BTS Entraînement n°7… Détour et déviance…

bts2009.1232872062.jpgLes entraînements BTS

Entraînement n°7. Thème 2 : « Le détour »

Je vous propose dans ce septième entraînement un sujet inédit qui s’inscrit dans le thème du détour. C’est plus précisément la problématique de la norme et de la déviance qui est abordée ici.
Pour traiter le sujet, vous pouvez vous aider de ces supports de cours, disponibles sur le site :
Niveau de difficulté : *** (* accessible ; ** moyennement difficile ; *** difficile)

Corpus

  • Document n°2, Lautréamont, Les Chants de Maldoror (extrait du Chant I, 1869)
Moi, comme les chiens, j’éprouve le besoin de l’infini… Je ne puis, je ne puis contenter ce besoin ! Je suis fils de l’homme et de la femme, d’après ce qu’on m’a dit. Ça m’étonne…je croyais être davantage ! Au reste, que m’importe d’où je viens ? Moi, si cela avait pu dépendre de ma volonté, j’aurais voulu être plutôt le fils de la femelle du requin, dont la faim est amie des tempêtes, et du tigre, à la cruauté reconnue : je ne serais pas si méchant. Vous, qui me regardez, éloignez-vous de moi, car mon haleine exhale un souffle empoisonné. Nul n’a encore vu les rides vertes de mon front ; ni les os en saillie de ma figure maigre, pareils aux arêtes de quelque grand poisson, ou aux rochers couvrant les rivages de la mer, ou aux abruptes montagnes alpestres, que je parcourus souvent, quand j’avais sur ma tête des cheveux d’une autre couleur. Et, quand je rôde autour des habitations des hommes, pendant les nuits orageuses, les yeux ardents, les cheveux flagellés par le vent des tempêtes, isolé comme une pierre au milieu du chemin, je couvre ma face flétrie, avec un morceau de velours, noir comme la suie qui remplit l’intérieur des cheminées : il ne faut pas que les yeux soient témoins de la laideur que l’Etre suprême, avec un sourire de haine puissante, a mise sur moi. Chaque matin, quand le soleil se lève pour les autres, en répandant la joie et la chaleur salutaires dans toute la nature, tandis qu’aucun de mes traits ne bouge, en regardant fixement l’espace plein de ténèbres, accroupi vers le fond de ma caverne aimée,dans un désespoir qui m’enivre comme le vin, je meurtris de mes puissantes mains ma poitrine en lambeaux. Pourtant, je sens que je ne suis pas atteint de la rage ! Pourtant je sens que ne suis pas le seul qui souffre ! Pourtant je sens que je respire ! Comme un condamné … qui va bientôt monter à l’échafaud, debout, sur mon lit de paille, les yeux fermés, je tourne lentement mon col de droite à gauche, pendant des heures entières ; je ne tombe pas raide mort. De moment en moment […] je regarde subitement l’horizon, à travers les rares interstices laissés par les broussailles qui recouvrent l’entrée : je ne vois rien ! Rien … si ce ne sont les campagnes qui dansent en tourbillons avec les arbres et avec les longues files d’oiseaux qui traversent les airs. Cela me trouble le sang et le cerveau… Qui donc, sur la tête, me donne des coups de barre de fer, comme un marteau frappant l’enclume ?
  • Document n°3 Le Corbusier, Vers une architecture,1923 (“La ville comme jeu des formes sous la lumière”). Texte reproduit dans Les Symboles du lieu, l’habitation de l’homme (L’Herne, Paris 1983)
“La ville est un outil de travail.
Les villes ne remplissent plus normalement cette fonction. Elles sont inefficaces : elles usent le corps, elles contrecarrent l’esprit.
Le désordre qui s’y multiplie est offensant : leur déchéance blesse notre amour-propre et froisse notre dignité.
Elles ne sont pas dignes de l’époque : elles ne sont plus dignes de nous.
Une ville !
C’est la mainmise de l’homme sur la nature. C’est une action humaine contre la nature, un organisme humain de protection et de travail. C’est une création.
Conséquence des tracés réguliers, la série.
Conséquence de la série : le standard, la perfection (création des types).
[…] Le terrain biscornu absorbe toutes les facultés créatrices de l’architecte et épuise son homme. L’œuvre qui en résulte est biscornue -par définition- avorton bancal, solution hermétique…”
  • Document n°4 René Huyghe « Un incroyable dressage » (Dialogues avec le visible, éd. Flammarion, Paris 1955)

Hier, on expliquait à l’individu le sens du geste qui était requis de lui; l’avis, la pancarte l’énonçaient intelligiblement; il s’y résolvait parce qu’il le comprenait. Aujourd’hui, on l’entraîne à répondre par un réflexe rapide et escompté à une sensation convenue. Il n’y a pas si longtemps qu’à l’entrée de chaque village, l’automobiliste pouvait apprendre en vertu de quel arrêté municipal il lui était prescrit de ne point dépasser une vitesse déterminée, et d’ailleurs modeste ! Ailleurs, le silence était sollicité et le motif – un hôpital, une clinique – en était expliqué. Depuis, le Code de la route n’a plus voulu connaître et faire connaître que des lignes, des silhouettes condensées tenant lieu d’injonctions: un S dressé comme un serpent ? Le tournant est proche ! Deux ombres chinoises simplifiées se tenant par la main ? Attention à l’école ! Le signe fait balle sur la rétine. Notre vie s’organise autour de sensations élémentaires, sonnerie, feu rouge, ou vert, barre sur un disque coloré, etc., qui, par un incroyable dressage, commandent des actes appropriés.
Domaine de la rue, collectif par destination, dira-t-on. Qu’à cela ne tienne ! Franchissons le mur de la vie privée, de la vie la plus privée, celui du cabinet de toilette. Il n’y a pas si longtemps que le confort «victorien» prévoyait deux robinets, où se lisaient les mots «chaud» et «froid », correspondant à une idée fort indigente, mais enfin à une idée. L’homme pressé entend en faire l’économie. C’est alors que le mot devient signe, en s’abrégeant : deux lettresC et F suffisent. Cet appel même modéré aux facultés raisonnantes était sans doute encore excessif, car, depuis quelques années, deux taches, une rouge et une bleue, l’ont supplanté. Leur compréhension ne passe plus par les mêmes voies; elle emprunte désormais celles de la sensation : le rouge, lié à l’apparence du feu, du métal en fusion, est couleur chaude; le bleu est couleur froide, celle de l’eau, de la glace. Ces indicatifs n’ont que faire de la pensée : un audacieux court-circuit leur permet de ne plus l’emprunter et d’établir une connexion directe entre la sensation perçue et l’action conséquente.
Les mots, les mots tout-puissants de la civilisation du livre cèdent au vertige général : ils abdiquent, ils se recroquevillent, ils passent à l’ennemi. Il appartenait au vingtième siècle de créer la compression artificielle du texte dans ces revues spécialisées que sont les « Digests », où les originaux sont livrés à des équipes non plus de rédacteurs, mais de réducteurs. Depuis, la grande presse a répandu l’usage des “pictures” où l’adjonction d’images permet de ne garder que quelques phrases ramenées à leur simple expression, procédé jusque-là réservé aux journaux d’enfants. L’exposé de la pensée, parallèlement, perd ses caractères discursifs pour produire des effets plus soudains, plus proches de la sensation; il vise davantage au concentré pour parvenir à cette forme moderne, le slogan, où la notion incluse, à force de se ramasser, en arrive à imiter l’effet d’un choc sensoriel et son automatisme. La phrase glisse au heurt visuel. Stéréotypée, elle ne demande plus à être comprise, mais seulement reconnue.

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  • Vous ferez une synthèse concise… (vous connaissez la suite, non ?)
  • Travail d’écriture personnelle : « faire un détour », est-ce toujours dévier du droit chemin ?

Quelques conseils pour la synthèse

Le corpus est diffcile. Les auteurs en effet définissent de façon très subjective leur rapport à la norme : le détour pour l’un sera la norme pour l’autre. Comment dans ces conditions organiser la réflexion ?
  1. Vous avez intérêt dans un premier temps à partir de la notion communément admise de norme (une règle à suivre). C’est par rapport à la définition de celle-ci qu’il faudra problématiser les documents (Le texte de Le Corbusier, d’inspiration fonctionnaliste, propose une vision très explicite non seulement de la norme en architecture mais aussi de la norme sociale ; la photographie suggère également bien l’idée d’une règle prescriptive qui s’impose à tous. De même, c’est par rapport à des systèmes de valeur qu’il faut situer la marginalité de Lautréamont ou la réflexion de Huyghe, qui en appelle très explicitement au rejet du conditionnement social).
  2. Dans une deuxième partie, privilégiez l’idée selon laquelle la société, le « système », et plus particulièrement la vie moderne nous auraient peut-être « détournés » de la valeur des choses (c’est le détour au sens négatif) : la photographie (très neutre : donc vous pouvez l’interpréter comme vous voulez) peut être située dans cette perspective de critique du conformisme, de même que le texte de Lautréamont ou de René Huyghe (à confronter avec la réflexion de Le Corbusier, influencée par un certain « eugénisme » social, très répandu dans les années 1930).
  3. Dans une troisième partie, vous pouvez réfléchir à la signification « positive » du détour comme appel à d’autres valeurs (refus de l’hypocrisie « bourgeoise », recherche de la vérité, de l’authenticité chez Lautréamont, appel à un retour au « sens » pour Huyghe (refus de la société de consommation et de son nihilisme), réflexion (implicite) sur d’autres « voies », d’autres « chemins » possibles à partir de la photographie. On peut en déduire que le détour est par définition « individualiste » et « transgressif » par opposition à la vision très idéologique (en fait favorable au  collectivisme) chez Le Corbusier pour qui le détour s’apparente à une déviance.
Bon courage. Vous pouvez m’envoyer par courriel vos propositions.

La citation de la semaine… Antonin Artaud…

 

« Toutes nos idées sur la vie sont à reprendre à une époque où rien n’adhère plus à la vie… »

Jamais, quand c’est la vie elle-même qui s’en va, on n’a autant parlé de civilisation et de culture. Et il y a un étrange parallélisme entre cet effondrement généralisé de la vie qui est à la base de la démoralisation actuelle et le souci d’une culture qui n’a jamais coïncidé avec la vie, et qui est faite pour régenter la vie. Avant d’en revenir à la culture, je considère que le monde a faim, et qu’il ne se soucie pas de la culture ; et que c’est artificiellement que l’on veut ramener vers la culture des pensées qui ne sont tournées que vers la faim. artaud.1240988374.jpgLe plus urgent ne me paraît pas tant de défendre une culture dont l’existence n’a jamais sauvé un homme du souci de mieux vivre et d’avoir faim, que d’extraire de ce que l’on appelle la culture, des idées dont la force vivante est identique à celle de la faim.

Man Ray, Photographie d’Antonin Artaud, 1926 →
(Epreuve aux sels d’argent contrecollée sur papier. Marseille, Musée Cantini. © Man Ray Trust/ADAGP)

[…] Si le signe de l’époque est la confusion, je vois à la base de cette confusion une rupture entre les choses, et les paroles, les idées, les signes qui en sont la représentation. […] On juge un civilisé à la façon dont il se comporte, et il pense comme il se comporte ; mais déjà sur le mot de civilisé il y a confusion ; pour tout le monde un civilisé cultivé est un homme renseigné sur des systèmes, et qui pense en systèmes, en formes, en signes, en représentations. […] Toutes nos idées sur la vie sont à reprendre à une époque où rien n’adhère plus à la vie. Et cette pénible scission est cause que les choses se vengent, et la poésie qui n’est plus en nous et que nous ne parvenons plus à retrouver dans les choses ressort, tout à coup, par le mauvais côté des choses ; et jamais on n’aura vu tant de crimes, dont la bizarrerie gratuite ne s’explique que par notre impuissance à posséder la vie.

Antonin Artaud, Le Théâtre et son double
(préface : « Le théâtre et la culture »), Gallimard, Paris 1938

 

Prémonitoires et révolutionnaires : à coup sûr ces mots d’Antonin Artaud (1896-1948) résonnent comme une provocation dans le Paris de l’avant-guerre et semblent préfigurer les heures les plus sombres de notre histoire. Sa poésie, qu’on connaît moins, le range du côté de Lautréamont, cet autre « anti-poète » exilé du monde, ennemi des normes et de la tradition. Le texte présenté ici est la préface du Théâtre et son double, une œuvre majeure qui vise à redéfinir de fond en comble la dramaturgie. Animée d’un souffle épique et parfois délirant (il arrive à l’auteur de s’égarer dans d’interminables diatribes contre l’Occident), sa prose atteint néanmoins une sorte de grandeur quand il définit ce qu’il nomme le « théâtre total », un théâtre qui sonne le glas des conventions de mise en scène et de jeu des acteurs jusque-là admises.

Antonin Artaud, « Autoportrait » (décembre 1948)
Crayon sur papier. Paris, Musée national d’Art moderne.

C’est à l’occasion de l’exposition coloniale de 1931 qu’Artaud découvrira le « gamelan » balinais : un ensemble de gongs et de tambours indonésiens dont la chorégraphie, à l’opposé des canons de la danse occidentale, va lui révéler la puissance transgressive du geste théâtral. C’est ce « bain constant de lumière, d’images, de mouvement et de bruits » qu’il cherchera à recréer dans ses mises en scène. Largement incomprises du public de l’époque car trop avant-gardistes et iconoclastes, la pensée et l’œuvre d’Antonin Artaud n’en ont pas moins bouleversé la littérature dans son ensemble en faisant éclater la notion même de division par genres, responsable d’une séparation des émotions, et en criant l’impérieuse nécessité d’un théâtre libéré des contingences de la scène « à l’italienne », qui va influencer toutes les dramaturgies contemporaines.

Je vous conseille vivement de consulter en ligne le dossier de presse, très documenté et richement illustré, sur l’exposition que la Bibliothèque nationale de France (BNF) a consacrée à Antonin Artaud du 7 novembre 2006 au 4 février 2007.

Dossier Culture générale/BTS… Modernité et architecture : l'impossible détour

Dans le support de cours intitulé « Le détour : thème et variations » (à lire impérativement avant d’aborder cet article, plus difficile d’approche) je terminais sur ces mots : « Il n’est guère étonnant qu’en voyage ou en excursion, nous préférions nous perdre dans les petites ruelles sinueuses et typiques d’un vieux quartier que de marcher parmi les rectitudes froides des villes nouvelles, où tout détour est impossible. Un monde sans détour ne serait-il pas un monde sans rencontre? En ce sens le monde moderne, écrasé souvent par les avancées technologiques et le pragmatisme architectural, interdirait précisément… le détour. »

  
 

L’idée du présent article est d’étayer ces remarques par une réflexion approfondie sur l’architecture moderne, en particulier à partir des travaux de Le Corbusier, en passant par l’architecture des pays totalitaires et l’architecture virtuelle des sociétés postmodernes. Mon interprétation de ces nouveaux paradigmes architecturaux est de montrer qu’ils participent d’une tentation utopique : supprimer au-delà du détour, par définition transgressif, l’Histoire elle-même…

Modernité et architecture :

L’impossible détour

Les nouveaux paradigmes architecturaux : supprimer le détour

Dans son livre phare intitulé Vers une architecture (1923), Le Corbusier énonce la notion de « machine à habiter ». Une maison selon lui est une « machine à habiter ». Par sa prétention à l’universalité inspirée des Lumières et la rationalité de ses formes, elle doit soumettre de facto le beau à l’utile : « Quand une chose répond à un besoin elle est belle » explique Le Corbusier. Mais les besoins dont parle l’architecte sont-ils vraiment des besoins humains ? Ne s’agirait-il pas davantage de « besoins idéologiques » s’inscrivant dans une conception fonctionnaliste de la société ? Stéréotypes d’une époque certes, mais qui a profondément modifié les valeurs de notre monde. C’est à la Libération face à la crise du logement que Le Corbusier pourra mettre en œuvre des principes architecturaux novateurs en réalisant des cités bâties sur ce nouveau modèle, unitedhabitation.1240769019.jpget qui ont largement légitimé l’éventrement des centres historiques entrepris en France pendant les Trente Glorieuses.

Construite entre 1947 et 1952, « l’unité d’habitation » de Marseille est à ce titre conçue comme une ville dans la ville : autosuffisante, elle est inspirée du phalanstère fouriériste et des « maisons communes » expérimentées en URSS à partir des années 1920. L’unité se présente comme un immense bloc de béton. À l’intérieur, outre les appartements (Le Corbusier parle de « cellules d’habitation »), on trouve une rue commerçante, d’autres rues intérieures, un restaurant, des salles de réunion… Et sur le toit un « centre civique » composé d’une crèche, d’un théâtre en plein air, d’une piscine, d’une salle de gymnastique…

Comme on le voit, le concept architectural du Corbusier enferme un concept idéologique empreint certes d’idéaux de fraternité et de partage (édification d’un modèle social), mais aussi d’une forte dimension systémique. unitedhabitation1.1240769223.jpgDans ses Principes fondamentaux d’urbanisme moderne, il aborde l’individu à partir du tout, l’homme à partir du système. En tant qu’espace clos et infini, sa cité idéale illustre une société rationaliste dominée par la ligne droite et l’angle droit. Implicitement, en troublant l’harmonie, la courbe devient un élément du superflu : d’ailleurs Le Corbusier n’hésite pas à interpréter le détour comme une marque antisociale d’individualisme qui paralyse le système.

Reconnaissons-le : supprimer le détour en rationalisant l’espace revenait à déshumaniser la construction ; l’architecture fonctionnaliste n’a-t-elle pas du même coup déshumanisé la société ? On pourrait à ce titre s’interroger sur la légitimité du projet de « ville contemporaine pour trois millions d’habitants » conçu en 1922 (image ci-dessous). Le Corbusier le justifiera par ces mots : « La ville se meurt d’être non géométrique. Bâtir à l’air libre c’est remplacer le terrain biscornu, insensé qui est le seul existant aujourd’hui, par un terrain régulier. Hors de cela pas de salut«  (1). De fait, son plan de ville n’est pas sans suggérer les dangers d’un rationalisme qui irait jusqu’au bout de sa logique : ce n’est pas une ville, c’est une société de la finitude. Dominée par la ligne droite, cette géographie d’angle impose des archétypes architecturaux rigides, impersonnels.

Vers un « eugénisme architectural »…

La ville nouvelle, telle que l’imagine Le Corbusier est donc l’expression même du fonctionnalisme appliqué à l’architecture. Il a été dit à cet égard : « Dans le monde du travail, être « fonctionnel » est un impératif par rapport auquel être « courtois », « intelligent » ou « flegmatique » apparaissent comme des qualités secondes » (2). Cette recherche de la « pureté » parfaite qui revient sans cesse sous la plume du Corbusier dans ses textes, s’articule autour d’une obsession de la décadence et d’une peur de la dégénérescence. La fondation d’un nouvel ordre architectural et idéologique va promouvoir chez lui une sorte « d’eugénisme architectural », fortement lié à la construction d’un « homme nouveau » et à la recherche d’un ordre social parfait.

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Le Corbusier, Ville contemporaine pour trois millions d’habitants (1922)
© FLC / VG Bild-Kunst, Bonn, 2007

Je vous laisse découvrir ce texte qui en dit long :

La ville est un outil de travail.
Les villes ne remplissent plus normalement cette fonction. Elles sont inefficaces : elles usent le corps, elles contrecarrent l’esprit.
Le désordre qui s’y multiplie est offensant : leur déchéance blesse notre amour-propre et froisse notre dignité.
Elles ne sont pas dignes de l’époque : elles ne sont plus dignes de nous.
Une ville !
C’est la mainmise de l’homme sur la nature. C’est une action humaine contre la nature, un organisme humain de protection et de travail. C’est une création.
Conséquence des tracés réguliers, la série.
Conséquence de la série : le standard, la perfection (création des types).
[…] Le terrain biscornu absorbe toutes les facultés créatrices de l’architecte et épuise son homme. L’œuvre qui en résulte est biscornue -par définition- avorton bancal, solution hermétique… » (3)

Supprimer le « biscornu », « l’insensé », « l’avorton bancal » et rechercher la « Perfection » : les mots du Corbusier sont édifiants et caractéristiques de ce que j’ai appelé l’eugénisme architectural. Entre l’architecte et l’idéologie, les liens sont étroits : le détour relèverait avant tout du domaine de l’anormalité, du pathologique, de l’imparfait, de la marginalité. Contre le désordre, l’ordre. Contre le pluralisme démocratique, la pensée unitaire posée comme fondement et comme fin en soi. alainfarel.1240768049.jpgComme le dit Alain Farel (4), « dans un tel contexte, l’efficacité reliée à la sérialité, à l’économie, à l’objectivité devient le but prioritaire pour répondre de la meilleure façon aux besoins sociaux ». D’où cette obsession de la ligne droite aseptisée et cette volonté de supprimer « la flânerie, le détour, l’arrêt improvisé, la surprise qui illumine l’instant » (ibid.). Henri Gaudin (La Cabane et le labyrinthe, éd. Mardaga, Liège 1989) voit à cet égard qu’en posant « la droite comme vérité absolue d’une géographie urbaine », on a nié l’obstacle, le détour, l’improviste.

Qu’il s’agisse du panoptique de Bentham ou du fonctionnalisme des cités modernes, l’avènement d’un « Big Brother » architectural comme forme contemporaine de contrôle social renvoie en réalité à un modèle disciplinaire, centralisé et normalisant qui vise à supprimer le hasard. Hasard et détour sont en effet des symboles du chaos, du monde « profane » menaçant le sanctuaire, le « paradis » de la cité, qui devient une sorte de projection sacrée du cosmos. Victor I. Stoichita dans une étude intitulée « La cité idéale, Préhistoire du texte utopique » (5) écrivait : « La tentation utopique est la tentation de vivre dans un symbole ». Il ajoutait : « De là découle l’ambiguïté de tout projet utopique, qui s’offre en tant que manifestation parfaite de l’idée de structure. Chaque cité idéale est, premièrement, un plan [… qui] suit un symbolisme lié au mouvement de centrer et de concentrer. Par rapport au « manque de structure » de l’espace profane, l’espace utopique offre un excès de structure« . Mais si la cité idéale de Thomas More était une utopie humaniste, la cité idéale du Corbusier est une utopie fonctionnaliste, qui régit la société comme un système grâce à l’introduction de normes uniques et centralisatrices.

Un discours sur la fin des temps

À côté de son orientation fonctionnaliste, la ville utopique du Corbusier a aussi une origine eschatologique et philosophique : elle est un discours sur la fin des temps. Largement influencée par l’idéologie communiste, elle préfigure une sorte de « fin de l’histoire », autrement dit une évolution de l’histoire qui trouverait son terme dans une structure architecturale totale (totalitaire ?) ouverte aux archétypes universels de la fin des temps : un monde conservateur, sans évolution majeure, refusant le détour, les crises, du fait même du caractère égalitaire de son organisation sociale. Il y aurait ainsi un « sens » à l’histoire marqué par la « fin de la lutte des classes » et l’avènement d’une société qui serait enfin réconciliée avec elle-même.

Voici comment Le Corbusier décrit cette « esthétique de la ville » nouvelle : « Un nouveau module vaste (400 mètres) l’anime toute. Le quadrillage régulier de ses rues recoupées à 400 mètres et 200 mètres est uniforme (orientation facile du voyageur) » (1). Ce monde de maillage, de « quadrillage » de l’espace public, ce monde « uniforme » qui veut contribuer au bien-être de l’homme en lui imposant une cohérence sociale et un ordre nouveaux, ce monde dont rêve le père de la « Cité radieuse » et qui prétend lutter contre le libéralisme et l’individualisme, ne peut que générer une architecture totalitaire, à l’opposé des sinuosités de la ville ancienne. « Aux détours obligés qui contrarient tout parcours […] répond le plan parfaitement net. Et le parcours direct. Car tourner, dévier du chemin rectiligne, présuppose un repère référentiel par rapport auquel se situer ; et un tel système de positionnement n’existe pas sur une surface à l’abstraction nivelante. On est donc contraint d’avancer sur une ligne droite » (A. Farel, op. cit.). Dans un tel monde, l’homme ne peut plus se perdre… Le complexe, le tortueux, le secret, la cachette n’ont plus cours.

