Les élèves ont du talent… Lire en ligne : “Dernier voyage : sous-sol du vague à l'âme” par Charlotte B.

“Et si c’était un jour leur premier roman?”

Tel pourrait être le titre de cette nouvelle rubrique proposée par les élèves de Seconde 18 et Seconde 7… Au départ, un exercice tout à fait “classique” : rédiger le début et la fin d’un roman… Les élèves les plus assidus à la tâche se sont pleinement investis dans ce challenge : travaillant et retravaillant les manuscrits, corrigeant la grammaire, revoyant la syntaxe, précisant le lexique et surtout s’attelant à la grande question du “style”, afin de proposer la première ébauche de ce qui pourrait bien devenir un jour leur “roman”. Le cahier de texte électronique est fier de vous proposer la lecture de ces textes tous inédits. Même s’il s’agit des premières pages et des dernières pages d’un possible livre, les manuscrits peuvent se lire comme une nouvelle…
Bonne lecture !
                  
            

Découvrez le manuscrit

“Dernier voyage…

Sous-sol du vague à l’âme”

             

par Charlotte B. (Seconde 7)

               

Début du voyage…

8h21, mardi matin, et encore une fois en retard ! Le chemin coupant à travers le parc était terriblement boueux, ses chaussures ne s’en sortiraient pas indemnes, quelle poisse ! Mais les bottes pour ce soir se trouvaient au fond de son placard, bien au chaud, prêtes à l’emploi, et c’aurait été terrible si la boue les avait sauvagement attaquées, comme ces vulgaires chaussures, déjà bien trop ternies à son goût. Ses sourcils se froncèrent : même d’aussi loin, la sonnerie stridente ne lui échappait pas. Plus que trois minutes avant le début du cours. Enfin, le bâtiment apparut, le blanc du crépi accentué par la brume matinale. La porte de la salle 112 était déjà fermée mais tandis qu’elle arrivait, un groupe de retardataires apparut aussi à la porte. En entrant, un vague « Désolés pour le retard » flotta mais M. Histoire plongé dans sa recherche quotidienne de la fiche d’appel n’y prit pas garde. « Ahah ! fit-il tout à coup en sortant le carnet de sa sacoche. Stanislas B. ?  (Sa voix suraiguë accentuait plus que de nécessaire les dernières syllabes…

– Oui.
– Jérémie C… ?
– Présent.
– Amélie D… ?
– Oui, répondit la jeune fille qui tentait vainement de retirer la boue de son sac noir.
– Julien D… ?
– Présent m’sieur!

L’appel continua ainsi plusieurs minutes. M. Histoire se leva finalement et mit la fiche d’appel à la porte. « Hier, nous étudiiiiiiions la population paysaaaanne au temps du règne de Charles IX, booooooon ; prenez vos manuels d’histoââââre, aucun oubli j’espèèèèère ? Sa voix prit des aigus épouvantables : « Vous connaissez le tarif, hein ? Deux heures de colle par élève. » Un silence sarcastique accompagna ces paroles répétées comme un rituel, chacun se concentrant pour ne pas rire tant la scène était comique : les longs doigts du professeur pianotaient frénétiquement sur un tas de copies éparpillées, son crâne luisant était encore garni de quelques cheveux qui voletaient, tout son corps semblait animé de tics nerveux (un ébrouement à la façon des chevaux mais sans émettre le moindre son). Outre son nez pointu et ses problèmes capillaires, il portait un nom impossible à retenir, quelque chose comme… (bref…) « Bon, alors, manuel page 171 ! ». On ne peut pas dire qu’Amélie s’ennuyait, mais elle était plongée dans ses pensées, rêvant de SA soirée, celle qu’elle attendait depuis … humm, au moins sept mois. Elle passa donc les heures de cours de la matinée à rêver d’Eux, et de Leur concert du soir.  
À l’heure du déjeuner, elle sortit du lycée avec sa bécane et rentra en quatrième vitesse chez elle : il fallait qu’elle se douche absolument ce midi, pour avoir le temps de mettre ses dreadlocks après les cours.  À une heure et demie, et pour la deuxième fois de la journée, Amélie partit en retard et pesta tout le long du chemin -le long de la piste d’athlétisme, le seul garanti sans boue- contre son chat : « Makkura ta gourmandise va m’attirer des ennuis ! » Le chat n’avait cessé de gratter à sa porte pour réclamer à manger, ce qu’elle lui avait finalement accordé, la mettant en retard. L’effet soporifique du cours de bio quitta instantanément la jeune fille quand la sonnerie retentit : contre son habitude, elle fut la première à sortir de la salle, dévala les escaliers, fonça au « garage à vélos » -rempli en majorité absolue par des scooters- sauta sur sa bécane, et fit vrombir le moteur jusqu’à son hangar, la séance de préparation allait enfin commencer !
Ses cheveux encore humides de la douche du midi -remouillés par le crachin automnal- lui facilitèrent la pose de ses dreadlocks, des tresses synthétiques noires et rouge-bordeaux aux extrémités. Elle cerna ses yeux et teinta ses lèvres en noir, puis finalement ajouta une nouveauté due à l’importance de l’événement : des lentilles ambrées ; dernier achat en date de sa virée à Paris avec Adrian, son « Chéri ». Dans le miroir, elle se dit que cela lui allait bien : le carmin de ses lentilles faisant ressortir la pâleur de sa peau, et ses boucles brunes flottaient en harmonie avec les dreadlocks. Elle ouvrit son placard, et commença par mettre son collant noir et son sous-pull rayé noir et rouge, des mêmes teintes que ses cheveux. La sonnerie de l’interphone retentit. Amélie descendit l’escalier à toute vitesse et décrocha :

– C’est moi, dit-il de sa voix au timbre si doux, tu es prête ?
– Non pas tout à fait, je t’ouvre.

En remontant dans sa chambre, Amélie mit ses bijoux : deux petits anneaux noirs à chaque oreille et le collier habituel gothique à pointes en argent. Adrian entra, le son de ses talons répercuté dans toute la maison. « Tu t’es pris de nouvelles New Rock ? demanda-t-elle de sa chambre. « Oui » répondit-il en montant les escaliers. Amélie enfila sa jupe à motif écossais du même coloris que ses cheveux et ses dreads, mit son petit gilet qui lui allait si bien : légèrement décolleté, avec un tissu assez brillant, une capuche terminée par une étoile, et surtout, dans le dos : le logo et le nom du groupe qu’ils allaient voir ce soir brodés en lettres blanches. Son Chéri entra dans la chambre : toujours très grand -mais il trichait avec ses bottes- les cheveux bruns longs jusqu’au bassin, un nez un peu pointu et des yeux d’ordinaire gris qui, pour l’événement avaient pris la même teinte ambrée que les siens

– Ouah! Tu as encore grandi ! s’exclama Amélie en lui sautant dans les bras. Il l’attrapa en lui rendant son étreinte.
– Toi tu n’as pas bien grandi, mais tu t’es drôlement bien fringuée ! Tu as perdu du poids ? Il me semblait que tu… Enfin, ta taille est plus fine, non ?
– Et voilà, qu’est-ce que je te disais ? Tu vois que tu ne viens pas assez me voir, tu ne te rappelles même plus à quel point je suis belle ! » lança Amélie, un sourire ironique au coin des lèvres.
Il la reposa et Amélie se regarda un dernier instant dans la glace, puis d’un air satisfait elle ferma sa porte descendit les escaliers, ses bottes et sa sacoche à la main..
« Montre-moi tes nouvelles New-Rock » demanda la jeune fille en se tournant vers lui.
Adrian souleva son long manteau noir à boutons argent et elle les détailla : boucles en argent -le même que celui des boutons- pas très hautes, semelles plates, sans lacets, bref c’était pas son style, mais pour Adrian, ça lui collait à la peau.
« On est parti ! » s’écria Amélie une fois ses bottes et ses gants enfilés.
 -Ton père travaille ? Tu l’as bien prévenu ? Je ne veux plus avoir de problèmes avec lui.
– Oui..
– Sûr ?
– Complètement sûre et certaine. L’interrogatoire est terminé, on peut y aller ? Amélie s’impatientait, une main sur la poignée, et attendait qu’Adrian daigne sortir.
– D’accord, c’est parti ! s’exclama-t-il tout à coup plus joyeux.

