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Objet d’étude : La poésie
du XIXe siècle au XXIe siècle

Œuvre intégrale :
Charles Baudelaire, Les Fleurs du Mal

Parcours associé : Alchimie poétique : la boue et l’or
Vous pouvez lire en ligne l’intégralité des Fleurs du Mal sur Wikisource.

Baudelaire photographié par Nadar. Crédits : Wikimedia Commons – Getty. Source

Les 5 textes présentés à l’oral du Bac :
Les Fleurs du mal (3 textes) :
1. « L’albatros » |accéder au texte|
2. « Spleen » (n°78) |accéder au texte|
3. « À une passante » |accéder au texte|
Parcours associé (2 textes) :
4. Mallarmé, « Brise marine » |accéder au texte|
5 Anna de Noailles « Le port de Palerme » |accéder au texte|


Copies d’élèves :

Vous pouvez lire en ligne deux excellentes copies d’élèves (note : 20/20, Première G8, année scolaire 2019-2020) :

Entraînez-vous à la
dissertation

sujet corrigé

Sujet : « Transmuer la misère en bonheur – grâce à l’or – voilà le grand, l’incroyable et mystérieux coup d’alchimie. Non pas la matière en une autre matière mais bien la matière en esprit » (Pierre Reverdy, Le Livre de mon bord, 1948). Ces propos du poète Pierre Reverdy s’accordent-ils avec votre lecture des Fleurs du Mal  ? Votre réflexion prendra appui sur l’œuvre de Baudelaire et votre connaissance du parcours associé.


Citations utiles (pour mieux comprendre l’œuvre et le thème)

  • « Tout l’engrais humain et animal que le monde perd, rendu à la terre au lieu d’être jeté à l’eau, suffirait à nourrir le monde. Ces tas d’ordures du coin des bornes, ces tombereaux de boue cahotés la nuit dans les rues, ces affreux tonneaux de la voirie, ces fétides écoulements de fange souterraine que le pavé vous cache, savez-vous ce que c’est ? C’est de la prairie en fleur, c’est de l’herbe verte […] » Victor HugoLes Misérables, t. 2, 1862
  • « Le poète n’est-il pas comme le soleil qui entre tout seul partout, dans l’hôpital comme dans le palais, dans le bouge comme dans l’église, toujours pur, toujours éclatant, toujours divin, mettant avec indifférence sa lueur d’or sur la charogne et sur la rose ? » Théophile Gautier, Souvenirs romantiques, Garnier 1929, p. 300
  •  « Tel un alchimiste, Baudelaire opère la transmutation de la substance matérielle en substance poétique, il transfigure les objets par la vertu du langage et métamorphose la boue de la capitale en or spirituel […] » Marc Eigeldinger, Le Soleil de la poésie, 1991, Braconnière p. 96
  • « La femme est tour à tour nocturne et solaire, parfois elle unit dans sa chair la beauté de la nuit et la splendeur de la lumière, elle est ‘noire et pourtant lumineuse’ » (Baudelaire, ‘Les ténèbres‘) » Marc Eigeldinger, Le Soleil de la poésie, p. 85
  • Baudelaire, « Alchimie de la douleur »

L’un t’éclaire avec son ardeur,
L’autre en toi met son deuil, Nature !
Ce qui dit à l’un : Sépulture !
Dit à l’autre : Vie et splendeur !

Hermès* inconnu qui m’assistes
Et qui toujours m’intimidas,
Tu me rends l’égal de Midas**,
Le plus triste des alchimistes ;

Par toi je change l’or en fer
Et le paradis en enfer ;
Dans le suaire des nuages

Je découvre un cadavre cher,
Et sur les célestes rivages
Je bâtis de grands sarcophages.

