l’avion : trop basique pour nous ! Après mûres réflexions, le vélo semblait bien être la meilleure des solutions pour les transports terrestres, ainsi que le bateau entre les continents. Pendant de longs mois, nous avons feuilleté un nombre incalculable de revues, rêvé devant les agences de voyage, discuté sur la toile avec des voyageurs du bout du monde : tant de questions nous faisaient déjà partir…

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C’est impressionnant comment un rêve peut s’écrouler en l’espace de quelques secondes… Nous sortions de l’agence de voyage, tout était prêt ou presque, et puis cette voiture roulant trop vite, au passage piétons… Malika fut percutée de plein fouet, les deux jambes furent touchées, les urgences vite appelées : sirènes, perfusions, le rêve brisé. Je la voyais, là sur le brancard, immobile, et comme si c’eût été son dernier voyage : notre tour du monde se brisait sur ce lit d’hôpital… Elle y est restée pour plusieurs mois… Des mois de déprime et de larmes. Des mois d’hôpital et de souffrance. Mois de mélancolie, de larmes et de nostalgie. Il était bien loin notre tour du monde !

Je la voyais là, tous les jours dans ce fauteuil, et les océans que nous rêvions de traverser semblaient s’écouler sans fin de ses yeux. Alors je pensais qu’elle n’aurait plus jamais de jambes, qu’elle ne remarcherait plus jamais ! Jamais, jamais, jamais : un mot qui fait mal à entendre, un mot douloureux : je ne pouvais pas me mettre à sa place ! Je l’accompagnais tous les jours pour sa séance de rééducation, pour son apprentissage de marcher en fauteuil, une douleur pour elle. Au début, elle ne voulait pas me voir, ni même entendre mon nom. Moi avec mes deux jambes, entière, c’était un enfer, une torture. Dès que elle me voyait, elle tournait la tête, faisait comme si je n’étais qu’une étrangère, juste une infirmière de cet hôpital. Il n’y avait plus d’amitié qui tienne, une amitié brisée. Elle broyait du noir jour après jour  en se demandant : « Pourquoi vivre encore ? » Je ne pouvais la réconforter, une étrangère, voilà ce que j’étais.

Le tour du monde était détruit, nos projets de voyages rompus. Sa vie était un cauchemar. Mais pour moi, le projet était encore là, vivant, juste en attente. Une pause. Non une fin. Je lui ai donc fait fabriquer un handbike. De temps en temps, quand elle appréciait ma compagnie, j’essayais de glisser un mot, une allusion au fameux tour du monde. Elle ne voulait rien entendre, faisait la sourde. Je lui offris ce vélo ; elle me fusilla du regard : « Tu n’as donc pas compris, je n’en veux pas. » Et sur ces mots, je partis.

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Comme je le disais en commençant mon récit, hier je suis revenue de ce tour du monde, ou plutôt NOUS sommes revenues ! Des sourires gravés dans nos mémoires… Les plus belles rencontres ne seront plus bientôt que des souvenirs, des photos enfermées dans une boite, mais qu’importe. Nous venons juste d’accoster sur le sol français après cinq ans d’absence, de voyages, de bonheur. Nous avons traversé pas moins de quarante-cinq pays, nous avons péché avec une famille dans les fonds rocheux volcaniques de la presqu’île du Cap Vert, dans les eaux chaudes de sibylle_b_1_111.1263139042.jpgCasamance au Sénégal, nous avons descendu les 3345 mètres de la route de la mort avec notre vélo, côtoyé le toit du monde de la Cordillères des Andes, fait du vélo dans le Salar de Uyuni, j’ai touché les geysers perchés à 5000 mètres, et Malika est parvenue à parler de son handicap…

Que de monuments exceptionnels avons-nous visités : pas moins de quatre des sept merveilles du monde… Le Machu Picchu sur le versant oriental des Andes centrales,  l’ancienne ville maya de Chichén Itzá, entre Valladolid et Mérida au Mexique, les pyramides d’Égypte et la Grande Muraille de Chine. J’ai aussi randonné dans les steppes de Patagonie entre l’Argentine et le Chili, pique-niqué en face des quinze Moai de l’Ile de Pâques, plongé dans les fonds marins d’Indonésie et vers la grande barrière de corail, au nord-est de l’Australie. Un de nos plus mémorables souvenirs culinaires est d’avoir goûté à la tarentule. C’était tout aussi étrange que la chenille, le cochon d’Inde, le serpent, le rat, le chien, le criquet et toute autre nourriture inconnue et peu fréquentable.

Un grain de poussière, voilà ce que nous sommes quand nous voyageons. Le monde est tellement vaste et riche qu’une vie entière suffirait à peine à entrevoir tous ces voyages qu’on ne fera sans doute jamais… Mais le monde est accessible à tous, c’est un cadeau de la vie. Dès que nous arrivions dans un village, les gens avaient toujours leur porte ouverte pour nous accueillir, pour nous offrir les plus belles rencontres que l’on puisse imaginer. Notre aventure a été une liberté, un grand changement dans notre quotidien : plus besoin de prendre des repas à des heures précises, plus besoin d’avoir un supérieur et de rendre des comptes : la vie était un voyage. Nous étions libres. Dans une bulle. Seules face au monde. Nous nous sommes enrichies de paysages, d’émotions, de rencontres. Nos yeux se sont heurtés à tant de routes nouvelles, à tant de ciels inconnus, à tant de villes prochaines… Un matin sous une pluie torrentielle, devant les temples d’Angkor, Malika a enfin accepté le fait qu’elle avait perdu ses jambes, mais qu’elle pouvait marcher autrement, avec les yeux et son cœur… Notre esprit, notre voix, notre souffle étaient bloqués devant tant de beauté : étions-nous en train de rêver ?