La porte fermée, Amélie descendit les marches du perron au bras d’Adrian. Il sortit les clefs de sa poche et mit le contact.
Le trajet se déroula sans encombre, la circulation du périphérique était fluide. Ils arrivèrent place Clichy aux environs de 19 heures. Amélie commençait déjà à s’exciter en charlotte_1.1260378745.jpgsifflotant les airs de ses musiques préférées. Le temps de garer la moto et le couple se promenait le long de la rue XXXXXXXX en croisant nombre de personnes vêtues dans le même style qu’eux et quelques passants presque effrayés croyant à l’invasion vampirique, démoniaque, ou quelque chose du même type !
Repas habituel à l’Ante-Concert, un vulgaire fast-food ayant pour seul intérêt d’avoir des toilettes gratuites et un service rapide. Vers vingt heures, ils se dirigèrent vers les portes d’entrée de La Locomotive, près du fameux Moulin-Rouge. Ils donnèrent leur ticket au videur et entrèrent dans l’atmosphère glauque et enfumée de la salle qu’Amélie aimait tant. À gauche du « central » se trouvait un bar immense, à droite une grande affiche annonçait le programme de la soirée :

DOPE STARS INC : 21h00-21h30
LACRIMAS FUNDERE : 22h00-22h45
DIARY OF DREAMS : 23h00-00h00
DEATHSTARS : 00h30-01h30

Des vendeurs proposaient toutes sortes de produits dérivés à l’effigie des groupes ; ils s’installèrent ensemble sur des fauteuils placés à l’étage surplombant la grande scène. Adrian alluma une cigarette.

« Tu en veux ? proposa-t-il à Amélie.
– C’est quoi exactement ?
– Une clope…

La soirée se déroula lentement, Amélie devenait de plus en plus excitée à l’approche de la dernière partie de soirée, son groupe préféré à l’affiche !
« Calme-toi », répétait Adrian. « Mais je suis très calme ! » Au comptoir, Amélie partit dans un long monologue : « C’est tout de même la deuxième fois qu’on va les voir, et je suis toujours autant…, tu comprends quoi ! Depuis que je rêve de retourner à La Loco ! Les membres de Deathstars sont pour moi de véritables icônes, des modèles, mais pas à imiter, juste, des gens qui créent du pur son, enfin tu comprends quoi ? Ne laissant pas le temps à Adrian de répondre, elle poursuivit : C’est fou tout de même de les voir en vrai alors qu’ils ont fait tout un tas de choses : des clips-vidéos, ils ont un MySpace, ils fréquentent des tas de groupes internationaux comme Cradle ; j’ai pas l’impression que l’on vit dans la même dimension, tu vois ? » Oui, la jeune fille ne vivait plus que pour cela…
Ils descendirent les escaliers, et se posèrent sur la rambarde en fer qui formait le tour de la fosse. Et voilà, ça allait commencer dans moins d’une demi-heure, Amélie était au comble de l’excitation : ses pommettes en rougissaient, elle regardait fébrilement sa montre et jetait de longs regards noirs à la scène immanquablement vide.
Quand enfin le ballet des techniciens du son s’arrêta, Amélie se leva en sursaut et vint se placer au second rang, devant Adrian, derrière la scène, de telle façon qu’elle pouvait la toucher, avec juste assez d’angle pour bien les voir. Le fond sonore fit place au thème du titre principal de leur dernier album : un solo de basse et de batterie au rythme entraînant. Devant Amélie, les deux hystériques se déchaînaient comme la plupart des autres aux premiers rangs lançant des cris suraigus ou frappant dans leurs mains ; la jeune fille se hâta de mettre ses boules Kies tandis que le premier guitariste entra sur scène bientôt suivit du second -un grand et mince à la coiffure plutôt impressionnante- puis le batteur qui testa sa grosse caisse, effet qui doubla les hurlements hystériques auxquels Amélie se joignit lorsque le bassiste, à la forme de visage si particulière et tellement attirante, vint saluer la foule en délire.
Le fond sonore s’arrêta et les spots de lumière tournèrent. Des flashs illuminèrent les visages des musiciens. La foule en délire se déchaîna avec l’arrivée en trombe du chanteur, ses cheveux mi-longs ondulant en cadence. Voilà, c’était parti pour une heure de bonheur total, une heure pendant laquelle Amélie ne penserait plus qu’à Eux, où ses soucis de vie quotidienne allaient s’estomper, pour laisser place à Leur show.

___________

Fin du voyage

Un mal de tête à lui briser les tempes. Un mauvais goût dans la bouche accompagné d’une envie de vomir. Depuis qu’elle y avait goûté, le reste n’avait plus qu’une valeur dérisoire et sa vie était devenue tellement fade, aussi triste qu’un rendez-vous d’amour manqué… Amélie se retourna, le réveil indiquait quinze heures. Elle s’assit, la tête lui tournait : cela faisait une éternité qu’elle n’avait rien avalé. Elle prit un briquet sur la table : elle fumerait les quelques feuilles qui restaient. Des volutes de fumée envahirent rapidement la chambre d’hôtel. Les nausées reprirent alors qu’elle tentait de resserrer la ceinture de sa jupe à motif écossais, sans résultat, tant elle avait maigri. Skinny vint l’aider.
Après avoir fixé la ceinture sur le dernier cran, il la prit par les épaules puis ils sortirent tous deux de la chambre. À l’extérieur l’air parisien était glacial. Sur le Boulevard de Clichy, Amélie frissonnait tant que Skinny lui fit enfiler sa veste. Ils marchèrent quelques minutes et entrèrent à leur café habituel dans lequel flottait une odeur de peinture fraîche. À une table reculée par rapport aux autres, Amélie reconnut la silhouette élancée d’un jeune homme à la coiffure impressionnante, ses cheveux d’un noir de jais lui donnaient un air de poussin ébouriffé. Mais il ne fit pas attention à elle.
À droite de celui-ci, un type aux cheveux mi-longs, surnommé Whip, titubait en buvant un alcool… Le portable d’Amélie se mit à sonner tandis que le serveur leur apportait la commande. C’était son père, mais elle ne pouvait pas répondre : non, cela faisait trop longtemps, et puis elle n’aurait pas su quoi lui dire : c’était la fin du voyage de toute façon. Amélie voulut sourire à Skinny, qui lui posa une main sur la nuque et commença à jouer avec ses cheveux. La jeune fille chercha du regard d’où venait l’odeur de peinture, un ouvrier en bleu de travail lui avait échappé lorsqu’ils étaient entrés : il se trouvait en face d’eux, à l’autre bout de la pièce, il repeignait les lettres rouges « issue de secours ».
Amélie voulut reprendre une gorgée d’alcool, mais le liquide lui dégoulina sur le menton. Skinny lui passa son bras autour de la taille et elle posa sa tête sur son épaule. Son téléphone sonna à nouveau. Elle l’éteignit, et reposa sa tête sur l’épaule de Skinny, les yeux perdus dans le vague, très loin, fixant les gestes de l’ouvrier sans le voir.

FIN

charlotte_2.1260375905.jpg

© Charlotte B. (Lycée en Forêt, Montargis, France. Décembre 2009).
Creative Commons License
 
“Dernier voyage : sous-sol du vague à l’âme” par Charlotte B. Ce texte est mis à disposition selon les termes de la licence Creative Commons Paternité-Pas d’Utilisation Commerciale-Pas de Modification 2.0 France. La diffusion publique sur un autre support n’est autorisée qu’après accord de l’auteure.

Les élèves ont du talent… Lire en ligne : “Dernier voyage : sous-sol du vague à l’âme” par Charlotte B.