Drancy (Seine-Saint-Denis), Cité de la Muette
Eugène Beaudouin, Marcel Lods (Architectes) ; Eugène Mopin (Ingénieur)
Construite de 1931 à 1935, la cité de la Muette occupe une place particulière dans l’histoire de l’architecture : elle est en effet le premier grand ensemble d’habitation (1200 logements) à être construit à partir d’éléments standardisés préfabriqués en série…

 Je voudrais revenir sur le terme de « quadrillage » utilisé par Le Corbusier. Il faut ici faire référence à la critique de la société disciplinaire et plus globalement du contrôle social qu’avait formulée Michel Foucault au cours des années 1970 dans Surveiller et punir. La « pénalisation du social » amènera à ce que Foucault appelle le « quadrillage disciplinaire » : en ce sens, le quadrillage qu’évoque Le Corbusier n’est-il pas à l’image du panoptique de Bentham ? Nous verrons en terminant cet article combien l’informatique a créé à son tour un quadrillage panoptique, encore plus insidieux et plus efficace du fait même de son invisibilité. Si Bentham croyait que la société devait être organisée avec des réseaux d’observateurs, d’informateurs et une délation populaire institutionnalisée, le panoptique postmoderne va recréer d’autres réseaux : l’informatique amène en effet de plus en plus les individus à se contrôler et à se surveiller mutuellement via les réseaux sociaux.

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Bucarest, l’ancienne « Maison du Peuple » 
aujourd’hui siège du parlement roumain →
Image tirée du film Casa Cea Mare (La Grande Maison)

L’architecture fasciste

Pour en revenir à notre propos, comment ne pas évoquer ici l’architecture fasciste ? Comme approche globalisante de l’État, elle recouvre une réalité urbanistique conçue à la fois comme une théorie unificatrice de la société et comme un dispositif structural de normalisation idéologique. Monumentalité, axialité, centralité : ces trois notions sont, sans conteste, applicables à l’architecture totalitaire. De fait, la cité fasciste ou stalinienne accentuera plus encore cette impression de déterminisme et de refus du détour que nous constations. Maria Rosa Chiapparo rappelle que « l’urbanisme fut alors un instrument privilégié donnant à voir immédiatement l’action du régime, frappant aisément les imaginaires, imposant sournoisement la nouvelle conception de l’État et un contrôle généralisé du territoire. En cela le régime affichait une tendance à l’esthétisation de la politique. La population se retrouva encadrée dans un vaste système autoréférentiel, qui donnait corps et sens à la mise en place du fascisme. […] Cette uniformisation des masses était une mesure de protection contre l’individualisme libéral et moderne, cause présumée de la crise de valeurs du monde occidental. Si ces interventions urbanistiques donnent visibilité au régime, en même temps elles attestent le lien chongqing.1240765820.jpgintrinsèque entre création artistique et idéologie au cœur de la société de masse » (6).

© Reuters. Voir aussi cette page du journal Libération dont est tirée la photographie.

C’est bien la raison pour laquelle les sociétés totalitaires ont à ce point lutté contre l’idée même de mouvement, associée à un risque de déviance et de transgression. Uniformiser, c’est conséquemment refuser l’individualisme, c’est niveler, normaliser. Par définition, le détour appartient à l’ordre de l’individuel. L’image de la maison de Wu Ping et de son mari, Yang Wu, couple d’expropriés rebelles de Chongqing a fait le tour du monde… Cette précaire bicoque d’un étage sans eau ni électricité, dans laquelle le couple tenait une gargote au rez-de-chaussée, incarne à elle seule cette idée du détour que j’évoquais à l’instant. Elle symbolise en effet un refus de la structure, de la norme référentielle : l’individualisme contre l’uniformité collectiviste, l’histoire, la liberté contre le déterminisme, le désordre contre l’ordre normatif. Dans un article intitulé « L’urbanisme du quotidien face au totalitarisme » (7), Véronique Germain n’hésite pas à dire par exemple de l’idéologie totalitaire qu’elle s’est « attachée à transformer l’homme en « homme nouveau » dans ses gestes journaliers, sa vie de tous les jours, ambition commune aux mouvements et régimes politiques apparentés au fascisme. […] « L’homme nouveau » apparaît très vite comme un facteur d’hygiène, d’ordre et de cohérence sociale nouvelle, comme une cause pour lutter contre l’urbanisation désordonnée du libéralisme du dix-neuvième siècle ». L’architecture dans ces conditions n’aurait d’autre but que de supprimer l’individualisme en l’absorbant dans le collectif, et plus largement dans la perfection fantasmée d’une structure pure et parfaite.

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L’Université d’État de Moscou, symbole de l’architecture stalinienne (Wikimedia Commons)

Le refus de l’histoire et de la temporalité…

Un art de l’éternité… Tel est le titre d’un ouvrage d’Éric Michaud (Gallimard, Paris 1996) consacré aux arts à l’époque du troisième Reich. Cette expression d' »art de l’éternité » résume très bien la volonté de suppression, d’annihilation du temps propre aux régimes totalitaires. Ils se donnent ainsi l’illusion de se dégager du temps en niant ce qui en fait l’essence : l’inattendu, l’imprévisible et le hasard. Du même coup, l’histoire est supprimée. Voilà comment Michel Makarius interprète l’art totalitaire : « Les postures figées des corps, les visages inexpressifs et stéréotypés, la répétition du même modèle ad nauseam et les architectures monolithiques dégagent un climat mortifère ». Yannis Tsiomis (« Architecture totalitaire ou discours totalitaires sur l’architecture ? ») ajoute quant à lui : « En effet cette posture est dérisoire et morbide. Dérisoire parce que simpliste, prétentieuse et anhistorique » (8). Le fantasme d’un art de l’éternité hante donc la modernité. Elle est fondée sur le refus de l’histoire et de la temporalité.

Comment ne pas évoquer ici le film d’anticipation Minority Report réalisé en 2002 par Steven Spielberg ? Adapté de la nouvelle éponyme de Philip K. Dick, le film place le spectateur dans un futur proche (2054) où des mutants doués de « précognition », anticipent les crimes et font condamner ceux qui s’apprêtent à les commettre. Entre la ville idéale du Corbusier et cette contre-utopie déterministe, se dessine une sorte d’État providence qui vise à abolir le hasard et le détour, c’est-à-dire l’homme lui-même. L’histoire de l’architecture moderne serait ainsi celle de l’identité perdue. Si elle tire son origine des crises institutionnelles du dix-neuvième siècle, elle précipite le monde du vingt-et-unième siècle vers une fin de l’histoire marquée par l’abolition du hasard, et donc de la temporalité.

Les architectures virtuelles : les nouveaux « panoptiques »

En poussant plus loin, ne peut-on pas dire qu’avec les nouvelles architectures en réseau propres à l’informatique et aux nouveaux systèmes de fichage biométrique, la modernité n’a fait que renforcer les contrôles de type orwellien en supprimant les dimensions existentielles de l’espace et du temps humains ? Il n’est donc pas étonnant que ces utopies fonctionnent comme une forteresse paranoïaque de surveillance dont le « firewall » de nos ordinateurs est la meilleure image : hantée par la peur du hasard, des pandémies informatiques, la société de la transparence et du partage informatique est aussi celle de l’obstacle et de l’enfermement dédaléen : la virtualisation des réseaux accentuée par le développement vertigineux des flux de circulation d’information aboutit paradoxalement à une sorte d’univers concentrationnaire marqué par l’obsession sécuritaire, et une surveillance panoptique d’autant plus insidieuse qu’elle est devenue immatérielle et invisible.

Philip Milburn (9) écrit justement : « Le quadrillage disciplinaire semble laisser la place à une forme plus subtile de surveillance et de punition. Elle repose principalement sur la souveraineté du sujet et sur un quadrillage réticulaire, où l’imposition laisse la place au consentement et à la persuasion, où le caractère hiérarchique et vertical de la discipline s’efface au profit de l’enchâssement horizontal du réseau. » Ce passage d’une architecture réelle à une architecture virtuelle préfigure évidemment un nouveau monde dont nous ne faisons qu’entrevoir la toute-puissance… Complètement « spectacularisée » (pensez au rapprochement avec le thème « Faire voir »), la société de l’hyper-communication serait aussi une société de l’hyper-solitude, dépourvue d’échanges véritables : dans leurs maisons-murs, mis en visibilité permanente, des individus communiquent à travers des écrans interposés dans un monde de résolution de problèmes via des réseaux…

En libérant l’architecture de sa pesanteur matérielle par la transparence totale et l’immatériel, la postmodernité a du même coup créé une architecture supprimant les barrières qui définissaient par le passé les rapports entre l’espace privé et l’espace public. Y a-t-il encore des frontières entre le réel et le virtuel, le naturel et l’artificiel ? La création de décors entièrement virtuels pour  la télévision et le cinéma (pensez au film The Truman Show) fait percevoir les enjeux de la maison du futur : un individu (appelons-le Dédale), après le travail arrive chez lui : une cellule de 3m². Devant lui, la mer, immense, infinie apparaît sur le mur écran de sa cellule d’habitation. Puis il mange et le décor reconfigure soudain l’espace en trois dimensions : Dédale est maintenant à l’intérieur de la Galerie des Glaces de Versailles. Il croit oublier sa misère en effleurant les lambris d’or et les stucs qui s’offrent insidieusement à lui. Après le repas Dédale parle à des tas d’autres Dédale comme lui, éparpillés dans d’autres cellules d’habitation, au hasard des mondes. Il croit se détourner de son existence misérable, vivre des rencontres, des aventures, partir en voyage grâce à l’architecte des mondes virtuels qui a bâti la cellule. Mais il n’y a qu’un mur instable devant Dédale, pas la mer. Pourtant il ne voit pas le mur, il y croit… Avant de se coucher, Dédale se promène sur la plage… C’est bien là qu’est le problème…

Conclusion

C’est sur cette vision que j’achèverai mon article : comme nous l’avons vu, toute réflexion sur les rapports entre architecture et détour est d’abord une réflexion sur l’Etat, le pouvoir, la société et l’histoire elle-même : envisager le détour est-il encore possible dans un monde qui tend à supprimer l’idée même de société au sens historique du terme ? Dans un autre support de cours (« Vers une sociologie du détour« ), je citais ces propos d’Abraham Moles : « La société est remplacée par un “système social”, car le terme même de “société” impliquait un contrat social entre l’Individu et les Autres, avec un échange réciproque d’obligations, contrat non signé mais contrat de fait ; celui-ci disparaît du champ de conscience des membres. Il est remplacé par la perception du système, un système que l’on doit considérer comme cadre matériel de l’existence de l’individu, il obéit aux lois que la cybernétique et la théorie des réseaux nous proposent, mais son élément fondamental est la relation avec l’environnement, un sans-retour.1241014951.jpgenvironnement constitué bien plus par des organismes et des institutions, des appareillages de communication et des structures, que par des individus humains au sens traditionnel” (10).

En vérité, la nouvelle architecture numérique qu’est en train d’élaborer notre modernité amène à une réflexion épistémologique majeure : le hasard a-t-il sa place dans un monde où l’idée d’une prédictibilité des comportements humains ou artificiels préfigure ? Le détour est-il un luxe encore possible ? Alain Farel (op. cit.) rapporte ces propos d’Henri Atlan (À tort et à raison, éd. du Seuil, Paris 1986) qui appelle de ses vœux la création de « modèles d’organisation capables de se modifier eux-mêmes et de créer des significations imprévues et surprenantes même pour le concepteur ». Car c’est bien là que réside le drame de la modernité : en supprimant le hasard, l’imprévu, l’indéterminé, elle a du même coup rationalisé mais aussi fragilisé l’homme, au point de ne pas lui permettre d’intégrer le hasard et l’imprévu dans sa vie. Et si Henri Atlan milite en faveur d’une « certaine quantité d’indétermination, de hasard dans l’évolution du modèle qui permet à du nouveau, non déterminé par le programme, de se produire », le tout est de savoir quelle serait la part de hasard de ces « indéterminations » : qu’en sera-t-il si le programme précisément est prévu pour être imprévisible…

Il n’est de hasard que l’Homme…

© Bruno Rigolt (Lycée en Forêt, Montargis, France)

NetÉtiquette : article protégé par copyright ; la diffusion publique est autorisée sous réserve d’indiquer le nom de l’auteur ainsi que la source (URL de la page).

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Notes

(1) Le Corbusier, « La ville comme jeu des formes sous la lumière » in Les Symboles du lieu, l’habitation de l’homme (L’Herne, Paris 1983)
(2) L’Atelier d’esthétique (nom du collectif d’auteurs), Esthétique et philosophie de l’art. Repères historiques et thématiques (De Boeck 2002)
(3) Le Corbusier, « La ville comme jeu des formes sous la lumière » (op. cit.)
(4) Alain Farel, Architecture et complexité. Le troisième labyrinthe (éd. Parenthèses, Marseille 2008)
(5) Victor I. Stoichita, « La cité idéale, Préhistoire du texte utopique » in Les Symboles du lieu, l’habitation de l’homme (L’Herne, Paris 1983)
(6) Maria Rosa Chiapparo, « La città ideale » : modèle ou reflet d’une vision téléologique de la politique » in L’Architecture des régimes totalitaires face à la démocratisation. Collectif sous la direction de Ioana Iosa. éd. L’Harmattan (voir aussi http://www.louest.cnrs.fr/louest_programmes/journeesdetude/fionaiosa/programme3-4nov.pdf)
(7) Véronique Germain, « L’urbanisme du quotidien face au totalitarisme » in L’Architecture des régimes totalitaires face à la démocratisation (op.cit.)
(8) Yannis Tsiomis, « Architecture totalitaire ou discours totalitaires sur l’architecture ? » in L’Architecture des régimes totalitaires face à la démocratisation
(9) Philip Milburn « Le panoptisme nouveau est-il arrivé ? Les politiques sociales et sécuritaires actuelles à l’épreuve de la théorie de Foucault » (Le Portique, Numéro 13-14). Version électronique : http://leportique.revues.org/document621.html
(10) Abraham Moles, Théorie structurale de la communication et société (Masson, Paris 1986)

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Bibliographie

  • Alain Farel, Architecture et complexité. Le troisième labyrinthe (éd. Parenthèses, Marseille 2008)
  • Éric Michaud, Un art de l’éternité, l’image et le temps du national-socialisme (Gallimard, Paris 1996).
  • Hannah Arendt, Les Origines du totalitarisme. Le Système totalitaire (The Origins of Totalitarianism), 1951. Édition française : Gallimard, collection « Quarto », Paris 2002
  • Michel Foucault, Surveiller et Punir (Gallimard, Paris 1975)
  • Franco Borsi, L’Ordre monumental, Europe 1929-1939 (Hazan, Paris 1986)

Dossier Culture générale/BTS… Modernité et architecture : l’impossible détour

Dans le support de cours intitulé « Le détour : thème et variations » (à lire impérativement avant d’aborder cet article, plus difficile d’approche) je terminais sur ces mots : « Il n’est guère étonnant qu’en voyage ou en excursion, nous préférions nous perdre dans les petites ruelles sinueuses et typiques d’un vieux quartier que de marcher parmi les rectitudes froides des villes nouvelles, où tout détour est impossible. Un monde sans détour ne serait-il pas un monde sans rencontre? En ce sens le monde moderne, écrasé souvent par les avancées technologiques et le pragmatisme architectural, interdirait précisément… le détour. »

  
 

L’idée du présent article est d’étayer ces remarques par une réflexion approfondie sur l’architecture moderne, en particulier à partir des travaux de Le Corbusier, en passant par l’architecture des pays totalitaires et l’architecture virtuelle des sociétés postmodernes. Mon interprétation de ces nouveaux paradigmes architecturaux est de montrer qu’ils participent d’une tentation utopique : supprimer au-delà du détour, par définition transgressif, l’Histoire elle-même…

Modernité et architecture :

L’impossible détour

Les nouveaux paradigmes architecturaux : supprimer le détour

Dans son livre phare intitulé Vers une architecture (1923), Le Corbusier énonce la notion de « machine à habiter ». Une maison selon lui est une « machine à habiter ». Par sa prétention à l’universalité inspirée des Lumières et la rationalité de ses formes, elle doit soumettre de facto le beau à l’utile : « Quand une chose répond à un besoin elle est belle » explique Le Corbusier. Mais les besoins dont parle l’architecte sont-ils vraiment des besoins humains ? Ne s’agirait-il pas davantage de « besoins idéologiques » s’inscrivant dans une conception fonctionnaliste de la société ? Stéréotypes d’une époque certes, mais qui a profondément modifié les valeurs de notre monde. C’est à la Libération face à la crise du logement que Le Corbusier pourra mettre en œuvre des principes architecturaux novateurs en réalisant des cités bâties sur ce nouveau modèle, unitedhabitation.1240769019.jpget qui ont largement légitimé l’éventrement des centres historiques entrepris en France pendant les Trente Glorieuses.

Construite entre 1947 et 1952, « l’unité d’habitation » de Marseille est à ce titre conçue comme une ville dans la ville : autosuffisante, elle est inspirée du phalanstère fouriériste et des « maisons communes » expérimentées en URSS à partir des années 1920. L’unité se présente comme un immense bloc de béton. À l’intérieur, outre les appartements (Le Corbusier parle de « cellules d’habitation »), on trouve une rue commerçante, d’autres rues intérieures, un restaurant, des salles de réunion… Et sur le toit un « centre civique » composé d’une crèche, d’un théâtre en plein air, d’une piscine, d’une salle de gymnastique…

Comme on le voit, le concept architectural du Corbusier enferme un concept idéologique empreint certes d’idéaux de fraternité et de partage (édification d’un modèle social), mais aussi d’une forte dimension systémique. unitedhabitation1.1240769223.jpgDans ses Principes fondamentaux d’urbanisme moderne, il aborde l’individu à partir du tout, l’homme à partir du système. En tant qu’espace clos et infini, sa cité idéale illustre une société rationaliste dominée par la ligne droite et l’angle droit. Implicitement, en troublant l’harmonie, la courbe devient un élément du superflu : d’ailleurs Le Corbusier n’hésite pas à interpréter le détour comme une marque antisociale d’individualisme qui paralyse le système.

Reconnaissons-le : supprimer le détour en rationalisant l’espace revenait à déshumaniser la construction ; l’architecture fonctionnaliste n’a-t-elle pas du même coup déshumanisé la société ? On pourrait à ce titre s’interroger sur la légitimité du projet de « ville contemporaine pour trois millions d’habitants » conçu en 1922 (image ci-dessous). Le Corbusier le justifiera par ces mots : « La ville se meurt d’être non géométrique. Bâtir à l’air libre c’est remplacer le terrain biscornu, insensé qui est le seul existant aujourd’hui, par un terrain régulier. Hors de cela pas de salut«  (1). De fait, son plan de ville n’est pas sans suggérer les dangers d’un rationalisme qui irait jusqu’au bout de sa logique : ce n’est pas une ville, c’est une société de la finitude. Dominée par la ligne droite, cette géographie d’angle impose des archétypes architecturaux rigides, impersonnels.

Vers un « eugénisme architectural »…

La ville nouvelle, telle que l’imagine Le Corbusier est donc l’expression même du fonctionnalisme appliqué à l’architecture. Il a été dit à cet égard : « Dans le monde du travail, être « fonctionnel » est un impératif par rapport auquel être « courtois », « intelligent » ou « flegmatique » apparaissent comme des qualités secondes » (2). Cette recherche de la « pureté » parfaite qui revient sans cesse sous la plume du Corbusier dans ses textes, s’articule autour d’une obsession de la décadence et d’une peur de la dégénérescence. La fondation d’un nouvel ordre architectural et idéologique va promouvoir chez lui une sorte « d’eugénisme architectural », fortement lié à la construction d’un « homme nouveau » et à la recherche d’un ordre social parfait.

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Le Corbusier, Ville contemporaine pour trois millions d’habitants (1922)
© FLC / VG Bild-Kunst, Bonn, 2007

Je vous laisse découvrir ce texte qui en dit long :

La ville est un outil de travail.
Les villes ne remplissent plus normalement cette fonction. Elles sont inefficaces : elles usent le corps, elles contrecarrent l’esprit.
Le désordre qui s’y multiplie est offensant : leur déchéance blesse notre amour-propre et froisse notre dignité.
Elles ne sont pas dignes de l’époque : elles ne sont plus dignes de nous.
Une ville !
C’est la mainmise de l’homme sur la nature. C’est une action humaine contre la nature, un organisme humain de protection et de travail. C’est une création.
Conséquence des tracés réguliers, la série.
Conséquence de la série : le standard, la perfection (création des types).
[…] Le terrain biscornu absorbe toutes les facultés créatrices de l’architecte et épuise son homme. L’œuvre qui en résulte est biscornue -par définition- avorton bancal, solution hermétique… » (3)

Supprimer le « biscornu », « l’insensé », « l’avorton bancal » et rechercher la « Perfection » : les mots du Corbusier sont édifiants et caractéristiques de ce que j’ai appelé l’eugénisme architectural. Entre l’architecte et l’idéologie, les liens sont étroits : le détour relèverait avant tout du domaine de l’anormalité, du pathologique, de l’imparfait, de la marginalité. Contre le désordre, l’ordre. Contre le pluralisme démocratique, la pensée unitaire posée comme fondement et comme fin en soi. alainfarel.1240768049.jpgComme le dit Alain Farel (4), « dans un tel contexte, l’efficacité reliée à la sérialité, à l’économie, à l’objectivité devient le but prioritaire pour répondre de la meilleure façon aux besoins sociaux ». D’où cette obsession de la ligne droite aseptisée et cette volonté de supprimer « la flânerie, le détour, l’arrêt improvisé, la surprise qui illumine l’instant » (ibid.). Henri Gaudin (La Cabane et le labyrinthe, éd. Mardaga, Liège 1989) voit à cet égard qu’en posant « la droite comme vérité absolue d’une géographie urbaine », on a nié l’obstacle, le détour, l’improviste.

Qu’il s’agisse du panoptique de Bentham ou du fonctionnalisme des cités modernes, l’avènement d’un « Big Brother » architectural comme forme contemporaine de contrôle social renvoie en réalité à un modèle disciplinaire, centralisé et normalisant qui vise à supprimer le hasard. Hasard et détour sont en effet des symboles du chaos, du monde « profane » menaçant le sanctuaire, le « paradis » de la cité, qui devient une sorte de projection sacrée du cosmos. Victor I. Stoichita dans une étude intitulée « La cité idéale, Préhistoire du texte utopique » (5) écrivait : « La tentation utopique est la tentation de vivre dans un symbole ». Il ajoutait : « De là découle l’ambiguïté de tout projet utopique, qui s’offre en tant que manifestation parfaite de l’idée de structure. Chaque cité idéale est, premièrement, un plan [… qui] suit un symbolisme lié au mouvement de centrer et de concentrer. Par rapport au « manque de structure » de l’espace profane, l’espace utopique offre un excès de structure« . Mais si la cité idéale de Thomas More était une utopie humaniste, la cité idéale du Corbusier est une utopie fonctionnaliste, qui régit la société comme un système grâce à l’introduction de normes uniques et centralisatrices.

Un discours sur la fin des temps

À côté de son orientation fonctionnaliste, la ville utopique du Corbusier a aussi une origine eschatologique et philosophique : elle est un discours sur la fin des temps. Largement influencée par l’idéologie communiste, elle préfigure une sorte de « fin de l’histoire », autrement dit une évolution de l’histoire qui trouverait son terme dans une structure architecturale totale (totalitaire ?) ouverte aux archétypes universels de la fin des temps : un monde conservateur, sans évolution majeure, refusant le détour, les crises, du fait même du caractère égalitaire de son organisation sociale. Il y aurait ainsi un « sens » à l’histoire marqué par la « fin de la lutte des classes » et l’avènement d’une société qui serait enfin réconciliée avec elle-même.