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Le retour en France fut un moment de tristesse et de bonheur mêlés. Quand on revient, on a l’impression que rien n’a changé : les amis sont les mêmes, la ville non plus ne semble pas avoir bougé, même après cinq ans. Mais revenir, c’est aussi se redécouvrir : on ne cherche plus n’importe qui, au hasard de rencontres fortuites sur Internet, mais des gens qui prennent leur avenir en mains. Le plus dur fut de me sentir de nouveau envahie par une société de consommation, de marques. Le réapprentissage des codes et des normes reprit. Notre bulle a éclaté. Mais les souvenirs sont là, à jamais. La fin d’un voyage, le début d’une vie…

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La citation de la semaine… Michel Houellebecq…

« Les actions humaines sont aussi libres et dénuées de sens que les libres mouvements des particules élémentaires »…

Aux humains de l’ancienne race, notre monde fait l’effet d’un paradis. Il nous arrive d’ailleurs parfois de nous qualifier nous-mêmes —sur un mode, il est vrai, légèrement humoristique— de ce nom de « dieux » qui les avait tant fait rêver.

L’histoire existe ; elle s’impose, elle domine, son empire est inéluctable. Mais au-delà du strict plan historique, l’ambition ultime de cet ouvrage est de saluer cette espèce infortunée et courageuse qui nous a créés. Cette espèce douloureuse houellebecq.1262687004.jpget vile, à peine différente du singe, qui portait en elle tant d’aspirations nobles. Cette espèce torturée, contradictoire, individualiste et querelleuse, d’un égoïsme illimité, parfois capable d’explosions de violence inouïes, mais qui ne cessa jamais pourtant de croire à la bonté et à l’amour. Cette espèce aussi qui, pour la première fois de l’histoire du monde, sut envisager la possibilité de son propre dépassement ; et qui, quelques années plus tard, su mettre ce dépassement en pratique. Au moment où ses derniers représentants vont s’éteindre, nous estimons légitime de rendre à l’humanité ce dernier hommage ; hommage qui, lui aussi, finira par s’effacer et se perdre dans les sables du temps ; il est cependant nécessaire que cet hommage, au moins une fois, ait été accompli. Ce livre est dédié à l’homme ».

Michel Houellebecq, Les Particules élémentaires, « Épilogue » (dernière page). Éditions Flammarion, Paris 1998, p. 394

Peut-on parler d’une littérature « fin de siècle » ? De même que la fin du dix-neuvième sera marquée par le pessimisme et l’idée de décadence, c’est sur fond de crise et de peurs millénaristes qu’il faut appréhender la littérature mais plus largement l’art de la fin du vingtième siècle. À ce titre, l’œuvre de l’écrivain français Michel Houellebecq (né en 1958 à La Réunion) traduit très bien la décadence sociologique et morale de notre société, et les angoisses des générations actuelles face à la pérennité des civilisations (*). C’est dans ce contexte que l’auteur publie en 1998 Les Particules élémentaires, roman volontairement transgressif et provocateur sur le désenchantement du monde : tout ne serait qu’illusion dans les rapports humains…

Au-delà des vifs débats qu’a suscités la parution de ce roman (sulfureux par houellebecq1.1262789512.jpgailleurs), il faut reconnaître à Houellebecq d’avoir peint la crise de la société actuelle. Crise d’autant plus violente que notre modernité est un archipel infini d’idées, de croyances, de rites, de changements macro et micro-sociaux qui imposent la vision nouvelle d’un monde plus fragmenté que jamais… “Dégénération » (**), “génération perdue”, “35 heures”, mobilité sociale, familles recomposées, crise des valeurs, “génération Internet”, “réseaux sociaux”, mondialisation… Autant d’expressions qui évoquent certes d’autres lieux, d’autres temps, d’autres façons de parler, de consommer, mais plus globalement l’idée d’un monde en archipel, confronté désormais à une histoire et à une géographie sociales faites de fragmentations et de ruptures (***).