 

Jean Veber, Préface des Fleurs du mal de Baudelaire (1896) →
Bibliothèque nationale de France, département Estampes et photographie, FOL-EF-490 (1)

* Hermès : dieu grec, patron de la magie, de l’occultisme et des alchimistes.
** Midas : roi de Phrygie. Dans la mythologie grecque, Midas, passionné par l’argent et les plaisirs, avait reçu du dieu Dionysos (Bacchus chez les Romains), l’apparent privilège de changer en or tout ce qu’il touchait :
« Midas souhaitait que tout ce qu’il touche se transforme en or. Et le dieu lui accorda cet étrange privilège.
Dès lors, Midas fut entouré d’or : les vases, les tables et les chaises, mais aussi les arbres et les fruits Tout se transformait, tout avait la même couleur, le même toucher. Midas ne pouvait plus goûter aux aliments, il ne pouvait plus étancher sa soif. Désespéré, Midas supplia Dionysos de lui retirer ce don. Alors le dieu ordonna au roi de plonger dans le fleuve appelé Pactole, et l’étrange pouvoir de Midas disparut. Mais, depuis, l’eau du Pactole est chargée d’une multitude de paillettes d’or».(Légende du roi Midas,
adaptée des Métamorphoses d’Ovide).

Comprendre la citation…

Alors que dans le projet d’épilogue (voir ci-dessous), la poésie présente cette vertu alchimique de transfigurer la « boue » en « or » (« Tu m’as donné ta boue et j’en ai fait de l’or. »), c’est-à-dire le spleen en idéal, dans « Alchimie de la douleur », la douleur se change, non en or, mais en images funèbres :

« Par toi je change l’or en fer
Et le paradis en enfer ».

Sorte d’anti-Midas, le poète transforme l’or en mort. Comme l’a très bien dit Max Milner * :

« Cet Hermès inconnu, qui, à la différence de l’Hermès Trismégiste sur lequel s’appuyaient les alchimiste, ne favorise les transmutations que dans le mauvais sens, est évidemment le même que le Satan trismégiste du Prologue Au lecteur… Baudelaire a donc l’impression d’être lui-même l’objet, ou la matière première, d’une alchimie maléfique qui opère à contre-courant de l’art, puisque non seulement elle transforme tout ce qu’il touche ou contemple en matière vile, mais encore elle le prive de cette volonté qui lui est si nécessaire pour créer ».

* Baudelaire, Les Fleurs du mal, texte présenté et commenté par Max Milner, illustrations de Paul Kallos, Les Lettres françaises, 1978.

  • « Ébauche d’un épilogue pour la deuxième édition des Fleurs du Mal » (1861)

Tranquille comme un sage et doux comme un maudit,
…j’ai dit : Je t’aime, ô ma très belle, ô ma charmante…
Que de fois…
Tes débauches sans soif et tes amours sans âme,
Ton goût de l’infini
Qui partout, dans le mal lui-même, se proclame, Tes bombes, tes poignards, tes victoires, tes fêtes,
Tes faubourgs mélancoliques,
Tes hôtels garnis,
Tes jardins pleins de soupirs et d’intrigues,
Tes temples vomissant la prière en musique,
Tes désespoirs d’enfant, tes jeux de vieille folle,
Tes découragements; Et tes jeux d’artifice, éruptions de joie,
Qui font rire le Ciel, muet et ténébreux. Ton vice vénérable étalé dans la soie,
Et ta vertu risible, au regard malheureux,
Douce, s’extasiant au luxe qu’il déploie… Tes principes sauvés et tes lois conspuées,
Tes monuments hautains où s’accrochent les brumes.
Tes dômes de métal qu’enflamme le soleil,
Tes reines de théâtre aux voix enchanteresses,
Tes tocsins, tes canons, orchestre assourdissant,
Tes magiques pavés dressés en forteresses, Tes petits orateurs, aux enflures baroques,
Prêchant l’amour, et puis tes égouts pleins de sang,
S’engouffrant dans l’Enfer comme des Orénoques,
Tes anges, tes bouffons neufs aux vieilles défroques
Anges revêtus d’or, de pourpre et d’hyacinthe,
Ô vous, soyez témoins que j’ai fait mon devoir
Comme un parfait chimiste et comme une âme sainte.
Car j’ai de chaque chose extrait la quintessence,
Tu m’as donné ta boue et j’en ai fait de l’or.