“Et si c’était un jour leur premier roman?”

Tel pourrait être le titre de cette nouvelle rubrique proposée par les élèves de Seconde 18 et Seconde 7… Au départ, un exercice tout à fait “classique” : rédiger le début et la fin d’un roman… Les élèves les plus assidus à la tâche se sont pleinement investis dans ce challenge : travaillant et retravaillant les manuscrits, corrigeant la grammaire, revoyant la syntaxe, précisant le lexique et surtout s’attelant à la grande question du “style”, afin de proposer la première ébauche de ce qui pourrait bien devenir un jour leur “roman”. Le cahier de texte électronique est fier de vous proposer la lecture de ces textes tous inédits. Même s’il s’agit des premières pages et des dernières pages d’un possible livre, les manuscrits peuvent se lire comme une nouvelle…
Bonne lecture !
                  
            

Découvrez le manuscrit

“Dernier voyage…

Sous-sol du vague à l’âme”

             

par Charlotte B. (Seconde 7)

               

Début du voyage…

8h21, mardi matin, et encore une fois en retard ! Le chemin coupant à travers le parc était terriblement boueux, ses chaussures ne s’en sortiraient pas indemnes, quelle poisse ! Mais les bottes pour ce soir se trouvaient au fond de son placard, bien au chaud, prêtes à l’emploi, et c’aurait été terrible si la boue les avait sauvagement attaquées, comme ces vulgaires chaussures, déjà bien trop ternies à son goût. Ses sourcils se froncèrent : même d’aussi loin, la sonnerie stridente ne lui échappait pas. Plus que trois minutes avant le début du cours. Enfin, le bâtiment apparut, le blanc du crépi accentué par la brume matinale. La porte de la salle 112 était déjà fermée mais tandis qu’elle arrivait, un groupe de retardataires apparut aussi à la porte. En entrant, un vague « Désolés pour le retard » flotta mais M. Histoire plongé dans sa recherche quotidienne de la fiche d’appel n’y prit pas garde. « Ahah ! fit-il tout à coup en sortant le carnet de sa sacoche. Stanislas B. ?  (Sa voix suraiguë accentuait plus que de nécessaire les dernières syllabes…

– Oui.
– Jérémie C… ?
– Présent.
– Amélie D… ?
– Oui, répondit la jeune fille qui tentait vainement de retirer la boue de son sac noir.
– Julien D… ?
– Présent m’sieur!

L’appel continua ainsi plusieurs minutes. M. Histoire se leva finalement et mit la fiche d’appel à la porte. « Hier, nous étudiiiiiiions la population paysaaaanne au temps du règne de Charles IX, booooooon ; prenez vos manuels d’histoââââre, aucun oubli j’espèèèèère ? Sa voix prit des aigus épouvantables : « Vous connaissez le tarif, hein ? Deux heures de colle par élève. » Un silence sarcastique accompagna ces paroles répétées comme un rituel, chacun se concentrant pour ne pas rire tant la scène était comique : les longs doigts du professeur pianotaient frénétiquement sur un tas de copies éparpillées, son crâne luisant était encore garni de quelques cheveux qui voletaient, tout son corps semblait animé de tics nerveux (un ébrouement à la façon des chevaux mais sans émettre le moindre son). Outre son nez pointu et ses problèmes capillaires, il portait un nom impossible à retenir, quelque chose comme… (bref…) « Bon, alors, manuel page 171 ! ». On ne peut pas dire qu’Amélie s’ennuyait, mais elle était plongée dans ses pensées, rêvant de SA soirée, celle qu’elle attendait depuis … humm, au moins sept mois. Elle passa donc les heures de cours de la matinée à rêver d’Eux, et de Leur concert du soir.  

À l’heure du déjeuner, elle sortit du lycée avec sa bécane et rentra en quatrième vitesse chez elle : il fallait qu’elle se douche absolument ce midi, pour avoir le temps de mettre ses dreadlocks après les cours.  À une heure et demie, et pour la deuxième fois de la journée, Amélie partit en retard et pesta tout le long du chemin -le long de la piste d’athlétisme, le seul garanti sans boue- contre son chat : « Makkura ta gourmandise va m’attirer des ennuis ! » Le chat n’avait cessé de gratter à sa porte pour réclamer à manger, ce qu’elle lui avait finalement accordé, la mettant en retard. L’effet soporifique du cours de bio quitta instantanément la jeune fille quand la sonnerie retentit : contre son habitude, elle fut la première à sortir de la salle, dévala les escaliers, fonça au « garage à vélos » -rempli en majorité absolue par des scooters- sauta sur sa bécane, et fit vrombir le moteur jusqu’à son hangar, la séance de préparation allait enfin commencer !

Ses cheveux encore humides de la douche du midi -remouillés par le crachin automnal- lui facilitèrent la pose de ses dreadlocks, des tresses synthétiques noires et rouge-bordeaux aux extrémités. Elle cerna ses yeux et teinta ses lèvres en noir, puis finalement ajouta une nouveauté due à l’importance de l’événement : des lentilles ambrées ; dernier achat en date de sa virée à Paris avec Adrian, son « Chéri ». Dans le miroir, elle se dit que cela lui allait bien : le carmin de ses lentilles faisant ressortir la pâleur de sa peau, et ses boucles brunes flottaient en harmonie avec les dreadlocks. Elle ouvrit son placard, et commença par mettre son collant noir et son sous-pull rayé noir et rouge, des mêmes teintes que ses cheveux. La sonnerie de l’interphone retentit. Amélie descendit l’escalier à toute vitesse et décrocha :

– C’est moi, dit-il de sa voix au timbre si doux, tu es prête ?
– Non pas tout à fait, je t’ouvre.

En remontant dans sa chambre, Amélie mit ses bijoux : deux petits anneaux noirs à chaque oreille et le collier habituel gothique à pointes en argent. Adrian entra, le son de ses talons répercuté dans toute la maison. « Tu t’es pris de nouvelles New Rock ? demanda-t-elle de sa chambre. « Oui » répondit-il en montant les escaliers. Amélie enfila sa jupe à motif écossais du même coloris que ses cheveux et ses dreads, mit son petit gilet qui lui allait si bien : légèrement décolleté, avec un tissu assez brillant, une capuche terminée par une étoile, et surtout, dans le dos : le logo et le nom du groupe qu’ils allaient voir ce soir brodés en lettres blanches. Son Chéri entra dans la chambre : toujours très grand -mais il trichait avec ses bottes- les cheveux bruns longs jusqu’au bassin, un nez un peu pointu et des yeux d’ordinaire gris qui, pour l’événement avaient pris la même teinte ambrée que les siens

– Ouah! Tu as encore grandi ! s’exclama Amélie en lui sautant dans les bras. Il l’attrapa en lui rendant son étreinte.
– Toi tu n’as pas bien grandi, mais tu t’es drôlement bien fringuée ! Tu as perdu du poids ? Il me semblait que tu… Enfin, ta taille est plus fine, non ?
– Et voilà, qu’est-ce que je te disais ? Tu vois que tu ne viens pas assez me voir, tu ne te rappelles même plus à quel point je suis belle ! » lança Amélie, un sourire ironique au coin des lèvres.
Il la reposa et Amélie se regarda un dernier instant dans la glace, puis d’un air satisfait elle ferma sa porte descendit les escaliers, ses bottes et sa sacoche à la main..
« Montre-moi tes nouvelles New-Rock » demanda la jeune fille en se tournant vers lui.
Adrian souleva son long manteau noir à boutons argent et elle les détailla : boucles en argent -le même que celui des boutons- pas très hautes, semelles plates, sans lacets, bref c’était pas son style, mais pour Adrian, ça lui collait à la peau.
« On est parti ! » s’écria Amélie une fois ses bottes et ses gants enfilés.
 -Ton père travaille ? Tu l’as bien prévenu ? Je ne veux plus avoir de problèmes avec lui.
– Oui..
– Sûr ?
– Complètement sûre et certaine. L’interrogatoire est terminé, on peut y aller ? Amélie s’impatientait, une main sur la poignée, et attendait qu’Adrian daigne sortir.
– D’accord, c’est parti ! s’exclama-t-il tout à coup plus joyeux.

