EAF… Méthodologie du commentaire littéraire

Le commentaire au Bac :
un exercice exigeant et difficile

Comme la dissertation dont il reprend un certain nombre d’exigences, le commentaire consiste à présenter avec ordre et méthode un bilan personnel de lecture. Il y a donc dans tout commentaire une visée argumentative : le but étant de démontrer grâce à des notions spécifiques d’analyse littéraire structurées et organisées en axes, ce qui fait l’intérêt d’un texte.

Un bon commentaire est d’abord basé sur l’analyse stylistique, c’est-à-dire qu’il doit être « au service de l’interprétation littéraire du texte, en s’attachant de prime abord aux modalités de l’écriture de l’œuvre, c’est-à-dire à la sélection des mots, des phrases, des postures énonciatives et des procédés rhétoriques au sens large, qui permettent aux auteurs de livrer leur vision du monde, de construire leur univers et de les faire partager au lecteur ». [Frédéric Calas, La Stylistique : Méthode et commentaires, Armand Colin « Cursus », Paris 2011. page 7. Google-livres].

Le repérage…
Vous devez tout d’abord questionner le texte, c’est-à-dire formuler des hypothèses de lecture aptes à éclairer la littérarité et la spécificité du passage étudié.
Un défaut de nombreux candidats (voir le rapport du jury du premier bac blanc) tient au fait qu’ils vont trop vite : ils élaborent par exemple un plan dès le début, sans avoir tenu compte du texte ! Le premier travail doit donc correspondre à une véritable stratégie d’approche.

  • Commencez, si l’auteur ou l’œuvre vous sont connus, par définir leur environnement : un texte n’arrive jamais seul, il est influencé par un référent, un « contexte » littéraire, politique, social… La spécificité des mouvements culturels par exemple, la variété des enjeux sociétaux et des modes d’écriture obligent à une analyse fine et méthodique de l’environnement du texte, afin de bien le contextualiser et de formuler des hypothèses de lecture pertinentes : on n’analysera pas de la même façon un passage de Candide ou un poème de Lamartine ! De même, bien qu’appartenant à une période historique contemporaine de la Révolution industrielle, les œuvres de Zola et de Mallarmé sont à problématiser différemment !
    Vous devez donc exploiter vos connaissances : si vous devez par exemple rédiger le commentaire d’une œuvre que vous avez étudiée dans son intégralité, votre savoir peut être utile pour mettre en perspective le passage étudié avec d’autres aspects de l’œuvre. Mais attention cependant à utiliser vos connaissances avec discernement et retenue : rien ne serait pire qu’une introduction de commentaire dans laquelle le candidat se fourvoierait dans une espèce d’exposé explicatif sur l’auteur, sa vie, ses écrits, etc.
  • À ce premier travail, qui doit être un automatisme s’ajoute une opération spécifique de repérage des informations dans le texte.
    – Cherchez le sens des mots inconnus, ou essayez de le deviner.
    – Analysez ensuite les principes d’organisation du texte (plan, mouvement, progression…).
    – Vous aurez aussi à vous interroger sur le genre, le type (dominante narrative, ou descriptive, etc.), afin d’utiliser un certain nombre d’outils spécifiques. Prenez l’exemple d’un texte narratif : il est évident que vous devrez mettre en valeur le déroulement chronologique, la position et le rôle des personnages, etc. alors qu’un texte descriptif vous amènera davantage à travailler sur les procédés énonciatifs, la position du narrateur, le point de vue (qui parle ? à qui ? la première personne est-elle dominante ?), les paroles rapportées, etc.
    – De même, pensez à exploiter stylistiquement vos connaissance du schéma de la communication (locuteur, destinataire, message, code, canal…) ainsi que les fonctions du langage, si vous les avez apprises : souvent négligées dans le commentaire, elles sont pourtant très utiles pour comprendre la motivation de l’auteur, la visée du message, en vue de produire tel ou tel effet sur le lecteur.
    – Intéressez-vous particulièrement aux aspects stylistiques et rhétoriques dominants : l’étude de la tonalité, des registres par exemple est souvent oubliée, bien à tort, car elle permet d’étayer les analyses. Pensez aussi à travailler sur les modalités d’énonciation (déclarative, interrogative, exclamative, injonctive, etc.).
    – Pensez à réinvestir vos connaissances sur les registres de langue, les effets de rythme, les modes verbaux (système des temps, etc.).
    – Enfin, soyez attentif à la polysémie des mots, ainsi qu’aux signifiés de connotation, essentiels pour appréhender le sens contextuel d’un terme. De même, l’étude des réseaux connotatifs éclaire en profondeur les valeurs d’un texte, et permet de dégager le ou les grands thèmes, c’est-à-dire les domaines abordés dans les textes. L’inventaire des thèmes du texte aboutit souvent à l’identification de la problématique.