Entre « Alchimie de la douleur » publié en 1857 et « Ébauche d’un épilogue pour la deuxième édition des Fleurs du Mal » (1861), on note une très nette évolution : manière de rendre à la poésie son pouvoir transfigurateur, inspiré par la nostalgie d’un paradis à jamais perdu : faire de l’or avec de la boue. Le rôle du poète est alors de métamorphoser le monde vil et médiocre en le libérant de la corruption.

  • Baudelaire, première version de « La mort des artistes »

« Il faut user son corps en d’étranges travaux,
Pétrir entre ses mains plus d’une fange¹ impure,
Avant de rencontrer l’idéale figure
Dont le sombre désir nous remplit de sanglots »

1. Fange : boue.


Source : Baudelaire journaliste, Articles et chroniques choisis et présentés par A. Vaillant, GF Flammarion 2011.


  • « Au lecteur » (troisième strophe)

Sur l’oreiller du mal c’est Satan Trismégiste
Qui berce longuement notre esprit enchanté,
Et le riche métal de notre volonté
Est tout vaporisé par ce savant chimiste.


Charles Baudelaire, Les Fleurs du Mal
Explications de textes pour l’oral du Bac :

1. « L’albatros »
2. « Spleen » (n°78)
3. « À une passante » 

Explication de texte n°1 : « L’albatros »

Souvent, pour s’amuser, les hommes d’équipage
Prennent des albatros, vastes oiseaux des mers,
Qui suivent, indolents compagnons de voyage,
Le navire glissant sur les gouffres amers.

À peine les ont-ils déposés sur les planches,
Que ces rois de l’azur, maladroits et honteux,
Laissent piteusement leurs grandes ailes blanches

Comme des avirons traîner à côté d’eux.

Ce voyageur ailé, comme il est gauche et veule !
Lui, naguère si beau, qu’il est comique et laid !
L’un agace son bec avec un brûle-gueule,
L’autre mime, en boitant, l’infirme, qui volait !

Le Poète est semblable au prince des nuées Qui hante la tempête et se rit de l’archer ;
Exilé sur le sol au milieu des huées,
Ses ailes de géant l’empêchent de marcher.

Charles Baudelaire, « L’albatros »
Les Fleurs du Mal, « Spleen et Idéal », 1857

 

Explication de texte n°2 : « Spleen » n°78 *

|*| Dans la première partie des Fleurs du Mal, intitulée « Spleen et Idéal », Baudelaire a centré ses poèmes sur le triomphe du Spleen et la détresse du poète.
Quatre textes portent le titre de « Spleen » : « Pluviôse, irrité contre la ville entière » (Spleen 75) ; « J’ai plus de souvenirs que si j’avais mille ans » (Spleen 76) ; « Je suis comme le roi d’un pays pluvieux » Spleen 77) ; « Quand le ciel bas et lourd… » (Spleen 78).

Quand le ciel bas et lourd pèse comme un couvercle
Sur l’esprit gémissant en proie aux longs ennuis
Et que de l’horizon embrassant tout le cercle
Il nous verse un jour noir plus triste que les nuits ;

Quand la terre est changée en un cachot humide,
Où l’Espérance, comme une chauve-souris,
S’en va battant les murs de son aile timide
Et se cognant la tête à des plafonds pourris ;

Quand la pluie étalant ses immenses traînées
D’une vaste prison imite les barreaux,
Et qu’un peuple muet d’infâmes araignées
Vient tendre ses filets au fond de nos cerveaux,

Des cloches tout à coup sautent avec furie
Et lancent vers le ciel un affreux hurlement,
Ainsi que des esprits errants et sans patrie
Qui se mettent à geindre opiniâtrement.

– Et de longs corbillards, sans tambours ni musique,
Défilent lentement dans mon âme ; l’Espoir,
Vaincu, pleure, et l’Angoisse atroce, despotique,
Sur mon crâne incliné plante son drapeau noir.