La porte fermée, Amélie descendit les marches du perron au bras d’Adrian. Il sortit les clefs de sa poche et mit le contact.

Le trajet se déroula sans encombre, la circulation du périphérique était fluide. Ils arrivèrent place Clichy aux environs de 19 heures. Amélie commençait déjà à s’exciter en charlotte_1.1260378745.jpgsifflotant les airs de ses musiques préférées. Le temps de garer la moto et le couple se promenait le long de la rue XXXXXXXX en croisant nombre de personnes vêtues dans le même style qu’eux et quelques passants presque effrayés croyant à l’invasion vampirique, démoniaque, ou quelque chose du même type !

Repas habituel à l’Ante-Concert, un vulgaire fast-food ayant pour seul intérêt d’avoir des toilettes gratuites et un service rapide. Vers vingt heures, ils se dirigèrent vers les portes d’entrée de La Locomotive, près du fameux Moulin-Rouge. Ils donnèrent leur ticket au videur et entrèrent dans l’atmosphère glauque et enfumée de la salle qu’Amélie aimait tant. À gauche du « central » se trouvait un bar immense, à droite une grande affiche annonçait le programme de la soirée :

DOPE STARS INC : 21h00-21h30
LACRIMAS FUNDERE : 22h00-22h45
DIARY OF DREAMS : 23h00-00h00
DEATHSTARS : 00h30-01h30

Des vendeurs proposaient toutes sortes de produits dérivés à l’effigie des groupes ; ils s’installèrent ensemble sur des fauteuils placés à l’étage surplombant la grande scène. Adrian alluma une cigarette.

« Tu en veux ? proposa-t-il à Amélie.
– C’est quoi exactement ?
– Une clope…

La soirée se déroula lentement, Amélie devenait de plus en plus excitée à l’approche de la dernière partie de soirée, son groupe préféré à l’affiche !

« Calme-toi », répétait Adrian. « Mais je suis très calme ! » Au comptoir, Amélie partit dans un long monologue : « C’est tout de même la deuxième fois qu’on va les voir, et je suis toujours autant…, tu comprends quoi ! Depuis que je rêve de retourner à La Loco ! Les membres de Deathstars sont pour moi de véritables icônes, des modèles, mais pas à imiter, juste, des gens qui créent du pur son, enfin tu comprends quoi ? Ne laissant pas le temps à Adrian de répondre, elle poursuivit : C’est fou tout de même de les voir en vrai alors qu’ils ont fait tout un tas de choses : des clips-vidéos, ils ont un MySpace, ils fréquentent des tas de groupes internationaux comme Cradle ; j’ai pas l’impression que l’on vit dans la même dimension, tu vois ? » Oui, la jeune fille ne vivait plus que pour cela…

Ils descendirent les escaliers, et se posèrent sur la rambarde en fer qui formait le tour de la fosse. Et voilà, ça allait commencer dans moins d’une demi-heure, Amélie était au comble de l’excitation : ses pommettes en rougissaient, elle regardait fébrilement sa montre et jetait de longs regards noirs à la scène immanquablement vide.

Quand enfin le ballet des techniciens du son s’arrêta, Amélie se leva en sursaut et vint se placer au second rang, devant Adrian, derrière la scène, de telle façon qu’elle pouvait la toucher, avec juste assez d’angle pour bien les voir. Le fond sonore fit place au thème du titre principal de leur dernier album : un solo de basse et de batterie au rythme entraînant. Devant Amélie, les deux hystériques se déchaînaient comme la plupart des autres aux premiers rangs lançant des cris suraigus ou frappant dans leurs mains ; la jeune fille se hâta de mettre ses boules Kies tandis que le premier guitariste entra sur scène bientôt suivit du second -un grand et mince à la coiffure plutôt impressionnante- puis le batteur qui testa sa grosse caisse, effet qui doubla les hurlements hystériques auxquels Amélie se joignit lorsque le bassiste, à la forme de visage si particulière et tellement attirante, vint saluer la foule en délire.

Le fond sonore s’arrêta et les spots de lumière tournèrent. Des flashs illuminèrent les visages des musiciens. La foule en délire se déchaîna avec l’arrivée en trombe du chanteur, ses cheveux mi-longs ondulant en cadence. Voilà, c’était parti pour une heure de bonheur total, une heure pendant laquelle Amélie ne penserait plus qu’à Eux, où ses soucis de vie quotidienne allaient s’estomper, pour laisser place à Leur show.

___________

Fin du voyage

Un mal de tête à lui briser les tempes. Un mauvais goût dans la bouche accompagné d’une envie de vomir. Depuis qu’elle y avait goûté, le reste n’avait plus qu’une valeur dérisoire et sa vie était devenue tellement fade, aussi triste qu’un rendez-vous d’amour manqué… Amélie se retourna, le réveil indiquait quinze heures. Elle s’assit, la tête lui tournait : cela faisait une éternité qu’elle n’avait rien avalé. Elle prit un briquet sur la table : elle fumerait les quelques feuilles qui restaient. Des volutes de fumée envahirent rapidement la chambre d’hôtel. Les nausées reprirent alors qu’elle tentait de resserrer la ceinture de sa jupe à motif écossais, sans résultat, tant elle avait maigri. Skinny vint l’aider.

Après avoir fixé la ceinture sur le dernier cran, il la prit par les épaules puis ils sortirent tous deux de la chambre. À l’extérieur l’air parisien était glacial. Sur le Boulevard de Clichy, Amélie frissonnait tant que Skinny lui fit enfiler sa veste. Ils marchèrent quelques minutes et entrèrent à leur café habituel dans lequel flottait une odeur de peinture fraîche. À une table reculée par rapport aux autres, Amélie reconnut la silhouette élancée d’un jeune homme à la coiffure impressionnante, ses cheveux d’un noir de jais lui donnaient un air de poussin ébouriffé. Mais il ne fit pas attention à elle.

À droite de celui-ci, un type aux cheveux mi-longs, surnommé Whip, titubait en buvant un alcool… Le portable d’Amélie se mit à sonner tandis que le serveur leur apportait la commande. C’était son père, mais elle ne pouvait pas répondre : non, cela faisait trop longtemps, et puis elle n’aurait pas su quoi lui dire : c’était la fin du voyage de toute façon. Amélie voulut sourire à Skinny, qui lui posa une main sur la nuque et commença à jouer avec ses cheveux. La jeune fille chercha du regard d’où venait l’odeur de peinture, un ouvrier en bleu de travail lui avait échappé lorsqu’ils étaient entrés : il se trouvait en face d’eux, à l’autre bout de la pièce, il repeignait les lettres rouges « issue de secours ».

Amélie voulut reprendre une gorgée d’alcool, mais le liquide lui dégoulina sur le menton. Skinny lui passa son bras autour de la taille et elle posa sa tête sur son épaule. Son téléphone sonna à nouveau. Elle l’éteignit, et reposa sa tête sur l’épaule de Skinny, les yeux perdus dans le vague, très loin, fixant les gestes de l’ouvrier sans le voir.

FIN

charlotte_2.1260375905.jpg

© Charlotte B. (Lycée en Forêt, Montargis, France. Décembre 2009).
Creative Commons License
 
“Dernier voyage : sous-sol du vague à l’âme” par Charlotte B. Ce texte est mis à disposition selon les termes de la licence Creative Commons Paternité-Pas d’Utilisation Commerciale-Pas de Modification 2.0 France. La diffusion publique sur un autre support n’est autorisée qu’après accord de l’auteure.

Les élèves ont du talent… Lire en ligne : "Rose d'hiver, Souffle du vent, Etoile Jaune" par Deborah S.