Comme vous le voyez, si vous choisissez au Baccalauréat le commentaire, il est donc impératif de mettre la « littérarité » du texte au cœur de vos préoccupations : un texte littéraire obéit en effet à une démarche d’écriture dont doit rendre compte l’analyse stylistique et sémantique (le travail sur l’écriture et sa relation au sens). Vous n’êtes surtout pas là pour « raconter » le texte, ou « décrire » ce qui s’y passe, mais bien pour l’analyser à l’aide d’outils et de techniques. En poésie particulièrement, le travail sur la phonétique (la langue et les sonorités) est essentiel. Bien souvent, la réflexion sur la forme amène au sens : les reprises anaphoriques, les correspondances sonores sont autant de signes que vous devez interpréter. On pourrait en dire autant de la disposition typographique du texte, particulièrement d’un texte clos : les modalités de la distribution des paragraphes, des strophes (ou leur absence !) requièrent votre attention.

La mise en forme des remarques…

Toutes vos remarques doivent vous conduire progressivement à déchiffrer le sens du texte, c’est-à-dire à en repérer le problème posé (la question centrale), et la façon dont il est amené par l’interaction des champs lexicaux.

  • Pour ce faire, définissez d’abord ce qu’on pourrait appeler le critère d’intention de l’auteur : dites-vous toujours « De quoi veut-il parler ? » Travaillez sur les mots et leurs connotations afin de mettre en évidence la signification globale ainsi que les champs et réseaux sémantiques.
  • Dites-vous aussi : « Si je sais de quoi veut parler l’auteur, Comment en parle-t-il ? » Cela vous aidera à identifier la tonalité ainsi que les registres. Bien souvent, ce travail vous guidera dans la mise en valeur des rapports d’analogie ou d’opposition thématique à l’intérieur du texte : quels sont par exemple les thèmes en présence ? Vont-ils dans le même sens ou s’opposent-ils ?
  • Enfin, posez-vous la question du Pourquoi qui doit vous amener à expliciter le système de valeurs mis en place par le texte. La manière d’écrire (le « comment ») entre en effet toujours en corrélation avec l’intention de l’auteur (le « pourquoi »), elle-même liée à l’influence de l’époque : pensez à replacer le texte dans son contexte historique et culturel. Il s’agira donc ici de dépasser la thématique du passage pour l’inscrire dans un domaine plus large, apte à élucider la démarche de l’écrivain et le processus qui a présidé à l’émergence du texte.

La construction d’une problématique et l’élaboration du plan... Ce travail doit déboucher sur une série de « bilans » de lecture. Par exemple, vous allez noter l’opposition de deux thèmes, le travail sur la langue et les sonorités, la spécificité du texte par rapport à un mouvement littéraire, la prise de position développée par l’auteur quant à un problème, etc. Cela vous amènera à construire le plan de votre commentaire. Mettez en ordre toutes ces remarques en allant du moins important (l’organisation du texte, sa structure) au plus important (le traitement thématique dominant, le sens global). Vous pourrez alors organiser ces bilans (les petites déductions et les remarques) en quelques axes (les idées directrices : deux ou trois environ) qui permettront à votre lecteur de comprendre ce qui fait à vos yeux l’originalité du texte. Cela correspond à l’élaboration du PLAN.

Problématiser…

Pensez toujours à dégager la problématique d’un texte. N’oubliez pas que le but n’est pas de « tout dire » sur un texte (ce qui d’ailleurs serait impossible) mais d’essayer de tout en dire selon un angle d’approche particulier qui va orienter votre travail d’analyse.
C’est la problématisation.