Voici comment Le Corbusier décrit cette « esthétique de la ville » nouvelle : « Un nouveau module vaste (400 mètres) l’anime toute. Le quadrillage régulier de ses rues recoupées à 400 mètres et 200 mètres est uniforme (orientation facile du voyageur) » (1). Ce monde de maillage, de « quadrillage » de l’espace public, ce monde « uniforme » qui veut contribuer au bien-être de l’homme en lui imposant une cohérence sociale et un ordre nouveaux, ce monde dont rêve le père de la « Cité radieuse » et qui prétend lutter contre le libéralisme et l’individualisme, ne peut que générer une architecture totalitaire, à l’opposé des sinuosités de la ville ancienne. « Aux détours obligés qui contrarient tout parcours […] répond le plan parfaitement net. Et le parcours direct. Car tourner, dévier du chemin rectiligne, présuppose un repère référentiel par rapport auquel se situer ; et un tel système de positionnement n’existe pas sur une surface à l’abstraction nivelante. On est donc contraint d’avancer sur une ligne droite » (A. Farel, op. cit.). Dans un tel monde, l’homme ne peut plus se perdre… Le complexe, le tortueux, le secret, la cachette n’ont plus cours.

Drancy (Seine-Saint-Denis), Cité de la Muette
Eugène Beaudouin, Marcel Lods (Architectes) ; Eugène Mopin (Ingénieur)
Construite de 1931 à 1935, la cité de la Muette occupe une place particulière dans l’histoire de l’architecture : elle est en effet le premier grand ensemble d’habitation (1200 logements) à être construit à partir d’éléments standardisés préfabriqués en série…

 Je voudrais revenir sur le terme de « quadrillage » utilisé par Le Corbusier. Il faut ici faire référence à la critique de la société disciplinaire et plus globalement du contrôle social qu’avait formulée Michel Foucault au cours des années 1970 dans Surveiller et punir. La « pénalisation du social » amènera à ce que Foucault appelle le « quadrillage disciplinaire » : en ce sens, le quadrillage qu’évoque Le Corbusier n’est-il pas à l’image du panoptique de Bentham ? Nous verrons en terminant cet article combien l’informatique a créé à son tour un quadrillage panoptique, encore plus insidieux et plus efficace du fait même de son invisibilité. Si Bentham croyait que la société devait être organisée avec des réseaux d’observateurs, d’informateurs et une délation populaire institutionnalisée, le panoptique postmoderne va recréer d’autres réseaux : l’informatique amène en effet de plus en plus les individus à se contrôler et à se surveiller mutuellement via les réseaux sociaux.

maisondupeuple-bucarest.1240773043.jpg

Bucarest, l’ancienne « Maison du Peuple » 
aujourd’hui siège du parlement roumain →
Image tirée du film Casa Cea Mare (La Grande Maison)

L’architecture fasciste

Pour en revenir à notre propos, comment ne pas évoquer ici l’architecture fasciste ? Comme approche globalisante de l’État, elle recouvre une réalité urbanistique conçue à la fois comme une théorie unificatrice de la société et comme un dispositif structural de normalisation idéologique. Monumentalité, axialité, centralité : ces trois notions sont, sans conteste, applicables à l’architecture totalitaire. De fait, la cité fasciste ou stalinienne accentuera plus encore cette impression de déterminisme et de refus du détour que nous constations. Maria Rosa Chiapparo rappelle que « l’urbanisme fut alors un instrument privilégié donnant à voir immédiatement l’action du régime, frappant aisément les imaginaires, imposant sournoisement la nouvelle conception de l’État et un contrôle généralisé du territoire. En cela le régime affichait une tendance à l’esthétisation de la politique. La population se retrouva encadrée dans un vaste système autoréférentiel, qui donnait corps et sens à la mise en place du fascisme. […] Cette uniformisation des masses était une mesure de protection contre l’individualisme libéral et moderne, cause présumée de la crise de valeurs du monde occidental. Si ces interventions urbanistiques donnent visibilité au régime, en même temps elles attestent le lien chongqing.1240765820.jpgintrinsèque entre création artistique et idéologie au cœur de la société de masse » (6).

© Reuters. Voir aussi cette page du journal Libération dont est tirée la photographie.

C’est bien la raison pour laquelle les sociétés totalitaires ont à ce point lutté contre l’idée même de mouvement, associée à un risque de déviance et de transgression. Uniformiser, c’est conséquemment refuser l’individualisme, c’est niveler, normaliser. Par définition, le détour appartient à l’ordre de l’individuel. L’image de la maison de Wu Ping et de son mari, Yang Wu, couple d’expropriés rebelles de Chongqing a fait le tour du monde… Cette précaire bicoque d’un étage sans eau ni électricité, dans laquelle le couple tenait une gargote au rez-de-chaussée, incarne à elle seule cette idée du détour que j’évoquais à l’instant. Elle symbolise en effet un refus de la structure, de la norme référentielle : l’individualisme contre l’uniformité collectiviste, l’histoire, la liberté contre le déterminisme, le désordre contre l’ordre normatif. Dans un article intitulé « L’urbanisme du quotidien face au totalitarisme » (7), Véronique Germain n’hésite pas à dire par exemple de l’idéologie totalitaire qu’elle s’est « attachée à transformer l’homme en « homme nouveau » dans ses gestes journaliers, sa vie de tous les jours, ambition commune aux mouvements et régimes politiques apparentés au fascisme. […] « L’homme nouveau » apparaît très vite comme un facteur d’hygiène, d’ordre et de cohérence sociale nouvelle, comme une cause pour lutter contre l’urbanisation désordonnée du libéralisme du dix-neuvième siècle ». L’architecture dans ces conditions n’aurait d’autre but que de supprimer l’individualisme en l’absorbant dans le collectif, et plus largement dans la perfection fantasmée d’une structure pure et parfaite.

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L’Université d’État de Moscou, symbole de l’architecture stalinienne (Wikimedia Commons)

Le refus de l’histoire et de la temporalité…

Un art de l’éternité… Tel est le titre d’un ouvrage d’Éric Michaud (Gallimard, Paris 1996) consacré aux arts à l’époque du troisième Reich. Cette expression d' »art de l’éternité » résume très bien la volonté de suppression, d’annihilation du temps propre aux régimes totalitaires. Ils se donnent ainsi l’illusion de se dégager du temps en niant ce qui en fait l’essence : l’inattendu, l’imprévisible et le hasard. Du même coup, l’histoire est supprimée. Voilà comment Michel Makarius interprète l’art totalitaire : « Les postures figées des corps, les visages inexpressifs et stéréotypés, la répétition du même modèle ad nauseam et les architectures monolithiques dégagent un climat mortifère ». Yannis Tsiomis (« Architecture totalitaire ou discours totalitaires sur l’architecture ? ») ajoute quant à lui : « En effet cette posture est dérisoire et morbide. Dérisoire parce que simpliste, prétentieuse et anhistorique » (8). Le fantasme d’un art de l’éternité hante donc la modernité. Elle est fondée sur le refus de l’histoire et de la temporalité.

Comment ne pas évoquer ici le film d’anticipation Minority Report réalisé en 2002 par Steven Spielberg ? Adapté de la nouvelle éponyme de Philip K. Dick, le film place le spectateur dans un futur proche (2054) où des mutants doués de « précognition », anticipent les crimes et font condamner ceux qui s’apprêtent à les commettre. Entre la ville idéale du Corbusier et cette contre-utopie déterministe, se dessine une sorte d’État providence qui vise à abolir le hasard et le détour, c’est-à-dire l’homme lui-même. L’histoire de l’architecture moderne serait ainsi celle de l’identité perdue. Si elle tire son origine des crises institutionnelles du dix-neuvième siècle, elle précipite le monde du vingt-et-unième siècle vers une fin de l’histoire marquée par l’abolition du hasard, et donc de la temporalité.

Les architectures virtuelles : les nouveaux « panoptiques »

En poussant plus loin, ne peut-on pas dire qu’avec les nouvelles architectures en réseau propres à l’informatique et aux nouveaux systèmes de fichage biométrique, la modernité n’a fait que renforcer les contrôles de type orwellien en supprimant les dimensions existentielles de l’espace et du temps humains ? Il n’est donc pas étonnant que ces utopies fonctionnent comme une forteresse paranoïaque de surveillance dont le « firewall » de nos ordinateurs est la meilleure image : hantée par la peur du hasard, des pandémies informatiques, la société de la transparence et du partage informatique est aussi celle de l’obstacle et de l’enfermement dédaléen : la virtualisation des réseaux accentuée par le développement vertigineux des flux de circulation d’information aboutit paradoxalement à une sorte d’univers concentrationnaire marqué par l’obsession sécuritaire, et une surveillance panoptique d’autant plus insidieuse qu’elle est devenue immatérielle et invisible.

Philip Milburn (9) écrit justement : « Le quadrillage disciplinaire semble laisser la place à une forme plus subtile de surveillance et de punition. Elle repose principalement sur la souveraineté du sujet et sur un quadrillage réticulaire, où l’imposition laisse la place au consentement et à la persuasion, où le caractère hiérarchique et vertical de la discipline s’efface au profit de l’enchâssement horizontal du réseau. » Ce passage d’une architecture réelle à une architecture virtuelle préfigure évidemment un nouveau monde dont nous ne faisons qu’entrevoir la toute-puissance… Complètement « spectacularisée » (pensez au rapprochement avec le thème « Faire voir »), la société de l’hyper-communication serait aussi une société de l’hyper-solitude, dépourvue d’échanges véritables : dans leurs maisons-murs, mis en visibilité permanente, des individus communiquent à travers des écrans interposés dans un monde de résolution de problèmes via des réseaux…

En libérant l’architecture de sa pesanteur matérielle par la transparence totale et l’immatériel, la postmodernité a du même coup créé une architecture supprimant les barrières qui définissaient par le passé les rapports entre l’espace privé et l’espace public. Y a-t-il encore des frontières entre le réel et le virtuel, le naturel et l’artificiel ? La création de décors entièrement virtuels pour  la télévision et le cinéma (pensez au film The Truman Show) fait percevoir les enjeux de la maison du futur : un individu (appelons-le Dédale), après le travail arrive chez lui : une cellule de 3m². Devant lui, la mer, immense, infinie apparaît sur le mur écran de sa cellule d’habitation. Puis il mange et le décor reconfigure soudain l’espace en trois dimensions : Dédale est maintenant à l’intérieur de la Galerie des Glaces de Versailles. Il croit oublier sa misère en effleurant les lambris d’or et les stucs qui s’offrent insidieusement à lui. Après le repas Dédale parle à des tas d’autres Dédale comme lui, éparpillés dans d’autres cellules d’habitation, au hasard des mondes. Il croit se détourner de son existence misérable, vivre des rencontres, des aventures, partir en voyage grâce à l’architecte des mondes virtuels qui a bâti la cellule. Mais il n’y a qu’un mur instable devant Dédale, pas la mer. Pourtant il ne voit pas le mur, il y croit… Avant de se coucher, Dédale se promène sur la plage… C’est bien là qu’est le problème…

Conclusion

C’est sur cette vision que j’achèverai mon article : comme nous l’avons vu, toute réflexion sur les rapports entre architecture et détour est d’abord une réflexion sur l’Etat, le pouvoir, la société et l’histoire elle-même : envisager le détour est-il encore possible dans un monde qui tend à supprimer l’idée même de société au sens historique du terme ? Dans un autre support de cours (« Vers une sociologie du détour« ), je citais ces propos d’Abraham Moles : « La société est remplacée par un “système social”, car le terme même de “société” impliquait un contrat social entre l’Individu et les Autres, avec un échange réciproque d’obligations, contrat non signé mais contrat de fait ; celui-ci disparaît du champ de conscience des membres. Il est remplacé par la perception du système, un système que l’on doit considérer comme cadre matériel de l’existence de l’individu, il obéit aux lois que la cybernétique et la théorie des réseaux nous proposent, mais son élément fondamental est la relation avec l’environnement, un sans-retour.1241014951.jpgenvironnement constitué bien plus par des organismes et des institutions, des appareillages de communication et des structures, que par des individus humains au sens traditionnel” (10).

En vérité, la nouvelle architecture numérique qu’est en train d’élaborer notre modernité amène à une réflexion épistémologique majeure : le hasard a-t-il sa place dans un monde où l’idée d’une prédictibilité des comportements humains ou artificiels préfigure ? Le détour est-il un luxe encore possible ? Alain Farel (op. cit.) rapporte ces propos d’Henri Atlan (À tort et à raison, éd. du Seuil, Paris 1986) qui appelle de ses vœux la création de « modèles d’organisation capables de se modifier eux-mêmes et de créer des significations imprévues et surprenantes même pour le concepteur ». Car c’est bien là que réside le drame de la modernité : en supprimant le hasard, l’imprévu, l’indéterminé, elle a du même coup rationalisé mais aussi fragilisé l’homme, au point de ne pas lui permettre d’intégrer le hasard et l’imprévu dans sa vie. Et si Henri Atlan milite en faveur d’une « certaine quantité d’indétermination, de hasard dans l’évolution du modèle qui permet à du nouveau, non déterminé par le programme, de se produire », le tout est de savoir quelle serait la part de hasard de ces « indéterminations » : qu’en sera-t-il si le programme précisément est prévu pour être imprévisible…

Il n’est de hasard que l’Homme…

© Bruno Rigolt (Lycée en Forêt, Montargis, France)

NetÉtiquette : article protégé par copyright ; la diffusion publique est autorisée sous réserve d’indiquer le nom de l’auteur ainsi que la source (URL de la page).

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Notes

(1) Le Corbusier, « La ville comme jeu des formes sous la lumière » in Les Symboles du lieu, l’habitation de l’homme (L’Herne, Paris 1983)
(2) L’Atelier d’esthétique (nom du collectif d’auteurs), Esthétique et philosophie de l’art. Repères historiques et thématiques (De Boeck 2002)
(3) Le Corbusier, « La ville comme jeu des formes sous la lumière » (op. cit.)
(4) Alain Farel, Architecture et complexité. Le troisième labyrinthe (éd. Parenthèses, Marseille 2008)
(5) Victor I. Stoichita, « La cité idéale, Préhistoire du texte utopique » in Les Symboles du lieu, l’habitation de l’homme (L’Herne, Paris 1983)
(6) Maria Rosa Chiapparo, « La città ideale » : modèle ou reflet d’une vision téléologique de la politique » in L’Architecture des régimes totalitaires face à la démocratisation. Collectif sous la direction de Ioana Iosa. éd. L’Harmattan (voir aussi http://www.louest.cnrs.fr/louest_programmes/journeesdetude/fionaiosa/programme3-4nov.pdf)
(7) Véronique Germain, « L’urbanisme du quotidien face au totalitarisme » in L’Architecture des régimes totalitaires face à la démocratisation (op.cit.)
(8) Yannis Tsiomis, « Architecture totalitaire ou discours totalitaires sur l’architecture ? » in L’Architecture des régimes totalitaires face à la démocratisation
(9) Philip Milburn « Le panoptisme nouveau est-il arrivé ? Les politiques sociales et sécuritaires actuelles à l’épreuve de la théorie de Foucault » (Le Portique, Numéro 13-14). Version électronique : http://leportique.revues.org/document621.html
(10) Abraham Moles, Théorie structurale de la communication et société (Masson, Paris 1986)

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Bibliographie

  • Alain Farel, Architecture et complexité. Le troisième labyrinthe (éd. Parenthèses, Marseille 2008)
  • Éric Michaud, Un art de l’éternité, l’image et le temps du national-socialisme (Gallimard, Paris 1996).
  • Hannah Arendt, Les Origines du totalitarisme. Le Système totalitaire (The Origins of Totalitarianism), 1951. Édition française : Gallimard, collection « Quarto », Paris 2002
  • Michel Foucault, Surveiller et Punir (Gallimard, Paris 1975)
  • Franco Borsi, L’Ordre monumental, Europe 1929-1939 (Hazan, Paris 1986)

La citation de la semaine… Virginia Woolf…

« Je marcherai dans la lande. Les grands chevaux des cavaliers fantômes s’arrêteront soudain… »

I shall walk on the moor. The great horses of the phantom riders will thunder behind me and stop suddenly.

I have torn off the whole of May and June, said Susan, and twenty days of July. I have torn them off and screwed them up so that they no longer exist, save as a weight in my side. They have been crippled days, like moths with shrivelled wings unable to fly. There are only eight days left. In eight days’ time I shall get out of the train and stand on the platform at six twenty five. Then my freedom will unfurl, and all these restrictions that wrinkle and shrivel—hours and order and discipline, and being here and there exactly at the right moment—will crack asunder. Out the day will spring, as I open the carriage-door and see my father in his old hat and gaiters. I shall tremble. I shall burst into tears. Then next morning I shall get up at dawn. I shall let myself out by the kitchen door. I shall walk on the moor. The great horses of the phantom riders will thunder behind me and stop suddenly. I shall see the swallow skim the grass. I shall throw myself on a bank by the river and watch the fish slip in and out among the reeds. The palms of my hands will be printed with pine-needles. virginia_woolf.1240341589.jpgI shall there unfold and take out whatever it is I have made here; something hard. For something has grown in me here, through the winters and summers, on staircases, in bedrooms. I do not want, as Jinny wants, to be admired. I do not want people, when I come in, to look up with admiration. I want to give, to be given, and solitude in which to unfold my possessions. »

« J’ai déchiré tout mai et juin, dit Susan, et vingt jours de juillet. Je les ai déchirés, roulés en boule, pour qu’ils n’existent plus, il reste une lourdeur en moi. C’étaient des jours mutilés, comme des phalènes aux ailes rognées incapables de voler. Il ne reste que huit jours. Dans les huit jours, je descendrai du train, je serai sur le quai à six heures vingt-cinq. Je déroulerai ma liberté, et les restrictions qui froissent et qui plissent – temps, ordre et discipline, être ici et là à l’heure précise – exploseront. Le jour jaillira quand, ouvrant la porte, je verrai mon père avec ses guêtres, son vieux chapeau. Je tremblerai. J’éclaterai en sanglots. Le lendemain je me lèverai à l’aurore. Je sortirai par la porte de la cuisine. Je marcherai dans la lande. Les grands chevaux des cavaliers fantômes tonneront derrière moi et s’arrêteront soudain. Je verrai l’hirondelle raser l’herbe. Je me jetterai au bord de la rivière et je regarderai le poisson plonger et reparaître dans les roseaux. J’aurai les paumes des mains marquées par les aiguilles de pin. Je déferai, j’ôterai ce qui s’est formé ; la dureté d’ici. Car quelque chose a grandi en moi, au fil des hivers et des étés, sur les escaliers, dans les chambres. Je ne veux pas être admirée comme Jinny. Quand j’arrive, je ne veux pas que les gens lèvent les yeux avec admiration. Je veux donner, qu’on me donne, je veux la solitude, et découvrir ce que j’ai. »

© Calmann-Lévy

Virginia Woolf, The Waves (Les Vagues, 1931). Traduction française par Cécile Wajsbrot (Calmann-Lévy, Paris 1994).

Texte intégral (en Anglais) accessible gratuitement en cliquant ici. Téléchargement du roman autorisé (Pour enregistrer le fichier, cliquez ici). Je vous conseille de lire aussi Une chambre à soi, essai féministe magistral, publié pour la première fois en 1929.

Virginia Woolf (1882-1941) est une des plus grandes romancières du vingtième siècle. Née dans un milieu victorien assez atypique, elle cherchera toute sa vie à exprimer par le travail du verbe l’indicible. Cette quête intérieure, tour à tour poétique, violente et subversive la conduira au suicide en 1941. virginia_woolf1.1240332316.jpgLe style de Virginia Woolf, mélange d’intimité et de tension, de secret et de dévoilement, de sensualité et de violence, porte le témoignage de cette souffrance psychique, de cette rupture entre l’existence littéraire et le monde référentiel, et fait toute la force d’une œuvre, considérée à juste titre comme essentielle.

Voici comment la célèbre écrivaine Marguerite Yourcenar, autre traductrice des Vagues, présente l’ouvrage dans la préface (éditions du Livre de Poche) : « Les Vagues est un livre à six personnages, à six instruments plutôt, car il consiste uniquement en longs monologues intérieurs dont les courbes se succèdent, s’entrecroisent, avec une sûreté de dessin qui n’est pas sans rappeler l’Art de la fugue. Dans ce récit musical, les brèves pensées de l’enfance, les rapides réflexions des moments de jeunesse et de camaraderie confiante tiennent lieu des allegros dans les symphonies de Mozart, et cèdent de plus en plus la place aux lents andantes des immenses soliloques sur l’expérience, la solitude et l’âge mûr. Vagues, en effet, autant qu’une méditation sur la vie, se présente comme un essai sur l’isolement humain ».

J’ajouterai qu’à mesure même que les lignes des Vagues se noient dans un plus sombre crépuscule, plus lumineusement apparaît sur les lèvres des mots la poésie de Virginia Woolf : poésie immanente, orientée vers la notation de l’instant présent, et l’évocation de la vie qui s’écoule, aux prises avec le temps, inaccomplie, inexpliquée, à l’affût de l’inacessible…

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Crédit photographique : Associated Press (photographie retouchée numériquement. BR)

Entraînement BTS n°6 Faire voir la misère sociale

bts2009.1232872062.jpgLes entraînements BTS (+ Corrigé)

Entraînement n°6 : Thème 1 : faire voir la misère sociale. Comment ? Pour quoi ?

  • Document 1 Jérôme Dupuis, « Le rapport Vollmann » (L’Express du 11 septembre 2008)
  • Document 2 Alice Smeets, Photographie d’une fillette dans un bidonville d’Haïti (récompense : Photographie UNICEF de l’année 2008)
  • Document 3 Lettre de Pierre Lespérance, Directeur exécutif Réseau National de Défense des Droits Humains (RNDDH) à Madame Annamaria LAURINI, Représentante du Fonds des Nations-Unies Pour l’Enfance (Unicef) en Haïti.
  • Document 4 Réponse d’Annamaria Laurini, Représentante de I’UNICEF en Haïti à M. Pierre Lespérance, Directeur exécutif du Réseau National de Défense des Droits Humains (RNDDH)
  • Propositions d’écriture personnelle (les sujets vont en ordre de difficulté croissante) :
    • Selon vous, représenter la misère, est-ce trahir la réalité ? (Le sujet demande impérativement à travailler sur la problématique de la représentation de la réalité, essentielle ici).
    • Selon vous, représenter la misère, est-ce la « mettre en scène » ?
    • Interrogé sur sa conception de l’écriture (lire l’interview complète sur Chronic’art), William Vollmann a déclaré : « Ce qui m’intéresse, c’est la recherche du beau et du vrai ». Selon vous, la recherche du beau n’est-elle pas contradictoire avec le but de faire voir le vrai ? Voir la proposition de corrigé ci-dessous.