« Et si c’était un jour leur premier roman? »

Tel pourrait être le titre de cette nouvelle rubrique proposée par les élèves de Seconde 18 et Seconde 7… Au départ, un exercice tout à fait « classique » : rédiger le début et la fin d’un roman… Les élèves les plus assidus à la tâche se sont pleinement investis dans ce challenge : travaillant et retravaillant les manuscrits, corrigeant la grammaire, revoyant la syntaxe, précisant le lexique et surtout s’attelant à la grande question du « style », afin de proposer la première ébauche de ce qui pourrait bien devenir un jour leur « roman ». L’Espace Pédagogique Contributif est fier de vous proposer la lecture de ces textes tous inédits. Même s’il s’agit des premières pages et des dernières pages d’un possible livre, les manuscrits peuvent se lire comme une nouvelle…
Bonne lecture !
                  
            
Découvrez le manuscrit…

« Rose d’hiver, souffle du vent, étoile jaune »

             

par Deborah S. (Seconde 18)

deborah_s_1.1289731212.jpg

Il était aux alentours de trois heures du matin —peut-être plus, peut-être moins— Je ne suis plus vraiment sûre de rien. Tout ce que je sais, c’est que la nuit était noire, comme toutes les nuits d’hiver de cette année 43. Le vent froid s’abattait dans un bruit aigu sur la petite fenêtre de la chambre, unique ouverture vers l’extérieur. La buée sur la vitre dessinait des auréoles blanches sur lesquelles on pouvait lire des prénoms écrits d’une écriture incertaine. Les lettres tantôt rondes, tantôt plus fines, s’assemblaient les unes avec les autres. Dehors, il neigeait. Je ne trouvais plus le sommeil. J’observais la chambre de long en large. Je me disais que je ne reverrais jamais tous ces visages qui pourtant m’étaient familiers. Nous étions six dans cette petite pièce : six jeunes filles cachées, pour l’unique raison qu’Ils les enverraient dans les camps de la mort s’Ils les découvraient. J’ai toujours trouvé cette appellation « camps de le mort » bien vague. Qu’était-ce au juste ? Personne ici n’en savait rien. Mais nous en avions toutes peur. Une peur, ou plutôt devrais-je dire une angoisse, une terrible, une oppressante angoisse : le genre de sentiment qu’on ne ressent qu’une fois tellement sa force vous détruit de l’intérieur. Maman avait été emmenée là-bas. On ne l’avait plus jamais revue…

Ma sœur jumelle dormait paisiblement dans son lit aux couvertures trop fines. Elle tremblait de froid. Son gilet brodé d’une étoile jaune était posé sur la chaise, face à l’armoire. Je n’avais pas compris tout de suite la signification de cette étoile lorsque maman l’avait cousue. « C’est important » répétait-elle sans cesse, comme pour se persuader elle-même qu’elle faisait le bon choix. Mais aujourd’hui, ma sœur et moi savions que maman avait eu tort. Ce n’était pas le bon choix que de se livrer sans mener aucun combat. J’acceptais de perdre. Mais je n’acceptais pas de ne pas jouer. Et au point où on était, la vie c’était un jeu, non ? Il fallait miser, faire des choix, anticiper, attendre, observer. Perdre. Gagner. On en apprenait la règle à ses dépends : Les règles de la vie.

Les minutes passaient. Et plus les minutes passaient, plus je mourrais d’envie de déchirer cette étoile.  Cette étoile sur laquelle étaient écrites les lettres R et O, initiales de ma sœur. Cette étoile qui faisait de nous des étrangères à notre pays. Alors que nous étions nées ici ! Nous étions Françaises bon sang ! Nous étions sûrement plus françaises que le chef du Gouvernement français lui-même ! Je décidais alors de mettre mon envie à exécution. Je me levai d’un bond sans faire de bruit. Je saisis la veste de Rose, et arracha une à une toute les coutures qui maintenaient encore le bout de tissu sur la veste noire. Je me saisis de la petite étoile jaune. Il fallait m’en débarrasser. Ne plus jamais revoir d’étoiles. Je ne voulais plus d’étoiles. J’avais trop vu d’étoiles. Ce sentiment d’oppression me poussa alors à ouvrir la fenêtre dans un sourd fracas qui réveilla ma sœur. 

« Que fais tu donc ? » demanda-t-elle à peine réveillée. Ses cheveux lui tombaient dans les yeux ce qui lui donnait cet air comique qui avait provoqué la plupart de nos fous-rires. Mais cette nuit, l’heure n’était pas à la rigolade.

– Je… Je me débarrasse de ce qui ne devrait pas exister. Lâchais-je enfin, en jetant l’étoile au loin, dans la rue.

– De ce qui ne devrait pas exister?

– Je vais coudre une rose d’hiver à la place. On ne verra pas qu’il y a des fils arrachés ne t’inquiète pas.

Ce soir là, je pris la plus grande décision de ma vie. Une décision qui pourrait nous faire vivre toutes les deux, ou bien nous faire mourir. Pensive, je regardais la petite étoile jaune se faire ensevelir par la neige. Etait-ce le bon choix ? Qu’importe. Rose et moi allions partir ce soir.  Avec nos baluchons et nos grandes bottes, sur les routes de la vie. Rose s’empara d’une couverture qu’elle enfila par-dessus sa robe déchirée. Je me coiffais d’un bonnet en laine. La première partie de mon « plan » d’évasion consistait à sortir de l’internat sans nous faire prendre (ce qui n’était pas une mince affaire puisque la vielle concierge, plus communément nommée « la vielle Dewick » avait l’ouïe aussi affûtée et le regard aussi perçant qu’un hiboux). Nous traversâmes le long corridor jusqu’à la porte d’entrée de l’internat. Je savais où étaient cachées les clefs. J’avais vu la deborah_s_2.1289731316.jpgvieille Dewick, les ranger dans la boîte à lettres. Je fourrais ma main dans la grande boîte en acier. Je cherchais à tâtons une clef, un bout de métal. Mais rien. La boîte était vide. Affolée, j’appelais ma sœur pour qu’elle vienne à mon aide.

« Rose ! Rose ! Viens voir vite, j’ai un problème !

– Qu’y a-t-il? Demanda-t-elle d’un naturel surprenant. Comme si elle n’était pas en train de commettre une infraction.

– Chuuuut! Parle moins fort, la vielle Dewick va nous entendre! J’ai un problème, viens voir ! Je fis signe à ma sœur d’approcher. La petite brune aux cheveux bouclés marcha sur la pointe des pieds jusqu’à moi, et leva un sourcil comme pour dire : « Cela m’aurait étonné qu’on s’en sorte sans rencontrer aucune difficulté! »

– Quoi? Qu’est-ce qu’il y a ?

– Eh bien… Je ne trouve pas les clefs ! Mon cœur battait de plus en plus fort dans ma poitrine. Je regardais l’horloge : elle indiquait 3h45 du matin. Dans 2h et 15 minutes, tout l’étage serait éveillé. Il nous fallait partir vite !

– Les clefs? Mais c’est moi qui les ai les clefs! Tu m’avais dit de les prendre hier soir au cas où! Un large sourire s’afficha sur le visage de Rose. En temps normal, je lui aurais dit d’effacer son sourire de tête à claques. Mais ce soir, tout était différent : « Tu es fabuleuse petite sœur! Fabuleuse! Et dire que tu es la plus jeune et que c’est grâce à toi qu’on s’en sort! Dans les romans, ce n’est jamais comme ça »…

Rose et moi arrivions au pas de la porte d’entrée de l’internat. Le tout était de ne pas la faire grincer. Sinon, tous nos efforts n’auraient servi à rien, et la vielle Dewick nous ferait remonter dans notre chambre en nous tirant les oreilles, et pire peut-être à cause des clés volées. Je fus soudain prise d’une idée lumineuse. Je dis à ma sœur de sortir du shampoing de son sac. Elle me regarda avec un regard assez significatif qui voulait dire « Tu deviens folle ma pauvre ». Mais elle s’exécuta. J’appliquai avec soin un zeste de shampoing sur les gonds de la vielle porte rouillée. Je fis tourner la clef dans la serrure, et appuyai sur la clenche. Comme par magie, la porte s’ouvrit sans aucun bruit sur la rue. Ma sœur et moi n’osions sortir, profitant du dernier instant dans cet internat que nous ne reverrions jamais. Le spectacle était mélancolique. La neige tombait toujours sur les pavés de la route. Les roses du voisin fanaient, comme pour nous dire Adieu ! Le chant du vent d’hiver faisait tournoyer les dernières feuilles que l’automne avait oubliées. Tous les volets alentour étaient clos sur les fenêtres de ces maisons où des gens dormaient, rêvaient. Rêvaient peut-être à un monde meilleur. Il était temps de changer de vie. De toute façon, avait-on le choix ?