Le passage présenté pourrait être utilement mis en relation avec cet extrait d’une étude que Houellebecq a consacrée à l’un des grands maîtres du Fantastique, l’écrivain américain Howard Philips Lovecraft (Contre le monde, contre la vie, éd. du Rocher, Paris 2005, page 13) : « L’univers n’est qu’un furtif arrangement de particules élémentaires. Une figure de transition vers le chaos. Qui finira par l’emporter. La race humaine disparaîtra. D’autres races apparaîtront, et disparaîtront à leur tour. Les cieux seront glaciaux et vides, traversés par la faible lumière d’étoiles à demi-mortes. Qui, elles aussi, disparaîtront. Tout disparaîtra. Et les actions humaines sont aussi libres et dénuées de sens que les libres mouvements des particules élémentaires« …

_____________

(*) L’écrivain américain Bret Easton Ellis est caractéristique de ce nihilisme social. Voyez aussi cette citation très célèbre de Paul Valéry sur la mort des civilisations. (**) « Dégénération » : titre d’une chanson de M. Farmer. (***) B. Rigolt, « Questions de “Génération(s)”… Crises, changement social et ruptures…« 
Crédit photographique : B.R. Photomontages à partir de clichés de presse modifiés numériquement.

Pour aller plus loin…
(cliquez sur les miniatures pour feuilleter l’ouvrage dans Google-livres)

Couverture  Couverture  Couverture

Objectif Culture Générale… Je découvre : "Marinetti et le Futurisme italien"

Ce cours de Culture Générale a pour but de présenter aux étudiant(e)s un mouvement poétique et artistique peu ou mal connu : le Futurisme.
 

La poésie futuriste
Les mots à la « sauce italienn»
Filippo Tommaso Marinetti, Irredentismo, 1914
(collage, Lugano, coll. privée) © Tous droits réservés.

Le

vingtième siècle est le siècle des avant-gardes artistiques et littéraires : Art nouveau, Cubisme, Expressionnisme, Surréalisme, Futurisme, Théâtres de l’Absurde, Existentialisme, Nouveau Roman… Autant de mouvances culturelles qui ont profondément remis en question l’ordre établi ainsi que les structures sociales et politiques. Comme le Surréalisme dont il est assez proche par certains aspects, le Futurisme affichera un goût prononcé pour l’expérimentation de tout ce qui est nouveau : Changer le monde, faire table rase du passé.

Filippo Tommaso Marinetti,
« Analogie dessinée », (Zang Tumb Tumb), 1914

Comme le dit Noëmi Blumenkranz-Onimus, avec le Futurisme, « la subversion de l’écriture, l’éclatement du langage deviennent alors un fait littéraire »¹. Mais jamais à la différence d’autres courants artistiques, le futurisme ne deviendra un mouvement structuré : c’est plutôt une sensibilité artistique, faite d’abord de provocation et d’illogisme.

 
Filippo Tommaso Marinetti :
“ la Caffeina dell’Europa ”

La figure centrale du Futurisme est le poète italien Filippo Tommaso Marinetti (1876-1944). Celui qui se surnommera lui-même « la caféine de l’Europe » est à la fois un anarchiste réfractaire à toute forme de morale et un fervent nationaliste (assez populiste au demeurant), qui revendique haut et fort son italianisme. Le 20 février 1909 il choisit pourtant Le Figaro pour publier le Manifeste du futurisme, texte provocateur qui fit scandale : Marinetti y faisait entre autres l’apologie de la violence, de la guerre et entendait faire table rase du passé : l’auteur prônait ainsi la destruction des musées et des académies. Au-delà des excès et de son exubérance verbale, ce texte a profondément marqué l’histoire des idées au vingtième siècle.

 nous voulons exalter le mouvement agressif, l’insomnie fiévreuse, le pas gymnastique, le saut périlleux, la gifle et le coup de poing  

Filippo Tommaso Marinetti
“Manifeste du Futurisme”
Le Figaro, 20 février 1909

  1.  Nous voulons chanter l’amour du danger, l’habitude de l’énergie et de la témérité.
  2. Les éléments essentiels de notre poésie seront le courage, l’audace, et la révolte.
  3. La littérature ayant jusqu’ici magnifié l’immobilité pensive, l’extase et le sommeil, nous voulons exalter le mouvement agressif, l’insomnie fiévreuse, le pas gymnastique, le saut périlleux, la gifle et le coup de poing.
  4. Nous déclarons que la splendeur du monde s’est enrichie d’une beauté nouvelle : la beauté de la vitesse. Une automobile de course avec son coffre orné de gros tuyaux tels des serpents à l’haleine explosive… une automobile rugissante, qui a l’air de courir sur de la mitraille, est plus belle que la Victoire de Samothrace.
  5. Nous voulons chanter l’homme qui tient le volant dont la tige idéale traverse la terre, lancée elle-même sur le circuit de son orbite… C’est en Italie que nous lançons ce manifeste de violence culbutante et incendiaire, par lequel nous fondons aujourd’hui le Futurisme parce que nous voulons délivrer l’Italie de sa gangrène d’archéologues, de cicérones et d’antiquaires.

Pour lire le texte complet, cliquez ici.

De fait, en tant que mouvement d’avant-garde, le Futurisme apparaît à une époque de profonds bouleversements idéologiques dans la culture européenne. Le culte du progrès et du scientisme, largement célébré dans la poésie futuriste, débouche donc sur l’affirmation d’un renouvellement des idées dans la ligne de l’héritage révolutionnaire et idéaliste du Risorgimento italien. La thématique des poèmes mêle à la fois l’expérience de la “voyance” (le poète est « inspiré », cf. Rimbaud), et une apologie de la violence, de la vitesse et de la machine.