La rédaction du commentaire

Normalement, si vous avez effectué sérieusement ce travail, vous échapperez sans difficulté à la paraphrase. La paraphrase consiste à répéter plus ou moins le contenu du texte. Exemple de paraphrase de l’extrait suivant (tiré des Confessions de Rousseau) : « Je rougis en pensant aux choses qu’il faut que je dise. » « Rousseau dit qu’il rougit en pensant aux aveux qu’il doit faire ». Une telle « explication », loin d’éclairer le sens du texte, ne fait que l’appauvrir. Elle n’est que redite là où on attend un déchiffrement.

De même, vous ne devez jamais séparer le fond de la forme : vous n’obtiendriez pas la moyenne ! Chaque fois que vous dégagez par exemple une idée, dites comment elle est exprimée, et montrez la relation d’analogie qui existe entre la forme et l’idée. Pareillement, lorsque vous remarquez un procédé stylistique (une métaphore, une hyperbole…), précisez quelle est sa fonction dans l’interprétation du sens. Comme il a été justement dit, « il est important de comprendre que l’analyse est amenée à dévoiler ce qui est fondamentalement lié. […] Chaque élément concourt à la signification de l’ensemble. Il faut mettre en relation les procédés relevés les uns avec les autres pour faire apparaître les enchaînements que le texte unit en profondeur. On ne traitera pas isolément les procédés en ne donnant que leur valeur en langue, mais on veillera à adapter leur analyse à la spécificité de l’extrait ». [Frédéric Calas, La Stylistique : Méthode et commentaires, Armand Colin « Cursus », Paris 2011. page 8. Google-livres].

Soyez en outre attentif au fait que si vous devez exprimer votre point de vue sur le texte, vous ne devez pas sortir du cadre du texte. Bien entendu, comme je l’ai rappelé, vous pouvez vous servir de votre connaissance du cours, en portant votre attention sur les faits d’intertextualité, c’est-à-dire les relations qu’un texte entretient avec d’autres textes. Mais attention cependant : si les références littéraires sont importantes, il faut absolument éviter une explication qui serait « juxtalinéaire », à côté du texte. Vous devez centrer précisément votre étude sur le texte à commenter.

L’ERREUR MAJEURE À EVITER : LA TENDANCE À LA GÉNÉRALISATION. Vous vous trouvez par exemple devant un texte d’un auteur connu et vous cherchez à réutiliser vos connaissances… Le risque est de tomber dans les généralités en oubliant l’étude minutieuse du texte. Si vous sortez du cadre du texte, c’est-à-dire de « la logique interne de la construction du passage » [F. Calas, op. cit. p. 11], votre analyse est considérée comme hors-sujet.

Le développement

Comme son nom l’indique, le commentaire doit être « organisé », c’est-à-dire structuré selon une logique qui obéit à une visée démonstrative. Une présentation linéaire du commentaire qui ne serait dès lors plus « organisé » est donc à proscrire. À l’inverse, un bon plan doit être fondé sur plusieurs axes allant vers la formulation des intentions de l’auteur, ou des effets produits sur le lecteur. Comme pour la dissertation, vous annoncerez d’abord l’idée principale que vous développerez en quelques lignes, si possible de façon conceptuelle et analytique. Puis vous illustrerez cette idée à l’aide d’exemples, donc de citations. Bien entendu, vos citations seront exactes, et toujours entre guillemets. Attention aussi à la façon dont vous les intégrerez à votre phrase. Les formules du genre : « je cite par exemple : »… » sont si maladroites qu’elles desservent évidemment les copies. Veillez aussi à faire des citations « intelligentes ». Certains candidats se contentent parfois d’indiquer les premiers mots d’un passage ainsi que les derniers, ce qui ne permet absolument pas d’en comprendre l’intérêt. Il vaut donc mieux, si le passage est long, ne citer que les mots ou expressions porteurs de sens, et mettant en valeur votre analyse.

L’introduction

De même que la conclusion, travaillez-la rigoureusement.