Charles BAUDELAIRE, Les Fleurs du Mal (1857/1861)

A consulter utilement (en complément de l’étude de texte faite en cours :

Explication de texte n°3 : « À une passante »* 

* Extrait de la seconde partie des Fleurs du mal, intitulée « Tableaux parisiens », ce sonnet ne figure pas dans l’édition de 1857, mais dans celle de 1861.

La rue assourdissante autour de moi hurlait.
Longue, mince, en grand deuil, douleur majestueuse,
Une femme passa, d’une main fastueuse
Soulevant, balançant le feston et l’ourlet ;

Agile et noble, avec sa jambe de statue.
Moi, je buvais, crispé comme un extravagant,
Dans son œil, ciel livide où germe l’ouragan,
La douceur qui fascine et le plaisir qui tue.

Un éclair… puis la nuit ! – Fugitive beauté
Dont le regard m’a fait soudainement renaître,
Ne te verrai-je plus que dans l’éternité ?

Ailleurs, bien loin d’ici ! trop tard ! jamais peut-être !
Car, j’ignore où tu fuis, tu ne sais où je vais,
Ô toi que j’eusse aimée, ô toi qui le savais !

Charles BAUDELAIRE, Les Fleurs du Mal (1861)


Parcours de lecture : « Alchimie poétique : la boue et l’or »
Explications de textes pour l’oral du Bac :

4. Stéphane Mallarmé, « Brise marine », 1865
5. Anna de Noailles, « Le port de Palerme », 1913

Explication de texte n°4 : « Brise marine », 1865

info.1244395034.jpgOral du Bac : écoutez cette très belle lecture de “Brise marine” par le comédien Paul-Emile Deiber :

 Voir le commentaire de texte

La chair est triste, hélas ! et j’ai lu tous les livres.
Fuir ! là-bas fuir ! Je sens que des oiseaux sont ivres
D’être parmi l’écume inconnue et les cieux !
Rien, ni les vieux jardins reflétés par les yeux,
Ne retiendra ce cœur qui dans la mer se trempe,
Ô nuits ! ni la clarté déserte de ma lampe
Sur le vide papier que la blancheur défend,
Et ni la jeune femme allaitant son enfant.
Je partirai ! Steamer balançant ta mâture,
Lève l’ancre pour une exotique nature !

Un Ennui, désolé par les cruels espoirs,
Croit encore à l’adieu suprême des mouchoirs !
Et, peut-être, les mâts, invitant les orages,
Sont-ils de ceux qu’un vent penche sur les naufrages
Perdus, sans mâts, sans mâts, ni fertiles îlots…
Mais, ô mon cœur, entends le chant des matelots !

Explication de texte n°5 :  « Le port de Palerme », 1913

Vous trouverez sur ce site le poème expliqué

Je regardais souvent, de ma chambre si chaude,
Le vieux port goudronné de Palerme, le bruit
Que faisaient les marchands, divisés par la fraude,
Autour des sacs de grains, de farine et de fruits,
Sous un beau ciel, teinté de splendeur et d’ennui…

J’aimais la rade noire et sa pauvre marine,
Les vaisseaux délabrés d’où j’entendais jaillir
Cet éternel souhait du cœur humain : partir !
— Les vapeurs, les sifflets faisaient un bruit d’usine
Dans ces cieux où le soir est si lent à venir…

C’était l’heure où le vent, en hésitant, se lève
Sur la ville et le port que son aile assainit.
Mon cœur fondait d’amour, comme un nuage crève.
J’avais soif d’un breuvage ineffable et béni,
Et je sentais s’ouvrir, en cercles infinis,
Dans le désert d’azur les citernes du rêve.

Anna de Noailles, Les Vivants et les morts, 1913

Documents complémentaires
(non présentés à l’oral, mais utiles pour la dissertation)

Paul Valéry, « Le cimetière marin », 1920 (extrait : strophes 1-4) 

Lisez l’étude suivie

Ce toit tranquille, où marchent des colombes,
Entre les pins palpite, entre les tombes ;
Midi le juste y compose de feux
La mer, la mer, toujours recommencée !
Ô récompense après une pensée
Qu’un long regard sur le calme des dieux !