Témoin ces vers extraits d’un poème d’Enrico Cavacchioli : « Sia maledetta la luna » (« Que soit maudite la lune ») :

Si tu veux vivre, crée un beau cœur mécanique […]
Tu dois faire de la vie un rêve automatique
tourmenté de leviers, de contacts et de fils […]
l’homme sera demain le roi de la machine brute,
dominateur de toutes les choses finies et infinies !
Que soit maudite la lune !

Cette réflexion esthétique et l’expérience de la guerre va pousser les Futuristes à élaborer un vaste programme théorique. En 1912 Marinetti rédigera le Manifeste technique de la littérature futuriste, texte très intéressant d’un point de vue artistique et sociologique, suivi d’un long supplément quelques mois plus tard. Son auteur y joint un poème (”Bataille Poids + Odeur”) écrit avec la “technique des Mots en Liberté”. Très révolutionnaires tant du point de vue de la forme que des idées, les poèmes de Marinetti se proposent de créer des analogies dessinées, sortes de métaphores visuelles qui vont profondément transformer les règles de l’écriture poétique. Sa théorie des Mots en Liberté est basée d’abord sur la destruction de la syntaxe : à commencer par l’abolition de la ponctuation et de la structure grammaticale (déjà mise en pratique par des poètes français comme Mallarmé).

“Les mots en liberté” ou l’art de libérer le langage

Pour délivrer le langage de ses règles, Marinetti va forger l’expression de “Mots en liberté” : il s’agit pour lui d’« intégrer à la poésie les récentes conquêtes de la peinture futuriste : la simultanéité et le dynamisme »². D’un point de vue typographique, ces “tableaux-poèmes” sont particulièrement intéressants à étudier. Regardez par exemple ce poème au très long titre : “Le soir, couchée sur son lit, elle relit la lettre de son artilleur” (Les Mots en Liberté futuriste, 1919). Ici la surcharge graphique ou au contraire les “blancs” ménagés avec art, l’utilisation des signes, des symboles, des onomatopées, les tailles des polices de caractère, les disproportions typographiques, etc. concourent à créer pour le lecteur une nouvelle expérience de la lecture de poème.

Jean Weisgerber parle à ce titre d’« une redynamisation de la peinture en tant qu’écriture et de l’écriture en tant que peinture »³. Cette révolution typographique amène à une sorte de transformation du langage lui-même : l’importance des onomatopées, les déformations de mots ont pour but d’offrir au lecteur une perception globale et synthétique, à la différence de la lecture “linéaire”. Assez proches de certains collages cubistes, les poèmes de Marinetti sont donc intéressants à découvrir et constituent une approche originale des mouvements artistiques avant-gardistes de la première moitié du vingtième siècle.

Crise et déclin du mouvement

Le mouvement initié par Marinetti ne survivra pas à la formation du Dadaïsme et surtout du Surréalisme en France. De plus, le Futurisme va s’orienter à partir des années Vingt vers des solutions radicales (les dérives fascistes en particulier) qui vont l’affaiblir puis le discréditer. Reste une initiative originale et novatrice d’un point de vue littéraire et artistique, qui préfigure la poésie visuelle contemporaine ou certains mouvements de Contreculture comme le Ready made ou le Pop’art, mouvements qui ont revendiqué à leur tour cette fonction contestataire du signe iconique ou linguistique.

En désacralisant le mot et « la signification langagière traditionnelle des gestes d’écriture et de graphisme »⁴, et en les libérant du culte de la tradition, le Futurisme a du même coup transformé l’acte de lecture du texte : ce n’est plus la lecture linéaire qui importe mais une lecture “spatiale” dominée par la simultanéité : lecture beaucoup plus suggestive et « plurielle » qui permet une multitude d’approches du fait qu’elle renferme une richesse sémantique et symbolique inouïe.

_______________

  1. Noëmi Blumenkranz-Onimus, La Poésie Futuriste italienne, éd. Klincksieck, Paris 1984, page 8.
  2. ibid. p. 25
  3. Jean Weisgerber, Les Avant-gardes littéraires au XXe siècle (Université libre de Bruxelles. Centre d’étude des avant-gardes littéraires, Bruxelles 1984), page 23.
  4. Noëmi Blumenkranz-Onimus, déjà citée, p. 200.

Ce qu’il faut retenir…

  • Pays : Italie (1909-1924) et influences en Russie. Auteur représentatif : Filippo Tommaso Marinetti (Manifeste du futurisme, 1909).
  • Définition : Mouvement littéraire et artistique qui rejette la tradition esthétique et exalte le monde moderne, en particulier la civilisation urbaine, les machines et la vitesse (source : Wikipedia).
  • Sur le plan poétique, le Futurisme remet en cause la syntaxe et la typographie traditionnelles. Rejetant toute lecture “linéaire” des textes, cette révolution artistique amène à une sorte de transformation du langage lui-même : l’importance des onomatopées, les déformations de mots ont pour but d’offrir au lecteur une perception globale et synthétique, assez proche de certains collages cubistes.
  • Place dans l’Histoire : rejetant tout concept moral, le mouvement sera confronté à plusieurs dérives idéologiques (le Fascisme en particulier) et ne résistera pas à l’ampleur et à l’importance sur le plan des idées du Surréalisme en France. L’influence du Futurisme sur le plan artistique est néanmoins considérable.