Nous marchions en direction du Sud. Si nous arrivions jusqu’à Niort, notre tante pourrait sûrement nous aider…

…………………………………………………..

Quelques années et beaucoup de larmes plus tard…

Je marchais toujours dans Paris. Le soleil tapait fort, inondant les rues, les bâtiments et les places de sa chaleur. J’étais arrivée dans la ruelle que je cherchais. Elle avait bien vieilli, depuis l’année 43, cette ruelle ouverte sur le quartier des Orangeries. Je reconnaissais les maisons qui défilaient devant mes yeux. Les appartements aux portes vertes, l’ancienne boulangerie, La tannerie de Monsieur Erdert. Il n’y avait plus aux fenêtres les roses blanches, ses préférées, celles qui s’accordaient si bien avec l’hiver. Celles qu’il nommait : « Les faiseuses de neige ». On pouvait toujours deviner le Jardin de Mademoiselle Pins, qui avait été changé en immeuble. Certains bâtiments étaient neufs et reconstruits dans l’après-guerre. Et l’odeur d’orange avait disparu avec le temps. Le temps qui emporte tout, le temps qui passe, et qu’on ne voit pas. Le temps qui ne laisse sur nous que quelques rides, quelques souvenirs gris, presque effacés. Le temps qui court, de plus en plus vite, ne s’arrêtant que quand vient la fin.

deborah_s_4.1289731448.jpgJe partis en quête du numéro 45. Je cherchais, demandant aux passants « L’internat de jeunes filles ». Mais les réponses n’étaient que négatives. Plus personne ne connaissait l’internat. Dans un soupir de lassitude immense, je m’assis sur le trottoir. « Emma… Tu croyais vraiment qu’en revenant ici tu retrouverais l’internat intact ? Qu’imaginais tu enfin ? Tu vois bien qu’il n’y a plus rien. Il a dû être remplacé par une de ces tours en béton immonde depuis bien longtemps… » Me parler à moi-même me faisais du bien. Cela me confortait dans l’idée que je n’étais qu’une pauvre folle, ce que ma sœur avait toujours dit. Et ma sœur, avait toujours raison. Quinze années que je ne sais pas ce qu’elle est devenue. Morte ? Mariée ? Mère ? Commerçante ? Ouvrière ? Peut-être a-t-elle eu cette vie que je désire tant et que pourtant, je n’ai jamais eue. Je ne me décourageais pas. Il fallait que je la retrouve.

Et tout à coup, le numéro 45. Il m’avait suffi de lever la tête pour l’apercevoir. Il était sous mes yeux depuis tout à l’heure. Une vielle bâtisse de plus d’une dizaine d’étages me faisait face. Il était là, l’internat de jeunes filles. Celui que nous avions quitté Rose et moi. Il se tenait devant mes yeux et semblait me dire « Tiens ! Te revoilà toi ! Tu n’as pas changé petite » Les volets aux fenêtres étaient semblables à ceux que j’avais connus. La façade en revanche, avait été repeinte récemment, il n’y avait aucune tâche. Je toquais à la porte lentement. Et si ce n’était plus un internat ? Et si je m’étais trompée ? Tant pis. Maman disait toujours : «  Il faut savoir ce que l’on veut dans la vie. ». Enfin, une dame âgée ouvrit la porte rouillée qui grinçait affreusement. C’est certain, je ne me trompais pas, c’était bien là !

– Oui ? Demanda la vielle dame.

– Hmm… Bonjour! Lançais-je sur un ton peu assuré. Je suis Emma Ornell, j’étais logée dans cet internat pendant la guerre. Je voudrais savoir si une jeune femme du nom de Rose, se serait présentée ici.

– Rose? Demanda la dame d’une voix grinçante. L’internat? Continua-t-elle. La guerre? Elle prit une voix grave et fronça les sourcils. Sa peau ridée était si blanche que j’aurais juré qu’elle n’avait pas vu le soleil depuis plusieurs années.

– Oui, Rose Ornell, c’est ma sœur, ma sœur jumelle. Elle me ressemble vous voyez, elle porte les cheveux un peu plus courts que les miens et… Mais je me rendis compte au même moment que la dame était aveugle. J’arrêtai immédiatement mon discours. Elle me fit signe d’entrer en esquissant un léger sourire.

L’intérieur, sentait le renfermé. La tapisserie brodée aux murs était identique à celle que j’avais connu. En fait… Tout était identique. Rien dans cette maison n’avait changé. Pas même les meubles, ni les photos aux murs, celles des différentes chambres de l’internat, ainsi que leurs occupantes. Sur la photographie de ma chambre, je retrouvais toutes mes anciennes amies, ainsi que ma sœur. Sur la droite, se dessinait la silhouette de la vielle Dewick. La vielle Dewick ? Je tournais soudain mon regard sur la femme qui m’avait fait entrer. Elle soupira en s’asseyant dans le fauteuil vert.

– Emma… Soupira-t-elle.Tu as bien changé depuis tout ce temps…

C’est alors que je réalisai : la vielle dame qui se tenait devant moi c’était elle : La vielle Dewick. Celle qui nous avait couru après dans la ruelle, celle qui nous avait fait nettoyer les chambres. Celle qui nous avait élevées et qui nous mettait des coups de règle sur les doigts pour que l’on finisse notre soupe. C’était elle.

« Regarde ce qu’ils ont fait de moi Emma »

Il a suffit de cette phrase. Il a suffit de cette  parole, pour que je comprenne tout. Cette femme, qu’à l’époque je détestais, à présent, je l’admirais. Elle m’amena jusqu’à une petite boîte. Une boîte de ferraille, assez menue. De laquelle elle sortit un étoile jaune. Sur la face arrière étaient inscrites les lettres R O.

– Je l’ai trouvée dans la neige, le matin de votre départ. Je vous ai cherchées dans la ville, mais rien. Je n’ai retrouvé que cette étoile qui appartenait à Rose. Le lendemain, ils sont venus, ils sont rentrés, et m’ont attachée. Ils ont emmené les autres filles, jusqu’au fourgon. » C’est depuis ce jour que Dewick était aveugle.

Elle ne revit jamais Rose. Elle m’expliqua qu’elle avait reçu un rapport de mairie l’année de la Libération qui recensait le nom des jeunes filles de l’internat tuées dans les camps. Elle me le tendit, et je lus très lentement les noms à haute voix : «  Marie Tourbert, Jeanne Chasseley, Amélie Moreaux, Émilie Françoisine… » Je m’arrêtai de lire. Mes yeux s’emplirent de larmes : « Rose Ornell ».

 

© Deborah S. (Lycée en Forêt, Montargis, France. Décembre 2009).

Creative Commons License

“Rose d’hiver, souffle du vent, étoile jaune” par Deborah S. Ce texte est mis à disposition selon les termes de la licence Creative Commons Paternité-Pas d’Utilisation Commerciale-Pas de Modification 2.0 France. La diffusion publique sur un autre support n’est autorisée qu’après accord de l’auteure.

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Les élèves ont du talent… Lire en ligne : « Rose d’hiver, Souffle du vent, Etoile Jaune » par Deborah S.