Quel pur travail de fins éclairs consume
Maint diamant d’imperceptible écume,
Et quelle paix semble se concevoir !
Quand sur l’abîme un soleil se repose,
Ouvrages purs d’une éternelle cause,
Le Temps scintille et le Songe est savoir.

Stable trésor, temple simple à Minerve,
Masse de calme, et visible réserve,
Eau sourcilleuse, Œil qui gardes en toi
Tant de sommeil sous un voile de flamme,
Ô mon silence !… Édifice dans l’âme,
Mais comble d’or aux mille tuiles, Toit !

Temple du Temps, qu’un seul soupir résume,
À ce point pur je monte et m’accoutume,
Tout entouré de mon regard marin ;
Et comme aux dieux mon offrande suprême,
La scintillation sereine sème
Sur l’altitude un dédain souverain.

Paul Valéry, Charmes, 1922

Arthur Rimbaud, « Lettre du voyant », 1871

Lettre à Paul Demeny, datée du 15 mai 1871 dite « Lettre du voyant »

J’ai résolu de vous donner une heure de littérature nouvelle. […] — Voici de la prose sur l’avenir de la poésie -Toute poésie antique aboutit à la poésie grecque ; Vie harmonieuse. — De la Grèce au mouvement romantique, — moyen-âge, — il y a des lettrés, des versificateurs. D’Ennius à Théroldus, de Théroldus à Casimir Delavigne, tout est prose rimée, un jeu, avachissement et gloire d’innombrables générations idiotes : Racine est le pur, le fort, le grand. — On eût soufflé sur ses rimes, brouillé ses hémistiches, que le Divin Sot serait aujourd’hui aussi ignoré que le premier venu auteur d’Origines. — Après Racine, le jeu moisit. Il a duré deux mille ans ! […] Car Je est un autre. […]. Si les vieux imbéciles n’avaient pas trouvé du Moi que la signification fausse, nous n’aurions pas à balayer ces millions de squelettes qui, depuis un temps infini, ! ont accumulé les produits de leur intelligence borgnesse, en s’en clamant les auteurs ! […]

La première étude de l’homme qui veut être poète est sa propre connaissance, entière ; il cherche son âme, il l’inspecte, il la tente, l’apprend.
Je dis qu’il faut être voyant, se faire voyant.

Le Poète se fait voyant par un long, immense et raisonné dérèglement de tous les sens. Toutes les formes d’amour, de souffrance, de folie ; il cherche lui-même, il épuise en lui tous les poisons, pour n’en garder que les quintessences. Ineffable torture où il a besoin de toute la foi, de toute la force surhumaine, où il devient entre tous le grand malade, le grand criminel, le grand maudit, — et le suprême Savant — Car il arrive à l’inconnu !

Explication

____Rimbaud rédige « La lettre du voyant » le 15 mai 1871. Adressée à son professeur de Français Paul Demeny, ce texte permet à Rimbaud de définir une nouvelle conception de la poésie. En premier lieu, l’auteur dresse un sévère réquisitoire contre les adeptes de la poésie traditionnelle, accusés de n’être que des « versificateurs ». Rimbaud parle même « d’innombrables générations idiotes ». Par opposition, il assigne à la poésie trois objectifs : 

____Tout d’abord, en affirmant que « je est un autre », Rimbaud fortement influencé par la découverte de l’inconscient, pense que le poète doit s’ouvrir à la richesse du monde ainsi qu’à la complexité du « moi ». 

____Selon l’auteur, le poète doit également « se faire voyant » : cette expression signifie que le poète doit dépasser les apparences afin de voir l’invisible pour avoir la révélation de l’inconnu, c’est-à-dire voir le monde comme il n’a jamais été vu. Comme il le dira dans « Le Bateau ivre » rédigé la même année : « Et j’ai vu quelquefois ce que l’homme a cru voir ».