Filippo Tommaso Marinetti (1876-1944), Dunes 1914.
Source : Johanna Drucker, The Visible Word : Experimental Typography and Modern Art, 1909-1923. University of Chicago Press, 1994.

Umberto Boccioli (1882-1916), Primavera, poème édité par Zeno Birolli in Umberto Boccioni, 1972 (Umberto Boccioni, Altri inediti e apparati critici. A cura di Zeno Birolli, 1972).
Illustration reproduite par Noëmi Blumenkranz-Onimus, La Poésie Futuriste italienne, éd. Klincksieck, Paris 1984, page 41.


Filippo Tommaso Marinetti (1876-1944), “Montage + Vallate + Strade x Joffre”, 1915

Francesco Cangiullo (1884-1977) Poesia Pentagrammata (couverture), 1923


Cliquez sur l’image pour feuilleter les pages du livre.
(Giovanni Lista, Marinetti et le Futurisme, éd. L’Âge d’Homme, Paris 1977)

Objectif Culture Générale… Je découvre : « Marinetti et le Futurisme italien »

Ce cours de Culture Générale a pour but de présenter aux étudiant(e)s un mouvement poétique et artistique peu ou mal connu : le Futurisme.

 

La poésie futuriste
Les mots à la « sauce italienn»
Filippo Tommaso Marinetti, Irredentismo, 1914
(collage, Lugano, coll. privée) © Tous droits réservés.

Le

vingtième siècle est le siècle des avant-gardes artistiques et littéraires : Art nouveau, Cubisme, Expressionnisme, Surréalisme, Futurisme, Théâtres de l’Absurde, Existentialisme, Nouveau Roman… Autant de mouvances culturelles qui ont profondément remis en question l’ordre établi ainsi que les structures sociales et politiques. Comme le Surréalisme dont il est assez proche par certains aspects, le Futurisme affichera un goût prononcé pour l’expérimentation de tout ce qui est nouveau : Changer le monde, faire table rase du passé.

Filippo Tommaso Marinetti,
« Analogie dessinée », (Zang Tumb Tumb), 1914

Comme le dit Noëmi Blumenkranz-Onimus, avec le Futurisme, « la subversion de l’écriture, l’éclatement du langage deviennent alors un fait littéraire »¹. Mais jamais à la différence d’autres courants artistiques, le futurisme ne deviendra un mouvement structuré : c’est plutôt une sensibilité artistique, faite d’abord de provocation et d’illogisme.

 

Filippo Tommaso Marinetti :
“ la Caffeina dell’Europa ”

La figure centrale du Futurisme est le poète italien Filippo Tommaso Marinetti (1876-1944). Celui qui se surnommera lui-même « la caféine de l’Europe » est à la fois un anarchiste réfractaire à toute forme de morale et un fervent nationaliste (assez populiste au demeurant), qui revendique haut et fort son italianisme. Le 20 février 1909 il choisit pourtant Le Figaro pour publier le Manifeste du futurisme, texte provocateur qui fit scandale : Marinetti y faisait entre autres l’apologie de la violence, de la guerre et entendait faire table rase du passé : l’auteur prônait ainsi la destruction des musées et des académies. Au-delà des excès et de son exubérance verbale, ce texte a profondément marqué l’histoire des idées au vingtième siècle.

 nous voulons exalter le mouvement agressif, l’insomnie fiévreuse, le pas gymnastique, le saut périlleux, la gifle et le coup de poing  

Filippo Tommaso Marinetti
“Manifeste du Futurisme”
Le Figaro, 20 février 1909

  1.  Nous voulons chanter l’amour du danger, l’habitude de l’énergie et de la témérité.
  2. Les éléments essentiels de notre poésie seront le courage, l’audace, et la révolte.
  3. La littérature ayant jusqu’ici magnifié l’immobilité pensive, l’extase et le sommeil, nous voulons exalter le mouvement agressif, l’insomnie fiévreuse, le pas gymnastique, le saut périlleux, la gifle et le coup de poing.
  4. Nous déclarons que la splendeur du monde s’est enrichie d’une beauté nouvelle : la beauté de la vitesse. Une automobile de course avec son coffre orné de gros tuyaux tels des serpents à l’haleine explosive… une automobile rugissante, qui a l’air de courir sur de la mitraille, est plus belle que la Victoire de Samothrace.
  5. Nous voulons chanter l’homme qui tient le volant dont la tige idéale traverse la terre, lancée elle-même sur le circuit de son orbite… C’est en Italie que nous lançons ce manifeste de violence culbutante et incendiaire, par lequel nous fondons aujourd’hui le Futurisme parce que nous voulons délivrer l’Italie de sa gangrène d’archéologues, de cicérones et d’antiquaires.

Pour lire le texte complet, cliquez ici.