  1. Tout d’abord, amenez rapidement le texte (genre auquel il appartient et sous-genre éventuellement [genre théâtral, sous-genre : comédie, tragédie, etc.], questionnement littéraire que pose ce genre). La date de parution du texte doit vous permettre de le replacer dans l’histoire des idées et des mouvements culturels, sans vous attarder pour autant sur des considérations trop générales. C’est à partir de là que vous pourrez situer le passage (résumez l’extrait en le situant par rapport à l’œuvre).
  2. Ensuite, vous devez problématiser le passage à commenter. « Problématiser » un texte signifie montrer en quoi le texte légitime un questionnement proposé à la réflexion, et rendant nécessaire le commentaire. La problématisation implique donc une mise en perspective critique, un projet de lecture. Conseil : Évitez à tout prix de réduire le projet de lecture à un banal questionnement qui n’amènerait à aucune réflexion, à aucun enjeu.
  3. L’annonce du plan. C’est évidemment une étape incontournable puisqu’il s’agit pour le candidat d’annoncer la manière dont il va étudier le texte. À ce titre, je vous recommande de ne pas rentrer dans le détail des analyses. Annoncez synthétiquement les grands axes de votre réflexion.

L’introduction ne doit pas comporter de longues phrases ET SURTOUT PAS D’EXEMPLES. De même, votre plan doit être un PLAN D’IDÉES et PAS un plan d’exemples. Il a pour but de présenter synthétiquement au lecteur les grandes lignes de votre démonstration.

La conclusion

Elle doit être brève et ne pas comporter d’exemple. Elle sera d’autant meilleure qu’elle répondra implicitement à la question : « D’où est-ce que je suis parti, pour parvenir où ? ». C’est la raison pour laquelle je vous conseille de rédiger votre conclusion dès que vous aurez terminé votre introduction, afin de bien mettre en valeur la cohérence de votre parcours démonstratif. Attention à ces conclusions indigentes qui répètent ce qui a déjà été annoncé dans l’introduction. On doit mesurer au contraire en vous lisant ce qui a justifié votre démarche analytique. Centrez vos remarques sur les aspects essentiels de l’analyse en veillant à aller toujours du particulier à l’interprétation textuelle globale.

Il vous sera ainsi possible de formuler un élargissement permettant de situer le texte dans une problématique littéraire plus vaste (réflexion sur l’évolution d’un genre, d’un mouvement culturel, d’un système de valeurs, etc.) ou de le mettre en perspective avec d’autres textes recourant à une expression similaire. Attention cependant aux prétendues « ouvertures », tellement larges et vagues, qu’elles se noient bien souvent dans des considérations dépourvues d’intérêt.

Pour celles et ceux qui éprouveraient des difficultés rédactionnelles, je vous conseille de regarder en cliquant ici plusieurs formules utilisables dans un commentaire, et permettant de mieux amener les idées ou les exemples.

À lire utilement : Frédérique Calas, La Stylistique, Armand Colin « Cursus », Paris 2011

Support de cours BTS PME2. "Le détour" : thème et variations.

bts2009.1232872062.jpgEn regardant certains forums de discussion (forums d’étudiants mais également d’enseignants…), j’ai été surpris (c’est un euphémisme) par l’incompréhension, le peu d’intérêt, ou à l’inverse les passions, parfois haineuses qu’a suscités une thématique pourtant aussi exceptionnellement riche que le détour. Dans un monde comme le nôtre, dont on s’accorde à dire qu’il traverse une crise de civilisation majeure, réfléchir au détour revient pourtant à questionner les fondements structurels ainsi que les enjeux de nos modèles sociétaux.

Je propose à mes étudiantes de BTS PME2, de réfléchir dans cet entraînement à la polysémie du mot « détour ». À partir des remarques, souvent judicieuses, que vous avez formulées en cours, essayons de mieux percevoir ici les multiples réseaux de significations ainsi que les variations de sens qui s’organisent autour de ce thème du détour…

Le détour : Thème et variations.

Un trajet qui n’est pas direct…

meandres.1234089328.jpgLe sens le plus habituel du mot « détour » fait référence à un trajet qui n’est pas direct. La première image qui vient à l’esprit est celle des méandres, des détours d’une rivière ou d’un cours d’eau. Regardez ce passage du célèbre et magnifique roman de Balzac Le Lys dans la vallée : « Là se découvre une vallée qui commence à Montbazon, finit à la Loire, et semble bondir sous les châteaux posés sur ces doubles collines ; une magnifique coupe d’émeraude au fond de laquelle l’Indre se roule par des mouvements de serpent. A cet aspect, je fus saisi d’un étonnement voluptueux que l’ennui des landes ou la fatigue du chemin avait préparé. » On est surpris par la symbolique du lieu : la description si « sensuelle » de la vallée de l’Indre emprunte tout un ensemble de valeurs à l’emblématique du détour : les multiples boucles et méandres, galbes, arrondis suggèrent l’éternel féminin, le dvirage.1234090436.jpgésir et la tentation (le titre à lui seul est déjà évocateur!).