____Enfin, Rimbaud estime que la véritable mission de la poésie est d’être un « raisonné dérèglement de tous les sens » : par cet oxymore, le jeune « poète maudit » veut dire qu’il faut inventer une nouvelle langue, débarrassée des contraintes poétiques traditionnelles, comme il le rappelait au début de sa lettre. Par ses idées novatrices et son tempérament rebelle, Rimbaud influencera considérablement le mouvement surréaliste qui succèdera au Symbolisme dans la première moitié du vingtième siècle.

Arthur Rimbaud, « Alchimie du verbe », 1873 (voir par exemple le poème sur ce site : http://rimbaudexplique.free.fr/saison/alchimie.html)

 

Renée Vivien, « Sonnet », 1903

J’aime la boue humide et triste où se reflète
Le merveilleux frisson des astres, où le soir
Revient se contempler ainsi qu’en un miroir
Qui découvre à demi son image incomplète.

J’aime la boue humide où la Ville inquiète
Détache ses lueurs, blondes sur un fond noir,
La Ville qui gémit sous un masque d’espoir
Parmi le vin, les chants et les cris de la fête.

Elle endure la foule aux pieds traînants et las.
Elle subit l’empreinte anonyme des pas :
Stagnante, elle croupit sur la route inféconde.

Mais elle est l’Avenir des moissons, et les pleurs
Du printemps en feraient une terre profonde,
D’où jaillirait la grâce irréelle des fleurs.

Renée Vivien, Évocations, Alphonse Lemerre, éditeur, 1903


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Dossier :
de l’ordinaire à l’extraordinaire

André Kertézs, « La fourchette », 1928

D’origine hongroise puis naturalisé américain, André Kertész (1894 Budapest — 1985 New York) est un représentant majeur de l’avant-garde photographique à Paris durant l’entre-deux guerres. Considéré par Henri Cartier-Bresson comme l’un de ses maîtres, il a magistralement montré dans son œuvre combien le choix des sujets les plus banals ou les plus banalisés correspond à une nouvelle approche du réel qui, si elle confère à l’ordinaire la prééminence sur l’extraordinaire, oblige à redécouvrir les choses et à réévaluer le banal.

Kertesz_la_fourchette

André Kertész, « La fourchette » (épreuve gélatino-argentique), 1928 Paris, Musée national d’Art Moderne

L’esthétique de la laideur

Baudelaire invite à réfléchir à la manière de faire voir et de se représenter le beau ou la laideur : le beau est-il toujours « esthétique » ? La laideur est-elle forcément « moche » à voir ?

De fait, c’est la fonction de l’art qui se trouve posée ici : ne serait-il pas parfois un détournement de la beauté ? De Baudelaire à Bacon en passant par Rembrandt et Soutine, il y a une sorte de jeu de la transgression et de la provocation : faire voir la laideur, n’est-ce pas donner une valeur esthétique à ce qui est considéré comme repoussant, vulgaire, indécent ou obscène ?

Lisez le poème « Une charogne » : cliquez ici pour accéder au texte.

Ecoutez sur France culture ce podcast (5 minutes) : Le pouvoir d’attraction de la laideur

 

 

 

Rembrandt, « Le Bœuf écorché », 1655
La transformation de la laideur en beauté

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Soutine, Le Bœuf écorché, 1925
Inspiré du tableau de Rembrandt, « Le Bœuf écorché » du peintre Chaïm Soutine amène à réfléchir à l’esthétique de la laideur.

 

 

 

 

 

 

Francis Bacon, « Autoportraits »


Lecture cursive possible :
Francis Ponge, Le Parti-pris des choses, 1942
Edition conseillée : Belin – Gallimard (2011) Collection ClassicoLycée

Francis Ponge :
L’éloge de l’ordinaire

L’ordinaire et l’extraordinaire ne s’opposent pas forcément : bien au contraire ! Comme l’a montré le poète Francis Ponge (1899-1988), les choses renferment « un million de qualités inédites » [source], une profusion de richesses insoupçonnées qu’il s’agit de mettre en lumière. Dans Le Parti-pris des choses publié en 1941, il s’est employé à restituer la présence du réel ; un peu comme si la « grande » poésie s’effaçait pour s’inscrire dans le quotidien et l’éloge de l’ordinaire.