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Niveau de difficulté : *** (* accessible ; ** moyennement difficile ; *** difficile)

Présentation du corpus

Lors d’un séjour en Haïti, la jeune artiste belge Alice Smeets a photographié une fillette dans un bidonville de Port-au-Prince (document 2). Cette photographie, couronnée par l’Unicef-Allemagne (« Photo de l’année 2008 ») en raison de son originalité évidente et de la façon dont elle saluait implicitement « le courage de vivre face à l’adversité« , a suscité néanmoins une vive polémique : pour les Haïtiens en particulier, le caractère attentatoire du cliché à la dignité humaine ne fait aucun doute (document 3 à confronter avec la réponse de l’Unicef : document 4). Dans un entraînement précédent (entraînement n°2 : Faire voir, entre charité et voyeurisme), je vous avais déjà proposé de réfléchir, à partir de la place de l’image dans le spectacle et l’information, à la relation entre la représentation de la misère et le voyeurisme. Cet entraînement aborde sensiblement le même thème mais sous un autre angle : il exige donc un traitement différent. Il n’est pas vraiment question de voyeurisme ici mais plutôt d’éthique et de conscience : comment « faire voir » la misère ? Quel « angle d’approche » adopter ?
La chronique littéraire de Jérôme Dupuis dans l’Express (document 1) pose bien le problème à partir d’un ouvrage de l’écrivain américain William Vollmann Pourquoi êtes-vous pauvres ? (Actes Sud). Pour bien comprendre cet article, regardons d’abord comment l’éditeur présente l’ouvrage : « William Vollmann, fidèle à sa quête d’authentiques rencontres avec ses contemporains, a décidé de parcourir la planète dans l’intention d’entendre, de la bouche même de ceux que la pauvreté a, soit condamnés depuis les origines, soit rattrapés à un moment ou à un autre de leur existence, ce qu’ils avaient à dire sur les raisons de l’état auquel ils se trouvaient désormais réduits, ainsi que sur les effets (quels qu’ils soient) qu’une telle situation provoque chez les individus. […] Plutôt que d’étudier la pauvreté en tant que « phénomène », économique ou sociologique, Vollmann […] a donc choisi, avec Pourquoi êtes-vous pauvres ? de méditer sur la diversité des formes que revêt la pauvreté au fil d’une série de « portraits ». Muni d’une seule et unique question, « Pourquoi êtes-vous pauvre ? », il a recueilli, au prix d’une écoute attentive et respectueuse, une série de témoignages aussi pénétrants que fascinants qui, rassemblés, dessinent un saisissant et insolite portrait de la pauvreté de par le monde […] ».
Si le but de ce brillant ouvrage, loin du pathos et du sentimentalisme, est donc de redonner une dignité aux laissés-pour-compte de la mondialisation en faisant voir différemment la misère, il peut créer néanmoins un sentiment de malaise en raison peut-être de l’objectivité froide, abrupte et désenchantée avec laquelle Vollmann aborde un problème aussi douloureux. Au final la question est bien : « Pourquoi ? Pour quoi faire ? » Le corpus amène ainsi à s’interroger sur la représentation de la misère. Plus que le sujet lui-même, c’est le parti-pris (artistique, littéraire, détaché, esthétisant, commercial…) qui fait question : est-il légitime de prendre « une belle photo » ou d’écrire un livre, si beau soit-il en exploitant la misère humaine ? Mais il est vrai que cette question (qu’on aurait pu poser au Zola de Germinal…), amène très loin si elle est poussée à l’extrême : est-il légitime de faire un « beau sujet » de BTS en exploitant… etc. etc.

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Cet entraînement au BTS est difficile. Même si vous ne souhaitez pas effectuer le travail de synthèse, je vous recommande en revanche de lire attentivement chacun des documents et de traiter l’un des sujets d’écriture personnelle. Le troisième, particulièrement ardu de par sa problématique, soulève plusieurs questionnements qui ne peuvent que vous aider pour l’examen. Lisez la proposition de corrigé après le corpus.

  • Document 1 Jérôme Dupuis, « Le rapport Vollmann » (L’Express du 11 septembre 2008). Pour lire l’article dans son intégralité, cliquer sur le lien hypertexte.

« Pourquoi êtes-vous pauvres? », a demandé l’enfant terrible des lettres américaines à des exclus du monde entier. Une enquête dérangeante.
Vous vous gavez toute l’année, non sans un petit arrière-goût de honte, de reportages sur M6 montrant Massimo Gargia et ses ridicules amies milliardaires bichonnant leurs chihuahuas? Vous dévorez les romans de Jay McInerney et de Bret Easton Ellis sur les rich and famous? Rassurez-vous, en cette rentrée littéraire, un livre étonnant vous offre la rédemption: de la première à la quatre centième page, il n’y est question que de pauvres. Dans la grande tradition des Hugo, des Orwell, des Agee, l’enfant terrible des lettres américaines, William T. Vollmann, National Book Award 2005 pour Central Europe (Actes Sud), a sillonné, durant quinze ans, bidonvilles thaïlandais, ruines afghanes, HLM russes et repaires de SDF californiens, une seule question – tragi-comique – à la bouche: «Pourquoi êtes-vous pauvres?»

Oui, pourquoi Sunee, ancienne prostituée, qui vit à Bangkok avec sa mère et sa fille parmi un amas de planches où l’eau croupit, fait-elle partie de ce milliard et demi d’humains subsistant avec moins de 4 dollars par jour? «Parce que j’étais déjà pauvre dans une vie antérieure», répond-elle entre deux rasades de mauvais whisky. Et pourquoi ce pêcheur de thon du Yémen ne gagne-t-il qu’une poignée de rials en échange de son dur labeur? «Allah fait ce qui est bien pour nous», croit-il savoir. Pourquoi, encore, la veuve russe Natalia termine-t-elle en mendiante sur un carton devant une gare gelée? Le mauvais sort jeté par une gitane…

On le voit, Vollmann, dont les traits boursouflés et inquiétants de SDF moscovite ont dû faciliter les contacts avec ces damnés de la terre, ne donne pas dans la sociologie policée à la Bourdieu. A l’encontre de toutes les règles de la discipline, il avoue payer ses témoins de quelques roupies, bahts ou yens. Nulle compassion, nulle mauvaise conscience, nul préjugé idéologique, nulle esquisse de solution, chez lui. Ni Marx ni Jésus.

Cet ex-grand reporter en Afghanistan, dont les romans, violents, sont peuplés de prostituées et de tueurs, pousse la porte – quand il y en a une… – pose ses questions, écoute attentivement et repart, ne se départant jamais de son esprit «politiquement incorrect». «Les réponses des pauvres sont souvent tout aussi pauvres que leurs existences», remarque-t-il cruellement, après avoir enregistré une énième doléance contre le «destin». Et ce n’est sans doute pas un hasard si son livre s’ouvre par une citation de Céline: «Les pauvres ne se demandent jamais, ou quasiment jamais, pourquoi ils doivent endurer tout ce qu’ils endurent. Ils se détestent les uns les autres, et en restent là.»

© L’Express (http://livres.lexpress.fr/critique.asp/idC=14199/idR=12/idG=8)
  • Document 2 Alice Smeets, Photographie d’une fillette dans un bidonville d’Haïti (récompense : Photographie UNICEF de l’année 2008). © Alice Smeets/Unicef

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  • Document 3 Lettre de Pierre Lespérance, Directeur exécutif Réseau National de Défense des Droits Humains (RNDDH) à Madame Annamaria LAURINI, Représentante du Fonds des Nations-Unies Pour l’Enfance (Unicef) en Haïti (Lettre citée par Le Nouvelliste).

Port-au-Prince, le 20 janvier 2009

Madame,
Le Réseau National de Défense des Droits Humains (RNDDH) a pris connaissance des résultats du Concours International de la Photo, réalisé par le Fonds des Nations Unies pour l’Enfance (UNICEF) au mois de décembre 2008, qui a couronné sur mille quatre cent cinquante (1450) photos, le cliché de la photographe belge, Alice SMEETS. Cette photo présente, sans dissimulation aucune, une fillette haïtienne vêtue d’une robe blanche, traversant une mare puante remplie d’immondices et dans laquelle deux (2) porcs dévorent des déchets alimentaires avec en arrière plan, des taudis de la zone. Cette photo expose l’image d’une enfant vivant dans la malpropreté et la saleté. Si elle peut attirer l’attention des donateurs et les mobiliser à répondre aux sollicitations de l’UNICEF, elle ne peut que contribuer à ternir encore plus l’image d’un pays en proie à des problèmes de tous ordres et qui a besoin, dans la dignité, de chercher sa voie vers le développement. Le RNDDH croit que la publication de cette photo est en nette contradiction avec les buts que poursuit officiellement l’UNICEF qui, faut-il le rappeler ici, est un organe spécialisé des Nations unies appelé à analyser en étroite collaboration avec les pays en voie de développement, les besoins de l’enfant tant en ce qui concerne sa croissance physique que son développement intellectuel et son épanouissement social. Le RNDDH rappelle qu’au regard du Droit International des Droits de l’Homme, toute action relative à un enfant doit viser son intérêt supérieur. Dans le cadre de cette publication, en quoi cette photographie qui porte atteinte à la dignité de la mineure, protège-t-elle les droits de cette dernière ? Le RNDDH est consterné par cette publication dégradante, non pas par souci de cacher la vérité mais, parce qu’elle stigmatise, de manière indélébile, une mineure qui n’a pas demandé à naître dans ces conditions d’extrême pauvreté et qui attend de l’Etat haïtien protection et réalisation de ses droits. Cette publication s’apparente beaucoup plus à une forme de volonté de commercialiser la misère et ne participe pas à un plan de lutte pour l’éradication de la misère et la protection effective des droits de l’enfant. Le RNDDH demande à ‘UNICEF de retirer immédiatement de la circulation cette photo préjudiciable à l’honneur et à la dignité de cette mineure dont la photo fait le tour du monde à son insu.

Le RNDDH vous prie, de recevoir, Madame, ses salutations distinguées.

Pierre ESPÉRANCE
Directeur Exécutif

  • Document 4 Réponse d’Annamaria Laurini, Représentante de I’UNICEF en Haïti à M. Pierre Lespérance, Directeur exécutif du Réseau National de Défense des Droits Humains (RNDDH). (Lettre citée par Le Nouvelliste).

Monsieur le Directeur Exécutif,

J’ai l’avantage d’accuser réception de votre correspondance datée du 20 janvier 2009, laquelle a retenu toute mon attention, concernant vos préoccupations face au choix de la photo prise à Cité Soleil, photo primée « photo de l’année » par le jury du concours organisé par le Comité Allemand pour l’UNICEF.

Tout d’abord, je voudrais vous préciser que la photo a été prise par une jeune journaliste belge lors de sa visite en Haïti l’été dernier. Cette photo n’appartient pas à l’UNICEF mais à cette journaliste qui est une photographe indépendante; l’UNICEF et le Comité allemand pour l’UNICEF n’ont aucune relation contractuelle avec cette journaliste.

L’UNICEF est une organisation internationale intervenant dans des programmes de développement et humanitaires dans plus de 120 pays dans le monde et soutenue par 37 comités nationaux qui sont autonomes et basés dans les pays industrialisés. Depuis l’année 2000, le Comité allemand pour l’UNICEF a ouvert un concours invitant les photographes professionnels du monde entier à soumettre leurs photos, sur recommandation d’experts en photographie reconnus internationalement. Chaque année, ce Comité sélectionne la photographie gagnante sur la base de critères déterminés par un jury indépendant. La « photo de l’année » vise, selon le jury, à refléter les émotions d’une situation ou d’un événement dans la vie des enfants dont les conditions de vie sont précaires, et à travers laquelle leur réalité sociale serait la mieux traduite. L’excellente qualité technique et artistique de la photo est également prise en compte, comme critère de sélection.

Pour l’année 2008, c’est la photo prise par la journaliste belge Alice Smeets, qui a été choisie parmi 1450 clichés, et identifiée comme étant celle reflétant le plus fidèlement les critères de sélection du Jury Indépendant. L’UNICEF regrette donc que cette photo ait provoqué cette réaction au sein du RNDDH. Le jury a en effet, en la sélectionnant, considéré que cette photo traduit les efforts d’une famille envers leur fillette pour supporter les difficultés de son environnement immédiat, et le langage corporel de la fillette reflète sa forte volonté à surmonter les difficultés socio-économiques auxquelles sa famille fait face. J’espère que cette clarification répondra à votre interrogation, et je tiens à vous assurer que notre bureau continuera à informer tous les acteurs sociaux, incluant les journalistes, de l’importance du respect des droits des enfants en Haïti.

N’hésitez pas à nous contacter si vous désirez de plus amples informations sur ce regrettable fait. Nous nous tenons à votre disposition pour toutes autres questions.

Je vous prie de recevoir, Monsieur le Directeur Exécutif, mes salutations les plus distinguées.

Annamaria Laurini
Représentante de I’UNICEF en Haïti

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Corrigé

de l’écriture personnelle

Rappels de l’épreuve

L’arrêté du 17 janvier 2005 rappelle les modalités de l’épreuve : « Le candidat répond de façon argumentée à une question relative aux documents proposés. La question posée invite à confronter les documents proposés en synthèse et les études de documents menées dans l’année en cours de “culture générale et expression”. La note globale est ramenée à une note sur 20. »

La gestion du temps est évidemment primordiale. À cet égard, un nombre important de candidats ayant terminé la synthèse ont fortement tendance à se relâcher au moment du travail d’écriture en oubliant les enjeux de l’épreuve : n’oubliez pas qu’il s’agit d’évaluer non seulement les capacités des candidats à exploiter une culture générale tout en prenant appui sur le corpus, mais aussi qu’il s’agit d’apprécier leurs capacités d’expression (nécessité d’utiliser les moyens lexicaux et sémantiques mettant en valeur la pratique de la langue) et de structuration de la pensée.

Quelques conseils

Dès le début de l’épreuve, quand vous prenez connaissance du corpus, lisez impérativement le sujet du travail d’écriture personnelle. Prenez une feuille de brouillon et recopiez ce sujet en essayant d’en reformuler l’idée directrice. Au fur et à mesure que vous préparerez votre synthèse, vous noterez sur cette feuille les idées ou exemples qui vous viennent à l’esprit : cela vous aidera à mieux structurer votre réflexion par la suite. Plus le sujet d’écriture personnelle est difficile (comme c’est le cas ici), moins il faut attendre d’avoir terminé la synthèse pour commencer à le traiter. Vous devez y réfléchir dès le début : non seulement cela vous permettra de privilégier l’interprétation textuelle globale dans la synthèse, mais vous pourrez aussi élargir vos pistes de réflexion dans l’écriture personnelle sans vous limiter aux documents proposés dans le corpus. En effet, si vous attendez d’avoir terminé la synthèse pour réfléchir à l’écriture personnelle, vous aurez tendance à rédiger une sorte de « synthèse bis » parce que vous aurez du mal à vous détacher des documents précédents. A contrario, si vous réfléchissez au fur et à mesure de votre lecture du corpus aux enjeux du problème posé par l’écriture personnelle, vous pourrez mieux trouver vos arguments, les points d’accord, de désaccord, etc. Enfin, si vous éprouvez des difficultés à trouver vos idées (la démarche paraissant parfois trop abstraite), pensez d’abord aux exemples, puis élargissez ces exemples à un questionnement plus général, qui vous permettra de déboucher sur l’idée (concret -> abstrait). Il est ainsi beaucoup plus facile de se rappeler de « Kevin Carter prix Pulitzer 1994 » ou « Kevin Carter Soudan » que de trouver d’abord l’idée selon laquelle la spectacularisation de l’image pose des questions sur le plan moral ou déontologique, et de penser ensuite à l’exemple (abstrait -> concret).

Analyse du sujet

Interrogé sur sa conception de l’écriture (lire l’interview complète sur Chronic’art), William Vollmann a déclaré : « Ce qui m’intéresse, c’est la recherche du beau et du vrai ». Selon vous, la recherche du beau n’est-elle pas contradictoire avec le but de faire voir le vrai ?

Le sujet proposé ici porte sur le thème « Faire voir ». Loin de se limiter à la question de la misère, il amène à un questionnement beaucoup plus large puisqu’il s’inscrit dans un débat sur le rôle de l’écrivain et la mission qu’il assigne à son art : faire voir le « beau » et le « vrai ». Le sujet ici est d’autant plus difficile qu’il oppose ces deux termes, et qu’il invite par conséquent à un plan en deux parties. La question qu’il faut d’abord se poser est la suivante : quels documents du corpus peuvent aider à répondre à cette question ? Il est évident que la photo d’Alice Smeets ainsi que le livre de William Vollmann doivent vous guider prioritairement dans vos investigations. Ils doivent par ailleurs vous amener à déterminer ce qui, dans votre culture générale, est de nature à vous aider à construire vos pistes de réflexion.

Par définition, l’image photographique (comme l’art pictural, comme le fait d’écrire un livre) est une « recherche du beau ». Cette recherche ne vise donc pas prioritairement à « faire voir le vrai ». Au contraire, elle manipule bien souvent la réalité (cadrage, montage, trucages, etc.). On pouvait exploiter ici plusieurs exemples (le prix Pulitzer décerné à K. Carter, la manipulation du réel par la téléréalité, le rôle de l’image en tant que représentation esthétisante et métaphorique du réel).

La deuxième partie du travail était plus délicate à traiter : en particulier, elle obligeait à mobiliser différemment les connaissances. On pouvait penser par exemple à ce vers célèbre de Boileau : « Rien n’est beau que le vrai, le vrai seul est aimable ». On pouvait aussi prendre le contrepied de ce qu’il est affirmé habituellement en montrant qu’une « belle » photo peut davantage sensibiliser à un problème (ici la misère) qu’un cliché banal, certes plus « réel » mais moins porteur (les mêmes remarques s’imposent concernant l’acteur de théâtre ou de cinéma). On peut ajouter aussi que le fait de spectaculariser l’événement permet de lui accorder davantage de valeur. « Faire de l’audimat » en dramatisant le réel n’est donc pas en soi « négatif » et Bourdieu (Sur la télévision, 1996) n’a pas forcément raison d’opposer le journalisme « pur » au « commercial » : de nombreuses initiatives humanitaires comme le Téléthon ou les Restos du Cœur ont ainsi cherché à vendre un « beau » spectacle tout en conciliant cette recherche esthético-commerciale avec un appel « vrai » à la prise de conscience et à l’engagement.

Proposition de corrigé

[bien entendu, les titres sont juste des indications de plan. En aucun cas, ils ne doivent figurer sur la copie le jour de l’examen. Vous devez problématiser sous forme de phrases.]

[1 La recherche du beau est contradictoire avec le but de faire voir le vrai]

[1-1 : « Faire voir », c’est d’abord « représenter »]

« Faire voir », c’est d’abord représenter, donc « mettre en scène » la réalité selon une démarche esthétique. La recherche du beau est ainsi à la base de toute production qui vise à « médiatiser » la réalité. Quand Vollmann affirme que ce qui l’intéresse « c’est la recherche du beau », le tout est de savoir s’il cherche à rendre la misère « belle » en la représentant, ou à faire un « beau livre » à partir de la misère. C’est le même questionnement qui vient à l’esprit quand on regarde la photographie d’Alice Smeets. Il est certain que cette enfant, de blanc vêtue, au milieu des immondices produit à son insu un effet esthétique (anachronisme de la scène). Rappelons-nous aussi la vive polémique qu’avait suscitée Kevin Carter en 1994 en photographiant une petite fille famélique, recroquevillée face contre terre, guettée par un vautour à seulement quelques pas, attendant l’heure… Plus que le sujet lui-même, c’est le parti-pris « esthétisant » du reporter qui avait choqué : il s’agissait en effet d’un cliché construit : la similitude entre la posture de la petite Soudanaise et celle de l’animal renforçait la dramaturgie de la scène. Bien que par définition hors champ, on imaginait par exemple Kevin Carter campé pour les besoins de la prise de vue dans une position semblable. Certains critiques l’avaient à cet égard traité de « vautour » exploitant les famines, les guerres et les catastrophes dans le seul but de faire un « beau » cliché.

[1-2 : « Faire voir » le réel, c’est le transformer, donc manipuler la réalité]

La recherche du beau semble donc contradictoire avec le vrai par le fait même qu’elle transforme ou manipule le réel. La photographie d’Alice Smeets est à ce titre révélatrice : la scène filmée n’est jamais “neutre” : elle devient un espace projectif permettant de construire et d’orienter le point de vue du lecteur. Le “faire voir” devient un “faire penser” caractéristique d’un dispositif énonciatif de manipulation du point de vue : c’est bien ce qu’a reproché d’ailleurs dans sa lettre Pierre Lespérance, Directeur exécutif Réseau National de Défense des Droits Humains (RNDDH) à Madame Annamaria LAURINI, Représentante du Fonds des Nations-Unies Pour l’Enfance (Unicef). Un autre exemple, tout aussi révélateur, est celui de la téléréalité : il n’y a paradoxalement rien de plus faux que la téléréalité : même si elle traite de thèmes qui interpellent directement les gens dans leur vie quotidienne, elle est basée sur la “mise en scène” et la spectacularisation de l’événement (voir à ce sujet le support de cours intitulé « Téléréalité, mise en scène et simulacre« ). C’est cette logique de mise en scène, à la fois théâtrale, dramatique et proprement conflictuelle qui en fait paradoxalement l’intérêt : le spectateur peut ainsi s’évader de son quotidien et vivre, parfois en direct, une aventure largement fictionnalisée.

[1-3 Le rôle de l’art : métamorphoser le réel]

En ce sens, la recherche du beau éloigne de la réalité. Cet écart référentiel se retrouve encore plus dans l’art. L’art cherche en effet à transformer le réel, à le métamorphoser. Mais c’est surtout son rôle métaphorique, c’est-à-dire de distanciation vis-à-vis du réel, qui a été l’une des conditions de développement du spirituel et du symbolique à travers l’art. Je vous renvoie au support de cours intitulé « Les Métamorphoses de l’image : de Lascaux à Big Brother« . Commentant les chevaux de Lascaux, je notais : « nous avons affaire ici à une véritable métaphore visuelle. La représentation iconique de l’animal esquisse le geste métaphorique : le cheval n’est pas la réalité mais une représentation stylisée, esthétisante de la nature. Soutenus par l’emportement des formes et l’éloquence de la couleur, les chevaux de Lascaux proposent le plus lyrique des dialogues entre la réalité et sa représentation iconique : traits, points, taches composent une véritable œuvre d’art. Les chevaux sont représentés sous une forme métaphorique qui rappelle la finalité première de l’image : sa fonction n’est-elle pas d’abord esthétique? C’est Balzac, qui dans Le Chef-d’œuvre inconnu affirmait : “la mission de l’art n’est pas de copier la nature mais de l’exprimer”. De fait, le cheval ne saurait être assimilé à l’animal qu’il représente : une signification symbolique lui est associée du fait qu’il est une représentation. » C’est d’ailleurs toute la force de l’œuvre d’art que de donner à voir le laid de façon esthétique (trouvez des exemples en exploitant le corpus proposé dans l’entraînement n°3 (« Faire voir esthétiquement la laideur« ).

[2 Pourtant on peut affirmer que la recherche du beau n’est pas contradictoire avec le vrai]

[2-1 « Rien n’est beau s’il n’est vrai »]

Exploitez impérativement ce vers archi connu de Boileau : « Rien n’est beau que le vrai, le vrai seul est aimable » Si elle suggère une identification du beau et du vrai, cette affirmation va beaucoup plus loin. Émile Krantz (Essai sur l’esthétique de Descartes, Paris 1882. Slatkin Reprint, 1970) dit que « Les créations de l’imagination, les conceptions de la raison artiste, les combinaisons personnelles, les fictions originales dont vit la poésie ne seraient belles qu’à la condition d’être la représentation exacte du réel, c’est-à-dire tout le contraire de ce qu’elles sont. » Il ajoute que pourtant « cette théorie […] a un aspect éminemment réaliste. En effet, elle tend à supprimer toute différence entre le beau et le laid […]. Il n’y a donc plus ni beau ni laid ; il n’y a plus que du faux et du vrai. Le vrai peut devenir le beau par la puissance de l’art, mais il n’est pas beau par lui-même ; il n’est que vrai ». Donc pour Boileau, « rien n’est beau, s’il n’est vrai ». La condition de la beauté c’est la vérité ». Le livre de Vollmann à ce titre est un beau livre car c’est un livre « vrai » sur la misère. Même Jérôme Dupuis dans sa chronique littéraire (document 1) rappelle ce souci d’objectivité qui fait tout l’intérêt de l’ouvrage (cf. aussi ce passage de la présentation de l’éditeur : « Plutôt que d’étudier la pauvreté en tant que “phénomène”, économique ou sociologique, Vollmann […] a donc choisi, avec Pourquoi êtes-vous pauvres ? de méditer sur la diversité des formes que revêt la pauvreté au fil d’une série de “portraits”. Muni d’une seule et unique question, “Pourquoi êtes-vous pauvre ?”, il a recueilli, au prix d’une écoute attentive et respectueuse […] »).