De fait, en tant que mouvement d’avant-garde, le Futurisme apparaît à une époque de profonds bouleversements idéologiques dans la culture européenne. Le culte du progrès et du scientisme, largement célébré dans la poésie futuriste, débouche donc sur l’affirmation d’un renouvellement des idées dans la ligne de l’héritage révolutionnaire et idéaliste du Risorgimento italien. La thématique des poèmes mêle à la fois l’expérience de la “voyance” (le poète est « inspiré », cf. Rimbaud), et une apologie de la violence, de la vitesse et de la machine.

Témoin ces vers extraits d’un poème d’Enrico Cavacchioli : « Sia maledetta la luna » (« Que soit maudite la lune ») :

Si tu veux vivre, crée un beau cœur mécanique […]
Tu dois faire de la vie un rêve automatique
tourmenté de leviers, de contacts et de fils […]
l’homme sera demain le roi de la machine brute,
dominateur de toutes les choses finies et infinies !
Que soit maudite la lune !

Cette réflexion esthétique et l’expérience de la guerre va pousser les Futuristes à élaborer un vaste programme théorique. En 1912 Marinetti rédigera le Manifeste technique de la littérature futuriste, texte très intéressant d’un point de vue artistique et sociologique, suivi d’un long supplément quelques mois plus tard. Son auteur y joint un poème (”Bataille Poids + Odeur”) écrit avec la “technique des Mots en Liberté”. Très révolutionnaires tant du point de vue de la forme que des idées, les poèmes de Marinetti se proposent de créer des analogies dessinées, sortes de métaphores visuelles qui vont profondément transformer les règles de l’écriture poétique. Sa théorie des Mots en Liberté est basée d’abord sur la destruction de la syntaxe : à commencer par l’abolition de la ponctuation et de la structure grammaticale (déjà mise en pratique par des poètes français comme Mallarmé).

“Les mots en liberté” ou l’art de libérer le langage

Pour délivrer le langage de ses règles, Marinetti va forger l’expression de “Mots en liberté” : il s’agit pour lui d’« intégrer à la poésie les récentes conquêtes de la peinture futuriste : la simultanéité et le dynamisme »². D’un point de vue typographique, ces “tableaux-poèmes” sont particulièrement intéressants à étudier. Regardez par exemple ce poème au très long titre : “Le soir, couchée sur son lit, elle relit la lettre de son artilleur” (Les Mots en Liberté futuriste, 1919). Ici la surcharge graphique ou au contraire les “blancs” ménagés avec art, l’utilisation des signes, des symboles, des onomatopées, les tailles des polices de caractère, les disproportions typographiques, etc. concourent à créer pour le lecteur une nouvelle expérience de la lecture de poème.

Jean Weisgerber parle à ce titre d’« une redynamisation de la peinture en tant qu’écriture et de l’écriture en tant que peinture »³. Cette révolution typographique amène à une sorte de transformation du langage lui-même : l’importance des onomatopées, les déformations de mots ont pour but d’offrir au lecteur une perception globale et synthétique, à la différence de la lecture “linéaire”. Assez proches de certains collages cubistes, les poèmes de Marinetti sont donc intéressants à découvrir et constituent une approche originale des mouvements artistiques avant-gardistes de la première moitié du vingtième siècle.

Crise et déclin du mouvement

Le mouvement initié par Marinetti ne survivra pas à la formation du Dadaïsme et surtout du Surréalisme en France. De plus, le Futurisme va s’orienter à partir des années Vingt vers des solutions radicales (les dérives fascistes en particulier) qui vont l’affaiblir puis le discréditer. Reste une initiative originale et novatrice d’un point de vue littéraire et artistique, qui préfigure la poésie visuelle contemporaine ou certains mouvements de Contreculture comme le Ready made ou le Pop’art, mouvements qui ont revendiqué à leur tour cette fonction contestataire du signe iconique ou linguistique.

En désacralisant le mot et « la signification langagière traditionnelle des gestes d’écriture et de graphisme »⁴, et en les libérant du culte de la tradition, le Futurisme a du même coup transformé l’acte de lecture du texte : ce n’est plus la lecture linéaire qui importe mais une lecture “spatiale” dominée par la simultanéité : lecture beaucoup plus suggestive et « plurielle » qui permet une multitude d’approches du fait qu’elle renferme une richesse sémantique et symbolique inouïe.

_______________

  1. Noëmi Blumenkranz-Onimus, La Poésie Futuriste italienne, éd. Klincksieck, Paris 1984, page 8.
  2. ibid. p. 25
  3. Jean Weisgerber, Les Avant-gardes littéraires au XXe siècle (Université libre de Bruxelles. Centre d’étude des avant-gardes littéraires, Bruxelles 1984), page 23.
  4. Noëmi Blumenkranz-Onimus, déjà citée, p. 200.

Ce qu’il faut retenir…

  • Pays : Italie (1909-1924) et influences en Russie. Auteur représentatif : Filippo Tommaso Marinetti (Manifeste du futurisme, 1909).
  • Définition : Mouvement littéraire et artistique qui rejette la tradition esthétique et exalte le monde moderne, en particulier la civilisation urbaine, les machines et la vitesse (source : Wikipedia).
  • Sur le plan poétique, le Futurisme remet en cause la syntaxe et la typographie traditionnelles. Rejetant toute lecture “linéaire” des textes, cette révolution artistique amène à une sorte de transformation du langage lui-même : l’importance des onomatopées, les déformations de mots ont pour but d’offrir au lecteur une perception globale et synthétique, assez proche de certains collages cubistes.
  • Place dans l’Histoire : rejetant tout concept moral, le mouvement sera confronté à plusieurs dérives idéologiques (le Fascisme en particulier) et ne résistera pas à l’ampleur et à l’importance sur le plan des idées du Surréalisme en France. L’influence du Futurisme sur le plan artistique est néanmoins considérable.