Comme on le voit, le détour s’appuie sur le refus de la rectitude, de la ligne droite, il introduit une rupture dans l’ordre spatial ou temporel. Il n’est guère étonnant que les définitions des dictionnaires lui associent les mots de « tournant », de « courbe », de « virage » ou de « sinuosité ». Je vous conseille de réfléchir au rapport qu’on pourrait établir entre le danger, la vitesse sur route, et le virage : virages en lacet, en épingle à cheveux, etc. Supprimer le détour en un sens, c’est supprimer le danger, mais c’est aussi supprimer la liberté : il n’y a pas de détours sur les autoroutes, il n’y a que du rectiligne. Pas de lieu, plutôt un « non-lieu »…

Par association d’idées, comment ne pas évoquer ici le « labyrinthe », le « dédale », le « tortueux », c’est-à-dire toute une symbolique de la sinuosité qu’il serait intéressant d’approfondir. De fait, évoquer les « dédales » d’une vieille ville, c’est suggérer l’idée qu’on pourrait se perdre en s’écartant du centre. Il y a donc dans le détour l’idée de franchissement d’une frontière invisible que l’inconscient collectif investit de significations issues des fonds légendaires de l’Occident : se détourner, n’est-ce pas prendre le risque de se perdre ? Comme dans les contes de l’enfance, nous nous détournons de la voie tracée pour réinscrire l’aventure dans l’ordre de la nécessité, la légende dans l’ordre du référentiel, le merveilleux dans l’ordre du déterminé.

Tours et détours : s’écarter de la voie…

Je voudrais dedale.1234091196.jpgprécisément en venir ici au deuxième sens du détour : « faire un détour », c’est justement s’écarter de la voie directe. Le mot connote l’idée de dérivation (dériver un fleuve) ou de détournement (détournement d’itinéraire par exemple, déviation sur une route). Que l’on songe également à l’expression « être dérouté par quelque chose »… Nous pourrions évoquer à partir de l’image d’un bateau « allant à la dérive », ces autres détours que sont l’altérité, la notion de marginalité, le refus d’intégration, de normalisation. Le très beau poème de Rimbaud, « Le Bateau ivre » est à ce titre une superbe allégorie de la révolte et des dérives adolescentes :

« Comme je descendais des Fleuves impassibles,
Je ne me sentis plus guidé par les haleurs :
Des Peaux-Rouges criards les avaient pris pour cibles,
Les ayant cloués nus aux poteaux de couleurs.

J’étais insoucieux de tous les équipages,
Porteur de blés flamands ou de cotons anglais.
Quand avec mes haleurs ont fini ces tapages,
Les Fleuves m’ont laissé descendre où je voulais.

Dans les clapotements furieux des marées,
Moi, l’autre hiver, plus sourd que les cerveaux d’enfants,
Je courus ! Et les Péninsules démarrées
N’ont pas subi tohu-bohus plus triomphants.

La tempête a béni mes éveils maritimes.
[…]

Et dès lors, je me suis baigné dans le Poème
De la Mer… »

Ce « bateau ivre » (c’est évidemment Rimbaud) ne parvient à exister qu’en se « détournant » des contraintes sociales, des modèles normatifs (les « fleuves impassibles », les « haleurs ») afin de vivre pleinement une expérience existentielle de transgression et de déviance (« Les Fleuves m’ont laissé descendre où je voulais »). Le détour, métaphorisé par le bateau balloté à la dérive jusqu’à faire naufrage, est ainsi vécu comme un affranchissement des règles et des contraintes, un refus de « se mettre dans le rang », une « ivresse » de la liberté, fût-ce au prix de l’insouciance et du danger. En ce sens, réfléchir au détour, c’est réfléchir à la norme et aux valeurs. Dans le complément de cours intitulé « Romantisme et détour« , vous avez pu voir combien ce mouvement culturel, en rejetant le modèle sociétal imposé par la révolution industrielle, avait créé un état de tension et un écart proprement transgressifs.