« Et si c’était un jour leur premier roman? »

Tel pourrait être le titre de cette nouvelle rubrique proposée par les élèves de Seconde 18 et Seconde 7… Au départ, un exercice tout à fait « classique » : rédiger le début et la fin d’un roman… Les élèves les plus assidus à la tâche se sont pleinement investis dans ce challenge : travaillant et retravaillant les manuscrits, corrigeant la grammaire, revoyant la syntaxe, précisant le lexique et surtout s’attelant à la grande question du « style », afin de proposer la première ébauche de ce qui pourrait bien devenir un jour leur « roman ». L’Espace Pédagogique Contributif est fier de vous proposer la lecture de ces textes tous inédits. Même s’il s’agit des premières pages et des dernières pages d’un possible livre, les manuscrits peuvent se lire comme une nouvelle…
Bonne lecture !
                  
            
Découvrez le manuscrit…

« Rose d’hiver, souffle du vent, étoile jaune »

             

par Deborah S. (Seconde 18)

deborah_s_1.1289731212.jpg

Il était aux alentours de trois heures du matin —peut-être plus, peut-être moins— Je ne suis plus vraiment sûre de rien. Tout ce que je sais, c’est que la nuit était noire, comme toutes les nuits d’hiver de cette année 43. Le vent froid s’abattait dans un bruit aigu sur la petite fenêtre de la chambre, unique ouverture vers l’extérieur. La buée sur la vitre dessinait des auréoles blanches sur lesquelles on pouvait lire des prénoms écrits d’une écriture incertaine. Les lettres tantôt rondes, tantôt plus fines, s’assemblaient les unes avec les autres. Dehors, il neigeait. Je ne trouvais plus le sommeil. J’observais la chambre de long en large. Je me disais que je ne reverrais jamais tous ces visages qui pourtant m’étaient familiers. Nous étions six dans cette petite pièce : six jeunes filles cachées, pour l’unique raison qu’Ils les enverraient dans les camps de la mort s’Ils les découvraient. J’ai toujours trouvé cette appellation « camps de le mort » bien vague. Qu’était-ce au juste ? Personne ici n’en savait rien. Mais nous en avions toutes peur. Une peur, ou plutôt devrais-je dire une angoisse, une terrible, une oppressante angoisse : le genre de sentiment qu’on ne ressent qu’une fois tellement sa force vous détruit de l’intérieur. Maman avait été emmenée là-bas. On ne l’avait plus jamais revue…

Ma sœur jumelle dormait paisiblement dans son lit aux couvertures trop fines. Elle tremblait de froid. Son gilet brodé d’une étoile jaune était posé sur la chaise, face à l’armoire. Je n’avais pas compris tout de suite la signification de cette étoile lorsque maman l’avait cousue. « C’est important » répétait-elle sans cesse, comme pour se persuader elle-même qu’elle faisait le bon choix. Mais aujourd’hui, ma sœur et moi savions que maman avait eu tort. Ce n’était pas le bon choix que de se livrer sans mener aucun combat. J’acceptais de perdre. Mais je n’acceptais pas de ne pas jouer. Et au point où on était, la vie c’était un jeu, non ? Il fallait miser, faire des choix, anticiper, attendre, observer. Perdre. Gagner. On en apprenait la règle à ses dépends : Les règles de la vie.

Les minutes passaient. Et plus les minutes passaient, plus je mourrais d’envie de déchirer cette étoile.  Cette étoile sur laquelle étaient écrites les lettres R et O, initiales de ma sœur. Cette étoile qui faisait de nous des étrangères à notre pays. Alors que nous étions nées ici ! Nous étions Françaises bon sang ! Nous étions sûrement plus françaises que le chef du Gouvernement français lui-même ! Je décidais alors de mettre mon envie à exécution. Je me levai d’un bond sans faire de bruit. Je saisis la veste de Rose, et arracha une à une toute les coutures qui maintenaient encore le bout de tissu sur la veste noire. Je me saisis de la petite étoile jaune. Il fallait m’en débarrasser. Ne plus jamais revoir d’étoiles. Je ne voulais plus d’étoiles. J’avais trop vu d’étoiles. Ce sentiment d’oppression me poussa alors à ouvrir la fenêtre dans un sourd fracas qui réveilla ma sœur. 

« Que fais tu donc ? » demanda-t-elle à peine réveillée. Ses cheveux lui tombaient dans les yeux ce qui lui donnait cet air comique qui avait provoqué la plupart de nos fous-rires. Mais cette nuit, l’heure n’était pas à la rigolade.

– Je… Je me débarrasse de ce qui ne devrait pas exister. Lâchais-je enfin, en jetant l’étoile au loin, dans la rue.

– De ce qui ne devrait pas exister?

– Je vais coudre une rose d’hiver à la place. On ne verra pas qu’il y a des fils arrachés ne t’inquiète pas.

Ce soir là, je pris la plus grande décision de ma vie. Une décision qui pourrait nous faire vivre toutes les deux, ou bien nous faire mourir. Pensive, je regardais la petite étoile jaune se faire ensevelir par la neige. Etait-ce le bon choix ? Qu’importe. Rose et moi allions partir ce soir.  Avec nos baluchons et nos grandes bottes, sur les routes de la vie. Rose s’empara d’une couverture qu’elle enfila par-dessus sa robe déchirée. Je me coiffais d’un bonnet en laine. La première partie de mon « plan » d’évasion consistait à sortir de l’internat sans nous faire prendre (ce qui n’était pas une mince affaire puisque la vielle concierge, plus communément nommée « la vielle Dewick » avait l’ouïe aussi affûtée et le regard aussi perçant qu’un hiboux). Nous traversâmes le long corridor jusqu’à la porte d’entrée de l’internat. Je savais où étaient cachées les clefs. J’avais vu la deborah_s_2.1289731316.jpgvieille Dewick, les ranger dans la boîte à lettres. Je fourrais ma main dans la grande boîte en acier. Je cherchais à tâtons une clef, un bout de métal. Mais rien. La boîte était vide. Affolée, j’appelais ma sœur pour qu’elle vienne à mon aide.

« Rose ! Rose ! Viens voir vite, j’ai un problème !

– Qu’y a-t-il? Demanda-t-elle d’un naturel surprenant. Comme si elle n’était pas en train de commettre une infraction.

– Chuuuut! Parle moins fort, la vielle Dewick va nous entendre! J’ai un problème, viens voir ! Je fis signe à ma sœur d’approcher. La petite brune aux cheveux bouclés marcha sur la pointe des pieds jusqu’à moi, et leva un sourcil comme pour dire : « Cela m’aurait étonné qu’on s’en sorte sans rencontrer aucune difficulté! »

– Quoi? Qu’est-ce qu’il y a ?

– Eh bien… Je ne trouve pas les clefs ! Mon cœur battait de plus en plus fort dans ma poitrine. Je regardais l’horloge : elle indiquait 3h45 du matin. Dans 2h et 15 minutes, tout l’étage serait éveillé. Il nous fallait partir vite !