Filippo Tommaso Marinetti (1876-1944), Dunes 1914.
Source : Johanna Drucker, The Visible Word : Experimental Typography and Modern Art, 1909-1923. University of Chicago Press, 1994.

Umberto Boccioli (1882-1916), Primavera, poème édité par Zeno Birolli in Umberto Boccioni, 1972 (Umberto Boccioni, Altri inediti e apparati critici. A cura di Zeno Birolli, 1972).
Illustration reproduite par Noëmi Blumenkranz-Onimus, La Poésie Futuriste italienne, éd. Klincksieck, Paris 1984, page 41.


Filippo Tommaso Marinetti (1876-1944), “Montage + Vallate + Strade x Joffre”, 1915

Francesco Cangiullo (1884-1977) Poesia Pentagrammata (couverture), 1923


Cliquez sur l’image pour feuilleter les pages du livre.
(Giovanni Lista, Marinetti et le Futurisme, éd. L’Âge d’Homme, Paris 1977)

Les élèves ont du talent… Lire en ligne : “Forever” par Claire D.

Et si c’était un jour leur premier roman?”

Tel pourrait être le titre de cette nouvelle rubrique proposée par les élèves de Seconde 18 et Seconde 7… Au départ, un exercice tout à fait “classique” : rédiger le début et la fin d’un roman… Les élèves les plus assidus à la tâche se sont pleinement investis dans ce challenge : travaillant et retravaillant les manuscrits, corrigeant la grammaire, revoyant la syntaxe, précisant le lexique et surtout s’attelant à la grande question du “style”, afin de proposer la première ébauche de ce qui pourrait bien devenir un jour leur “roman”. Le cahier de texte électronique est fier de vous proposer la lecture de ces textes tous inédits. Même s’il s’agit des premières pages et des dernières pages d’un possible livre, les manuscrits peuvent se lire comme une nouvelle…
Bonne lecture !

Découvrez le manuscrit…

FOREVER

Larmes blanches

         

par Claire D. (Seconde 18)

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-Incipit-

Effy alluma une dernière cigarette. La fatigue se lisait sur son visage ; ses yeux étaient gonflés, elle laissa échapper une nouvelle larme, une larme parmi tant d’autres.

Depuis un mois et six jours, son quotidien se résumait à ça : pleurer. Jimmy était mort. Il venait de fêter son seizième anniversaire. La maladie l’avait emporté, un matin. Un matin parmi tant d’autres.Effy était maintenant seule, sans Jimmy. Son cœur était déchiré par la tristesse, jamais plus elle ne pourrait être heureuse… Sa cigarette finie, Effy se dirigea vers l’entrée du cimetière. Chaque semaine elle y allait et chaque semaine était la même épreuve : lui qui était si vivant… La mort était venue et l’avait emporté. Une mort parmi tant d’autres. La mort, c’était la seule chose qui pouvait les séparer, eux, les inséparables. Effy déposa un bouquet sur sa tombe et s’en alla…

-Effy qu’est-ce que tu fous ?

Sa mère avait beaucoup changé depuis son divorce, prononcé six mois auparavant. Les cheveux grisés, la clope au bec, la mine pâle. Cette image attrista encore plus Effy : sa mère si belle avant, ne ressemblait plus à rien maintenant. Depuis son divorce elle avait plongé dans l’alcool, les bouteilles vides s’entassaient dans la poubelle. Elles mangèrent en silence. Un silence monotone, mort. Un silence parmi tant d’autres.

Nouvelles larmes, nouvelles journées. Dehors il neigeait, des perles blanches tombaient. C’étaient des larmes, des larmes blanches, des larmes de tristesse, des larmes d’oubli…

Effy se dirigea vers son lycée, où tout avait changé. Chaque recoin du bâtiment lui rappelait Jimmy, son Jimmy. Elle repensa alors à la dernière fois qu’elle l’avait vu. C’était à l’hôpital, les médecins étaient formels : Jimmy vivait son dernier jour. Effy avait passé toute la journée avec lui : quand son cœur s’arrêta de battre, Effy avait déposé un baiser sur sa joue, un baiser bref, mêlé au goût salé de ses larmes. Elle avait pris sa main froide et l’avait déposée sur son cœur tout en prononçant leur devise : « Forever ».