[2-2 Le beau peut davantage sensibiliser]

Si l’image donne à voir, c’est bien pour sensibiliser. De fait, si Alice Smeets avait proposé une image banale, neutre, le public aurait sans doute moins été sollicité par le problème de la misère en Haïti. L’image, quand bien même mettrait-elle en scène la réalité, amène à une prise de conscience. Elle a donc pour finalité une recherche esthétique, mais au service du sens, du fond, de l’idée, de l’action. L’écrivain, l’artiste, le photographe en effet se doivent non seulement d’éclairer le monde qui nous entoure, mais de le mettre en forme par leur art. Ce pouvoir accordé au mot (Vollmann), à l’esthétique (Smeets), fait la valeur de l’art : s’il est l’observateur, le témoin particulier, le porte-parole de notre monde, l’artiste est aussi selon l’expression de l’écrivain Edouard Glissant un “bâtisseur de langage”. Ce n’est pas tant de meubler une page blanche, de l’orner, de l’enrichir par un style particulier qui font la valeur du texte littéraire par exemple mais d’assigner à ce travail  une mission d’éducation qui confère à l’art un véritable principe d’action. Lire Pourquoi êtes-vous pauvres ? c’est accepter l’invitation de l’écrivain, c’est assumer le fait d’être dérangé dans ses convictions, ses présupposés, ses croyances. De même la photographie d’Alice Smeets nous invite au débat d’idées, à la prise de conscience. Il ne s’agit pas seulement de “donner à voir” le monde, il importe de le donner à voir selon un certain point de vue.

[2-3 Chercher le beau, c’est se rapprocher du vrai]

Par définition, « faire voir » débouche conséquemment sur une prise de conscience. Faire voir, c’est éveiller. De l’expérience de la lecture, du spectacle d’un film, du visionnage d’un reportage peut naître l’engagement : la photographie de Robert Capa « Mort d’un républicain espagnol » est tout à fait révélatrice. Pris en 1936, ce cliché est devenu emblématique de la Guerre d’Espagne : il a donc amené à une prise de conscience sociale et politique. De la même façon, les Surréalistes ont assigné à l’art une mission autant artistique qu’idéologique : faire prendre conscience à l’homme de son rôle dans l’Histoire. Lire le livre de Vollmann, regarder la photographie de Smeets, voire même regarder une émission de téléréalité, c’est vivre avec son époque, c’est penser avec elle. Qui n’a pas en mémoire telle émission de téléréalité dans laquelle nous nous sommes identifiés à la souffrance, aux peines ou aux joies des protagonistes ? Pour le spectateur, si la téléréalité se constitue parfois comme le tableau pathétique et désespéré de la condition humaine, il n’en demeure pas moins qu’elle peut l’amener à réfléchir à son rôle dans le monde. Fût-elle méprisable à certains égards, l’émission « Miss SDF » par exemple, diffusée en Belgique (voir l’entraînement BTS n°2) a suscité un élan de solidarité qu’on ne saurait négliger. « Esthétisation » et « instrumentalisation » de la misère certes, mais qui a permis de sensibiliser le public à un problème majeur. C’est également Dominique Wolton, sociologue spécialisé dans l’analyse de la communication et des médias, qui montrait dans son essai Éloge du grand public (1992) combien, à l’encontre des idées reçues, la télévision constitue l’un des liens sociaux les plus forts en rapprochant les gens, selon une logique consensuelle, qui est à la base du principe démocratique des sociétés modernes.

mise à jour de l’article : jeudi 23 avril 2009 à 08:19

BTS 2010-2011… Questions de "Génération(s)"… Crises, changement social et ruptures…

« Génération(s) »

ou le temps du bilan…

Après le détour, « Génération(s) » est le nouveau thème de Culture générale et Expression en deuxième année de BTS. Ce thème, incroyablement riche et foisonnant (voyez à ce sujet les Instructions Officielles en cliquant ici), participe à une sorte de mémoire collective. L’année 2009 vient en effet un peu comme le temps du bilan et de la réflexion rétrospective : quatre-vingts ans après la grande dépression de 1929, soixante ans après la signature du Pacte Atlantique Nord (OTAN), quarante ans après le « Non » de la France à de Gaulle, vingt ans après la chute du mur de Berlin en 1989, 2009 restera l’année où le monde a intégré le détour dans ses champs de réflexion. Cette visibilité nouvelle accordée à la compréhension du monde accorde également davantage d’importance aux processus historiques qui ont façonné notre temps et qui permettent de mieux comprendre le présent. Dans un contexte de dérèglementation et de fragmentation, le vingt-et-unième siècle commence donc par une crise de civilisation.
Crise profondément révélatrice des processus sociaux et historiques qui entraînent, particulièrement depuis les années 1970, joconde.1240142181.jpgnos sociétés au changement : les valeurs se sont modifiées, les écarts par rapport à la norme se sont multipliés, les émancipations et transgressions sociales de toute sorte ont durablement bouleversé les traditions, les paradigmes institutionnels, les soubassements économiques, politiques et idéologiques. Étudier les comportements, les normes sociales, les revendications des « générations », c’est donc se pencher sur les processus par lesquels une civilisation se renouvelle, et qui l’animent, la façonnent profondément dans ses valeurs, ses rites collectifs et son imaginaire social : aborder une telle problématique, c’est ainsi envisager les mutations, les crises sociétales, les ruptures. Quelle ressemblance par exemple entre la France de l’après-guerre, largement dominée par le modèle chrétien, la classe ouvrière et la paysannerie, et la France post-industrielle et mondialisée d’aujourd’hui ?
Dans de telles conditions, comment concevoir notre modernité sans envisager les questions intergénérationnelles et la manière dont chaque groupe vit les processus de changement. Dans le Dictionnaire des Sciences humaines (PUF), Louis Chauvel rappelle que « la marque du pluriel est essentielle pour saisir tout le sens de la notion de « génération », qui est avant tout relationnelle : il est impossible de former une génération sans se distinguer des autres ». À cet égard, l’exemple des jeunes est saisissant : le passage d’une « conscience de classe » dans les années 60 au profit d’une « conscience de génération » est révélateur de l’effondrement des modèles éducatifs traditionnels et du rôle socialisateur de la famille : de nouvelles normes sont apparues, bouleversant du même coup les habitus et la tradition. Conséquemment, comment comprendre la mondialisation de la culture qui caractérise le vingt-et-unième siècle sans faire référence au passé ou aux pratiques culturelles traditionnelles ? Comment analyser les conduites différenciées si ce n’est par référence aux modèles axiologiques qui existaient précédemment ? Les enjeux culturels du changement social sont en effet déterminants : peut-on parler de contreculture, d’identités marginales, d’immigration, de perte du sens collectif ou du sentiment national sans parler de reconnaissance, de respect, de tradition, de patrie ?

La modernité est un archipel…

Comme on le voit, le thème « Génération(s) » amène à réfléchir profondément aux âges de la vie et à mettre en examen l’homme dans un monde où le modèle social, au sens traditionnel du terme, est peut-être en train de disparaître : l’idée d’un « système » a en effet évincé l’idée même de société. Ne parle-t-on pas de réseau plutôt que de territoire ou de département ? Quant à l’intégration, n’est-elle pas devenue fonctionnelle, technique et non plus institutionnelle, morale ? Les exemples ne manquent pas pour illustrer ces vastes transformations : PACS, nouvelles mœurs, nouvelles modes, nouvelles valeurs, nouveaux rapports Hommes/Femmes, nouveaux goûts alimentaires suscités par l’interdépendance entre les nations, et paradoxalement processus d’exclusion sociale, de marginalité, de socialité en réseau où chaque groupe possède son propre espace d’action et de référence. D’un côté l’intégration planétaire, de l’autre le repli communautaire…
« Dégénération… où est ma génération ? » Ces quelques mots extraits d’une chanson de Mylène Farmer, en suggérant la désorientation qui caractérise la culture et l’histoire d’aujourd’hui, posent mieux qu’on ne saurait l’imaginer l’ampleur du thème proposé au BTS. joconde2.1240141753.jpgTravailler sur les générations, ce n’est pas étudier seulement les variations du goût ou de l’art au cours du temps. C’est sur fond de crise qu’il faut étudier cette thématique, d’autant plus riche que notre modernité est un archipel infini d’idées, de croyances, de rites, de changements macro et micro-sociaux qui imposent la vision nouvelle d’un monde plus fragmenté que jamais en l’absence d’une gouvernance et de régulateurs internationaux. « Dégénération », « Génération spontanée », « génération perdue », « Beat Generation », « Baby boom », « troisième âge », « 35 heures », mobilité sociale, familles recomposées, crise des valeurs, « génération Internet », « réseaux sociaux »… Autant d’expressions qui évoquent certes d’autres lieux, d’autres temps, d’autres façons de parler, de consommer, mais plus globalement l’idée d’un monde en archipel, confronté désormais à une histoire et à une géographie sociales faites de fragmentations et de ruptures.

Le permanent et le transitoire…

Parler de « génération(s) », c’est forcément se pencher sur les relations entre le permanent et le transitoire, c’est évoquer les bouleversements qui affectent non seulement l’État, les grandes institutions mais la société dans son ensemble. Il revient à l’écrivain et philosophe espagnol Ortega y Gasset d’avoir réinterprété dès 1923 dans le Thème de notre temps le concept de génération en en faisant l’élément moteur du changement historique. Dans Philagora.net, Charles Cascalès rappelle le concept ortéguien de générations : « Chaque génération prise en elle-même constitue une unité de pensées de sentiments, de croyances, d’aspirations et d’entreprises ; elle a sa « sensibilité vitale » propre qui déterminera tous les caractères particuliers à une époque. La génération est conçue comme l’élément premier de l’histoire, le chaînon de la grande chaîne, « le gond sur lequel l’histoire exécute ses mouvements », dit Ortega. Le fait le plus élémentaire de la vie humaine, fait-il remarquer, c’est que certains hommes meurent et que d’autres naissent, que les vies se succèdent. Toute vie humaine est donc intercalée entre des vies qui la précèdent et d’autres qui la suivent : là est le fondement des changements qui affectent la structure du monde, la cause première du devenir » (*).
Le concept de génération aboutit ainsi à une réflexion sur l’historicité, c’est-à-dire la prise de conscience par l’homme de sa propre condition historique, et du relativisme de chaque culture, de chaque croyance, en fonction des époques et des générations. Tout est en effet une « question de feeling » comme le dit la chanson, autrement dit une joconde1.1240141771.jpg« question de génération ». Il ne saurait y avoir de culture fondée objectivement. De même que Paul Valéry au lendemain de la première guerre mondiale prophétisait une possible mort des civilisations, de même une interrogation sur les générations ne peut que nous conduire au centre des préoccupations historiques, sociales, artistiques et humaines du vingt-et-unième siècle : les clivages générationnels dont les médias nous parlent tant mettent en lumière les nouveaux enjeux de notre modernité : d’une génération à l’autre, c’est bien le monde qui se transforme selon une logique évolutive, complexe, déroutante : éclatement des modèles de production et de travail, modification des niveaux de vie, déclassements sociaux, bouleversements culturels, décalage des idées, refus des modèles… Autant de problématiques qui méritent de penser l’histoire des générations à la lumière d’une éthique réinterprétative de l’homme et de la société qu’annonçait déjà le thème du détour.
© Bruno Rigolt (Lycée en Forêt, Montargis, France)

NetÉtiquette : article protégé par copyright ; la diffusion publique est autorisée sous réserve d’indiquer le nom de l’auteur ainsi que la source : http://brunorigolt.blog.lemonde.fr/

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(*) Charles Cascalès, « Ortega y Gasset philosophe de l’Histoire » (Philagora.net)
Crédit  photographique : Bruno Rigolt, photomontage d’après « la Joconde » de L. de Vinci (Musée du Louvre)

BTS 2010-2011… Questions de « Génération(s) »… Crises, changement social et ruptures…

« Génération(s) »

ou le temps du bilan…

Après le détour, « Génération(s) » est le nouveau thème de Culture générale et Expression en deuxième année de BTS. Ce thème, incroyablement riche et foisonnant (voyez à ce sujet les Instructions Officielles en cliquant ici), participe à une sorte de mémoire collective. L’année 2009 vient en effet un peu comme le temps du bilan et de la réflexion rétrospective : quatre-vingts ans après la grande dépression de 1929, soixante ans après la signature du Pacte Atlantique Nord (OTAN), quarante ans après le « Non » de la France à de Gaulle, vingt ans après la chute du mur de Berlin en 1989, 2009 restera l’année où le monde a intégré le détour dans ses champs de réflexion. Cette visibilité nouvelle accordée à la compréhension du monde accorde également davantage d’importance aux processus historiques qui ont façonné notre temps et qui permettent de mieux comprendre le présent. Dans un contexte de dérèglementation et de fragmentation, le vingt-et-unième siècle commence donc par une crise de civilisation.

Crise profondément révélatrice des processus sociaux et historiques qui entraînent, particulièrement depuis les années 1970, joconde.1240142181.jpgnos sociétés au changement : les valeurs se sont modifiées, les écarts par rapport à la norme se sont multipliés, les émancipations et transgressions sociales de toute sorte ont durablement bouleversé les traditions, les paradigmes institutionnels, les soubassements économiques, politiques et idéologiques. Étudier les comportements, les normes sociales, les revendications des « générations », c’est donc se pencher sur les processus par lesquels une civilisation se renouvelle, et qui l’animent, la façonnent profondément dans ses valeurs, ses rites collectifs et son imaginaire social : aborder une telle problématique, c’est ainsi envisager les mutations, les crises sociétales, les ruptures. Quelle ressemblance par exemple entre la France de l’après-guerre, largement dominée par le modèle chrétien, la classe ouvrière et la paysannerie, et la France post-industrielle et mondialisée d’aujourd’hui ?

Dans de telles conditions, comment concevoir notre modernité sans envisager les questions intergénérationnelles et la manière dont chaque groupe vit les processus de changement. Dans le Dictionnaire des Sciences humaines (PUF), Louis Chauvel rappelle que « la marque du pluriel est essentielle pour saisir tout le sens de la notion de « génération », qui est avant tout relationnelle : il est impossible de former une génération sans se distinguer des autres ». À cet égard, l’exemple des jeunes est saisissant : le passage d’une « conscience de classe » dans les années 60 au profit d’une « conscience de génération » est révélateur de l’effondrement des modèles éducatifs traditionnels et du rôle socialisateur de la famille : de nouvelles normes sont apparues, bouleversant du même coup les habitus et la tradition. Conséquemment, comment comprendre la mondialisation de la culture qui caractérise le vingt-et-unième siècle sans faire référence au passé ou aux pratiques culturelles traditionnelles ? Comment analyser les conduites différenciées si ce n’est par référence aux modèles axiologiques qui existaient précédemment ? Les enjeux culturels du changement social sont en effet déterminants : peut-on parler de contreculture, d’identités marginales, d’immigration, de perte du sens collectif ou du sentiment national sans parler de reconnaissance, de respect, de tradition, de patrie ?

La modernité est un archipel…

Comme on le voit, le thème « Génération(s) » amène à réfléchir profondément aux âges de la vie et à mettre en examen l’homme dans un monde où le modèle social, au sens traditionnel du terme, est peut-être en train de disparaître : l’idée d’un « système » a en effet évincé l’idée même de société. Ne parle-t-on pas de réseau plutôt que de territoire ou de département ? Quant à l’intégration, n’est-elle pas devenue fonctionnelle, technique et non plus institutionnelle, morale ? Les exemples ne manquent pas pour illustrer ces vastes transformations : PACS, nouvelles mœurs, nouvelles modes, nouvelles valeurs, nouveaux rapports Hommes/Femmes, nouveaux goûts alimentaires suscités par l’interdépendance entre les nations, et paradoxalement processus d’exclusion sociale, de marginalité, de socialité en réseau où chaque groupe possède son propre espace d’action et de référence. D’un côté l’intégration planétaire, de l’autre le repli communautaire…

« Dégénération… où est ma génération ? » Ces quelques mots extraits d’une chanson de Mylène Farmer, en suggérant la désorientation qui caractérise la culture et l’histoire d’aujourd’hui, posent mieux qu’on ne saurait l’imaginer l’ampleur du thème proposé au BTS. joconde2.1240141753.jpgTravailler sur les générations, ce n’est pas étudier seulement les variations du goût ou de l’art au cours du temps. C’est sur fond de crise qu’il faut étudier cette thématique, d’autant plus riche que notre modernité est un archipel infini d’idées, de croyances, de rites, de changements macro et micro-sociaux qui imposent la vision nouvelle d’un monde plus fragmenté que jamais en l’absence d’une gouvernance et de régulateurs internationaux. « Dégénération », « Génération spontanée », « génération perdue », « Beat Generation », « Baby boom », « troisième âge », « 35 heures », mobilité sociale, familles recomposées, crise des valeurs, « génération Internet », « réseaux sociaux »… Autant d’expressions qui évoquent certes d’autres lieux, d’autres temps, d’autres façons de parler, de consommer, mais plus globalement l’idée d’un monde en archipel, confronté désormais à une histoire et à une géographie sociales faites de fragmentations et de ruptures.

Le permanent et le transitoire…

Parler de « génération(s) », c’est forcément se pencher sur les relations entre le permanent et le transitoire, c’est évoquer les bouleversements qui affectent non seulement l’État, les grandes institutions mais la société dans son ensemble. Il revient à l’écrivain et philosophe espagnol Ortega y Gasset d’avoir réinterprété dès 1923 dans le Thème de notre temps le concept de génération en en faisant l’élément moteur du changement historique. Dans Philagora.net, Charles Cascalès rappelle le concept ortéguien de générations : « Chaque génération prise en elle-même constitue une unité de pensées de sentiments, de croyances, d’aspirations et d’entreprises ; elle a sa « sensibilité vitale » propre qui déterminera tous les caractères particuliers à une époque. La génération est conçue comme l’élément premier de l’histoire, le chaînon de la grande chaîne, « le gond sur lequel l’histoire exécute ses mouvements », dit Ortega. Le fait le plus élémentaire de la vie humaine, fait-il remarquer, c’est que certains hommes meurent et que d’autres naissent, que les vies se succèdent. Toute vie humaine est donc intercalée entre des vies qui la précèdent et d’autres qui la suivent : là est le fondement des changements qui affectent la structure du monde, la cause première du devenir » (*).

Le concept de génération aboutit ainsi à une réflexion sur l’historicité, c’est-à-dire la prise de conscience par l’homme de sa propre condition historique, et du relativisme de chaque culture, de chaque croyance, en fonction des époques et des générations. Tout est en effet une « question de feeling » comme le dit la chanson, autrement dit une joconde1.1240141771.jpg« question de génération ». Il ne saurait y avoir de culture fondée objectivement. De même que Paul Valéry au lendemain de la première guerre mondiale prophétisait une possible mort des civilisations, de même une interrogation sur les générations ne peut que nous conduire au centre des préoccupations historiques, sociales, artistiques et humaines du vingt-et-unième siècle : les clivages générationnels dont les médias nous parlent tant mettent en lumière les nouveaux enjeux de notre modernité : d’une génération à l’autre, c’est bien le monde qui se transforme selon une logique évolutive, complexe, déroutante : éclatement des modèles de production et de travail, modification des niveaux de vie, déclassements sociaux, bouleversements culturels, décalage des idées, refus des modèles… Autant de problématiques qui méritent de penser l’histoire des générations à la lumière d’une éthique réinterprétative de l’homme et de la société qu’annonçait déjà le thème du détour.

© Bruno Rigolt (Lycée en Forêt, Montargis, France)

NetÉtiquette : article protégé par copyright ; la diffusion publique est autorisée sous réserve d’indiquer le nom de l’auteur ainsi que la source : http://brunorigolt.blog.lemonde.fr/

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(*) Charles Cascalès, « Ortega y Gasset philosophe de l’Histoire » (Philagora.net)
Crédit  photographique : Bruno Rigolt, photomontage d’après « la Joconde » de L. de Vinci (Musée du Louvre)

Calendrier prévisionnel de publication des supports de cours

BTS Spécial Examen…

Articles à paraître prochainement :

  • Support de cours : Pouvoirs de l’image, images du pouvoir. Mise en ligne : dimanche 3 mai 2009
  • Préparation à l’examen : Révisions intensives. Mise en ligne le mardi 5 mai 2009.

Articles déjà parus (cliquez sur le lien hypertexte pour accéder à l’article) :

Entraînement BTS n°5… Thème 1 "Faire voir ou… Ne pas faire voir"

bts2009.1232872062.jpgLes entraînements BTS

Entraînement n°5. Thème 1 : « Faire voir » ou « ne pas faire voir » ?

Je vous propose dans ce cinquième entraînement un sujet inédit qui s’inscrit dans le thème « Faire voir : quoi ? Comment ? Pourquoi ? » C’est plus précisément la problématique de la « surconsommation d’information » et conséquemment de la déontologie des journalistes qui est abordée ici. Sous couvert d’informer, les médias ne transgressent-ils pas certaines règles morales ? De fait, pour « faire de l’audimat » et plaire au grand public, les images se doivent d’être de plus en plus spectaculaires, au risque de pousser au voyeurisme. Non sans humour le romancier Georges Pérec faisait remarquer dans l’Infra-Ordinaire (1984) : « Ce qui nous parle, me semble-t-il, c’est toujours l’événement, l’insolite, l’extra-ordinaire : cinq colonnes à la une, grosses manchettes. Les trains ne se mettent à exister que lorsqu’ils déraillent, et plus il y a de voyageurs morts, plus les trains existent; les avions n’accèdent à l’existence que lorsqu’ils sont détournés; les voitures ont pour unique destin de percuter les platanes […] Il faut qu’il y ait derrière l’événement un scandale, une fissure, un danger, comme si la vie ne devait se révéler qu’à travers le spectaculaire, comme si le parlant, le significatif était toujours anormal ». Le but d’une certaine presse et donc bien de faire voir l’insolite, l’extraordinaire, le sensationnel au détriment parfois de la pudeur, de la vérité, de la décence. Pierre Bourdieu, dans un essai très célèbre intitulé Sur la télévision (1996) analysait à juste titre cette dérive du journalisme spectaculaire sur les autres champs informationnels, à commencer par la nécessaire liberté de la presse. Cette « spectacularisation » de l’information pose évidemment des questions éthiques : faut-il tout montrer ? Quelles sont les limites à ne pas dépasser ? « Faire voir » ou « Ne pas faire voir » ?
Niveau de difficulté : ** (* accessible ; ** moyennement difficile ; *** difficile)
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Synthèse : vous ferez une synthèse concise, ordonnée et objective des documents contenus dans ce corpus.

  1. Edgar Roskis, « Journalisme et vérité, images truquées » (Le Monde diplomatique, janvier 1995)
  2. Serge Meitenger, « Petite note sur le spectaculaire et sur la spectacularisation du réel » (uniquement la troisième partie : depuis « Le sens passe par la visualité de l’effet. Rien ne sera compris s’il n’est montré » jusqu’à la fin du texte.
  3. Serge Halimi, « Les vautours de Timisoara« , article publié dans La Vache folle n°27, août-octobre 2000, p. 9, et reproduit par l’Observatoire des Médias Acrimed (Action, critique, médias).
  4. Document iconographique : Eddie Adams (1933-2004), Exécution sommaire, le 1er février 1968, dans une rue de Saïgon, d’un prisonnier vietcong par le chef de la police du sud du Viêt-Nam (prix Pulitzer 1969). Voir aussi sur Wikipedia l’article consacré à Eddie Adams pour connaître les circonstances exactes de cette prise de vue).

Document complémentaire : article sur la « Déontologie du journalisme » (Wikipedia).

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Proposition d’écriture personnelle : le fait de « tout montrer » est-il préférable à la censure ?

Entraînement BTS n°5… Thème 1 « Faire voir ou… Ne pas faire voir »

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Entraînement n°5. Thème 1 : « Faire voir » ou « ne pas faire voir » ?