« Le Cageot »

À mi-chemin de la cage au cachot, la langue française a cageot, simple caissette à claire-voie vouée au transport de ces fruits qui de la moindre suffocation font à coup sûr une maladie.
Agencé de façon qu’au terme de son usage il puisse être brisé sans effort, il ne sert pas deux fois. Ainsi dure-t-il moins encore que les denrées fondantes ou nuageuses qu’il enferme.
À tous les coins de rues qui aboutissent aux halles, il luit encore de l’éclat sans vanité du bois blanc. Tout neuf encore, et légèrement ahuri d’être dans une pose maladroite à la voirie jeté sans retour, cet objet est en somme des plus sympathiques, – sur le sort duquel il convient toutefois de ne s’appesantir longuement.

La poésie selon Francis Ponge

La poésie telle que l’envisage Ponge refuse donc toute spéculation intellectuelle. Elle suppose au contraire une opération de transfiguration et de transgression des valeurs, des codes artistiques et des habitudes, afin d’atteindre le factuel, le banal, l’ordinaire. Comme l’auteur l’affirme dans Le Carnet du bois de pins, « mon dessein n’est pas de faire un poème, mais d’avancer dans la connaissance et l’expression du bois de pins, d’y gagner moi-même quelque chose ».

Annick Fritz-Smead * remarquait justement : « il y chez Ponge une grande méfiance de ce qui sort de l’ordinaire. Le ravissement que l’extraordinaire impose à notre esprit est une distraction pour une vision objective et une compréhension claire des choses. La banalité est reposante ; elle ne donne aucunement lieu à une explosion de sensations envahissantes qui nous feraient perdre le contrôle de nos sens […] ».

* Annick Fritz-Smead, Francis Ponge : De l’écriture à l’œuvre, Peter Lang, 1997, p. 63

Rendre l’ordinaire extraordinaire

Si traditionnellement, le sublime est élévation d’esprit, le « parti-pris des choses » est de tendre vers une compréhension métaphorique de l’ordinaire et du banal. Dès lors, l’extraordinaire n’est plus ce qui est hors de l’ordinaire, de l’ordre commun ou de la mesure commune : il est dans l’ordinaire même, dans ce qu’on ne remarque plus, tant on y est habitué, c’est-à-dire l’infra-ordinaire, pour reprendre le néologisme de Georges Pérec |Georges Pérec, l’Infra-ordinaire, Paris Seuil 1989|.

Rendre extraordinaire l’ordinaire afin d’en exprimer le sens symbolique : tel est le but de la poésie selon Francis Ponge. La poésie devient ainsi une des sources possibles d’une nouvelle forme d’art, qui réhabilite une écriture de la quotidienneté et de l’immédiateté, apte à exprimer l’extraordinaire en des termes ordinaires. Mais cette transgression, par laquelle le non-artistique pénètre le domaine de l’art, ce retour aux choses, se révèle sensible à la dimension métaphysique de l’ordinaire : poésie du banal et de l’habituel consistant à renouveler le regard porté sur l’environnement le plus prosaïque afin d’éclairer sa beauté propre, son identité.

Le poète doit ainsi chercher à extraire l’extraordinaire de l’ordinaire, tant il est vrai que l’extraordinaire fait partie de l’ordinaire. Cette alchimie du Verbe amène à une réflexion sur le statut de l’Art : « Car j’ai de chaque chose extrait la quintessence, Tu m’as donné ta boue et j’en ai fait de l’or »… déclare ainsi Baudelaire dans Les Fleurs du mal : l’artiste est celui qui procède à une transmutation du langage, qui vivifie les lieux communs : c’est une sorte de voyage extraordinaire, enivrant et fantastique dans « l’épaisseur des choses ».


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