La langue commune est également intéressante : prenez l’expression « s’écarter du droit chemin », elle suggère très bien le fait de s’écarter du bien, de s’égarer du « bon sens ». Les notions de perversion, de corruption, de folie, de transgression mériteraient ici d’être considérées. Dans un sens négatif, se détourner, c’est donc se tromper, se fourvoyer… Mais qui a raison? Où est la vérité? Se pose alors le problème de la légitimité des modèles de référence, et des normes collectives… Le concept de détour implique ainsi plusieurs champs de recherche entre la littérature, l’histoire, le droit, l’anthropologie, la psychologie… Je consacrerai d’ailleurs une étude à la « Sociologie du détour » (mise en ligne le 2 mars, 21:00).

« Tourner autour du pot »…

En parcourant quelques corpus sur le détour, j’ai été un peu étonné de constater combien nombre de problématiques étaient écartées, appauvrissant parfois considérablement le thème. Pourtant, on ne saurait ici négliger le dernier sens du mot, évoquant les moyens indirects de faire, ou de dire quelque chose. Dans le cours que j’ai consacré aux rapports entre détour et stratégie militaire chez Sun Tzu, on peut voir par exemple combien le détour est proche de la tactique ou des manœuvres de stratégie indirecte. On pourrait réfléchir à partir de plusieurs mots clés : biais, ruse, subterfuge, diversion, esquive, etc. Que l’on songe aussi au calcul, au plan, à l’intrigue, à la manigance ; et plus généralement à tout ce qui évoque la simulation, la feinte, le semblant, l’apparence, l’illusion, le simulacre… Si l’on jouait sur les mots et les thèmes du BTS, nous pourrions dire que le détour « fait voir » différemment la réalité.

« Fait voir » et « fait entendre »! Ne négligez pas le rapport d’analogie entre le détour et le langage : digressions, périphrases, faux raisonnements, sophismes, etc. Que l’on pense aussi à ces expressions familières : « tourner autour du pot », « parle-moi franchement », « en toute sincérité », « à vrai dire »… Par extension, le détour connote aussi ce qui est sous-entendu, voire confus, embrouillé, inextricable. Dans le même axe, on a tendance à définir l’adjectif « droit » comme ce qui est opposé au cœur, c’est-à-dire aux montargis.1234096408.jpgsentiments, à l’émotion, au subjectif, au passionnel. En ce sens, le détour serait ce qui n’est pas « droit », rationnel, et conséquemment ce qui est « du côté du cœur », du marivaudage, du lyrisme, des sentiments, de la poésie. Il n’est guère étonnant qu’en voyage ou en excursion, nous préférions nous perdre dans les petites ruelles sinueuses et typiques d’un vieux quartier que de marcher parmi les rectitudes froides des villes nouvelles, où tout détour est impossible. Un monde sans détour ne serait-il pas un monde sans rencontre? En ce sens le monde moderne, écrasé souvent par les avancées technologiques et le pragmatisme architectural, interdirait précisément… le détour (*).

villenouvelle.1234094858.jpg

© Bruno Rigolt, février 2009 (Lycée en Forêt, Montargis, France).

NetÉtiquette : article protégé par copyright ; la diffusion publique est autorisée sous réserve d’indiquer le nom de l’auteur ainsi que la source : http://brunorigolt.blog.lemonde.fr/
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(*) Voir à ce sujet le support de cours intitulé « Modernité et architecture : l’impossible détour« 

Support de cours BTS PME2. « Le détour » : thème et variations.

bts2009.1232872062.jpgEn regardant certains forums de discussion (forums d’étudiants mais également d’enseignants…), j’ai été surpris (c’est un euphémisme) par l’incompréhension, le peu d’intérêt, ou à l’inverse les passions, parfois haineuses qu’a suscités une thématique pourtant aussi exceptionnellement riche que le détour. Dans un monde comme le nôtre, dont on s’accorde à dire qu’il traverse une crise de civilisation majeure, réfléchir au détour revient pourtant à questionner les fondements structurels ainsi que les enjeux de nos modèles sociétaux.