Je vous propose dans ce cinquième entraînement un sujet inédit qui s’inscrit dans le thème « Faire voir : quoi ? Comment ? Pourquoi ? » C’est plus précisément la problématique de la « surconsommation d’information » et conséquemment de la déontologie des journalistes qui est abordée ici. Sous couvert d’informer, les médias ne transgressent-ils pas certaines règles morales ? De fait, pour « faire de l’audimat » et plaire au grand public, les images se doivent d’être de plus en plus spectaculaires, au risque de pousser au voyeurisme. Non sans humour le romancier Georges Pérec faisait remarquer dans l’Infra-Ordinaire (1984) : « Ce qui nous parle, me semble-t-il, c’est toujours l’événement, l’insolite, l’extra-ordinaire : cinq colonnes à la une, grosses manchettes. Les trains ne se mettent à exister que lorsqu’ils déraillent, et plus il y a de voyageurs morts, plus les trains existent; les avions n’accèdent à l’existence que lorsqu’ils sont détournés; les voitures ont pour unique destin de percuter les platanes […] Il faut qu’il y ait derrière l’événement un scandale, une fissure, un danger, comme si la vie ne devait se révéler qu’à travers le spectaculaire, comme si le parlant, le significatif était toujours anormal ». Le but d’une certaine presse et donc bien de faire voir l’insolite, l’extraordinaire, le sensationnel au détriment parfois de la pudeur, de la vérité, de la décence. Pierre Bourdieu, dans un essai très célèbre intitulé Sur la télévision (1996) analysait à juste titre cette dérive du journalisme spectaculaire sur les autres champs informationnels, à commencer par la nécessaire liberté de la presse. Cette « spectacularisation » de l’information pose évidemment des questions éthiques : faut-il tout montrer ? Quelles sont les limites à ne pas dépasser ? « Faire voir » ou « Ne pas faire voir » ?
Niveau de difficulté : ** (* accessible ; ** moyennement difficile ; *** difficile)
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Synthèse : vous ferez une synthèse concise, ordonnée et objective des documents contenus dans ce corpus.

  1. Edgar Roskis, « Journalisme et vérité, images truquées » (Le Monde diplomatique, janvier 1995)
  2. Serge Meitenger, « Petite note sur le spectaculaire et sur la spectacularisation du réel » (uniquement la troisième partie : depuis « Le sens passe par la visualité de l’effet. Rien ne sera compris s’il n’est montré » jusqu’à la fin du texte.
  3. Serge Halimi, « Les vautours de Timisoara« , article publié dans La Vache folle n°27, août-octobre 2000, p. 9, et reproduit par l’Observatoire des Médias Acrimed (Action, critique, médias).
  4. Document iconographique : Eddie Adams (1933-2004), Exécution sommaire, le 1er février 1968, dans une rue de Saïgon, d’un prisonnier vietcong par le chef de la police du sud du Viêt-Nam (prix Pulitzer 1969). Voir aussi sur Wikipedia l’article consacré à Eddie Adams pour connaître les circonstances exactes de cette prise de vue).

Document complémentaire : article sur la « Déontologie du journalisme » (Wikipedia).

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Proposition d’écriture personnelle : le fait de « tout montrer » est-il préférable à la censure ?

La citation de la semaine… Georges Bernanos…

« La civilisation des machines a-t-elle amélioré l’homme ? Ont elles rendu l’homme plus humain ? »

« La tragédie de la nouvelle Europe, c’est précisément l’inadaptation de l’homme et du rythme de la vie qui ne se mesure plus au battement de son propre cœur, mais à la rotation vertigineuse des turbines, et qui d’ailleurs s’accélère sans cesse… Une machine fait indifféremment le bien ou le mal. À une machine plus parfaite, c’est-à-dire de plus d’efficience, devrait correspondre une humanité plus raisonnable, plus humaine. La civilisation des machines a-t-elle amélioré l’homme ? Ont-elles rendu l’homme plus humain ? Je pourrai me dispenser de répondre, mais il me semble cependant plus convenable de préciser ma pensée. Les machines n’ont, jusqu’ici du moins, probablement rien changé à la méchanceté foncière de l’homme, mais elles ont exercé cette méchanceté, elles leur en ont révélé la puissance et que l’exercice de cette puissance n’avait, pour ainsi dire, pas de bornes. […] Nous n’assistons pas à la fin naturelle d’une grande civilisation humaine, mais à la naissance d’une civilisation inhumaine qui ne saurait s’établir que grâce à une vaste, à une immense, à une universelle stérilisation des valeurs de la vie. […] Obéissance et responsabilité, voilà les deux mots magiques qui ouvriront demain le Paradis de la Civilisation des machines. »

Georges Bernanos, La France contre les robots, Rio de Janeiro 1944
Éditions Robert Laffont Paris 1947

L’œuvre de Georges Bernanos (1888-1948) a renouvelé, au firmament des Lettres françaises, la vision de l’univers et de l’âme. Pèlerin de l’Absolu, l’auteur du Journal d’un Curé de campagne ou de Monsieur Ouine a mis sa foi au service de l’Esprit. Ce qui lui tient à cœur, c’est l’Homme, l’humanité de l’homme. Dans la France contre les robots, il porte un regard sévère sur ce siècle des machines, selon lui source du déclin de l’Occident et annonciateur du monde de demain, rationalisé et totalitaire.

Il ne s’agit pas pour Bernanos d’anéantir les machines bien sûr mais de rappeler à l’homme sa responsabilité morale dans l’avènement de ce qui pourrait être une contre-civilisation. Comme il le dira dans le journal La Croix du 13 janvier 1945, « ce n’est pas la science qu’il faut incriminer, mais l’usage qu’on en fait »… Sa réflexion est toujours d’actualité : l’homme cybernétique que préfigure le postmodernisme n’est-il pas la triste allégorie de cette civilisation inhumaine qu’évoque ici Bernanos ?

« Contre les robots », le salut réside sans doute dans l’homme lui-même, et dans sa capacité à repenser notre modernité et nos modèles civilisationnels. La réflexion de Bernanos est aujourd’hui plus que d’actualité : en ce vingt-et-unième siècle, il est nécessaire de rappeler combien une société, qui ne résulterait que de la « civilisation des machines » et totalement indifférente à l’humain, ne peut humainement survivre, du fait même de sa limitation intrinsèque. 

La faiblesse d’un tel système réside en effet dans sa contradiction interne : la société technicienne est en fait une société muette : elle décrit une histoire dans laquelle manque le problème historique ; c’est à une dévitalisation du social que nous sommes confrontés. Dans un monde multipolaire où « tout va en tous sens », la grande force de Bernanos est justement de nous obliger à la recherche d’un sens… C’est-à-dire notre capacité à repenser la problématique sociale.

Bruno Rigolt

Entraînement BTS n°4… Thème 1 : le modernisme fait-il voir… le vide ?

bts2009.1232872062.jpgLes entraînements BTS

Entraînement n°4. Thème 1 : Faire voir. Le modernisme est-il « l’ère du vide » ?

Je vous propose dans cet entraînement de mener une réflexion critique à partir d’un extrait de l’Ère du vide de Gilles Lipotevsky. Publié en 1983 chez Gallimard, cet essai regroupe une série d’enquêtes sociologiques menées aux États-Unis, et qui ont pour but de démasquer ce que l’auteur appelle « l’individualisme contemporain », selon lui source d’hédonisme, d’indifférence, de séduction et de narcissisme. Dans ce passage, le sociologue suggère que le modernisme en art, même s’il est fortement lié à l’idéal démocratique, pourrait être corrélatif à ce qu’on a appelé « la fin du politique », caractéristique d’un certain nihilisme propre à la société postmoderne.
Niveau de difficulté : ** (* accessible ; ** moyennement difficile ; *** difficile)
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Texte

« Le modernisme est d’essence démocratique : il détache l’art de la tradition et de l’imitation, simultanément il enclenche un processus de légitimation de tous les sujets. Manet rejette le lyrisme des poses, les agencements théâtraux et majestueux, la peinture n’a plus de sujet privilégié, n’a plus à idéaliser le monde […]. Avec les Impressionnistes, l’éclat antérieur des sujets fait place à la familiarité des paysages de banlieue, à la simplicité des berges de l’Île-de-France, des cafés, rues et gares ; les Cubistes intégreront dans leurs toiles dans leurs toiles des chiffres, des lettres, des morceaux de papier, de verre ou de fer. Avec le ready-made il importe que l’objet choisi soit absolument « indifférent » disait Duchamp, l’urinoir, le porte-bouteilles entrent dans la logique du musée, fût-ce pour en détruire ironiquement les fondements. Plus tard, les peintres pop, les Nouveaux Réalistes prendront pour sujet les objets, signes et déchets de la consommation de masse (*). L’art moderne assimile progressivement tous les sujets et matériaux, ce faisant il se définit par un procès de désublimation des œuvres, correspondant exact de la désacralisation démocratique de l’instance politique, de la réduction des signes ostentatoires du pouvoir […]. »

Gilles Lipotevsky, L’Ère du vide, © Gallimard, Paris 1983
(*) Voir aussi l’article de Renaud Revel « Des poubelles et des hommes » sur le site de l’Express. Lisez également le paragraphe d’un de mes supports de cours intitulé « Image, contreculture et désublimation » (in « Les Métamorphoses de l’image : de Lascaux à Big Brother« ) et l’article « Les “People” et l’image : entre sublimation et désublimation« .
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  • Proposition de réflexion personnelle : en quoi ces trois images pourraient-elles servir d’illustration au texte de Gilles Lipotevsky?

    1.  Gerrit van HONTHORST (Utrecht, 1590 – 1656) « L’adoration des bergers » (huile sur toile, Wallraf-Richartz-Museum, Cologne)

    2. Couverture du livre de Janis Mink, Duchamp, © Taschen 2000

    3. Couverture du DVD The Simple life (© Aventi, sortie en juin 2009)

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Guide méthodologique d'aide à l'expression écrite. Corrigé n°3 et entraînement n°4

Classes de Première S5 et Première ES4.

 

Voici le corrigé du troisième exercice et le quatrième entraînement (à rendre avant le jeudi 16 avril, 21:00). 
Rappel du calendrier d’entraînement :
  • Dimanche 8 mars : exploiter la métaphore filée, les anaphores, les interrogations oratoires
  • Samedi 21 mars : rédiger un réquisitoire ou un plaidoyer (+ corrigé n°1)
  • Jeudi 9 avril : structurer un paragraphe argumentatif (+ corrigé n°2)
  • Jeudi 16 avril : introduire et conclure un écrit d’invention (+ corrigé n°3)

Corrigé de l’entraînement n°3 : structurer un paragraphe argumentatif.
Concernant la structure du paragraphe argumentatif, cliquer ici.
Dans cet exercice, vous deviez répondre à une question (l’importance de la littérature) à travers deux paragraphes argumentés :

  • La littérature donne à voir (elle éclaire)

  • Elle est une prise de conscience

En premier lieu, la littérature donne à voir. Par « littérature », il faut entendre l’ensemble des œuvres ayant pour finalité une recherche esthétique au service du sens. D’autres arts comme la musique, la peinture ou le cinéma assument plus ou moins cette fonction plastique et didactique. Mais la spécificité du texte littéraire est de mettre le mot au service du fond, de l’idée. L’écrivain en effet se doit non seulement d’éclairer par ses écrits le monde qui nous entoure, mais de le mettre en forme verbalement. Ce pouvoir accordé au mot, au  style, fait la valeur de l’art littéraire : s’il est l’observateur, le témoin particulier, le porte-parole de notre monde, l’écrivain est aussi selon l’expression de l’écrivain Edouard Glissant un « bâtisseur de langage ». Ce n’est pas tant de meubler une page blanche, de l’orner, de l’enrichir par un style particulier qui font la valeur du texte littéraire mais d’assigner à ce travail sur le langage une mission d’éducation qui confère à la pratique de la lecture un véritable principe d’action. Lire, c’est accepter l’invitation de l’écrivain, c’est assumer le fait d’être dérangé dans ses convictions, ses présupposés, ses croyances. Dans cette invitation au débat d’idées réside la particularité de la littérature qui est de permettre une communion avec le lecteur. Il ne s’agit pas seulement de « donner à voir » le monde, il importe de le donner à voir selon un certain point de vue. C’est Jean-Paul Sartre qui écrivait en 1976 dans Situations 10 « L’écrivain, selon moi, doit parler du monde tout entier en parlant de lui-même tout entier ». Avant d’engager les autres, l’écrivain s’engage et nous livre sa propre vision, par définition personnelle et subjective. Le texte littéraire à ce titre met en scène des attitudes de vie, des situations existentielles qui engagent l’homme tout entier. Quand Voltaire dans Candide critique les absolutismes, quand Hugo dans « Fonction du Poète » met le lyrisme au service de l’engagement, ils le font en leur nom certes, mais nous impliquent du même coup dans cette relation dialogique. À l’opposé de la neutralité d’un narrateur omniscient, l’écrivain au contraire nous éclaire sur le monde. Il nous permet d’en débattre sous des angles différents, opposés, capables de conférer à l’œuvre littéraire une tâche spirituelle.

Par définition, la littérature débouche conséquemment sur une prise de conscience. Si elle éclaire l’homme, c’est en l’éveillant, en lui permettant de découvrir sa propre voix. De l’expérience de la lecture peut naître l’engagement. Pourquoi nous intéresserions-nous par exemple à la littérature des Lumières dans une société où tant de combats menés jadis semblent aujourd’hui acquis ? Si c’est aux Lumières que nous devons la grande idée des Droits de l’Homme,  c’est qu’elles ont amené précisément à une prise de conscience. « Osez penser par vous-même » écrivait Voltaire dans le Dictionnaire philosophique… La leçon est toujours d’actualité ! Lire, en ce sens, amène le lecteur à pratiquer un déchiffrement, une recherche du sens. C’est cette herméneutique qui le conduit à prendre conscience de son rôle dans l’Histoire. Lire un livre, c’est vivre avec son époque, c’est penser avec elle. Qui n’a pas en mémoire l’incipit de Germinal ? La subjectivisation de la description (la grande route de Marchiennes) prépare déjà les luttes à venir. Ce paysage hostile du Nord, si stéréotypé soit-il sous la plume de Zola, amène le lecteur à se projeter dans le contexte social du second Empire. Nous nous identifions à Étienne : nous partageons sa souffrance ; sa révolte devient notre prise de conscience. Le paysage réel des mines se métamorphose en un espace mythique dont la fameuse métaphore filée de la germination dans la dernière page, semble préfigurer ce grand souffle épique de l’histoire sociale en marche. Toute littérature est ainsi une prise de conscience dans la mesure où elle confronte l’homme avec le monde et avec lui-même. Cette fonction de la littérature ne tendrait-elle pas vers la tragédie, c’est-à-dire vers la conscience que l’homme a de son propre destin ? Même une pièce de théâtre comme la Cantatrice chauve, en apparence simple farce absurde, débouche sur une interprétation allégorique. Le couple stéréotypé des Smith est révélateur d’un vide existentiel. Le ressort dramatique de la pièce consiste dans la manifestation d’une existence séparée de son sens. Pour le spectateur, si la scène se constitue comme le tableau pathétique et désespéré de la condition humaine, elle l’amène à assumer son rôle dans le monde. La littérature va ainsi de la fiction au réel, de l’illusion au social, de l’imagination à l’Histoire.

_________________

Entraînement n°4 : introduire et conclure un écrit d’invention (l’apologue)

Vous rédigez le premier et le dernier paragraphe d’un apologue. Rédigé en vers ou en prose, l’apologue contient deux parties, coordonnées mais distinctes:

  1. D’une part, il privilégie le discours narratif. Mais s’il tient du récit, l’apologue est une ressource de l’argumentation. De nombreux chapitres de Candide par exemple sont des apologues. Au-delà de l’histoire racontée, le récit est toujours à visée argumentative et didactique.

  2. La morale… L’apologue est très souvent allégorique. Le fait concret qui est raconté débouche ainsi sur une réflexion plus abstraite, qui renferme un enseignement,  une morale pratique. On pensera naturellement aux fables, mais le dernier chapitre de Candide, « l’Albatros » de Baudelaire ou « Le crapaud » de Corbière sont également de bons exemples.

Le sujet : Vous allez rédiger un apologue (premier et dernier paragraphe). Le sujet est libre. Votre premier paragraphe exposera un fait. Le dernier paragraphe amènera à la morale.

Mon conseil : réfléchissez d’abord à la morale, donc au sujet, au problème que vous voulez évoquer et non au fait lui-même. De nombreux candidats se creusent parfois la tête pour trouver « une histoire ». Le risque, c’est qu’ils racontent des événements en oubliant que le but est d’amener à l’argumentation. Posez-vous toujours cette question : « Qu’est-ce que je veux prouver exactement ? » Dans l’apologue, il faut toujours passer du fait raconté à l’idée. Les problématiques sociales (guerre, racisme, misère, etc.) sont hélas de bons sujets dans la mesure où elles sollicitent le lecteur dans la recherche d’une vérité et d’un sens moral.

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Bonne chance à vous. N’oubliez pas de me remettre vos propositions avant le jeudi 16 avril, 21:00 pour bénéficier du bonus !

Guide méthodologique d’aide à l’expression écrite. Corrigé n°3 et entraînement n°4

Classes de Première S5 et Première ES4.

 

Voici le corrigé du troisième exercice et le quatrième entraînement (à rendre avant le jeudi 16 avril, 21:00). 
Rappel du calendrier d’entraînement :
  • Dimanche 8 mars : exploiter la métaphore filée, les anaphores, les interrogations oratoires
  • Samedi 21 mars : rédiger un réquisitoire ou un plaidoyer (+ corrigé n°1)
  • Jeudi 9 avril : structurer un paragraphe argumentatif (+ corrigé n°2)
  • Jeudi 16 avril : introduire et conclure un écrit d’invention (+ corrigé n°3)

Corrigé de l’entraînement n°3 : structurer un paragraphe argumentatif.
Concernant la structure du paragraphe argumentatif, cliquer ici.
Dans cet exercice, vous deviez répondre à une question (l’importance de la littérature) à travers deux paragraphes argumentés :

  • La littérature donne à voir (elle éclaire)

  • Elle est une prise de conscience

En premier lieu, la littérature donne à voir. Par « littérature », il faut entendre l’ensemble des œuvres ayant pour finalité une recherche esthétique au service du sens. D’autres arts comme la musique, la peinture ou le cinéma assument plus ou moins cette fonction plastique et didactique. Mais la spécificité du texte littéraire est de mettre le mot au service du fond, de l’idée. L’écrivain en effet se doit non seulement d’éclairer par ses écrits le monde qui nous entoure, mais de le mettre en forme verbalement. Ce pouvoir accordé au mot, au  style, fait la valeur de l’art littéraire : s’il est l’observateur, le témoin particulier, le porte-parole de notre monde, l’écrivain est aussi selon l’expression de l’écrivain Edouard Glissant un « bâtisseur de langage ». Ce n’est pas tant de meubler une page blanche, de l’orner, de l’enrichir par un style particulier qui font la valeur du texte littéraire mais d’assigner à ce travail sur le langage une mission d’éducation qui confère à la pratique de la lecture un véritable principe d’action. Lire, c’est accepter l’invitation de l’écrivain, c’est assumer le fait d’être dérangé dans ses convictions, ses présupposés, ses croyances. Dans cette invitation au débat d’idées réside la particularité de la littérature qui est de permettre une communion avec le lecteur. Il ne s’agit pas seulement de « donner à voir » le monde, il importe de le donner à voir selon un certain point de vue. C’est Jean-Paul Sartre qui écrivait en 1976 dans Situations 10 « L’écrivain, selon moi, doit parler du monde tout entier en parlant de lui-même tout entier ». Avant d’engager les autres, l’écrivain s’engage et nous livre sa propre vision, par définition personnelle et subjective. Le texte littéraire à ce titre met en scène des attitudes de vie, des situations existentielles qui engagent l’homme tout entier. Quand Voltaire dans Candide critique les absolutismes, quand Hugo dans « Fonction du Poète » met le lyrisme au service de l’engagement, ils le font en leur nom certes, mais nous impliquent du même coup dans cette relation dialogique. À l’opposé de la neutralité d’un narrateur omniscient, l’écrivain au contraire nous éclaire sur le monde. Il nous permet d’en débattre sous des angles différents, opposés, capables de conférer à l’œuvre littéraire une tâche spirituelle.

Par définition, la littérature débouche conséquemment sur une prise de conscience. Si elle éclaire l’homme, c’est en l’éveillant, en lui permettant de découvrir sa propre voix. De l’expérience de la lecture peut naître l’engagement. Pourquoi nous intéresserions-nous par exemple à la littérature des Lumières dans une société où tant de combats menés jadis semblent aujourd’hui acquis ? Si c’est aux Lumières que nous devons la grande idée des Droits de l’Homme,  c’est qu’elles ont amené précisément à une prise de conscience. « Osez penser par vous-même » écrivait Voltaire dans le Dictionnaire philosophique… La leçon est toujours d’actualité ! Lire, en ce sens, amène le lecteur à pratiquer un déchiffrement, une recherche du sens. C’est cette herméneutique qui le conduit à prendre conscience de son rôle dans l’Histoire. Lire un livre, c’est vivre avec son époque, c’est penser avec elle. Qui n’a pas en mémoire l’incipit de Germinal ? La subjectivisation de la description (la grande route de Marchiennes) prépare déjà les luttes à venir. Ce paysage hostile du Nord, si stéréotypé soit-il sous la plume de Zola, amène le lecteur à se projeter dans le contexte social du second Empire. Nous nous identifions à Étienne : nous partageons sa souffrance ; sa révolte devient notre prise de conscience. Le paysage réel des mines se métamorphose en un espace mythique dont la fameuse métaphore filée de la germination dans la dernière page, semble préfigurer ce grand souffle épique de l’histoire sociale en marche. Toute littérature est ainsi une prise de conscience dans la mesure où elle confronte l’homme avec le monde et avec lui-même. Cette fonction de la littérature ne tendrait-elle pas vers la tragédie, c’est-à-dire vers la conscience que l’homme a de son propre destin ? Même une pièce de théâtre comme la Cantatrice chauve, en apparence simple farce absurde, débouche sur une interprétation allégorique. Le couple stéréotypé des Smith est révélateur d’un vide existentiel. Le ressort dramatique de la pièce consiste dans la manifestation d’une existence séparée de son sens. Pour le spectateur, si la scène se constitue comme le tableau pathétique et désespéré de la condition humaine, elle l’amène à assumer son rôle dans le monde. La littérature va ainsi de la fiction au réel, de l’illusion au social, de l’imagination à l’Histoire.

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Entraînement n°4 : introduire et conclure un écrit d’invention (l’apologue)

Vous rédigez le premier et le dernier paragraphe d’un apologue. Rédigé en vers ou en prose, l’apologue contient deux parties, coordonnées mais distinctes:

  1. D’une part, il privilégie le discours narratif. Mais s’il tient du récit, l’apologue est une ressource de l’argumentation. De nombreux chapitres de Candide par exemple sont des apologues. Au-delà de l’histoire racontée, le récit est toujours à visée argumentative et didactique.

  2. La morale… L’apologue est très souvent allégorique. Le fait concret qui est raconté débouche ainsi sur une réflexion plus abstraite, qui renferme un enseignement,  une morale pratique. On pensera naturellement aux fables, mais le dernier chapitre de Candide, « l’Albatros » de Baudelaire ou « Le crapaud » de Corbière sont également de bons exemples.

Le sujet : Vous allez rédiger un apologue (premier et dernier paragraphe). Le sujet est libre. Votre premier paragraphe exposera un fait. Le dernier paragraphe amènera à la morale.

Mon conseil : réfléchissez d’abord à la morale, donc au sujet, au problème que vous voulez évoquer et non au fait lui-même. De nombreux candidats se creusent parfois la tête pour trouver « une histoire ». Le risque, c’est qu’ils racontent des événements en oubliant que le but est d’amener à l’argumentation. Posez-vous toujours cette question : « Qu’est-ce que je veux prouver exactement ? » Dans l’apologue, il faut toujours passer du fait raconté à l’idée. Les problématiques sociales (guerre, racisme, misère, etc.) sont hélas de bons sujets dans la mesure où elles sollicitent le lecteur dans la recherche d’une vérité et d’un sens moral.

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Bonne chance à vous. N’oubliez pas de me remettre vos propositions avant le jeudi 16 avril, 21:00 pour bénéficier du bonus !