– Les clefs? Mais c’est moi qui les ai les clefs! Tu m’avais dit de les prendre hier soir au cas où! Un large sourire s’afficha sur le visage de Rose. En temps normal, je lui aurais dit d’effacer son sourire de tête à claques. Mais ce soir, tout était différent : « Tu es fabuleuse petite sœur! Fabuleuse! Et dire que tu es la plus jeune et que c’est grâce à toi qu’on s’en sort! Dans les romans, ce n’est jamais comme ça »…

Rose et moi arrivions au pas de la porte d’entrée de l’internat. Le tout était de ne pas la faire grincer. Sinon, tous nos efforts n’auraient servi à rien, et la vielle Dewick nous ferait remonter dans notre chambre en nous tirant les oreilles, et pire peut-être à cause des clés volées. Je fus soudain prise d’une idée lumineuse. Je dis à ma sœur de sortir du shampoing de son sac. Elle me regarda avec un regard assez significatif qui voulait dire « Tu deviens folle ma pauvre ». Mais elle s’exécuta. J’appliquai avec soin un zeste de shampoing sur les gonds de la vielle porte rouillée. Je fis tourner la clef dans la serrure, et appuyai sur la clenche. Comme par magie, la porte s’ouvrit sans aucun bruit sur la rue. Ma sœur et moi n’osions sortir, profitant du dernier instant dans cet internat que nous ne reverrions jamais. Le spectacle était mélancolique. La neige tombait toujours sur les pavés de la route. Les roses du voisin fanaient, comme pour nous dire Adieu ! Le chant du vent d’hiver faisait tournoyer les dernières feuilles que l’automne avait oubliées. Tous les volets alentour étaient clos sur les fenêtres de ces maisons où des gens dormaient, rêvaient. Rêvaient peut-être à un monde meilleur. Il était temps de changer de vie. De toute façon, avait-on le choix ?

Nous marchions en direction du Sud. Si nous arrivions jusqu’à Niort, notre tante pourrait sûrement nous aider…

…………………………………………………..

Quelques années et beaucoup de larmes plus tard…

Je marchais toujours dans Paris. Le soleil tapait fort, inondant les rues, les bâtiments et les places de sa chaleur. J’étais arrivée dans la ruelle que je cherchais. Elle avait bien vieilli, depuis l’année 43, cette ruelle ouverte sur le quartier des Orangeries. Je reconnaissais les maisons qui défilaient devant mes yeux. Les appartements aux portes vertes, l’ancienne boulangerie, La tannerie de Monsieur Erdert. Il n’y avait plus aux fenêtres les roses blanches, ses préférées, celles qui s’accordaient si bien avec l’hiver. Celles qu’il nommait : « Les faiseuses de neige ». On pouvait toujours deviner le Jardin de Mademoiselle Pins, qui avait été changé en immeuble. Certains bâtiments étaient neufs et reconstruits dans l’après-guerre. Et l’odeur d’orange avait disparu avec le temps. Le temps qui emporte tout, le temps qui passe, et qu’on ne voit pas. Le temps qui ne laisse sur nous que quelques rides, quelques souvenirs gris, presque effacés. Le temps qui court, de plus en plus vite, ne s’arrêtant que quand vient la fin.

deborah_s_4.1289731448.jpgJe partis en quête du numéro 45. Je cherchais, demandant aux passants « L’internat de jeunes filles ». Mais les réponses n’étaient que négatives. Plus personne ne connaissait l’internat. Dans un soupir de lassitude immense, je m’assis sur le trottoir. « Emma… Tu croyais vraiment qu’en revenant ici tu retrouverais l’internat intact ? Qu’imaginais tu enfin ? Tu vois bien qu’il n’y a plus rien. Il a dû être remplacé par une de ces tours en béton immonde depuis bien longtemps… » Me parler à moi-même me faisais du bien. Cela me confortait dans l’idée que je n’étais qu’une pauvre folle, ce que ma sœur avait toujours dit. Et ma sœur, avait toujours raison. Quinze années que je ne sais pas ce qu’elle est devenue. Morte ? Mariée ? Mère ? Commerçante ? Ouvrière ? Peut-être a-t-elle eu cette vie que je désire tant et que pourtant, je n’ai jamais eue. Je ne me décourageais pas. Il fallait que je la retrouve.

Et tout à coup, le numéro 45. Il m’avait suffi de lever la tête pour l’apercevoir. Il était sous mes yeux depuis tout à l’heure. Une vielle bâtisse de plus d’une dizaine d’étages me faisait face. Il était là, l’internat de jeunes filles. Celui que nous avions quitté Rose et moi. Il se tenait devant mes yeux et semblait me dire « Tiens ! Te revoilà toi ! Tu n’as pas changé petite » Les volets aux fenêtres étaient semblables à ceux que j’avais connus. La façade en revanche, avait été repeinte récemment, il n’y avait aucune tâche. Je toquais à la porte lentement. Et si ce n’était plus un internat ? Et si je m’étais trompée ? Tant pis. Maman disait toujours : «  Il faut savoir ce que l’on veut dans la vie. ». Enfin, une dame âgée ouvrit la porte rouillée qui grinçait affreusement. C’est certain, je ne me trompais pas, c’était bien là !

– Oui ? Demanda la vielle dame.

– Hmm… Bonjour! Lançais-je sur un ton peu assuré. Je suis Emma Ornell, j’étais logée dans cet internat pendant la guerre. Je voudrais savoir si une jeune femme du nom de Rose, se serait présentée ici.

– Rose? Demanda la dame d’une voix grinçante. L’internat? Continua-t-elle. La guerre? Elle prit une voix grave et fronça les sourcils. Sa peau ridée était si blanche que j’aurais juré qu’elle n’avait pas vu le soleil depuis plusieurs années.

– Oui, Rose Ornell, c’est ma sœur, ma sœur jumelle. Elle me ressemble vous voyez, elle porte les cheveux un peu plus courts que les miens et… Mais je me rendis compte au même moment que la dame était aveugle. J’arrêtai immédiatement mon discours. Elle me fit signe d’entrer en esquissant un léger sourire.

L’intérieur, sentait le renfermé. La tapisserie brodée aux murs était identique à celle que j’avais connu. En fait… Tout était identique. Rien dans cette maison n’avait changé. Pas même les meubles, ni les photos aux murs, celles des différentes chambres de l’internat, ainsi que leurs occupantes. Sur la photographie de ma chambre, je retrouvais toutes mes anciennes amies, ainsi que ma sœur. Sur la droite, se dessinait la silhouette de la vielle Dewick. La vielle Dewick ? Je tournais soudain mon regard sur la femme qui m’avait fait entrer. Elle soupira en s’asseyant dans le fauteuil vert.

– Emma… Soupira-t-elle.Tu as bien changé depuis tout ce temps…

C’est alors que je réalisai : la vielle dame qui se tenait devant moi c’était elle : La vielle Dewick. Celle qui nous avait couru après dans la ruelle, celle qui nous avait fait nettoyer les chambres. Celle qui nous avait élevées et qui nous mettait des coups de règle sur les doigts pour que l’on finisse notre soupe. C’était elle.

« Regarde ce qu’ils ont fait de moi Emma »

Il a suffit de cette phrase. Il a suffit de cette  parole, pour que je comprenne tout. Cette femme, qu’à l’époque je détestais, à présent, je l’admirais. Elle m’amena jusqu’à une petite boîte. Une boîte de ferraille, assez menue. De laquelle elle sortit un étoile jaune. Sur la face arrière étaient inscrites les lettres R O.

– Je l’ai trouvée dans la neige, le matin de votre départ. Je vous ai cherchées dans la ville, mais rien. Je n’ai retrouvé que cette étoile qui appartenait à Rose. Le lendemain, ils sont venus, ils sont rentrés, et m’ont attachée. Ils ont emmené les autres filles, jusqu’au fourgon. » C’est depuis ce jour que Dewick était aveugle.

Elle ne revit jamais Rose. Elle m’expliqua qu’elle avait reçu un rapport de mairie l’année de la Libération qui recensait le nom des jeunes filles de l’internat tuées dans les camps. Elle me le tendit, et je lus très lentement les noms à haute voix : «  Marie Tourbert, Jeanne Chasseley, Amélie Moreaux, Émilie Françoisine… » Je m’arrêtai de lire. Mes yeux s’emplirent de larmes : « Rose Ornell ».

 

© Deborah S. (Lycée en Forêt, Montargis, France. Décembre 2009).

Creative Commons License

“Rose d’hiver, souffle du vent, étoile jaune” par Deborah S. Ce texte est mis à disposition selon les termes de la licence Creative Commons Paternité-Pas d’Utilisation Commerciale-Pas de Modification 2.0 France. La diffusion publique sur un autre support n’est autorisée qu’après accord de l’auteure.

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