Je propose à mes étudiantes de BTS PME2, de réfléchir dans cet entraînement à la polysémie du mot « détour ». À partir des remarques, souvent judicieuses, que vous avez formulées en cours, essayons de mieux percevoir ici les multiples réseaux de significations ainsi que les variations de sens qui s’organisent autour de ce thème du détour…

Le détour : Thème et variations.

Un trajet qui n’est pas direct…

meandres.1234089328.jpgLe sens le plus habituel du mot « détour » fait référence à un trajet qui n’est pas direct. La première image qui vient à l’esprit est celle des méandres, des détours d’une rivière ou d’un cours d’eau. Regardez ce passage du célèbre et magnifique roman de Balzac Le Lys dans la vallée : « Là se découvre une vallée qui commence à Montbazon, finit à la Loire, et semble bondir sous les châteaux posés sur ces doubles collines ; une magnifique coupe d’émeraude au fond de laquelle l’Indre se roule par des mouvements de serpent. A cet aspect, je fus saisi d’un étonnement voluptueux que l’ennui des landes ou la fatigue du chemin avait préparé. » On est surpris par la symbolique du lieu : la description si « sensuelle » de la vallée de l’Indre emprunte tout un ensemble de valeurs à l’emblématique du détour : les multiples boucles et méandres, galbes, arrondis suggèrent l’éternel féminin, le dvirage.1234090436.jpgésir et la tentation (le titre à lui seul est déjà évocateur!).

Comme on le voit, le détour s’appuie sur le refus de la rectitude, de la ligne droite, il introduit une rupture dans l’ordre spatial ou temporel. Il n’est guère étonnant que les définitions des dictionnaires lui associent les mots de « tournant », de « courbe », de « virage » ou de « sinuosité ». Je vous conseille de réfléchir au rapport qu’on pourrait établir entre le danger, la vitesse sur route, et le virage : virages en lacet, en épingle à cheveux, etc. Supprimer le détour en un sens, c’est supprimer le danger, mais c’est aussi supprimer la liberté : il n’y a pas de détours sur les autoroutes, il n’y a que du rectiligne. Pas de lieu, plutôt un « non-lieu »…

Par association d’idées, comment ne pas évoquer ici le « labyrinthe », le « dédale », le « tortueux », c’est-à-dire toute une symbolique de la sinuosité qu’il serait intéressant d’approfondir. De fait, évoquer les « dédales » d’une vieille ville, c’est suggérer l’idée qu’on pourrait se perdre en s’écartant du centre. Il y a donc dans le détour l’idée de franchissement d’une frontière invisible que l’inconscient collectif investit de significations issues des fonds légendaires de l’Occident : se détourner, n’est-ce pas prendre le risque de se perdre ? Comme dans les contes de l’enfance, nous nous détournons de la voie tracée pour réinscrire l’aventure dans l’ordre de la nécessité, la légende dans l’ordre du référentiel, le merveilleux dans l’ordre du déterminé.

Tours et détours : s’écarter de la voie…

Je voudrais dedale.1234091196.jpgprécisément en venir ici au deuxième sens du détour : « faire un détour », c’est justement s’écarter de la voie directe. Le mot connote l’idée de dérivation (dériver un fleuve) ou de détournement (détournement d’itinéraire par exemple, déviation sur une route). Que l’on songe également à l’expression « être dérouté par quelque chose »… Nous pourrions évoquer à partir de l’image d’un bateau « allant à la dérive », ces autres détours que sont l’altérité, la notion de marginalité, le refus d’intégration, de normalisation. Le très beau poème de Rimbaud, « Le Bateau ivre » est à ce titre une superbe allégorie de la révolte et des dérives adolescentes :

« Comme je descendais des Fleuves impassibles,
Je ne me sentis plus guidé par les haleurs :
Des Peaux-Rouges criards les avaient pris pour cibles,
Les ayant cloués nus aux poteaux de couleurs.

J’étais insoucieux de tous les équipages,
Porteur de blés flamands ou de cotons anglais.
Quand avec mes haleurs ont fini ces tapages,
Les Fleuves m’ont laissé descendre où je voulais.

Dans les clapotements furieux des marées,
Moi, l’autre hiver, plus sourd que les cerveaux d’enfants,
Je courus ! Et les Péninsules démarrées
N’ont pas subi tohu-bohus plus triomphants.