La citation de la semaine… Anna de Noailles…

« Je sentais s’ouvrir, en cercles infinis, dans le désert d’azur les citernes du rêve. »

Je regardais souvent, de ma chambre si chaude,
Le vieux port goudronné de Palerme, le bruit
Que faisaient les marchands, divisés par la fraude,
Autour des sacs de grains, de farine et de fruits,
Sous un beau ciel, teinté de splendeur et d’ennui…

J’aimais la rade noire et sa pauvre marine,
Les vaisseaux délabrés d’où j’entendais jaillir
Cet éternel souhait du cœur humain : partir !
-Les vapeurs, les sifflets faisaient un bruit d’usine
Dans ces cieux où le soir est si lent à venir…
 
C’était l’heure où le vent, en hésitant, se lève
Sur la ville et le port que son aile assainit.
Mon cœur fondait d’amour, comme un nuage crève.
J’avais soif d’un breuvage ineffable et béni,
Et je sentais s’ouvrir, en cercles infinis,
Dans le désert d’azur les citernes du rêve.

Anna de Noailles, « Le port de Palerme »
Les Vivants et les morts, 1913. Pour accéder au recueil complet, cliquez ici.

Née à Paris en 1876, « la muse des jardins » comme la surnommeront ses contemporains, est la descendante d’une grande famille de la noblesse roumaine. Elle s’éteindra en 1933, non sans avoir joué un rôle de tout premier plan dans la vie culturelle et mondaine parisienne. Romancière, autobiographe et poétesse, Anna de Noailles est la première femme Commandeur de la Légion d’Honneur et membre de l’Académie royale de langue et de littérature françaises de Belgique.

Anna de Noailles, autoportrait, 1928 →

Publié dans le recueil Les Vivants et les morts (1913), « le Port de Palerme » témoigne du lyrisme passionné et de la recherche d’une langue pure qui parcourent les œuvres d’Anna de Noailles. Ainsi, dans ce poème, si la « muse des jardins » reprend, à travers la contemplation du port et des bateaux, le thème romantique du voyage, il importe néanmoins de souligner que cette méditation, par l’idéalisation du réel qu’elle entreprend, amène finalement le lecteur à investir un monde imaginaire, partagé entre l’esthétique et la dimension métaphysique.

Par la place qu’il accorde au rêve et à l’imaginaire, ce « Port de Palerme » investit en effet à la poésie la mission de créer un autre monde, en contraste avec le monde réel dont il tire néanmoins sa matière et sa substance. Dans la description des activités marchandes par exemple (les « sacs de grains, de farine et de fruits »), ou industrielles (« les vapeurs, les sifflets », les bruits d’usine) se lisent en filigrane l’appel du voyage, la volupté de l’Orient, et l’aspiration à l’infini. Même de simples citernes se métamorphosent soudainement en « citernes du rêve »…

© Bruno Rigolt
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          Dans un premier temps, Anna de Noailles procède à une description très concrète du port de Palerme. Dès le premier vers, le réalisme surgit du cadre référentiel, déjà suggéré par le titre ; il s’agit du port de Palerme. Pour son poème, l’écrivaine utilise donc comme « support » un lieu qui existe réellement : la grande ville italienne et portuaire de Palerme, située dans une baie au nord de la Sicile. Cependant, elle circonscrit uniquement sa description à la zone portuaire : « port » (v. 2), « rade », « marine » (v. 6), « vaisseaux » (v. 7). On ne connaît rien de la ville elle-même qui n’est pas évoquée, si ce n’est une brève mention au vers 12. L’auteure commence par décrire l’aspect « extérieur », c’est-à-dire l’activité commerciale et la pauvreté du lieu. Comme n’importe quel port, Palerme est en effet un endroit propice aux échanges manufacturiers, comme en témoigne d’ailleurs le champ lexical du commerce : « marchands » (v.2), « sacs de grains, de farine et fruits » (v.3) : ici on peut noter l’évocation de produits locaux divers, de même que le terme « usine » au vers 9, suggère la fabrication ou la transformation des matières premières.

          En outre, ce dispositif référentiel est renforcé par une description « sonore » qu’il s’agit de qualifier brièvement : « le bruit que faisaient les marchands » (v.1) suggère par exemple une impression de mouvement et d’agitation particulièrement réaliste ; les vendeurs sont si nombreux et bruyants qu’ils semblent former un amas de personnes « autour des sacs ». Ils manquent de discrétion dans ce lieu éminemment populaire et très fréquenté. De plus, cet appel au sens auditif se retrouve aux vers 6 et 8 : « entendais », « les sifflets faisaient un bruit d’usine » : ici, Anna de Noailles évoque le va et vient bruyant des bateaux, ceux qui partent du port et ceux qui arrivent à Palerme, ce qui donne de la vivacité au lieu. Par ailleurs, cette sensation est accentuée par une description très colorée : l’évocation, « sous un beau ciel, teinté de splendeur » (v. 5),  des produits locaux, notamment les « fruits » (v. 4) ainsi que la journée ensoleillée, éclatante, magnifique, propice aux échanges et au commerce, confèrent à la scène une forte couleur locale.

          Ce parti pris très réaliste et assez inhabituel en poésie s’oppose aux stéréotypes du Romantisme qui utilise généralement un cadre plus idyllique. À ce titre, l’auteure n’hésite pas à peindre la pauvreté du lieu : « la rade » devenue « noire », peut-être à cause de la pollution, semble manquer d’entretien. Nous percevons ici un contraste avec les couleurs de la première strophe : le port, davantage triste et sombre, se perçoit comme l’incarnation d’une certaine mélancolie : l’écrivaine, qui décrit avec nostalgie la « pauvre marine » et les « vaisseaux délabrés », montre ainsi ce qu’on pourrait appeler « l’envers du décor ». De fait, si le port de Palerme est le pôle central de toute la vie économique, ce milieu commercial et cosmopolite semble par ailleurs traduire une certaine malhonnêteté de la société. Les marchands sont en effet « divisés » (v. 3) : il y a des rivalités, des tromperies et des tensions, chaque négociant défendant son propre intérêt « autour des sacs ». De même, le « bruit » dont il est question au vers 2, provient des disputes ou des inlassables tractations marchandes.

Sans doute convient-il de noter ici combien cette société est en outre très portée sur le matérialisme. L’oxymore « vieux port goudronné » (opposition entre vieux et goudronné) témoigne en effet du processus de modernisation et d’urbanisation du « vieux port » : on y a construit des routes. Il semble avoir perdu ce qui faisait son charme tout comme « les vapeurs » et « les sifflets » (v. 9) qui font un « bruit d’usine ». Ils paraissent ainsi associés à une société urbaine et spéculative qui détruit l’harmonie pour produire toujours plus. La vente « des sacs de grain, de farine et de fruits » (v. 4) et la « fraude » (v. 4) traduisent à cet égard un goût particulier pour l’argent et le lucre. Mais si Anna de Noailles fait prévaloir une vision critique du monde qui l’entoure, elle éprouve également de la compassion pour cette population à la gouaille populaire qui arpente les quais ou flâne le long du port.

          Elle évoque ainsi au vers cinq les langueurs des pays chauds où tout semble « teinté… d’ennui ». Le vers se fait l’écho quelque peu nostalgique de ces longues journées d’été « où le soir est si lent à venir… » (v. 10). Par l’emploi de l’intensif « si » et des points de suspension, l’auteure insiste en effet sur la durée du jour, qui paraît sans fin. De plus, comme le montre l’emploi du présent de vérité générale, cette scène prend une valeur omnitemporelle : il semble en être ainsi de tous les jours : habitude, répétition des mêmes scènes, des mêmes bruits… Cette valeur d’indéfini est également renforcée par le très beau rythme du vers : « Dans ces cieux/où le soir/est si lent/à venir ». Ce rythme quaternaire crée une syntaxe presque chantante qui est comme une invitation au voyage. Les allitérations en [r] et en [s] ajoutent à cet égard une sensation tactile qui, en apportant de la douceur, semble presque susurrer à notre oreille toute la sympathie qu’Anna de Noailles porte envers la société palermitaine.  À partir de ces éléments concrets, l’auteure peint donc un univers référentiel qu’elle parvient progressivement à métamorphoser et à idéaliser grâce au pouvoir évocateur de la poésie.

          C’est en effet par le rêve et surtout par l’idéalisation du réel, que s’opère le passage de l’expérience sensible de la vie concrète à son idéalisation, caractéristique de l’entreprise symboliste en tant qu’expression d’une poésie vers un Idéal pur, seule capable de figurer le mystère de l’âme.

          Alors qu’elle semblait porter un regard quelque peu hautain sur cette société palermitaine, Anna de Noailles change progressivement de point de vue en contemplant les bateaux qui s’éloignent de la terre. Ainsi au vers six, la vue du port, et plus particulièrement son côté simple, pauvre et misérable, semble comme une révélation qu’il y a quelque chose d’essentiel dans cette contemplation  : « J’aimais la rade noire et sa pauvre marine ». Sentiment qui va s’intensifier puisque la poétesse finira même par « fondre d’amour » au vers treize devant ce paysage. Idéalisation de la réalité disions-nous, tant il est vrai que chez les poètes symbolistes, la poésie est seule capable de recréer le réel : témoin ces « vaisseaux délabrés » au vers sept : l’emploi du mot légendaire « vaisseaux », est comme une métamorphose : les bateaux sont ainsi présentés dans toute leur puissance, comme ils l’étaient sans doute auparavant. Bien qu’ils soient au contraire en ruines et « délabrés », ils sont magnifiques aux yeux de la poétesse car ils sont les représentants du voyage qu’ils traduisent en symboles. Leur état n’a donc pas d’importance, elle n’a pas le souci du matériel, ce qui compte c’est ce qu’ils évoquent, les émotions et les idées qu’ils suscitent. Tout est allégorique : c’est en effet à travers leur contemplation que commence l’évasion de la poétesse vers l’imaginaire : n’emploie-t-elle pas par la suite des mots de plus en plus abstraits et immatériels tels que « vapeurs » ou « cieux » (v.9) ?

          On remarque également une évocation des sentiments : « cœur humain » au vers 8 ou « fondait d’amour » au vers 13 donnent toute sa valeur au registre lyrique, en chargeant l’acte d’écriture d’une totale communion avec la nature : « comme un nuage crève » (v. 13). N’est-ce pas le sens profond de la poésie qui apparaît à travers le lexique des sensations : « je sentais s’ouvrir » écrit Anna de Noailles, comme pour nous faire éprouver, à travers cette impression de plénitude et de bien-être, la fin véritable de toute poésie : la quête idéiste de la pureté. On pourrait faire remarquer combien, dans la dernière strophe, les éléments concrets ont presque totalement disparu, il ne reste plus que « la ville » et « le port » (v. 12), qui laissent eux-mêmes place à l’immatérialité du « vent ». D’abord hésitant, il finit en effet par s’imposer sur la ville. L’imaginaire est finalement total dans les trois derniers vers : « J’avais soif d’un breuvage… » (v. 14). Ici, l’expression qui fait penser à un être altéré d’une soif violente, revêt un sens très fort, qui connote le désir certes, mais un désir ardent, qui n’est pas réel.

          De plus, de simples citernes exposées sur le port, se transforment en « citernes du rêve » (vers 16). Par cette métaphore, celles-ci semblent permettre l’accès à l’imaginaire et à l’idéal ; elles s’ouvrent à la poétesse « en cercles infinis » (v.15), oxymore s’il en est, qui traduit l’absence de tout rationalisme : un cercle ne saurait en effet être infini, il désigne ici la forme ronde des citernes. Le lecteur aura relevé le symbolisme bien connu du cercle, caractéristique du voyage mystique à travers l’espace et le temps. C’est donc par le truchement de la contemplation du port et de la mer devenue « désert d’azur » (v. 16) qu’Anna de Noailles s’évade pour parvenir à la quête de Soi : l’impression d’infinité et de beauté est donc essentielle. La description réaliste du port de Palerme, par une idéalisation et une allégorie du concret, s’est transformée peu à peu en un univers imaginaire, qui est celui du rêve, mais plus fondamentalement, en une quête idéale de la Vérité.

          Parallèlement, et toujours dans cette même optique idéiste, l’auteure évoque son désir de voyager vers un Idéal pur, un des thèmes majeurs du Symbolisme. De fait, dès les vers sept et huit, Anna de Noailles exprime sa quête du partir à travers la contemplation des « vaisseaux délabrés ». Ce souhait semble à ce titre provenir des bateaux : « d’où j’entendais jaillir » : l’emploi du verbe « jaillir » apparaît comme un surgissement, une renaissance. Rompant avec la monotonie du quotidien, il crée un effet de surprise, d’agitation et de mouvement. En outre, cette envie de fuir semble irrépressible comme le suggère la tonalité exclamative et presque jubilatoire du vers huit ainsi que la place du verbe « partir ». Positionné en fin de vers, il est mis en avant et crée un effet d’insistance. Il semble d’ailleurs être le seul motif de l’existence « éternel souhait » (v.7) : loin d’être un désir passager, il apparaît comme le but de toute une vie, comme une quête profondément existentielle. Et si l’auteure, comme nous le notions précédemment, se laisse guider par ses sentiments et ses émotions (« souhait du cœur humain »), c’est surtout pour conférer au voyage la mission d’atteindre un idéal « pur ». À travers celui-ci, l’écrivaine semble en effet rechercher un Idéal transcendant. Elle n’aspire pas à un lieu précis, elle s’évade à travers une succession de non-lieux : tout d’abord, l’évocation des « vapeurs » au vers neuf connote l’immatérialité de même que « les cieux » (v. 10) paraissent substituer aux « bruits d’usine » et aux « sifflets » le calme, l’apaisement, et l’infini. De même, « le vent », élément essentiellement primitiviste, traduit-il un sentiment de purification : « son aile assainit » la société profane et quelque peu vulgaire, malhonnête, matérialiste, remplie de tromperies et de tensions. L’ « aile » rappelle à ce titre les oiseaux, symboles de majesté, de liberté et de pureté, ils volent dans les airs, et semblent au-dessus de tout. De plus, l’utilisation du présent à valeur de généralité donne à cette « purification » une dimension universelle, relativement abstraite et idéiste.

          Enfin, cette recherche spirituelle de l’Idéal se retrouve aussi dans le « désert d’azur » du dernier vers qui désigne l’infinité de la mer. À cette quête s’ajoute celle de sentiments aussi purs et indicibles que ces non-lieux : «Mon cœur fondait d’amour comme un nuage crève ». Ici la comparaison de sentiments et d’émotions particulièrement forts avec un nuage, élément immatériel qui renvoie au ciel, est comme une transfiguration aux accents d’évangile, comme une communion avec Dieu. On retrouve cette soif d’absolu au vers quatorze : « J’avais soif d’un breuvage ineffable et béni », là encore l’auteure est en quête de la lumière de Dieu (« béni ») et les sentiments, si beaux qu’ils puissent être, restent dans le mystère et l’« ineffable »…

          Insistons, pour terminer, sur un point essentiel : par un grand nombre de caractéristiques du Romantisme qu’il réinterprète et transcende, « le Port de Palerme » est un poème particulièrement représentatif de la mouvance symboliste. De fait, en reprenant le grand thème romantique du voyage, Anna de Noailles essaie peut-être, comme nous l’avons vu précédemment, de fuir une société malhonnête (« fraude »), ennuyeuse (« ennui ») et quelque peu matérialiste dans laquelle l’homme a détruit l’harmonie universelle. Ce sentiment d’inadaptation à la marche de l’histoire, qui n’est pas sans évoquer le fameux « mal du siècle », dépasse pourtant le simple cliché romantique. Il s’agit, comme nous le remarquions, d’un poème davantage symboliste, capable de rendre par le symbole, ce que le monde a d’infini et de mystérieux. Cette démarche allégorique, où chaque image concrète renvoie à l’abstrait le plus pur, rend le poème quelque peu hermétique à la compréhension du simple lecteur, alors obligé de déchiffrer le sens caché des mots pour en pénétrer la puissance suggestive. Ainsi, « les sacs de grains, de farine et de fruits » (v.3) font-ils allusion à la volupté de l’Orient et annoncent déjà de manière implicite le thème du voyage dont « les vaisseaux délabrés » (v.6) sont les véritables représentants. On pourrait aussi faire remarquer combien l’emploi de l’expression « désert d’azur » pour la mer ou de « citernes du rêve » pour qualifier de banals éléments de tout décor portuaire, traduisent, au-delà de l’aspect pictural, une quête du Vrai, pour laquelle les mots ne suffisent pas.

          Cette vision allégorique confère donc au poème une part de mystère, renforcée par l’association du réel et de l’imaginaire. L’auteure part en effet d’une description réaliste pour finalement aboutir aux symboles abstraits, unissant terre et ciel, fini et infini : les mouvements spiraloïdes des « citernes du rêve » en sont une parfaite illustration. Notons aussi combien l’emploi d’un vocabulaire volontairement anachronique ou l’utilisation de comparaisons inattendues n’a d’autre but que de confirmer l’idée selon laquelle la création poétique, particulièrement chez les Symbolistes, est alchimie, transformation de la vie en art, seule capable, en créant un monde imaginaire qui s’inspire du monde réel, d’atteindre par ces correspondances reliant le monde inférieur et le monde supérieur, la Vérité.

          On remarque en effet que tout le poème mène à une vérité supérieure et essentielle. De fait, à travers un certain nombre de symboles que nous avons évoqués, nous comprenons que l’auteure ne part pas réellement, il s’agit d’un voyage métaphorique qui donne à l’imagination toute sa valeur créatrice : « j’avais soif » traduit une envie qui ne se réalise pas réellement mais qui reste à l’état de désir. De même, l’image spiraloïde des « cercles infinis » (v.14), par son manque total de rationalisme, suggère la géométrie sacrée des Pythagoriciens. On comprend donc mieux le vers dix dont nous commentions précédemment l’harmonie rythmique : « Dans ces cieux où le soir est si lent à venir… », l’écrivaine n’attend pas le soir en lui-même, mais son mystérieux symbolisme, enrichi du mythe de la nuit, pendant laquelle on est amené à rêver : c’est en effet le seul instant de la journée où l’on peut s’évader pleinement et se laisser aller à la vie, comme à la mort. Moment de pur accomplissement « Mon cœur fondait d’amour », mais ô combien éphémère tel le nuage voué à disparaître. Cependant c’est sa brièveté même qui le rend paradoxalement si intense comme le suggère la dureté du mot « crever ».

          Ce n’est pas un hasard si le soir semble également être le moment de la journée choisi par l’auteure pour évoquer l’acte d’écriture. Tant il est vrai que le poème est tout autant la quête fiévreuse d’un au-delà qu’un voyage spirituel, si difficile à atteindre. Comme le dira Anna de Noailles « Il n’est rien de réel que le rêve et l’amour »… La poésie n’est-elle pas, dès lors, un voyage spirituel à l’intérieur de soi, que chacun doit accomplir pour atteindre le Moi véritable ? Nous comprenons dès lors l’importance qu’Anna de Noailles accorde à l’abstrait : l’esprit l’emporte sur les sens. Tout comme un rêve éveillé, la poésie permet de créer un monde imaginaire et idéal, qui est le signe d’une transcendance de la conscience. Par son pouvoir évocateur, par sa simple lecture, elle suffit à nous évader dans un univers aussi bien réaliste qu’indescriptible et ineffable. Comme le soulignait Charles Baudelaire « La poésie est ce qu’il y a de plus réel, c’est ce qui n’est complètement vrai que dans un autre monde ». Cette affirmation nous semble parfaitement s’adapter au « Port de Palerme », qui finit par identifier la poésie à un acte de pur langage, seul capable d’échapper à la banalité du monde.

          Au terme de cette analyse, il convient de rappeler quelques points essentiels. Comme nous avons cherché à le montrer, Anna de Noailles dévoile à travers « Le port de Palerme », sa conception de la poésie, qui est aussi une conception du monde. Pour l’auteure, la poésie permet en effet l’expression de ses sentiments et la quête existentielle d’un Idéal inaccessible aux lois de l’ordonnance humaine. Et si, comme l’affirmait Baudelaire « ce qui est créé par l’esprit est plus vivant que la matière », c’est bien l’art poétique, par sa puissance transfiguratrice, qui permet cette alchimie, capable de rendre plus réelle la signification transcendante des mots que la réalité immanente qu’ils désignent. La poésie apparaît ainsi plus profonde, plus sensée, voire plus vraisemblable que la vie elle-même. Porteuse d’imaginaire, elle suscite chez le lecteur des sensations, et à la façon d’un rêve, elle l’invite l’espace d’un instant à voyager vers un univers inconnu, qui est autant un questionnement qu’une réponse…

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Crédit photographique : Bruno Rigolt, 1) photomontage d’après un portrait de Philip Alexius de László/ 2) BR

Les élèves ont du talent… Partez pour un Voyage en Poésie…

Faites un Voyage

en Poésie !

avec les Seconde 12, les Première S5 et ES4 et la Section BTS PME-PMI deuxième année…

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Exclusivité internet : 100 poèmes créés par les étudiants à l’affiche… Découvrez la plus grande exposition d’art poétique sur la toile !

Exposés accroche_poesie_virt.1238930793.jpgau Salon du Livre du Montargois et à la journée Portes Ouvertes du Lycée en Forêt, les poèmes de la classe de Seconde 12, des Première S5 et ES4, sans oublier la section BTS PME-PMI deuxième année sont des textes forts, très représentatifs du talent et de la créativité des élèves et des étudiants. Près de 100 poèmes vont être exposés en ligne dans les jours qui viennent : de par son envergure, il s’agira de la plus grande exposition de poésie lycéenne sur le net ! Tous les poèmes créés dans mes classes en atelier d’écriture pendant l’année scolaire 2008-2009 seront exposés.

Suivez le guide !

Pour y accéder, rien de plus simple : cherchez dans la colonne latérale le portfolio correspondant à la classe de votre choix. Les portfolios étant mis à jour très régulièrement, vous pourrez découvrir chaque jour de nouveaux textes. Ces poèmes d’adolescence, tous inédits, sont un peu comme des récits de voyage. Dans ce vaste territoire qu’est la poésie, écrire c’est avant tout s’embarquer pour un voyage au pays des mots : voyage rêvé, voyage immobile, voyage métaphorique… Au fil des textes, se révèle en filigrane une certaine conception de la poésie entre « Fonction du poète » et « Fiction du poète »… « Écrire, c’est partir un peu… »

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crédit photographique : Bruno Rigolt

Guide méthodologique d'aide à l'expression écrite. Corrigé n°2 et entraînement n°3…

Classes de Première S5 et Première ES4.

 

Voici le corrigé du deuxième exercice et le troisième entraînement (à rendre avant le jeudi 9 avril, 21:00). 
Rappel du calendrier d’entraînement :
  • Dimanche 8 mars : exploiter la métaphore filée, les anaphores, les interrogations oratoires
  • Samedi 21 mars : rédiger un réquisitoire ou un plaidoyer (+ corrigé n°1)
  • Jeudi 2 avril : structurer un paragraphe argumentatif (+ corrigé n°2)
  • Jeudi 9 avril : introduire et conclure un écrit d’invention (+ corrigé n°3)

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Entraînement n°2… Le corrigé !

Dans cet entraînement, vous deviez rédiger un discours (réquisitoire ou plaidoyer)…

Rappel du sujet : « Devant un public de députés européens, vous cherchez à justifier ou au contraire à dénoncer la généralisation de l’Anglais comme langue de travail unique au Parlement européen. Quelle que soit votre prise de position, vous rédigerez obligatoirement 3 paragraphes centrés chacun sur UNE seule idée. Vous devez donc trouver en tout TROIS idées, que vous exposerez selon une logique de progression (du moins important au plus important). Bien entendu, vous devez exploiter toutes les techniques oratoires vues jusqu’ici, y compris celles proposées dans le corrigé n°1 »

J’ai été particulièrement sensible à la qualité des travaux réalisés, même si j’ai regretté néanmoins qu’une majorité de textes aient plébiscité l’Anglais comme langue unique en Europe. C’est souvent la raison économique et un certain pragmatisme consumériste qui l’emportent chez les partisans de la généralisation de l’Anglais. Quelques travaux ont également développé un argumentaire qui vise à promouvoir une seule langue comme réponse aux ethnocentrismes et aux divisions culturelles. À l’inverse, ceux qui ont rédigé un plaidoyer en faveur du Français se sont davantage placés sur le terrain « affectif », ce qui leur a permis de belles envolées lyriques parfois. J’ai d’ailleurs trouvé que le « camp anglais » n’avait pas suffisamment exploité les ressources de l’art oratoire : peut-être prisonnier qu’il était du « rationalisme » qu’il cherchait à justifier.