Les jours suivants, Effy resta cloitrée dans sa chambre. Pourquoi cette injustice ? Pourquoi le malheur s’abattait sur elle ? pourquoi lui avait-on enlevé sa moitié d’elle ? En cours Effy ne suivait plus : à quoi bon ? Devant elle, la place qu’occupait Jimmy était toujours là, vacante : une place parmi tant d’autres…

En rentrant chez elle après les cours, elle se dit qu’elle ne pouvait plus vivre comme ça. Sans lui, la vie n’avait plus aucun sens, le ciel ne serait plus jamais bleu, plus jamais les oiseaux ne chanteraient, plus jamais… Le lendemain Effy se leva, il était six heures, sa mère rentrait dans une heure. Elle alla dans la cuisine puis dans la salle de bain, prit les somnifères de sa mère et les avala…

Quand la mère d’Effy rentra de sa nuit de garde à l’hôpital, elle trouva un mot sur la table de la cuisine :

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Elle entendit le réveil d’Effy, ce réveil qui normalement aurait dû être éteint depuis une demi-heure. Elle courut dans le couloir, se prit les pieds dans les escaliers, cria le prénom de sa fille. Mais elle n’entendit aucune réponse. Quand elle arriva dans la chambre d’Effy, elle gisait sur le sol, blanche, froide. Elle avait le bracelet en cuir de Jimmy autour du poignet et dans sa main se trouvait un bout de papier, pliés en quatre :

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C’étaient les paroles d’une chanson de Damien Saez, « Soleil 200O » que Jimmy et elle avaient recopiées sur une page de cahier… Effy laissait derrière elle la maison vide, une maison comme tant d’autres ; une mère affligée, un réveil allumé, une vie monotone, une vie comme tant d’autres, triste à pleurer… Les jours suivants la neige ne s’arrêta pas de tomber, ce furent des larmes, des larmes blanches…

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-Excipit-

On dit souvent qu’avant de mourir on voit sa vie défiler sous les yeux. Personne n’a jamais confirmé cette hypothèse. Mais, si elle s’avérait être vraie alors Effy et Jimmy avaient vu défiler sous leurs yeux les quinze années de leur courte vie. Jimmy fut le premier à quitter le monde. La maladie aux poumons qu’il avait depuis sa naissance l’avait emporté, très loin, de l’autre côté de la terre. Le premier souvenir qu’il vu défiler fut celui d’Effy lui demandant de l’épouser. Ils avaient cinq ans à l’époque. À cet âge-là on ne connait pas les problèmes, on profite de la vie, tout est si simple…

Effy et Jimmy s’étaient toujours connus, chaque nouveauté ils l’avaient découverte ensemble, chaque recoin ils l’avaient exploré ensemble. Si vous aviez cherché la définition de l’amitié dans un dictionnaire, leurs deux noms auraient sûrement été indiqués… La vie de Jimmy continuait de défiler, il n’avait pas mal, il ne sentait rien. À un moment il crut recevoir un baiser sur la joue, il crut entendre quelqu’un prononcer le mot « FOREVER ». Ce mot, Effy en avait fait leur devise, ils l’avaient même gravé sur un arbre de la ville…

-Eh Jimmy tu m’aimes gros comment ?
-Je t’aime gros comme une montgolfière !

Cette réponse avait vexé Effy qui avait alors dix ans. Jimmy était amoureux d’Effy. Elle, ne l’était apparemment pas. Au fil des années ils avaient développé une sorte d’amour fraternel. Ils se connaissaient tellement que chaque geste de l’autre, ils pouvaient le prédire. Chaque regard, ils pouvaient l’interpréter. Leur union était si forte que si l’un des deux venait à partir alors la vie n’aurait plus aucun sens… Effy sentit ses yeux se fermer. Petit à petit elle ne sentit plus ses membres. Puis son cœur s’arrêta de battre…

Le premier souvenir qui lui vint à l’esprit fut celui du divorce de ses parents : au début ce n’étaient que de brèves disputes mais elles se transformèrent vite en scènes de ménage. Quand son père avait quitté la maison, Effy s’était senti abandonnée. Peu après, sa mère tomba dans la spirale infernale de l’alcool, laissant Effy gérer sa tristesse. Seule. Est-ce qu’elle était morte, elle ne le savait pas, elle ne savait rien. Elle avait arrêté de penser à la mort de Jimmy. Elle n’eut pas de peine à quitter sa mère : son départ ne serait qu’une perte de plus. Et puis elle comprendrait ce geste, sa fille serait beaucoup mieux à côté de celui qui l’avait toujours aimée…

forever_anges_3.1262351932.JPGLe deuxième et dernier souvenir qu’elle vit fut celui de Jimmy allongé sur ses genoux. Il lui racontait une anecdote sur leur prof de Français. Cette journée fut la dernière journée heureuse qu’ils passèrent ensemble. Le lendemain Jimmy fut emmené d’urgence à l’hôpital et y décéda une journée après son admission. Ses souvenirs s’arrêtèrent là. Où était-elle ? Personne ne le savait…

Maintenant ils étaient à nouveau réunis, autour d’eux tout était blanc comme neige, ils étaient heureux, ils pleuraient, des larmes, des larmes blanches, des larmes de joie : Jimmy regarda Effy, posa sa main sur son cœur et prononça « Forever », leur devise… Ce soir-là, la mère d’Effy regarda la nuit, la lune brillait plus intensément que jamais, et dans le ciel, tout là-bas, deux nouvelles étoiles étaient apparues…