La tempête a béni mes éveils maritimes.
[…]

Et dès lors, je me suis baigné dans le Poème
De la Mer… »

Ce « bateau ivre » (c’est évidemment Rimbaud) ne parvient à exister qu’en se « détournant » des contraintes sociales, des modèles normatifs (les « fleuves impassibles », les « haleurs ») afin de vivre pleinement une expérience existentielle de transgression et de déviance (« Les Fleuves m’ont laissé descendre où je voulais »). Le détour, métaphorisé par le bateau balloté à la dérive jusqu’à faire naufrage, est ainsi vécu comme un affranchissement des règles et des contraintes, un refus de « se mettre dans le rang », une « ivresse » de la liberté, fût-ce au prix de l’insouciance et du danger. En ce sens, réfléchir au détour, c’est réfléchir à la norme et aux valeurs. Dans le complément de cours intitulé « Romantisme et détour« , vous avez pu voir combien ce mouvement culturel, en rejetant le modèle sociétal imposé par la révolution industrielle, avait créé un état de tension et un écart proprement transgressifs.

La langue commune est également intéressante : prenez l’expression « s’écarter du droit chemin », elle suggère très bien le fait de s’écarter du bien, de s’égarer du « bon sens ». Les notions de perversion, de corruption, de folie, de transgression mériteraient ici d’être considérées. Dans un sens négatif, se détourner, c’est donc se tromper, se fourvoyer… Mais qui a raison? Où est la vérité? Se pose alors le problème de la légitimité des modèles de référence, et des normes collectives… Le concept de détour implique ainsi plusieurs champs de recherche entre la littérature, l’histoire, le droit, l’anthropologie, la psychologie… Je consacrerai d’ailleurs une étude à la « Sociologie du détour » (mise en ligne le 2 mars, 21:00).

« Tourner autour du pot »…

En parcourant quelques corpus sur le détour, j’ai été un peu étonné de constater combien nombre de problématiques étaient écartées, appauvrissant parfois considérablement le thème. Pourtant, on ne saurait ici négliger le dernier sens du mot, évoquant les moyens indirects de faire, ou de dire quelque chose. Dans le cours que j’ai consacré aux rapports entre détour et stratégie militaire chez Sun Tzu, on peut voir par exemple combien le détour est proche de la tactique ou des manœuvres de stratégie indirecte. On pourrait réfléchir à partir de plusieurs mots clés : biais, ruse, subterfuge, diversion, esquive, etc. Que l’on songe aussi au calcul, au plan, à l’intrigue, à la manigance ; et plus généralement à tout ce qui évoque la simulation, la feinte, le semblant, l’apparence, l’illusion, le simulacre… Si l’on jouait sur les mots et les thèmes du BTS, nous pourrions dire que le détour « fait voir » différemment la réalité.

« Fait voir » et « fait entendre »! Ne négligez pas le rapport d’analogie entre le détour et le langage : digressions, périphrases, faux raisonnements, sophismes, etc. Que l’on pense aussi à ces expressions familières : « tourner autour du pot », « parle-moi franchement », « en toute sincérité », « à vrai dire »… Par extension, le détour connote aussi ce qui est sous-entendu, voire confus, embrouillé, inextricable. Dans le même axe, on a tendance à définir l’adjectif « droit » comme ce qui est opposé au cœur, c’est-à-dire aux montargis.1234096408.jpgsentiments, à l’émotion, au subjectif, au passionnel. En ce sens, le détour serait ce qui n’est pas « droit », rationnel, et conséquemment ce qui est « du côté du cœur », du marivaudage, du lyrisme, des sentiments, de la poésie. Il n’est guère étonnant qu’en voyage ou en excursion, nous préférions nous perdre dans les petites ruelles sinueuses et typiques d’un vieux quartier que de marcher parmi les rectitudes froides des villes nouvelles, où tout détour est impossible. Un monde sans détour ne serait-il pas un monde sans rencontre? En ce sens le monde moderne, écrasé souvent par les avancées technologiques et le pragmatisme architectural, interdirait précisément… le détour (*).

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© Bruno Rigolt, février 2009 (Lycée en Forêt, Montargis, France).

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(*) Voir à ce sujet le support de cours intitulé « Modernité et architecture : l’impossible détour«