Pour ce qui me concerne, c’est sans surprise que j’ai plébiscité le Français.

Mon corrigé…

Mesdames et Messieurs les Députés européens,

À celles et ceux d’entre vous qui sont favorables à la généralisation de l’Anglais comme langue unique au Parlement européen, je vous annonce une nouvelle que vous attendiez depuis longtemps : vous pourrez peut-être lire bientôt les textes écrits dans la « langue de Molière » dans les musées de l’Histoire, aux heures de visite habituelles. C’en est fait! Après la « monnaie unique », il fallait bien que l’on instaurât une langue unique. Oubliés, les particularismes linguistiques, disparus les traducteurs, mort et enterré le Français au nom de la raison et du pragmatisme économique ! Mais de quelle raison parlez-vous? Je vous le demande ! Oh! J’en vois certains qui se disent : « Parler la même langue est un atout essentiel dans le domaine des échanges économiques ou sociaux ». Les arguments ne manquent pas : le commerce se fera plus facilement en parlant la même langue. N’appelle-t-on pas l’anglo-américain « langue d’échange » au détriment du Français, ravalé au musée poussiéreux des langues dites « de culture » ? Mais en vérité, ce présupposé repose sur une idée fausse, car réductrice, simplificatrice et arbitraire : pourquoi l’économie s’opposerait-elle à la culture? De quel droit, en vertu de quel principe, au nom de quelle légitimité une langue s’arrogerait-elle le privilège d’imposer aux autres le monopole du sens? Car c’est bien de cela qu’il s’agit. Et qu’on ne dise pas que les capacités d’enrichissement et d’adaptation d’une langue sont réservées seulement à l’Anglais : les contacts accrus entre les différentes communautés linguistiques ne peuvent qu’enrichir le patrimoine culturel, linguistique et social de notre monde.

Savez-vous, Mesdames et Messieurs les Députés européens, savez-vous qu’au moins 2500 à 3000 langues parlées actuellement risquent de disparaître d’ici la fin de ce siècle? S’en accommoder serait plus qu’une facilité, ce serait une lâcheté, un renoncement, une démission! Comment accepter que la place du Français comme des langues dites « de culture » soit dorénavant dans des musées, entre les fresques du Parthénon et les ruines du Colisée ! Ce destin des « langues de culture » je le refuse! Je refuse que toutes les deux semaines, une langue s’éteigne dans le monde. Vous me direz qu’il s’agit des langues non écrites, mais il appartient à la France et à la communauté francophone dans son ensemble de relever le défi qu’impose désormais ce nouvel ordre mondial dans lequel nous sommes entrés. L’extinction du Français est accélérée par un ensemble de facteurs liés à la mondialisation et à ce qu’on appelle la « troisième révolution industrielle » : à entendre certains d’entre vous, l’industrialisation ne doit se faire qu’en Anglais ! À vous croire, l’urbanisation et les nouveaux modes de consommation planétaire ne doivent avoir de sens qu’en Américain? Abandonner le vaisseau, voilà votre acte de courage : vous abdiquez quand il faut relever le front ; vous capitulez quand la communauté francophone vous implore de vous battre. Vous vous rendez quand le Conseil international de la langue française veille à intégrer tous les particularismes locaux qui révèlent la vigueur et la diversité de notre, de votre langue, de l’Île de France au Québec, de la Bourgogne au Sénégal, de la Wallonie à la Louisiane, des côtes d’Armor au grand Maghreb. La voilà la France !

Oui, la voilà la diversité de la France, le voilà le facteur d’identité de la francophonie : nos accents nous unissent, nos langages nous apaisent, nos différences nous rassemblent. Quelle langue peut se prévaloir d’un tel privilège? Pouvez-vous accepter en conscience de considérer l’extinction du Français comme une pure et simple fatalité darwinienne ? Alors comme ça, seules les langues les plus aptes seraient amenées à survivre? Non, Mesdames et Messieurs les Députés européens, non, la mondialisation n’est pas un eugénisme, elle est un pluralisme. Il s’agit d’un enjeu qui en vérité dépasse le destin particulier du Français : la mort d’une langue nous appauvrit tous ! On oublie trop souvent que derrière une langue, il y a un peuple, un passé, une Histoire. L’hégémonie d’une seule langue ne saurait donner une véritable chance à toutes les cultures qui sont en fait l’arc-en-ciel du monde. Arrêtons de supposer que seules les langues « les plus aptes » pourront survivre, que seul un modèle fixe devrait s’imposer au détriment des autres langages. Le monolinguisme est loin de refléter l’extraordinaire instrument d’expression, de communication et de diversité qu’est une langue. Par son universalité, et sa capacité si grande à se métisser avec d’autres cultures, le Français est peut-être l’avenir commun de l’humanité. Fenêtre sur le passé et porte vers l’avenir, il est une chance inouïe de vivre demain sur une terre où toutes les cultures, loin de se poser en termes de rapport de force, pourront enfin redessiner les contours du monde et donner une dimension universelle à la diversité. C’est maintenant que l’aventure commence. Je veux le croire…

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Analyse… Apprendre à exploiter le registre « épique »…

Un discours argumentatif est d’abord une prise de position. On attend donc de vous des idées clairement exprimées et développées. Mais un sujet comme celui-ci, dans la mesure où il touche à un domaine « sensible », « affectif », se prête bien à l’éloquence ainsi qu’aux ressources oratoires de la langue. Ici, la tonalité fait alterner plusieurs registres (polémique, lyrique, épique), le style soutenu et parfois plus familier (« Je vous le demande ! Oh! J’en vois certains qui se disent » ; « Alors, comme ça » ; « La voilà la France !/Oui, la voilà la diversité de la France ») dans le but de donner au discours davantage de dynamisme en jouant sur les contrastes et les ruptures.

Vous aurez certainement noté l’importance prise par le registre épique : les phrases souvent longues et complexes servent par exemple à amplifier le discours, de même que la modalité exclamative ou les effets symétriques de parallélisme ou d’affrontement (par exemple dans le deuxième paragraphe remarquez le vocabulaire tantôt dépréciatif, tantôt mélioratif des qualités morales selon une logique manichéenne : « abdiquez/relever le front ; capitulez/vous battre ; vous vous rendez/vigueur ». Regardez aussi la façon dont on peut exploiter l’hyperbole ou les métaphores afin de renforcer l’émotion ou le lyrisme.

Enfin, il est évident que les interrogations oratoires, les gradations ternaires ainsi que les tournures anaphoriques sont essentielles dans la mesure où elles confèrent une certaine solennité empreinte d’emphase et de pathétique à un texte qui reprend la technique du chant épique : « de l’Île de France au Québec, de la Bourgogne au Sénégal, de la Wallonie à la Louisiane, des côtes d’Armor au grand Maghreb. La voilà la France ! Oui, la voilà la diversité de la France, le voilà le facteur d’identité de la francophonie : nos accents nous unissent, nos langages nous apaisent, nos différences nous rassemblent! »

Pour accentuer le caractère épique du texte, j’ai terminé par des mots qui « élargissent » le discours afin d’en renforcer le caractère universel et d’exalter l’idée d’un grand sentiment collectif : « avenir commun de l’humanité », « porte vers l’avenir », « vivre demain sur une terre », « toutes les cultures », « redessiner les contours du monde et donner une dimension universelle à la diversité ». Cette technique vise à passer de l’individuel au collectif, en permettant de donner de l’amplitude à l’idée, et de grandir les situations et les hommes, qui semblent sortir de l’ordinaire, et avoir entre leurs mains un destin à jouer.

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Entraînement n°3 : structurer un paragraphe argumentatif.

Tout paragraphe argumentatif obéit à une structure précise qu’il convient de respecter, a fortiori quand on n’est pas toujours à l’aise avec la formulation des idées.

  1. L’énoncé de l’idée principale : c’est l’idée sur laquelle le paragraphe est construit. N’oubliez pas la règle certes classique mais toujours valable : « un paragraphe par idée, une idée par paragraphe ». Chaque paragraphe ne doit donc en théorie ne contenir qu’une seule idée. Annoncez-la par une phrase claire et courte. 

  2. L’argumentaire quant à lui développe l’idée principale afin de l’étayer par le raisonnement. Sans explicitation, une idée reste en effet une affirmation arbitraire et gratuite.

  3. L’illustration de l’idée par un ou deux exemples. Basés le plus souvent sur des faits, ils ont pour fonction de justifier et d’authentifier le raisonnement en lui donnant un caractère irréfutable qui a le plus souvent valeur de preuve.

Dans cet exercice, vous allez devoir répondre à une question (l’importance de la littérature) à travers deux paragraphes argumentés :

  • La littérature donne à voir (elle éclaire)
  • Elle est une prise de conscience

Vos paragraphes ne comprendront pas moins de quinze lignes chacun. Par leur qualité, vos exemples seront déterminants. Ils seront évidemment empruntés aux œuvres du programme.

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Bonne chance à vous. N’oubliez pas de me remettre vos propositions avant le jeudi  9 avril, 21:00 pour bénéficier du bonus !

Guide méthodologique d’aide à l’expression écrite. Corrigé n°2 et entraînement n°3…

Classes de Première S5 et Première ES4.

 

Voici le corrigé du deuxième exercice et le troisième entraînement (à rendre avant le jeudi 9 avril, 21:00). 
Rappel du calendrier d’entraînement :
  • Dimanche 8 mars : exploiter la métaphore filée, les anaphores, les interrogations oratoires
  • Samedi 21 mars : rédiger un réquisitoire ou un plaidoyer (+ corrigé n°1)
  • Jeudi 2 avril : structurer un paragraphe argumentatif (+ corrigé n°2)
  • Jeudi 9 avril : introduire et conclure un écrit d’invention (+ corrigé n°3)

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Entraînement n°2… Le corrigé !

Dans cet entraînement, vous deviez rédiger un discours (réquisitoire ou plaidoyer)…

Rappel du sujet : « Devant un public de députés européens, vous cherchez à justifier ou au contraire à dénoncer la généralisation de l’Anglais comme langue de travail unique au Parlement européen. Quelle que soit votre prise de position, vous rédigerez obligatoirement 3 paragraphes centrés chacun sur UNE seule idée. Vous devez donc trouver en tout TROIS idées, que vous exposerez selon une logique de progression (du moins important au plus important). Bien entendu, vous devez exploiter toutes les techniques oratoires vues jusqu’ici, y compris celles proposées dans le corrigé n°1 »

J’ai été particulièrement sensible à la qualité des travaux réalisés, même si j’ai regretté néanmoins qu’une majorité de textes aient plébiscité l’Anglais comme langue unique en Europe. C’est souvent la raison économique et un certain pragmatisme consumériste qui l’emportent chez les partisans de la généralisation de l’Anglais. Quelques travaux ont également développé un argumentaire qui vise à promouvoir une seule langue comme réponse aux ethnocentrismes et aux divisions culturelles. À l’inverse, ceux qui ont rédigé un plaidoyer en faveur du Français se sont davantage placés sur le terrain « affectif », ce qui leur a permis de belles envolées lyriques parfois. J’ai d’ailleurs trouvé que le « camp anglais » n’avait pas suffisamment exploité les ressources de l’art oratoire : peut-être prisonnier qu’il était du « rationalisme » qu’il cherchait à justifier.

Pour ce qui me concerne, c’est sans surprise que j’ai plébiscité le Français.

Mon corrigé…

Mesdames et Messieurs les Députés européens,

À celles et ceux d’entre vous qui sont favorables à la généralisation de l’Anglais comme langue unique au Parlement européen, je vous annonce une nouvelle que vous attendiez depuis longtemps : vous pourrez peut-être lire bientôt les textes écrits dans la « langue de Molière » dans les musées de l’Histoire, aux heures de visite habituelles. C’en est fait! Après la « monnaie unique », il fallait bien que l’on instaurât une langue unique. Oubliés, les particularismes linguistiques, disparus les traducteurs, mort et enterré le Français au nom de la raison et du pragmatisme économique ! Mais de quelle raison parlez-vous? Je vous le demande ! Oh! J’en vois certains qui se disent : « Parler la même langue est un atout essentiel dans le domaine des échanges économiques ou sociaux ». Les arguments ne manquent pas : le commerce se fera plus facilement en parlant la même langue. N’appelle-t-on pas l’anglo-américain « langue d’échange » au détriment du Français, ravalé au musée poussiéreux des langues dites « de culture » ? Mais en vérité, ce présupposé repose sur une idée fausse, car réductrice, simplificatrice et arbitraire : pourquoi l’économie s’opposerait-elle à la culture? De quel droit, en vertu de quel principe, au nom de quelle légitimité une langue s’arrogerait-elle le privilège d’imposer aux autres le monopole du sens? Car c’est bien de cela qu’il s’agit. Et qu’on ne dise pas que les capacités d’enrichissement et d’adaptation d’une langue sont réservées seulement à l’Anglais : les contacts accrus entre les différentes communautés linguistiques ne peuvent qu’enrichir le patrimoine culturel, linguistique et social de notre monde.

Savez-vous, Mesdames et Messieurs les Députés européens, savez-vous qu’au moins 2500 à 3000 langues parlées actuellement risquent de disparaître d’ici la fin de ce siècle? S’en accommoder serait plus qu’une facilité, ce serait une lâcheté, un renoncement, une démission! Comment accepter que la place du Français comme des langues dites « de culture » soit dorénavant dans des musées, entre les fresques du Parthénon et les ruines du Colisée ! Ce destin des « langues de culture » je le refuse! Je refuse que toutes les deux semaines, une langue s’éteigne dans le monde. Vous me direz qu’il s’agit des langues non écrites, mais il appartient à la France et à la communauté francophone dans son ensemble de relever le défi qu’impose désormais ce nouvel ordre mondial dans lequel nous sommes entrés. L’extinction du Français est accélérée par un ensemble de facteurs liés à la mondialisation et à ce qu’on appelle la « troisième révolution industrielle » : à entendre certains d’entre vous, l’industrialisation ne doit se faire qu’en Anglais ! À vous croire, l’urbanisation et les nouveaux modes de consommation planétaire ne doivent avoir de sens qu’en Américain? Abandonner le vaisseau, voilà votre acte de courage : vous abdiquez quand il faut relever le front ; vous capitulez quand la communauté francophone vous implore de vous battre. Vous vous rendez quand le Conseil international de la langue française veille à intégrer tous les particularismes locaux qui révèlent la vigueur et la diversité de notre, de votre langue, de l’Île de France au Québec, de la Bourgogne au Sénégal, de la Wallonie à la Louisiane, des côtes d’Armor au grand Maghreb. La voilà la France !

Oui, la voilà la diversité de la France, le voilà le facteur d’identité de la francophonie : nos accents nous unissent, nos langages nous apaisent, nos différences nous rassemblent. Quelle langue peut se prévaloir d’un tel privilège? Pouvez-vous accepter en conscience de considérer l’extinction du Français comme une pure et simple fatalité darwinienne ? Alors comme ça, seules les langues les plus aptes seraient amenées à survivre? Non, Mesdames et Messieurs les Députés européens, non, la mondialisation n’est pas un eugénisme, elle est un pluralisme. Il s’agit d’un enjeu qui en vérité dépasse le destin particulier du Français : la mort d’une langue nous appauvrit tous ! On oublie trop souvent que derrière une langue, il y a un peuple, un passé, une Histoire. L’hégémonie d’une seule langue ne saurait donner une véritable chance à toutes les cultures qui sont en fait l’arc-en-ciel du monde. Arrêtons de supposer que seules les langues « les plus aptes » pourront survivre, que seul un modèle fixe devrait s’imposer au détriment des autres langages. Le monolinguisme est loin de refléter l’extraordinaire instrument d’expression, de communication et de diversité qu’est une langue. Par son universalité, et sa capacité si grande à se métisser avec d’autres cultures, le Français est peut-être l’avenir commun de l’humanité. Fenêtre sur le passé et porte vers l’avenir, il est une chance inouïe de vivre demain sur une terre où toutes les cultures, loin de se poser en termes de rapport de force, pourront enfin redessiner les contours du monde et donner une dimension universelle à la diversité. C’est maintenant que l’aventure commence. Je veux le croire…

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Analyse… Apprendre à exploiter le registre « épique »…

Un discours argumentatif est d’abord une prise de position. On attend donc de vous des idées clairement exprimées et développées. Mais un sujet comme celui-ci, dans la mesure où il touche à un domaine « sensible », « affectif », se prête bien à l’éloquence ainsi qu’aux ressources oratoires de la langue. Ici, la tonalité fait alterner plusieurs registres (polémique, lyrique, épique), le style soutenu et parfois plus familier (« Je vous le demande ! Oh! J’en vois certains qui se disent » ; « Alors, comme ça » ; « La voilà la France !/Oui, la voilà la diversité de la France ») dans le but de donner au discours davantage de dynamisme en jouant sur les contrastes et les ruptures.

Vous aurez certainement noté l’importance prise par le registre épique : les phrases souvent longues et complexes servent par exemple à amplifier le discours, de même que la modalité exclamative ou les effets symétriques de parallélisme ou d’affrontement (par exemple dans le deuxième paragraphe remarquez le vocabulaire tantôt dépréciatif, tantôt mélioratif des qualités morales selon une logique manichéenne : « abdiquez/relever le front ; capitulez/vous battre ; vous vous rendez/vigueur ». Regardez aussi la façon dont on peut exploiter l’hyperbole ou les métaphores afin de renforcer l’émotion ou le lyrisme.

Enfin, il est évident que les interrogations oratoires, les gradations ternaires ainsi que les tournures anaphoriques sont essentielles dans la mesure où elles confèrent une certaine solennité empreinte d’emphase et de pathétique à un texte qui reprend la technique du chant épique : « de l’Île de France au Québec, de la Bourgogne au Sénégal, de la Wallonie à la Louisiane, des côtes d’Armor au grand Maghreb. La voilà la France ! Oui, la voilà la diversité de la France, le voilà le facteur d’identité de la francophonie : nos accents nous unissent, nos langages nous apaisent, nos différences nous rassemblent! »

Pour accentuer le caractère épique du texte, j’ai terminé par des mots qui « élargissent » le discours afin d’en renforcer le caractère universel et d’exalter l’idée d’un grand sentiment collectif : « avenir commun de l’humanité », « porte vers l’avenir », « vivre demain sur une terre », « toutes les cultures », « redessiner les contours du monde et donner une dimension universelle à la diversité ». Cette technique vise à passer de l’individuel au collectif, en permettant de donner de l’amplitude à l’idée, et de grandir les situations et les hommes, qui semblent sortir de l’ordinaire, et avoir entre leurs mains un destin à jouer.

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Entraînement n°3 : structurer un paragraphe argumentatif.

Tout paragraphe argumentatif obéit à une structure précise qu’il convient de respecter, a fortiori quand on n’est pas toujours à l’aise avec la formulation des idées.

  1. L’énoncé de l’idée principale : c’est l’idée sur laquelle le paragraphe est construit. N’oubliez pas la règle certes classique mais toujours valable : « un paragraphe par idée, une idée par paragraphe ». Chaque paragraphe ne doit donc en théorie ne contenir qu’une seule idée. Annoncez-la par une phrase claire et courte. 

  2. L’argumentaire quant à lui développe l’idée principale afin de l’étayer par le raisonnement. Sans explicitation, une idée reste en effet une affirmation arbitraire et gratuite.

  3. L’illustration de l’idée par un ou deux exemples. Basés le plus souvent sur des faits, ils ont pour fonction de justifier et d’authentifier le raisonnement en lui donnant un caractère irréfutable qui a le plus souvent valeur de preuve.

Dans cet exercice, vous allez devoir répondre à une question (l’importance de la littérature) à travers deux paragraphes argumentés :

  • La littérature donne à voir (elle éclaire)
  • Elle est une prise de conscience

Vos paragraphes ne comprendront pas moins de quinze lignes chacun. Par leur qualité, vos exemples seront déterminants. Ils seront évidemment empruntés aux œuvres du programme.

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Bonne chance à vous. N’oubliez pas de me remettre vos propositions avant le jeudi  9 avril, 21:00 pour bénéficier du bonus !

La citation de la semaine… Jean-Paul Sartre…

« L’écrivain est en situation dans son époque : chaque parole a des retentissements. Chaque silence aussi. »

Puisque l’écrivain n’a aucun moyen de s’évader, nous voulons qu’il embrasse étroitement son époque ; elle est sa chance unique : elle s’est faite pour lui et il est fait pour elle. […] L’écrivain est en situation dans son époque : chaque parole a des retentissements. Chaque silence aussi. […] Il sait que les mots, comme dit Brice Parain, sont des « pistolets chargés ». S’il parle, il tire. Il peut se taire, mais puisqu’il a choisi de tirer, il faut que ce soit sartre.1238652843.jpgcomme un homme, en visant des cibles et non comme un enfant, au hasard, en fermant les yeux et pour le seul plaisir d’entendre les détonations. […] dès à présent nous pouvons conclure que l’écrivain a choisi de dévoiler le monde et singulièrement l’homme aux autres hommes pour que ceux-ci prennent en face de l’objet ainsi mis à nu leur entière responsabilité. Nul n’est censé ignorer la loi parce qu’il y a un code et que la loi est chose écrite : après cela, libre à vous de l’enfreindre, mais vous savez les risques que vous courez.

Pareillement, la fonction de l’écrivain est de faire en sorte que nul ne puisse ignorer le monde et que nul ne puisse s’en dire innocent. Et comme il s’est une fois engagé dans l’univers du langage, il ne peut plus jamais feindre qu’il ne sache pas parler : si vous entrez dans l’univers des significations, il n’y a plus rien à faire pour en sortir ; qu’on laisse les mots s’organiser en liberté, ils feront des phrases et chaque phrase contient le langage tout entier et renvoie à tout l’univers : le silence même se définit par rapport aux mots, comme la pause en musique, reçoit son sens des groupes de notes qui l’entourent. Ce silence est un moment du langage ; se taire, ce n’est pas être muet, c’est refuser de parler, donc parler encore…

Jean-Paul Sartre, Situations II, 1948

Écrivain et philosophe, Jean-Paul Sartre (1905-1980) domine l’après-guerre. Comme Voltaire pendant les Lumières ou Hugo au dix-neuvième siècle, il fait figure d’un intellectuel « engagé » dans son époque. Dans Situations II, œuvre critique et politique qui rassemble plusieurs textes parus dans la revue Les Temps Modernes qu’il avait fondée avec Simone de Beauvoir, Sartre insiste sur la participation de la littérature au politique et défend l’idée d’un engagement valant comme « impératif littéraire absolu ».

Pour lui, l’acte d’écrire engagerait donc la responsabilité de l’écrivain et lui donnerait son sens. Comme il l’affirme, « l’écrivain est en situation dans son époque » : chacun de ses gestes et de ses mots, de ses silences même, a une portée. Il doit donc assumer cette portée : refuser de s’engager, c’est paradoxalement s’engager encore : « Ce silence est un moment du langage ; se taire, ce n’est pas être muet, c’est refuser de parler, donc parler encore ». 

À ce titre, on a souvent reproché aux Romantiques ou aux théoriciens de l’art pour l’art leur apparent refus d’engagement : tournée sur elle-même, leur poésie ne serait plus ouverte sur le monde mais vers un culte du moi sclérosant et inutile. Pourtant, si l’on reprend la formule de Sartre, « se taire, ce n’est pas être muet, c’est refuser de parler ». La poésie de Mallarmé par exemple, et plus largement des poètes symbolistes, tournée sur elle-même certes, est cependant à l’opposé de la lâcheté sous-entendue par Sartre :  bien au contraire elle reflète à contre-courant les bouleversements économiques et politiques d’une époque.

L’aspiration à l’idéal, au symbole, ne constitue-t-elle pas une écriture consciente de ses choix ? Paraître décadent face au Réalisme politique et idéologique de l’époque, n’est-ce pas assumer un certain idéalisme ? N’est-ce pas aller jusqu’au bout d’une poésie pure, si éloignée pourtant de l’engagement de Sartre ? Et si la réponse résidait justement dans la recherche d’une vérité subjective ? D’ailleurs, n’y a-t-il d’engagement que politique et social ?

Bruno Rigolt